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Quand les élites se convertissent à la science sociale : les unions de la paix sociale de Guyenne (1881-1914)

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  • Guerlain, L.
(2008). Quand les élites se convertissent à la science sociale : les unions de la paix sociale de Guyenne (1881-1914) Les Études Sociales, 147-148(1), 119-162. https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0119.

  • Guerlain, Laetitia.
« Quand les élites se convertissent à la science sociale : les unions de la paix sociale de Guyenne (1881-1914) ». Les Études Sociales, 2008/1-2 n° 147-148, 2008. p.119-162. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-etudes-sociales-2008-1-page-119?lang=fr.

  • GUERLAIN, Laetitia,
2008. Quand les élites se convertissent à la science sociale : les unions de la paix sociale de Guyenne (1881-1914) Les Études Sociales, 2008/1-2 n° 147-148, p.119-162. DOI : 10.3917/etsoc.147.0119. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-etudes-sociales-2008-1-page-119?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0119


Notes

  • [1]
    Doctorante, Centre aquitain d'histoire du droit, Université Montesquieu-Bordeaux IV.
  • [2]
    « Quelques hommes passionnés pour la vérité, pénétrés du renoncement chrétien, doivent secouer le joug des partis et formuler en commun le programme de la réforme. Nouveaux apôtres des Gaules, ils devront ensuite se rallier à ce programme tous les hommes de bonne foi. Sous l'influence des mêmes convictions, les partis se rapprochent peu à peu. Restaurée au sein des classes éclairées, la vérité régnera bientôt sur le pays entier, et la paix sociale renaîtra sous un Gouvernement stable et régulier » (Frédéric Le Play, La paix sociale après le désastre selon la pratique des peuples prospères, Tours, Marne, Paris, Dentu, 1876, 2e édition, pp. 94-95).
  • [3]
    Sur la genèse de cette dernière, cf. Bernard Kalaora et Antoine Savoye, Les inventeurs oubliés. Le Play et ses continuateurs aux origines des sciences sociales, Seyssel, éditions Champ Vallon, 1989, pp. 103-107.
  • [4]
    A. Savoye, « Les continuateurs de Le Play au tournant du siècle », Revue française de sociologie, 1981, XXII, p. 316.
  • [5]
    F. Le Play, op. cit., p. 135.
  • [6]
    « M. Le Play et les Unions de la sociale », La Réforme sociale, 1882, t. 1, p. 73.
  • [7]
    F. Le Play, op. cit., pp. 54-59.
  • [8]
    Emile Cheysson, Frédéric Le Play. Sa méthode, sa doctrine, son école, communication faite à l'Académie des sciences morales et politiques le 15 juillet 1905, Paris, Guillaume et Cie, 1905, p. 18.
  • [9]
    Alexis Delaire, « Les travaux de la Société d'économie sociale et des Unions », La Réforme sociale, 1885, t. 2, p. 54.
  • [10]
    A. Delaire, « Unions de la paix sociale », La Réforme sociale, 1892, t. 1, p. 162.
  • [11]
    « Mélanges et notices. Deux autorités sociales », La Réforme sociale, 1892, t. 2, p. 542.
  • [12]
    F. Le Play, op. cit., p. 135.
  • [13]
    Si les membres des Unions peuvent se mêler individuellement aux débats du monde, il ne saurait en être question au sein des UPS. Il est impératif, explique le maître au comte de Butenval, que l'Union, gardienne de la paix publique, conserve une « réserve absolue » sur ces questions (L'urgence de l'Union en France. Lettre de M. le comte de Butenval. Réponse de M. F. Le Play, Tours, Marne, Paris, Dentu, 1874, 2e éd., p. 36). La deuxième édition de la lettre de Butenval contient une réponse de Le Play.
  • [14]
    Frédéric Audren, « Les mondes leplaysiens du droit (1855-1914). Ou l'art et la manière d'être un "juriste leplaysien" », Les Études sociales, « Les juristes et l'École de Le Play », n° 135-136, 2002, p. 196.
  • [15]
    La substitution des régions aux départements s'explique par le fait que les départements constituent des entités géographiques abstraites issues de la Révolution française, à la différence des régions, basées sur les anciens pays, qui font figure d'entités « naturelles » légitimées par l'histoire et la géographie. Cf à ce sujet les explications de B. Kalaora et A. Savoye, op. cit., p. 115.
  • [16]
    Ibidem.
  • [17]
    Il existe une « bibliothèque annexée » faites d'ouvrages de membres des UPS (Demolins, Moreau d'Andoy, Jannet, etc.), mais dont ceux-ci ont conservé la propriété littéraire, à la différence des auteurs de la Bibliothèque sociale qui, comme Le Play, ont renoncé à tirer tout profit de la diffusion de leurs ouvrages.
  • [18]
    Que, pour simplifier, nous dénommerons « leplaysiens », voire « upésiens » dans la suite de l'article.
  • [19]
    Selon la terminologie des leplaysiens eux-mêmes (ibid.).
  • [20]
    Ibid., p. 115.
  • [21]
    Gaston Pierre-Émile David (1845-1927), est licencié en droit en 1867 à Paris, et entre à cette date au barreau de la capitale. Il épouse l'année suivant Mlle Dupont-White, fille de l'économiste et sœur de Mme Sadi Carnot. Poète, il obtient plusieurs distinctions littéraires, de l'Académie de Bordeaux, dont il est membre, et de celle des Jeux floraux de Toulouse notamment. Il est nommé maître ès jeux floraux en 1888 (Édouard Féret, Statistique de la Gironde, tome 3 : Biographie, Bordeaux, Féret, 1889, v° David, Gaston, pp. 172-173 et Jean-Baptiste Guérin, Des hommes et des activités autour d'un demi-siècle, Bordeaux, éd. BEB, 1957, v° David, Gaston, p. 213).
  • [22]
    Nous avons pu retrouver la trace de l'un de ces articles dans la Revue catholique de Bordeaux de 1889 (G. David, « Les Unions de la paix sociale à Bordeaux », pp. 704-708). Il y insiste sur l'idée d'un consensus de tous les hommes de bonne volonté : « Sur ce large terrain d'entente ouvert à tous, les Unions ont déjà rassemblé des hommes venus de bien des côtés, de droite et de gauche, et ont uni dans un même amour du bien public et pour une même œuvre de paix les autorités sociales les plus éminentes » (pp. 707-708).
  • [23]
    Ainsi, de Batz-Trenquelléon aux professeurs des facultés et du lycée, Eugène Bréjon aux avocats et magistrats, Albert Coste aux notaires et aux avoués, Henry Teulières aux médecins et Maurice Tandonnet à la Chambre et au tribunal de commerce (Jules Cazajeux, « Réunion des correspondants et des délégués des Unions de la paix sociale (22 mai) », La Réforme sociale, 1890, t. 2, p. 74).
  • [24]
    E. Fournier de Flaix (1824-1904) est déjà intervenu, à Paris, devant la Société d'économie sociale dont il est membre. Originaire de Bordeaux, c'est un économiste renommé qui s'exprime aussi bien dans le Journal des économistes qu'à la Société de statistique de Paris.
  • [25]
    C'est le cas des journaux Le Nouvelliste, Le Bordeaux, La Gironde et La Petite Gironde.
  • [26]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 207.
  • [27]
    Ce dernier, né en 1831 et mort en 1896, est historien et inspecteur de la Société française d'archéologie. Cf. Guy Penaud, Dictionnaire biographique du Périgord, Périgueux, Fanlac, 1999, v° Vasseur, Charles, p. 918 et Anatole de Rouméjoux, Philippe de Bosredon et Ferdinand Villepelet, Bibliographie générale du Périgord, Périgueux, Imprimerie de la Dordogne, 1899, tome 3, v° Vasseur, Charles, p. 159.
  • [28]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 479.
  • [29]
    G. de Gaudusson, upésien de la première heure, est maire de Caillac (Lot).
  • [30]
    Nous tenons à remercier vivement M. Philippe Cabrit, descendant d'Eugène Vigouroux, d'avoir offert de nous ouvrir ses archives familiales, que nous n'avons pas encore eu l'occasion d'aller consulter.
  • [31]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 571.
  • [32]
    Ibid., 1885, t. 2, p. 574.
  • [33]
    Ibid., 1895, t. 1, p. 663.
  • [34]
    Les Ouvriers européens : étude sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières de l'Europe d'après les faits observés de 1829 à 1879, Tours, Mame, Paris, Dentu, 1879, 2e éd., t. 1, liv. III, ch. XVI, §7, pp. 572-573.
  • [35]
    A. Delaire, « Unions… », La Réforme sociale, 1884, t. 2, p. 571.
  • [36]
    Prosper Prieur, « Réunion annuelle des correspondants et des délégués des unions », La Réforme sociale, 1884, t. 2, p. 77.
  • [37]
    La conférence, annoncée par un entrefilet dans la Revue catholique de Bordeaux de 1889 (pp. 737-738), est relatée dans L'Aquitaine (1890, p. 755), Le Nouvelliste (article d'Augustin Cordier) et Bordeaux-Journal (article du magistrat royaliste Vauloger de Beaupré).
  • [38]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1890, t. 2, pp. 746-747.
  • [39]
    Ibid, p. 747.
  • [40]
    Ibid., 1891, t. 2, p. 939. Le sujet retenu pour la conférence, très pratique (« Les réformes à apporter à l'institution des caisses d'épargne »), intéresse par exemple de nombreuses personnalités du haut commerce, qui n'adhèrent pas forcément au mouvement leplaysien.
  • [41]
    Ibid., 1893, t. 1, p. 474.
  • [42]
    A. Delaire, « La réunion annuelle de 1883. La propagande des unions », La Réforme sociale, 1883, t. 1, p. 385.
  • [43]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1886, t. 2, pp. 435-438.
  • [44]
    Ibid., 1891, t. 1, pp. 647-649.
  • [45]
    Il rappelle en effet combien la bonne organisation de la famille est indispensable au développement de la colonisation et à l'augmentation de la population (ibid., 1884, t. 1, pp. 206-207).
  • [46]
    A. Delaire, « La Société d'économie sociale et les Unions en 1886-1887 », La Réforme sociale, 1887, t. 2, p. 9.
  • [47]
    Théodore Cartau (1855-1929), professeur au petit séminaire de Bordeaux, est successivement vicaire à Saint-Seurin, curé de Saint-Éloi puis de Saint-Denis-de-Piles. On lui doit une Vie de Ferdinand Rozat (1884), précurseur de l'Action catholique, chez qui il avait été précepteur (E. Féret, op. cit., v° Cartau, Théodore, p. 123 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Cartau, Théodore, p. 142).
  • [48]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1893, t. 1, p. 967.
  • [49]
    Ibid., 1882, t. 2, p. 592.
  • [50]
    Malgré toutes nos recherches, ce personnage central des UPS de Guyenne (il coopte à lui seul 44 nouveaux adhérents) demeure énigmatique, puisque l'on ignore en effet jusqu'à sa profession.
  • [51]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1895, t. 1, p. 189.
  • [52]
    Ibid., 1898, t. 2, p. 364.
  • [53]
    A. Delaire, « La réunion annuelle… », op. cit., p. 385.
  • [54]
    Édouard Féret (1844-1909) entre en 1862 dans l'importante maison d'édition éponyme, fondée en 1812 par Jean-Baptiste Féret. Successivement associé avec son père et son frère Emile, il finit par diriger l'entreprise seul, de 1896 à sa mort. Président du Syndicat des libraires du sud-ouest de sa fondation en 1892, jusqu'à son décès, il est réputé être un travailleur infatigable et s'intéresse à de très nombreux sujets. Il a toutefois une prédilection particulière pour l'agriculture et la viticulture (Bordeaux et ses vins classés par ordre de mérite, 1868-1909). Son goût prononcé pour l'histoire et l'archéologie est en outre à l'origine de plusieurs dictionnaires très utilisés encore aujourd'hui par les chercheurs girondins : il s'agit des trois volumes de sa Statistique générale de la Gironde, parus de 1874 à 1889, de Nos notabilités du xxe siècle. Médaillons bordelais (en collaboration avec le dessinateur Blayot, paru en 1902) et de son Annuaire du tout sud-ouest illustré, publié en 1904. Membre fondateur de la Société archéologique de Bordeaux et de la Revue historique de Bordeaux et du sudouest, il anime également pendant de nombreuses années la Société des Bibliophiles de Guyenne (J.-B. Guérin, op. cit., v° Féret, Édouard, p. 288).
  • [55]
    Notons également l'adhésion aux Unions de la paix sociale de Guyenne de Jules Cazajeux (1854-1914), secrétaire de rédaction de La Réforme sociale. Ce personnage, important dans le dispositif leplaysien, demeure tout à fait énigmatique : originaire de Saint-Médard-d'Eyrans, près de La Brède, en Gironde, sa profession l'oblige sans doute à résider, du moins à temps partiel, à Paris. Il est également le fondateur d'une revue intitulée Lettres chrétiennes. Revue d'enseignement, de philologie et de critique, parue de 1880 à 1882 et absorbée par Le Contemporain. Organe de l'enseignement libre, le périodique entend rendre compte des questions relatives à l'histoire et aux méthodes d'enseignement, sans négliger l'étude des réformes de l'Instruction publique en cours.
  • [56]
    Marc Agostino, Deux siècles de catholicisme à Bordeaux (1800-2000), Bordeaux, Mollat, 2001, p. 54. La revue prendra à partir de 1909 une tonalité de plus en plus nationaliste et maurassienne (p. 83).
  • [57]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, pp. 206-207.
  • [58]
    Ibid., p. 571.
  • [59]
    Ibid., 1889, t. 1, pp. 774-775.
  • [60]
    La Réforme sociale va même parfois, dans sa rubrique « Unions de la paix sociale », jusqu'à emprunter le compte-rendu des séances des Unions de Guyenne au Nouvelliste de Bordeaux (ibid., 1892, t. 1, p. 475 et 1894, t. 2, p. 456).
  • [61]
    Ibid., 1891, t 2, p. 382. Etienne Perreau (1870-1943), après des études secondaires au lycée de Mont-de-Marsan, effectue de brillantes études de droit à la Faculté de Bordeaux. Il remporte en 1894 le prix de thèse de doctorat. Il est chargé de cours à la Faculté de droit d'Alger en 1895, avant de rentrer en France en 1896, en qualité de chargé de cours à la Faculté d'Aix-en-Provence. Agrégé en 1898, il enseigne le droit civil, puis la procédure civile à Montpellier. Il enseigne à partir de 1911, et pour tout le reste de sa carrière, à Toulouse. Membre de nombreuses sociétés savantes toulousaines (Académie des jeux floraux, Académie des sciences et belles-lettres de Toulouse, Société archéologique du Midi), il se distingue par sa Technique de la jurisprudence pour la transformation du droit privé, parue en 1912 et préfacée en 1923 par François Gény. Ses travaux juridiques portent essentiellement sur le droit des assurances, le droit médical et la législation industrielle. Catholique convaincu, animé par une « conception large de son rôle social », il est nommé chevalier de la Légion d'honneur au titre militaire pour son service exemplaire lors de la Première Guerre mondiale (Georges Boyer, « Éloge de M. Étienne Perreau », Recueil de l'Académie de législation de Toulouse fondée à Toulouse en 1851 et reconnue établissement d'utilité publique par décret du 27 novembre 1871, Toulouse, Boisseau, 1947, pp. 169-177). Il se fait ensuite, pendant l'Occupation, le spécialiste de la question juive, et n'hésite pas à publier des commentaires, peu ou prou, favorables au régime de Vichy, sous couvert d'accomplir son devoir de juriste (Martine Fabre, « La doctrine sous Vichy. Analyse systématique des revues de droit privé de juin 1940 à juin 1944 », in Bernard Durand, Jean-Pierre Le Crom et Alessandro Somma (dir.), Le droit sous Vichy, Frankfurt am Main, Klostermann, 2006, pp. 387-388, 393-394 et 398-399).
  • [62]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1889, t. 2, p. 256.
  • [63]
    La Petite Gironde, 25 novembre 1891.
  • [64]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 479, pp. 206-207 et P. Prieur, op. cit., 1884, t. 2, p. 77.
  • [65]
    Sur ces dernières, cf. B. Kalaora et A. Savoye, op. cit., pp. 112-114.
  • [66]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 207 et P. Prieur, op. cit., p. 77.
  • [67]
    Sur cette dernière, cf. infra, p. 21.
  • [68]
    J. Cazajeux, op. cit., pp. 76-77.
  • [69]
    La Réforme sociale va jusqu'à le qualifier de « sorte de cours pratique d'économie sociale qui n'est pas sans analogie avec ceux de MM. Brants et Béchaux à Louvain et Lille », t. 2, 1890, p. 390.
  • [70]
    Ibid., p. 75.
  • [71]
    G. David, op. cit., p. 706.
  • [72]
    A. Savoye, « Le rapport entre science et action chez Le Play et ses continuateurs (18551914) », Vie sociale, 1996, n° 2-3, pp. 9-17.
  • [73]
    Sauf pour le Lot, département pour lequel aucun dictionnaire biographique n'existe. La moitié de l'échantillon demeure ainsi dans l'ombre.
  • [74]
    Gérard Aubin et Jacques Bouveresse, Introduction historique au droit du travail, Paris, PUF, 1995, p. 175.
  • [75]
    Cf. l'ouvrage dassique de Daniel Halévy, La fin des notables, tome 2 : La République des ducs, Paris, Hachette, 1995, rééd., 322 p.
  • [76]
    À l'image des professions libérales ou des fonctionnaires, en constante augmentation en cette fin de siècle. Cf. Jean-Pierre Royer, Histoire de la justice. De la monarchie absolue à la République, Paris, PUF, 2001, 3e éd., p. 621.
  • [77]
    M. Agostino, op. cit., p. 54. Le choix des évêques bordelais, modérés ou libéraux, traduit en effet de la part du gouvernement et de Léon XIII une volonté de conciliation et d'apaisement évidente, après la vague de laïcisation qui avait suivi le triomphe définitif de la République en 1879 (p. 51).
  • [78]
    À l'instar de Gaston David qui, au départ de tendance plutôt légitimiste, se rallie rapidement à la République (ibid., p. 66). L'évolution de ses convictions politiques se concrétise par la fondation sous son égide, en 1891, de la Ligue populaire pour la revendication des libertés publiques, destinée à œuvrer pour la défense de la religion « sur le terrain libéral et démocratique » (Charles Higounet (dir.), Histoire de Bordeaux, tome 6 : Louis Desgraves et Georges Dupeux, Bordeaux au xixe siècle, Bordeaux, Fédération historique du sud-ouest, 1969, p. 354).
  • [79]
    Les élites catholiques bordelaises se recrutent essentiellement, dans les années 1880, dans les milieux monarchistes, avec pour principal support une vieille noblesse de robe légitimiste et ultramontaine. Cf. sur cette question Daniel Gillard, Les élites catholiques à Bordeaux (1880-1906), TER de second cycle, Université Montaigne-Bordeaux III, 1992, 100 p. et Huguette Souques, Les milieux royalistes bordelais au début de la iiie République, TER de second cycle, Université Montaigne-Bordeaux III, 1971, pagination multiple.
  • [80]
    Sur ce dernier, cf. M. Agostino, Le cardinal Lecot (1831-1908), thèse de troisième cycle, Université Montaigne Bordeaux III, 1974, 276 p. Prélat soucieux de la question sociale, « puissant en œuvres » (p. 201), ses idées ne sont pas sans faire écho à celle de Le Play, qu'il admire. Exaltant Dieu, la famille et la patrie, il est convaincu que la solution aux meurtrissures de la France est de rendre Dieu aux Français. Ce renouveau passe, dans sa pensée, par un retour aux traditions (p. 246). Cette propension le conduit naturellement à appuyer les diverses initiatives catholiques sociales fleurissant dans la région dans les années 1890, telles que les cercles catholiques d'ouvriers ou les œuvres de patronage, par exemple. Doté d'une influence considérable dans son diocèse, il est ainsi à l'origine d'un véritable changement d'état d'esprit au sein des catholiques girondins (p. 204). Ses prises de position lui valent plus d'une fois, comme à l'occasion de son soutien à l'encyclique Rerum Novarum de Léon XIII (1891), l'hostilité des milieux royalistes (p. 76). Il séduit en revanche une bourgeoisie qui aspire à l'ordre (p. 246), ainsi que les membres de l'armée, corps auquel il est particulièrement attaché (p. 207). Voir aussi le dossier Lecot conservé aux Archives départementales (1 V37).
  • [81]
    Sur cette évolution, cf. surtout le très clair exposé de M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., pp. 49-74. Se reporter aussi à Raymond Darricau, « Les temps modernes », in Bernard Guillemain (dir.), Le diocèse de Bordeaux, Paris, Beauchesne, 1974, pp. 233-247 et à L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., pp. 347-373.
  • [82]
    Au même titre, par exemple, que les cercles catholiques d'ouvriers, association « susceptible […] de contribuer à l'équilibre social, en dehors de toutes options politiques » (R. Darricau, op. cit., p. 238).
  • [83]
    D'ailleurs apprécié à sa juste valeur par Gaston David. Cf. A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1891, t. 1, pp. 326-327.
  • [84]
    Etienne-Marie Gaussens (1813-1896) est le curé archiprêtre de la paroisse Saint-Seurin de Bordeaux pendant quarante ans. Historien et homme de lettres, il est membre de l'Académie de Bordeaux depuis 1854 (R. Darricau, op. cit., p. 227 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Gaussens, abbé Etienne, Marie, p. 316).
  • [85]
    Ibid., p. 227.
  • [86]
    Gabriel Pailhès (1847-1910) est ordonné en 1870. Secrétaire de l'archevêché, chanoine et promoteur diocésain, il est curé de l'importante paroisse de Saint-Seurin de 1896 à 1910. Directeur de l'OEuvre des bons livres et fondateur de la Revue catholique de Bordeaux (laquelle adhère collectivement aux UPS de Guyenne en 1891) en 1877, il en est le rédacteur en chef jusqu'en 1888. Il y publie un grand nombre d'articles sur des sujets divers. Grand intellectuel spécialiste de Chateaubriand, il siège à l'Académie de Bordeaux. Il agit dans ses fonctions dans le sens de la modération et de l'ouverture (E. Féret, op. cit., v° Pailhès, Gabriel, p. 483 ; L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., pp. 348-349 ; R. Darricau, op. cit., p. 232 et M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., pp. 58 et 77).
  • [87]
    Ernest Allain (1847-1902) illustre également le clergé bordelais. Archiviste du diocèse de Bordeaux à partir de 1881, il s'affirme comme un érudit renommé. Correspondant du ministère de l'Instruction publique pour les travaux historiques depuis mai 1884 et correspondant de l'Académie de Nancy depuis 1888, ses travaux font de lui un spécialiste de l'histoire de la Gironde. Auteur de nombreux ouvrages portant notamment sur la Révolution française et collaborateur de plusieurs revues (Revue des questions historiques, Polybiblion, Revue catholique de Bordeaux etc.), il adhère à diverses sociétés savantes locales. Officier d'Académie en 1892, il est élu à l'Académie de Bordeaux en 1897, en remplacement du chanoine Gaussens. Ses activités d'érudit ne l'empêchent cependant pas, à l'instigation du cardinal Lecot, de s'occuper activement du développement d'œuvres sociales dans la paroisse de Saint-Ferdinand, dont il est curé depuis 1895, concourant ainsi à l'important essor de cette dernière (J.-B. Guérin, op. cit., v° Allain, Ernest Jules Marie, pp. 10-11 ; E. Féret, op. cit., v° Allain, Ernest Jules Marie, p. 14 ; Aurélien de Sèze, « Discours », Recueil des actes de l'Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, 3e série, 64e année, Paris, Dentu, séance du 23 janvier 1902, pp. 10-14 ; E. Féret et Louis Blayot, Nos notabilités du XIXe siècle. Médaillons bordelais, Bordeaux, Féret, 1899, t. 3, pp. 66-69 et L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., p. 349 ; R. Darricau, op. cit., p. 240 et M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., pp. 58 et 240).
  • [88]
    L'abbé démocrate chrétien Paul Naudet (1849-1929), rallié à la République, contribue, avant son départ pour Paris en 1896, à créer à Bordeaux cet espace d'ouverture tant désiré par le cardinal Lecot. Il y fonde notamment en 1893 l'hebdomadaire La justice sociale. Journal des intérêts démocratiques, dont le programme reprend celui des encycliques Rerum Novarum et Au milieu des sollicitudes. Sur l'œuvre de l'abbé Naudet à Bordeaux, cf. L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., p. 361, Georges Hoog, Histoire du catholicisme social en France. De l'encyclique « Rerum Novarum » à l'encyclique « Quadragesimo Anno, Paris, Domat Montchrestien, 1942, pp. 80-85 et, sur un plan plus général, Jean-Marie Mayeur, Catholicisme social et démocratie chrétienne. Principes romains, expériences françaises, Paris, éditions du Cerf, 1986, 287 p.
  • [89]
    C'est le cas des abbés Emmanuel Pistre, Deschamps, Lobeau, Étienne Gaussens, Garriguet, Aubonnet, Arnaud Ferrand, Théodore Cartau, Auguste Giraudin, Lacoste et Jean-Hector Castaing, ce dernier étant de surcroît rédacteur en chef de L'Aquitaine, bulletin officiel du diocèse de Bordeaux (E. Féret, op. cit., v° Castaing, Jean-Hector, p. 124).
  • [90]
    Le chanoine Garriguet, supérieur du grand séminaire de Bordeaux, assure la Société d'économie sociale, suite à l'envoi de livres pour la bibliothèque du séminaire, que les « séminaristes prennent un grand intérêt aux études que poursuit la Réforme sociale » (A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1889, t. 1, pp. 774-775).
  • [91]
    Outre les ouvrages généraux déjà cités, de M. Agostino, L. Desgraves et G. Dupeux et R. Darricau, cf. plus particulièrement Jean-Claude Drouin, « De quelques attitudes des catholiques bordelais envers le monde ouvrier, 1872-1914 », in Actes du xxxiie Congrès d'études régionales tenu à Agen et Marmande les 26 et 27 avril 1980, tome 2 : Société et monde ouvrier en Aquitaine :XVIe-XXesiècles, Bordeaux, Fédération historique du sud-ouest, 1982, pp. 210-227 et M. Agostino, « Les préoccupations sociales du clergé bordelais (1891-1989) », in Bernard Plongeron et Pierre Guillaume (dir.), De la charité à l'action sociale : religion et société, Paris, éd. du CTHS, 1995, pp. 187-197.
  • [92]
    Il s'agit de Théodore Cartau (à partir de 1879), d'Étienne-Marie Gaussens, et de Gabriel Pailhès (de 1896 à 1910).
  • [93]
    La paroisse Saint-Seurin est en effet réputée pour avoir accueilli la Société de Cheverus, l'un des premiers cercles catholiques d'ouvriers, en 1872 (M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., p. 65).
  • [94]
    Sur ces dernières, cf. Caroline Gaudrie, « Les conférences bordelaises de Saint-Vincent-dePaul et Rerum Novarum », in M. Agostino (dir.), Tempéraments aquitains et nouveauté religieuse : « Rerum novarum » et l'enseignement social de l'Eglise dans le sud-ouest de la France, Talence, PUB, 1993, pp. 149-157.
  • [95]
    D. Gillard, op. cit., pp. 31-32.
  • [96]
    Sur l'importance et le rôle des juristes au sein des Unions de la paix sociale, cf. F. Audren, op. cit., pp. 196-198.
  • [97]
    M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., pp. 53-54 ; Le cardinal Lecot…, op. cit., pp. 61-63.
  • [98]
    L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., pp. 357-358.
  • [99]
    Notons l'exemple particulièrement saisissant de Romain de Sèze, propriétaire terrien et avocat à la Cour d'appel de Paris, fils du fameux avocat Aurélien de Sèze et issu d'une famille de tradition légitimiste, qui illustre bien cette partie des adhérents (sur ce dernier, cf. E. Féret, op. cit., v° Sèze, Romain de, p. 574), ou celui du marquis André Marc Paul de Combret de Marcillac (sur ce dernier, cf. G. Penaud, op. cit., v° Combret de Marcillac, André Marc Paul de, p. 260 ; A. de Rouméjoux, P. de Bosredon et F. Villepelet, op. cit., 1898, tome 2, v° Combret de Marcillac, André Marc Paul de, p. 199 et Thierry Truel, « Les Combret de Marcillac. Une famille en politique », Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, 1997, pp. 109-128). Celui-ci, suite à l'approbation de l'encyclique Rerum Novarum par le cardinal Lecot, critique le cardinal de manière virulente, dans L'Espérance de Blaye du 11 février 1894, tandis que l'archevêque, pour sa part, n'a de cesse de dénoncer les idées monarchistes (M. Agostino, Le cardinal Lecot…, op. cit., p. 77).
  • [100]
    Sur ce périodique, faisant partie du groupe du Nouvelliste de Lyon de Joseph Rambaud, cf. L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., pp. 361-362, et M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., pp. 54 et 64.
  • [101]
    Augustin Cordier (1848-1902) débute une carrière dans l'enseignement, d'abord universitaire, puis secondaire. Professeur de philosophie dans divers lycées, il démissionne de ses fonctions en 1878 pour prendre, l'année suivante, la direction du journal monarchiste Le Courrier des Alpes. Rédacteur en chef du Nouvelliste de Bordeaux depuis sa fondation en 1882, il en devient directeur politique en 1887. Il dirige également le journal Bordeaux, fondé la même année (E. Féret, op. cit., v° Cordier, Augustin, p. 153 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Cordier, Augustin, p. 182).
  • [102]
    Alexandre Fernandez, Christophe Bouneau et Hugues Bonin, « L'économie bordelaise », in P. Guillaume (dir.), Histoire des Bordelais, tome 2 : Une modernité arrachée au passé (1815-2002), Bordeaux, Mollat, Fédération historique du sud-ouest, 2002, p. 71.
  • [103]
    Tel Fernand Samazeuilh (1845-1921), grand nom de la banque bordelaise et auteur de brochures d'économie politique, ainsi que d'un ouvrage intitulé Les principes de 1789 et la science sociale, Paris, Hachette, 1889, 360 p. Cf. E. Féret, op. cit., v° Samazeuilh, Fernand Pierre Théodore, pp. 627-628 ; J.-B. Guérin, op. cit., v° Samazeuilh, Fernand Pierre Théodore, p. 560 ; E. Féret et Marcel de Fonrémis, Annuaire du Tout Sud Ouest illustré, comprenant les grandes familles et les notabilités de Bordeaux et des départements de la Gironde, de la Charente-inférieure, de la Charente, de la Dordogne, du Lot-et-Garonne et des Landes, Paris, Mulo, Bordeaux, Féret et fils, 1907-1908, v° Samazeuilh, Fernand Pierre Théodore, pp. 207-208 et E. Féret et Louis Blayot, op. cit., t. 2, pp. 3235. Se reporter également à son discours de réception à l'Académie de Bordeaux, dans laquelle il est introduit par Gaston David (Aurélien de Sèze, « Discours  », Recueil des actes…, op. cit., 53e année, séance du 11 juin 1891, pp. 50-57).
  • [104]
    Comme la famille Tandonnet, famille d'armateurs maritimes, dont trois des membres adhèrent aux UPS (Emmanuel Aubret, Les Tandonnet, armateurs bordelais (1796-1904), Bordeaux, William Blake and co, Périgueux, Fanlac, 1992, 184 p.). Citons également le cas remarquable de Marc Maurel (1826-1911), armateur négociant, fondateur en 1874 de la Société de géographie commerciale de Bordeaux, et en 1882 de la Société d'économie politique de Bordeaux. Il se révèle très actif au sein de la Chambre de commerce de Bordeaux, autre pôle important de recrutement des leplaysiens. Il figure également parmi les premiers souscripteurs de l'Ecole des Roches, fondée par Edmond Demolins qu'il a rejoint à la Société de science sociale (1892). Cf. à son sujet E. Féret, op. cit., v° Maurel, Marc, p. 441 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Maurel, Marc, p. 503.
  • [105]
    On en dénombre pas moins de 19, dont Julien Bouchard, dont la maison de négoces existe depuis 1731 (E. Féret et M. de Fonrémis, op. cit., v° Bouchard, Julien, pp. 207-208) et Eugène Buhan (1854-1936). Ce dernier, figure incontournable du milieu viti-vinicole bordelais, dirige l'une des maisons de négoce les plus importantes de la ville (Audinet et Buhan). Précurseur de l'enseignement technique, il préside la Fédération des syndicats du commerce des vins de 1913 à 1920, et fonde en 1921 l'Union de la propriété et du commerce des vins de Bordeaux. Il participe également activement à la défense de l'enseignement catholique contre l'anti-cléricalisme du gouvernement (E. Féret, op. cit., v° Buhan, Eugène, p. 111 ; J.-B. Guérin, op. cit., v° Buhan, Eugène, pp. 123-124 et Jacqueline Herpin, « Buhan Eugène (1854-1936)  », in Bernard Lachaise et Sylvie Guillaume (dir.), Dictionnaire des parlementaires d'Aquitaine sous la Troisième République, Talence, PUB, 1998, pp. 169-170).
  • [106]
    Citons Paul Princeteau, animateur du comité royaliste, qui participe au cercle catholique d'ouvriers et est l'auteur d'une étude sur la grève des verriers du Bordelais (1891). Sur les élites économiques bordelaises, cf. H. Bonin, « Les élites économiques de fins de siècles en Aquitaine (fin XIXe-fin XXe siècles) », in S. Guillaume (dir.), Les élites fins de siècles (XIXe-XXe siècles), Actes de la journée d'études du 31 janvier 1992, Bordeaux, MSHA, 1992, pp. 97-109.
  • [107]
    A. Fernandez, C. Bouneau et H. Bonin, op. cit., pp. 52-53.
  • [108]
    Jean-Paul Jourdan, P. Guillaume et Philippe Chassaigne, « Les populations bordelaises », in P. Guillaume (dir.), Histoire…, op. cit., p. 87.
  • [109]
    On observe l'adhésion de quelques juges au Tribunal de commerce.
  • [110]
    Charles-Joseph Boreau-Lajanadie (1834-1913) accomplit une carrière de magistrat en Charente, avant d'être mis à la retraite en 1883, en raison de ses orientations politiques (E. Féret, op. cit.. v° Boreau-Lajanadie, Charles-Joseph, p. 84 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Boreau-Lajanadie, Charles-Joseph, pp. 98-99).
  • [111]
    J.-P. Royer, op. cit., pp. 577-600.
  • [112]
    Alfred Laroze (1834-1913) fait carrière au barreau de Bordeaux à partir de 1857. Il devient bâtonnier de l'ordre en 1877. Membre du Conseil municipal de Bordeaux de 1874 à 1883, il est élu député de la Gironde en 1881. Il fait partie du groupe de l'Union républicaine et est réélu en 1885. Membre du Conseil supérieur du commerce et de l'industrie, il est sous-secrétaire d'État au ministère de l'Intérieur en 1884 et 1885 aux côtés de Waldeck-Rousseau. Il est également l'auteur de nombreux travaux parlementaires (E. Féret, op. cit., v° Laroze, Alfred, p. 380 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Laroze, Alfred, p. 425).
  • [113]
    Sur ce dernier, cf. E. Féret, op. cit., v° Merget, Antoine Eugène, p. 446 et J.-B. Guérin, op. cit., v° Merget, Antoine Eugène, p. 514.
  • [114]
    Pierre Imbart de la Tour (1860-1925) entre à l'École normale supérieure en 1880. Agrégé d'histoire en 1883, il compte parmi les plus brillants élèves de l'École française de Rome. Maître de conférences à la Faculté des lettres de Besançon, il est affecté à celle de Bordeaux en 1885. Docteur ès lettres en 1891, sa thèse porte sur un sujet d'histoire ecclésiastique médiévale. Son passage à la chaire d'histoire du Moyen Âge à la Faculté des lettres de Bordeaux, de 1893 à 1910, marque profondément l'institution. Son principal ouvrage, en plusieurs tomes, est une Histoire de la Réforme, publiée de 1905 à 1914. Il est le fondateur, en 1904, du Bulletin de la semaine et le directeur des Archives d'histoire religieuse. Chevalier de la légion d'honneur, il est élu membre de l'Académie des sciences morales et politiques en 1909 (J.-B. Guérin, op. cit., v° Imbart de la Tour, Pierre Gilbert Jean Marie, p. 372).
  • [115]
    M. Agostino, Le cardinal Lecot.op. cit., pp. 63-64 ; Deux siècles…, op. cit., p. 67.
  • [116]
    Paul de Loynes (1841-1914) obtient son doctorat de droit en 1864. Agrégé l'année suivante, il enseigne à Rennes, Poitiers, Douai et Bordeaux, où il est nommé en 1872. Juriste renommé, intéressé par la sociologie, il est très tourné vers les œuvres sociales. Le vicomte de Pelleport-Burète, maire de Bordeaux, avec qui il se lie d'amitié, lui fait figure de mentor. Membre de diverses sociétés savantes et d'associations charitables ou sociales, il est en outre réputé comme un savant botaniste. Membre de l'Académie de Bordeaux (1901), son œuvre principale est un Traité du nantissement, des privilèges et hypothèques et de l'expropriation forcée (1895-1896, 3 vol.), qui fait partie du grand Traité théorique et pratique de droit civil, de Gabriel Baudry-Lacantinerie. Cf. pour plus de précisions Marc Malherbe, La Faculté de droit de Bordeaux (1870-1970), Talence, PUB, 1996, pp. 303-306 ; J.-B. Guérin, op. cit., v° Loynes, Pierre Louis Marie Paul de, pp. 471-472 ; E. Féret, op. cit., v° Loynes, Pierre, Marie, Paul de, p. 180 et E. Féret et Louis Blayot, op. cit., t. 3, pp. 64-67.
  • [117]
    Ses opinions politiques conservatrices lui valent des commentaires cinglants de la part du recteur d'Académie, qui déplore que le professeur se soit « compromis dans le monde réactionnaire » (renseignements confidentiels datés de juin 1882 conservés au sein de son dossier de carrière. Archives Nationales F17/22172). Elles lui ôtent d'ailleurs tout espoir d'obtenir la Légion d'honneur, distinction pour laquelle il avait pourtant été maintes fois proposé (note du préfet du 7 novembre 1906, dans laquelle il s'oppose à la décoration du professeur, au motif qu'il « redoute les commentaires défavorables de ceux qui considèrent M. de Loynes comme animé de sentiments politiques conservateurs » (Archives départementales de la Gironde, V1 111, liasse n° 20. Nous tenons à remercier Monsieur Marc Malherbe de nous avoir fait bénéficier des acquis de ce dossier)).
  • [118]
    Ce dernier déménage à cette date à Paris, où il poursuit ses activités au sein du mouvement leplaysien à la Société d'économie sociale.
  • [119]
    Docteur en droit, Joseph Benzacar (1862-1944) est avocat au barreau de Bordeaux. Agrégé de sciences économiques en 1897, il est professeur titulaire d'économie politique de 1902 à 1933. Il quitte le barreau en 1922 afin de se consacrer exclusivement à l'enseignement. Il enseigne également la législation financière, industrielle et coloniale. Très actif au niveau social, il fait partie d'un grand nombre de sociétés savantes à raison de ses compétences économiques. Il fonde notamment la Revue économique de Bordeaux et la Revue de la Société d'histoire de Bordeaux. Il effectue parallèlement à ces activités une carrière politique locale, puisqu'il est adjoint au maire socialiste de Bordeaux Adrien Marquet de 1925 à 1938. Victime des lois raciales, il est arrêté en 1944, et transféré de Mérignac à Drancy, pour finir ses jours dans le camp d'Auschwitz (J.-B. Guérin, op. cit., v° Benzacar, Joseph, pp. 65-66 et M. Malherbe, op. cit., pp. 271-272).
  • [120]
    L'avocat Gaston David, par exemple, recrute à lui seul 49 adhérents en 12 ans.
  • [121]
    Sur l'importance des avocats sous laIIIe République, cf. Gilles Le Beguec, La République des avocats, Paris, Armand Colin, 2003, 234 p.
  • [122]
    Aussi voit-on régulièrement des notaires ou avocats écrire à La Réforme sociale, et livrer d'utiles renseignements relatifs aux pratiques juridiques locales. Ainsi, en matière de partage d'ascendants, les renseignements fournis par les notaires permettent de constater que cette pratique se perpétue essentiellement chez les petits cultivateurs, en vue d'éviter la division du patrimoine rural en parts égales au décès du père de famille, conformément aux articles 826 et 832 C. civ. (Charles Hardy, « Du rôle pratique des partages d'ascendants », La Réforme sociale, 1895, t. 2, pp. 651-653). Mais le rôle de ces « conseillers écoutés des familles » est également déterminant pour orienter ces dernières dans le sens des vues de l'École de la paix sociale (pour un exemple, cf. Louis Batcave, « Une nouvelle couche de destruction pour les sociétés pyrénéennes », La Réforme sociale, 1894, t. l, p. 475).
  • [123]
    Voir Jean-Louis Gazzaniga, « Les avocats qui ont refusé la République, 1814-1873 », in Jacques Lorgnier (dir), Justice et République(s), Hellemmes, Ester éd., pp. 29-42.
  • [124]
    Eugène Bréjon (1856-1932), bâtonnier de l'Ordre en 1898, appartient, aux côtés de Roy de Clotte et de Habasque, à la phalange des « Grands de 1875 ». Il plaide de très nombreuses affaires intéressant les congrégations et donne des conférences royalistes (J.-B. Guérin, op. cit., v° Bréjon, Eugène, p. 109).
  • [125]
    Charles Jacques Pierre Jean de Pelleport-Burète (1827-1900) mène une carrière politique remplie : maire de Bordeaux de 1874 à 1876, il devient sénateur de la Gironde de 1876 à 1879. Il se fait surtout connaître par son inlassable activité charitable. Pour le détail de ses activités, cf. surtout et J. Herpin, « Pelleport-Burète, Vicomte Jacques Jean Pierre, Charles de (1827-1900) », in B. Lachaise et S. Guillaume (dir.), op. cit., pp. 327-331, et Damien Roussy, La politique d'assistance de la ville de Bordeaux sous laIIIeRépublique, Thèse Droit, Bordeaux, 2005, 2 vol., 626 p.).
  • [126]
    Les ingénieurs présents au sein des Unions sont de formations diverses : ingénieurs des arts et manufactures, ingénieurs des mines, ou ingénieurs agronomes. Certains sont d'ailleurs très réputés, comme Pierre Buffault (1866-1942), grand spécialiste des questions forestières (sur la question forestière et l'Ecole de Le Play, cf. Les Études sociales, « Frédéric Le Play et la question forestière », n° 126, 1997 et sur Buffault, cf. J.-B. Guérin, op. cit., v° Buffault, Pierre, p. 122). Georges Damas (1837-1903) est pour sa part chef d'exploitation de la prestigieuse Compagnie des chemins de fer du Midi, fondée par son père (J.-B. Guérin, op. cit., v° Damas, Georges, pp. 203-204 et E. Féret, op. cit., v° Damas, Georges, p. 164).
  • [127]
    Parmi ces militaires (12 en tout), un bon nombre appartient à la noblesse, comme par exemple le marquis Jean Malet, sous-lieutenant d'artillerie lors de la guerre de 1870 (G. Penaud, op. cit., p. 634 et le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, 1998, p. 265). Cette circonstance se retrouve au niveau national, puisque l'on dénombre 11 % d'officiers nobles entre 1885 et 1900 (Catherine Durandin, « Entre tradition et aventure », in Guy Chaussinand-Nogaret (dir.), Histoire des élites en France du XVIe au XXe siècle. L'honneur, le mérite, l'argent, Paris, Tallandier, 1991, p. 364).
  • [128]
    P. Prieur, op. cit., p. 77. Charles de Ribbe, en 1886, attire également l'attention sur tout l'intérêt d'un recrutement large parmi les officiers de marine, bien placés pour recueillir des observations sur des faits lointains (A. Delaire, « Réunion des correspondants et des délégués des UPS (24 mai) », La Réforme sociale, 1886, t. 2, p. 39).
  • [129]
    Isabelle Lescent-Gilles, « Solidarités et performances : une réflexion sur le rôle des réseaux économiques aux XIXe et XXe siècles », in P. Guillaume (dir.), Les solidarités. Le lien social dans tous ses états, Actes du colloque de Bordeaux des 16 et 17 juin 2000, Pessac, MSHA, 2001, p. 427.
  • [130]
    Les Élites de la République (1880-1900), Paris, Fayard, 2006, 2e éd., p. 23.
  • [131]
    « Patronages », dans Christian Topalov (dir.), Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914, Paris, Éditions de l'EHESS, 1999, p. 364.
  • [132]
    Nous avons, afin de retracer les réseaux dans lesquels évoluent les membres des UPS de Guyenne, utilisé leurs notices biographiques, ce qui nous a donné suffisamment d'éléments pour dégager des tendances fiables. Une étude plus systématique reste cependant à mener, à partir des listes de membres des sociétés ou associations concernées, qui permettraient, comme C. Topalov le suggérait, de dessiner une véritable topographie des réseaux (ibid., p. 358).
  • [133]
    Op. cit., p. 116.
  • [134]
    C. Topalov, op. cit., p. 366.
  • [135]
    Adeline Daumard, Les Bourgeois et la bourgeoisie en France depuis 1815, Paris, Aubier, 1987, p. 229.
  • [136]
    Sur ces questions, cf. D. Roussy, L'assistance publique…, op. cit.
  • [137]
    M. Agostino, Le cardinal Lecot…, op. cit., pp. 203-204.
  • [138]
    Fernard Philippart (1871-1934), Belge naturalisé français, fonde en 1895 une importante maison d'importation et d'exportation, qui devient la Grande Huilerie Bordelaise. Il profite de son nouveau statut d'industriel pour mettre en pratique des idées qui lui sont chères, et devient le type même du grand patron social. Il est à l'origine d'un mouvement de grande ampleur de ce point de vue dans la région, et il suscite de nombreux émules. Il s'investit également dans la vie politique locale. Il est à l'origine, en 1919, de la création de la liste d'Union républicaine nationale et est élu maire de Bordeaux la même année jusqu'en 1925. Son mandat terminé, il se consacre de nouveau à la vie industrielle, en créant de nombreuses œuvres de prévoyance sociale. Considéré comme un « grand artisan de la paix sociale », il siège à l'Académie de Bordeaux et est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1920. Il reçoit la rosette au titre du ministère du travail quelques mois avant son décès (J.-B. Guérin, op. cit., v° Philippart, Marie Fernand, p. 561 et Jean-Pierre Rey et Jean Bassaler, « Fernand Philippart et le Groupement des patrons sociaux de la Gironde », in Actes du 117e congrès national des sociétés savantes. Colloque d'histoire de la sécurité sociale (Clermont-Ferrand, 1992), Paris, Association pour l'étude de l'histoire de la sécurité sociale, 1994, pp. 185-232).
  • [139]
    Henry Teulières (1862-1939) obtient le grade de docteur en médecine en 1889. Médecin titulaire du Bureau de bienfaisance de Bordeaux, lauréat de la Société nationale d'encouragement au bien en 1898, il fait partie de nombreuses sociétés savantes et œuvres philanthropiques. Il est pendant longtemps médecin-chef bénévole de l'Institution des sourds-muets et jeunes aveugles, des Dames du Calvaire ou encore du Foyer de l'Enfant. Il occupe également les fonctions de médecinchef dans deux hôpitaux durant la Première Guerre mondiale. Son dévouement lui vaut de nombreuses décorations françaises et étrangères, dont la Légion d'honneur et la médaille de l'Assistance publique (ibid., v° Teulières, Henry Louis Julien, p. 663).
  • [140]
    Henri Rödel (1860-1920), magistrat, est nommé substitut du Procureur de la République à Bordeaux en 1895, puis substitut du procureur général en 1903. Devenu conseiller à la Cour en 1909, il se consacre à la philanthropie. Il s'investit durablement dans de nombreuses œuvres : Office central de la charité, Assistance par le travail ou encore OEuvre des enfants abandonnés de la Gironde. Il se distingue lors du premier conflit mondial par l'organisation de conférences patriotiques et par la direction d'un important hôpital de la Croix-rouge. Ses états de services lui valent de nombreuses décorations. Chevalier de la Légion d'honneur en 1911 et officier de l'Instruction publique, il est élu à l'Académie de Bordeaux en 1916 (ibid., v° Rôdel, Henri, p. 612).
  • [141]
    M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., p. 67.
  • [142]
    Soulignons également que ces hommes, désireux de redresser la Nation française vaincue en 1870 et de rétablir l'ordre social perturbé par l'émergence de la question ouvrière, se retrouvent également dans diverses sociétés à caractère patriotique, comme la Société d'encouragement au bien, ou la Société française de secours aux blessés militaires.
  • [143]
    Il s'agit d'Albert Noyer, Maurice Houques-Fourcades, Joseph Benzacar, Eugène Buhan, Auguste Giraudin, Samuel Joseph-Maxwell, Danien Brune, Pierre-Clément Rabère, Georges Secrétat-Escande, et Paul de Loynes.
  • [144]
    Sur l'homme des sociétés savantes, cf. Jean-Pierre Chaline, Sociabilité et érudition. Les sociétés savantes en France, Paris, éd. du CTHS, 1998, pp. 221-270.
  • [145]
    Pour une vue d'ensemble, cf. Sylvie Sagnes, D'une histoire, l'autre. Sociétés savantes et érudits bordelais au miroir de leur passé, Rapport final à la Mission du Patrimoine ethnologique, Bordeaux, 2002, 80 p.
  • [146]
    Cf. supra, note 82.
  • [147]
    Pour une vue d'ensemble, cf. Dominique Lejeune, « Les membres des Sociétés de géographie au XIXe siècle », Communications, 1992, n° 54 (Les débuts des sciences de l'homme), pp. 161-172.
  • [148]
    Op. cit., p. 177.
  • [149]
    Sur la réception de cette encyclique à Bordeaux, cf. L. Desgraves et G. Dupeux, op. cit., p. 355.
  • [150]
    M. Agostino, Le cardinal Lecot.op. cit., p. 76.
  • [151]
    André Combes, « La franc-maçonnerie et les intellectuels (1880-1940) », Cahiers de l'IHTP, 1992, n° 20, p. 63.
  • [152]
    M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., p. 65.
  • [153]
    C. Durandin, op. cit., p. 417.
  • [154]
    Étienne Ginestous, Histoire politique de Bordeaux sous la IIIe République, Bordeaux, Bière, 1946, p. 4.
  • [155]
    C'est le cas de Louis Dèscoubès, Gustave Degrange-Touzin, Pélissier Hermitte, Jean-Arthur de Brézetz et Paul de Montcheuil (ibid., pp. 90-91).
  • [156]
    Ibid., pp. 182-182.
  • [157]
    Voir en ce qui concerne Bordeaux, Jacqueline Herpin, « Les milieux dirigeants à Bordeaux sous la IIIe République », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, n° 3, oct.-déc. 1966, pp. 145-165.
  • [158]
    M. Agostino, Deux siècles…, op. cit., p. 54.
  • [159]
    Comme le note en effet Marc Agostino, « grands animateurs du camp conservateur, les monarchistes apparaissent comme des champions intransigeants du catholicisme » (ibid., p. 65).
  • [160]
    M. Agostino, Le cardinal Lecot…, op. cit., pp. 63-64.
  • [161]
    D. Gillard, op. cit.. p. 62.
  • [162]
    M. Agostino, Deux siècles…, op. cit.,, p. 67.
  • [163]
    D. Gillard, op. cit., p. 24 ; R. Darricau, op. cit., pp. 234-235.
  • [164]
    Ibid., p. 234.
  • [165]
    B. Kalaora et A. Savoye, op. cit., pp. 112-114.
  • [166]
    A. Savoye, « Les continuateurs… », op. cit., p. 336.
  • [167]
    « Un mot sur les travaux des Unions de la paix sociale », La Réforme sociale, 1883, t. 1, p. 68.
  • [168]
    Ibid., pp. 65-68.
  • [169]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., p. 607.
  • [170]
    « Le repos du dimanche à Bordeaux », La Réforme sociale, 1890, t. 2, pp. 468-473.
  • [171]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., pp. 954-955.
  • [172]
    1885, t. 1, pp. 486-491 et 563-569.
  • [173]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1884, t. 1, p. 207.
  • [174]
    Jacques Poumarède, « Charles de Ribbe (1827-1899). L'histoire et le droit au service de la cause leplaysienne », Les Etudes sociales, 2002, n° 135-136 (Les juristes et l'École de Le Play), pp. 119-135.
  • [175]
    Etude reproduite dans La Réforme sociale, 1885, t. 2, pp. 505-509.
  • [176]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1893, t. 1, p. 966.
  • [177]
    « Les logements ouvriers à Bordeaux », La Réforme sociale, 1890, t. 2, pp. 489-502.
  • [178]
    « La caisse rurale de Géloux », La Réforme sociale, 1894, t. 2, pp. 605-616.
  • [179]
    A. Delaire, « Unions… », La Réforme sociale, 1892, t. 2, pp. 382-383.
  • [180]
    Un fait est très significatif du « déficit » des milieux aquitains en la matière : en 1885, la Société d'économie sociale, matrice de cette pratique, forte d'environ 300 membres, ne compte qu'un Bordelais dans ses rangs : Paul Princeteau.
  • [181]
    B. Kalaora et A. Savoye, op. cit., p. 114.
  • [182]
    A. Savoye, « Le rapport entre science et action… », op. cit., pp. 12-14 et « La réponse de Le Play à la question sociale », Vie sociale, novembre-décembre 1991, p. 31.
  • [183]
    Il s'agit là d'une constante propre à toutes les Unions de la paix sociale, l'engagement social direct primant le plus souvent l'activité scientifique (A. Savoye, « Studieuse bourgeoisie… Les Congrès de l'École de Le Play (1882-1914) », Mil neuf cent. Revue d'histoire intellectuelle, 1989, n° 7 (Les congrès, lieux de l'échange intellectuel, 1850-1914), p. 49).
  • [184]
    Il s'agit de P. de Loynes, G. David, A. Angliviel de la Beaumelle, A. Touton, L. Descoubès et E. Bréjon.
  • [185]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1890, t. 2, pp. 240-241. Voir également G. David, « Le repos… », op. cit.
  • [186]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1890, t. 2, p. 327. Un magasin bordelais avait en effet rompu un accord prévoyant la fermeture des magasins de nouveautés le dimanche. Alors que les ouvriers, mécontents, préparaient une grève, G. David s'interpose et parvient non seulement à faire respecter l'accord, mais également à l'étendre à d'autres magasins jusque-là non concernés. Patrons et ouvriers nomment respectivement des délégués pour faire partie de la Ligue.
  • [187]
    Ibid., 1891, t. 1, p. 649.
  • [188]
    S'il parvient à provoquer une réunion entre les intéressés et leurs patrons, aucun accord ne semble trouvé pour l'instauration du repos du dimanche dans cette branche d'activité (ibid., 1891, t. 2, p. 382).
  • [189]
    Ibid
  • [190]
    Ibid, 1896, t. 1, p. 335.
  • [191]
    L'œuvre semble connaître un relatif succès : bien accueillie par les familles, 148 enfants y participent (ibid., 1892, p. 162).
  • [192]
    Ibid., p. 163, et 1895, t. 1, p. 664.
  • [193]
    Font en effet partie de l'œuvre F. Samazeuilh, G. Damas, C. Boreau-Lajanadie, H. Rödel et P. Imbart de la Tour, (ibid., 1892, t. 1, p. 163 et 1894, t. 2, p. 232). Un rapport pour les six premiers mois de fonctionnement de l'œuvre insiste sur le fait que « le mouvement bordelais s'est toujours inspiré, comme le demandent les Unions de la paix sociale, d'un esprit de concorde, d'une volonté d'action et d'un sentiment du devoir qui rapprochent les hommes et doublent l'utilité de leurs efforts » (ibid., 1896, t. 2, p. 364).
  • [194]
    Ibid, 1894, t. 2, pp. 456-459. Sur la genèse de cette institution, cf. A. Savoye, « Une réponse originale aux problèmes sociaux : l'ingénierie sociale (1885-1914), Vie sociale, 1887, n° 8-9, pp. 497-498.
  • [195]
    E. Rostand, apôtre de l'ouverture du crédit aux petites gens, ancêtre du micro-crédit d'aujourd'hui, est un des piliers du mouvement leplaysien à Marseille et, plus encore, au niveau national.
  • [196]
    Ibid, p. 241 et p. 773.
  • [197]
    Ibid, t. 1, p. 321.
  • [198]
    Fondé en 1894, ce Comité se donne pour mission de diffuser le plus largement possible, par des conférences publiques, les principes de la science sociale leplaysienne. Il est présidé par A. LeroyBeaulieu et compte G. David parmi ses dirigeants.
  • [199]
    Ibid, 1897, t. 2, p. 469.
  • [200]
    « Ce n'est pas sans quelque étonnement qu'on voit évoquer ici un document auquel l'indulgence du temps avait accordé le bénéfice de l'oubli et qui ne semblait plus avoir pour nous d'autre intérêt que de peindre un curieux « état d'âme ». […] En outre, il s'y mêle les pires erreurs révolutionnaires sur la perfection native, l'égalité, le droit à l'insurrection, de sorte que s'appuyer sur la Déclaration des droits pour combattre les socialistes, c'est un peu s'allier aux anarchistes qui emploient le pétrole pour combattre ceux qui préfèrent la dynamite » (ibid, pp. 469-470).
  • [201]
    Voir le tableau des membres correspondants en annexe.
  • [202]
    Sur cette législation sociale, cf. G. Aubin et J. Bouveresse, op. cit., p. 222-257, et Jacques Le Goff, Du silence à la parole. Une histoire du droit du travail des années 1830 à nos jours, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, pp. 178-216.
  • [203]
    Cf. A. Savoye, « La réponse… », op. cit., pp. 15-31, et, du même auteur, « Le Play et la théorie du patronage », in Jean Luciani, Histoire de l'Office du Travail (1890-1914), Paris, Syros, 1992, pp. 27-50.
  • [204]
    Célestin Bouglé, Le solidarisme, Paris, Giard et Brière, 1924, p. 7.
  • [205]
    Cf. Jacques Donzelot, L'invention du social. Essai sur le déclin des passions politiques, Paris, Seuil, 1994, pp. 71-76.
  • [206]
    G. Aubin et J. Bouveresse, op. cit., pp. 183-184.
  • [207]
    J. Le Goff, op. cit., p. 254.
  • [208]
    A. Savoye, « Les continuateurs… », op. cit., p. 327.
  • [209]
    B. Kalaora et A. Savoye, op. cit., p. 113.
  • [210]
    C. Charle, Histoire sociale de la France au xixe siècle, Paris, Seuil, 1991, pp. 280-281.
  • [211]
    A. Fernandez, C. Bouneau et H. Bonin, op. cit., pp. 52-53.
  • [212]
    J.-P. Jourdan, P. Guillaume et Ph. Chassaigne, op. cit., p. 99.
  • [213]
    Nous tenons à adresser nos plus vifs remerciements à Bertrand de Grimaüard, arrière petitfils de Paul de Loynes, qui nous a fait la faveur de nous accorder un long entretien téléphonique, évoquant à cette occasion ses souvenirs familiaux. Selon sa grand-mère, belle-fille du professeur bordelais, Paul de Loynes, sans être pour autant hostile à l'Église, n'avait pas la foi à titre personnel, sauf à la retrouver dans les dernières années de sa vie. L'épouse du célèbre juriste, avec qui il aurait été marié de force suite à une liaison féminine scandaleuse en début de carrière à Poitiers, aurait eu un grand attrait pour la vie mondaine. C'est elle qui aurait poussé son mari, par ambition, à multiplier les appartenances à de nombreux cercles de sociabilité. Ce que semble par ailleurs confirmer le dossier de carrière de Paul de Loynes, dans lequel le recteur note en 1882 que « M. de Loynes, qui s'était compromis dans le monde réactionnaire plus par ambition que par conviction, ne fait plus aujourd'hui parler de lui » (Archives départementales de la Gironde, V1 111, liasse n° 20). Nous tenons également à remercier les autres membres de la famille de Loynes qui ont bien voulu répondre à nos questions, en particulier Madame Aliette de Loynes et Monsieur Bruno de Loynes.
  • [214]
    Cf. par exemple « La bibliothèque de la paix sociale et les membres des Unions », La Réforme sociale, 1881, t. 2, p. 334 et A. Delaire, « Unions… », op. cit.., 1884, t. 2, p. 364.
  • [215]
    Cf. supra, p. 9.
  • [216]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1896, t. 2, p. 364.
  • [217]
    Ibid., 1898, t. 1, p. 831.
  • [218]
    Pour un exemple du programme des conférences pour l'année 1899, cf. « Les conférences de Saint-Genès (Bordeaux) », La Réforme sociale, 1899, t. 1, pp. 178-179.
  • [219]
    A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1898, t. 1, p. 579.
  • [220]
    Op. cit., pp. 197-198.
  • [221]
    Nous tenons à adresser nos plus vifs remerciements à Monsieur Didier Redon, son petitfils, pour nous avoir communiqué des extraits des mémoires manuscrites de son père, fils d'Eugène Redon. Ce dernier, pensionnaire à Cahors, chez les Carmes, dans la mesure où la fréquentation du lycée, comme de la « communale », était proscrite dans la famille, part à Paris faire son droit et devient avocat. Il n'admit jamais, selon les mots de son fils, « ni la Marseillaise, ni la République », Le Soleil et L'Action française constituant ses lectures favorites. Marié en 1898, il revient s'installer dans sa maison de famille lotoise, et ne laisse son fils entretenir des rapports avec les autres enfants du village qu'une fois par semaine, lors de la leçon hebdomadaire de catéchisme du curé. Il décède à 59 ans, en pleine force de l'âge, d'une hémorragie cérébrale foudroyante.
  • [222]
    Cf. sur ces questions J.-P. Chaline (dir.), Elites et sociabilités en France : actes du colloque, Paris, 22 janvier 2003, 295 p. ; Nicole Racine et Michel Trebisch, Sociabilités intellectuelles. Lieux, milieux, réseaux, Cahiers de l'IHTP, 1992, n° 20. En ce qui concerne plus particulièrement les bourgeois, se reporter à A. Daumard, op. cit., pp. 221-229.
  • [223]
    Gaston David, dans les comptes rendus de séances qu'il envoie à La Réforme sociale, mentionne souvent la présence d'élus lors des réunions.
  • [224]
    C. Topalov, op. cit., p. 366.
  • [225]
    Ibid., pp. 363-365.
  • [226]
    Ibid., p. 358.
  • [227]
    Au sein d'une réunion des UPS de Guyenne, il fait par exemple le récit de sa récente visite au patronage de Sainte-Eulalie et affirme avoir apprécié à sa juste valeur le mérite des jeunes gens qui se sont dévoués avec talent à une œuvre aussi utile (A. Delaire, « Unions… », op. cit., 1892, t. 1, p. 162).
  • [228]
    bid., 1891, t. 1, p. 327.
  • [229]
    De ce point de vue, des études similaires, portant sur d'autres territoires du mouvement leplaysien, seraient souhaitables pour en affiner notre connaissance.
  • [230]
    Nous avons entrepris de mener ce travail qui, à l'heure actuelle, est en cours.
  • [231]
    Toutes nos recherches aux Archives municipales et départementales se sont avérées, à cet égard, infructueuses.

1 La chute du Second Empire, en 1870, la défaite militaire et la guerre civile qui s'en suit marquent un tournant dans la vie et l'œuvre de Frédéric Le Play. L'ancien conseiller d'État, promu sénateur d'Empire (1867), qui se croyait écouté de Napoléon III, tire les leçons de l'échec de l'Empire libéral et de son propre engagement passé. La débâcle le convainc de l'urgence d'un relèvement du pays. Or, la réforme de la société-il en est persuadé désormais-se réalisera non par la voie politique et législative, mais par le truchement de la société civile. Dans un manifeste daté de juin 1871 et intitulé La Paix sociale après le désastre[2], le sénateur, rendu à la vie privée, lance alors l'idée d'une Union de la paix sociale, qui prendrait place aux côtés de la Société internationale d'études pratiques d'économie sociale, fondée par lui-même en 1856 [3].

2 Le projet des Unions de la paix sociale (UPS) est officialisé l'année suivante. L'Urgence de l'Union en France. Lettre de M. le comte de Butenval. brochure reproduisant une lettre de Butenval à Le Play, en date du 12 mai 1872, arrête les grandes orientations de l'entreprise. Il s'agit de tisser partout en France un « réseau de sociétés savantes et réformatrices »[4], dont le but premier est de mettre en lumière, au moyen d'enquêtes monographiques, selon la méthode promue par Le Play, les faits sociaux caractérisant l'état matériel et moral des populations. Dans un second temps, les informations recueillies permettront de dégager les remèdes adéquats afin d'amorcer une réforme de la société. Le Play lui-même définit les Unions comme des « associations tendant à réformer les sociétés, par l'étude comparée des constitutions sociales »[5]. La phase – essentielle – d'étude est donc explicitement articulée à une phase pratique d'action réformatrice. Comment parvenir à atteindre ce but ? Constatant que « les formes politiques ne sont que des accidents plus ou moins stables »[6], Frédéric Le Play ne veut plus croire à l'action législative. La solution réside au contraire dans la reconstitution d'une classe supérieure d'individus, animés par la vertu et le patriotisme [7], qui va prendre en charge les réformes qu'exige l'état de la société. Il est du devoir des particuliers « détenteurs de la richesse sous toutes ses formes » [8], celle du talent, de la fortune ou du savoir, de s'appliquer à découvrir par l'observation la « vérité » afin de la transmuer en action. Car si la richesse est génératrice de droits, elle implique corrélativement pour ces notables investis d'une fonction sociale-propriétaires ruraux, patrons, ingénieurs, ecclésiastiques, etc. – des devoirs. La finalité ultime des Unions de la paix sociale consiste à mettre en pratique les enseignements tirés de l'observation méthodique des faits. Du lancement des UPS au lendemain de la mort de Le Play (1882), on constate un infléchissement progressif du projet, l'engagement réformateur prenant le pas sur l'étude scientifique, comme l'exprime bien leur secrétaire général, Alexis Delaire, en 1885 : les UPS doivent désormais « mettre en lumière, et surtout en pratique, les idées, les mœurs et les institutions qui assurent le mieux la paix sociale[9] ». Autrement dit, les Unions constituent des cercles d'études, mais destinés à « allumer des foyers d'action » [10]. C'est alors un véritable apostolat que chacun est voué à exercer dans ses relations ordinaires, à l'usine, dans sa famille ou au sein du voisinage, et qui correspond à la praxis leplaysienne des « autorités sociales », concept forgé par Le Play à partir de 1864, dans La réforme sociale en France. Il définit lui-même ces « arbitres naturels, véritables mainteneurs de la paix publique »[11], ayant vocation à peupler les UPS, comme des « individus qui sont les modèles de la vie privée, qui montrent une grande tendance vers le bien, chez toutes les races, dans toutes les conditions et sous tous les régimes sociaux ; qui, par l'exemple de leurs Foyers et de leurs Ateliers, comme par la scrupuleuse pratique de la loi de Dieu et des coutumes de la Paix sociale, conquièrent l'affection et le respect de ceux qui les entourent[12] ». Pratiquant la paix sociale au quotidien, ce sont, pour Le Play, les véritables maîtres de la science sociale. Présentées par Le Play comme des sociétés savantes neutres, apolitiques et areligieuses [13], les Unions de la paix sociale constituent en fait l'une des composantes institutionnelles de son Ecole de pensée. Elles deviennent de plus en plus le « bras militant, voire politique, du mouvement leplaysien »[14]. Sous une neutralité affichée affleure une doctrine, celle de Le Play, empreinte d'un conservatisme certain face aux réformes de société dont les républicains, parvenus au pouvoir, sont porteurs.

3 Les Unions de la paix sociale s'organisent localement, sous la férule d'un correspondant, qui assure la liaison avec le secrétariat général parisien. Chaque département compte une ou plusieurs unions, volontairement limitées à une vingtaine de membres vivant dans le même voisinage. En 1882, apparaît un nouvel échelon dans l'organisation des UPS, les Unions régionales [15], ayant à leur tête un correspondant régional. Le nombre des adhérents aux Unions ne cesse de croître ; ainsi, on dénombre 3 253 membres au 1er janvier 1885 [16]. Les différentes UPS ont en commun un corpus de textes de référence, la « Bibliothèque sociale », composée, en 1881, essentiellement d'ouvrages de Le Play, de la collection des Bulletins de la SES, des Annuaires des Unions, et de la revue La Réforme sociale, nouvellement créée [17]. Elles partagent également un même procédé d'étude des sociétés, à savoir la méthode d'observation. On distingue trois statuts parmi les membres. Les membres dits « associés », qui, moyennant une cotisation annuelle de 12 francs, reçoivent la Réforme sociale. Les membres titulaires, qui concourent « plus intimement » aux travaux des UPS et versent un droit d'entrée en sus de la cotisation de base, en échange duquel ils reçoivent une sélection d'ouvrages de la Bibliothèque. Quant aux membres correspondants, ils sont les animateurs des Unions à l'échelon local : c'est autour d'eux que se constituent les groupes locaux qu'ils ont pour fonction de faire exister par des réunions, des travaux entrepris en commun, etc.

4 La Guyenne n'échappe pas à l'ambitieux projet de Le Play. La toile des UPS s'y tisse progressivement dans ses quatre départements : la Gironde, la Dordogne, le Lot et le Lot-et-Garonne. Leur physionomie générale traduit une nette prépondérance de la Gironde. De fait, sur 294 membres des UPS [18] de Guyenne sur la période considérée (1881-1914), 225 appartiennent à la section girondine, contre 44 habitants du Lot, 21 du Lot-et-Garonne et 31 de la Dordogne. Numériquement peu nombreuses-on est loin d'un mouvement de masse-, les UPS de Guyenne ont néanmoins un consistance réelle et présentent une originalité, tant par les acteurs sociaux qu'elles réunissent que par leurs activités placées sous le signe d'une ambition intellectuelle encore neuve : la science des sociétés. En regard d'un tel phénomène, le vide historiographique et archivistique, presque absolu sur la question, ne peut qu'étonner. Seuls de très rares ouvrages mentionnent furtivement l'existence de l'association, sans que celle-ci n'ait, par ailleurs, suscité d'intérêt particulier. L'aventure de la branche girondine de l'École de Frédéric Le Play semble avoir été « oubliée » des historiens. Nous verrons, en suivant pas à pas leurs membres, qu'en vérité, les Unions de la paix sociale de Guyenne ne méritaient pas un tel désintérêt. Bien que certains indices traduisent un enracinement difficile de l'École leplaysienne dans la région, celle-ci a tout de même été l'artisan de l'ombre, souvent méconnu, de bien des initiatives sociales.

5 Ce constat nous a encouragée à brosser un tableau panoramique des UPS de Guyenne, englobant l'étude prosopographique de leur « personnel »[19], ainsi que leur activité, tant scientifique que réformatrice. La vie de l'association, dont il nous faut retracer l'existence pas à pas, semble, à l'analyse, être marquée par trois temps forts : à des débuts difficiles (1881-1889), succède une brève période faste (1890-1894), qui cède rapidement la place à un net déclin débouchant sur la Première Guerre mondiale, qui met en suspens l'activité de l'association (1894-1914).

Les UPS de Guyenne : une genèse lente (1881-1889)

6 Les Unions de la paix sociale de Guyenne, par rapport aux Unions des autres régions, prennent corps relativement tardivement. Alors qu'en 1876, ces dernières comptent déjà, en France et à l'étranger, 918 membres [20], celles de Guyenne se constituent à peine à partir de 1881. Il faudra près de dix années pour structurer l'association, réunir suffisamment d'adhérents et doter ces derniers d'une formation minimale à la sociologie, condition indispensable à la pérennité de l'entreprise.

Le rassemblement progressif des forces

7 L'initiative d'une section bordelaise, en premier lieu, revient à Gaston David [21], véritable cheville ouvrière des Unions de Guyenne. Constatant, en 1889, qu'entre 20 et 30 Bordelais sont membres de l'École de la paix sociale sans autre lien entre eux qu'un abonnement à La Réforme sociale, il décide de remédier à cet état de fait.

8 L'avocat et poète bordelais réunit alors ses amis, l'abbé Georges Bégué, aumônier de l'École des sourds-muets et des aveugles, l'abbé Gaussens, François Pichon et de Trenquelléon, afin de regrouper les adeptes girondins de la science sociale leplaysienne, jusque-là épars. Une lettre de convocation est adressée à tous les membres des UPS de Gironde en 1889.

9 La réunion, tenue chez l'un d'entre eux, Jabet, s'avère encourageante et, dès lors, des réunions mensuelles sont programmées. Un bureau voit rapidement le jour, dont la présidence échoit à Gaston David. Pierre-Maurice Henry de la Blanchetais, propriétaire viticulteur, en accepte le secrétariat. Chargé de trouver un local pour les futures réunions de la section de Bordeaux, il s'acquitte de sa mission grâce à la bienveillance de la Société philomathique de la ville, qui met à sa disposition un grand amphithéâtre. Le nouveau président des Unions, de son côté, ne ménage pas ses efforts en vue de l'organisation d'une première conférence publique, destinée à marquer les esprits. Mettant à profit ses talents d'écrivain, il rédige trois articles sur les origines des Unions de la paix sociale, leur programme doctrinal, et leur programme d'action, insérés dans la presse locale [22]. Il adresse également des invitations individuelles à tous les membres de la Société philomathique, de la Société de géographie commerciale et de la Société d'économie politique de la ville. Divers adhérents de la première heure l'épaulent dans sa tâche, et activent leurs réseaux professionnels respectifs en distribuant des invitations à leurs collègues [23]. Grâce à cette stratégie, qui leur assure une large publicité dans les principaux milieux de la notabilité bordelaise, la première conférence publique de la section obtient un franc succès : six cents personnes assistent à la communication d'Ernest Fournier de Flaix sur « L'Éconoopinion sociale, sa méthode, ses progrès » [24]. Le lendemain, la presse de toute mie consacre à cette première manifestation des comptes rendus élogieux [25], laissant ainsi augurer des débuts prometteurs pour les Unions de Guyenne. Suite à cette réussite, les UPS se voient accorder par la municipalité de Bordeaux la jouissance de la nouvelle salle de l'Athénée municipal pour leurs futures réunions.

10 La Dordogne, de son côté, tente d'imiter le dynamisme bordelais. Quelques bribes d'informations éparses permettent de conclure que les UPS ne s'implantent pas dans le département avant le début des années 1880. Tout au plus sait-on que l'ingénieur Eugène Guerrin, attaché à la Compagnie d'Orléans à Périgueux, se met en 1884 en relation avec les principaux groupes du Sud-Ouest l'abbé œuvre pour le développement des Unions dans sa localité [26]. Secondé par et Pistre, supérieur du grand séminaire de Périgueux, il rassemble un petit groupe d'adhérents périgourdins deux fois par mois, pour se livrer à des études locales sur l'état des familles et la constitution sociale de la région. L'ingénieur ne s'arrête pas en si bon chemin et, avec l'aide de Charles Vasseur [27], il jette les fondements d'un nouveau groupe à Sarlat [28]. Enfin, dans le Lot, où Gaston de Gaudusson [29] fait un gros effort de recrutement, l'avocat Eugène Vigouroux devient correspondant local à partir de 1883 [30]. En revanche, la genèse des Unions du Lot-etGaronne demeure plus mystérieuse. On sait seulement que ce même Gaudusson, membre des Unions du Lot et correspondant régional des UPS de Guyenne de 1882 à 1893, déclare s'être personnellement occupé du recrutement des sections du Lot-et-Garonne, mais aussi du Tarn-et-Garonne et de Haute-Garonne [31] !

L'effort soutenu de recrutement des adhérents

11 Malgré son succès, la conférence inaugurale ne règle pas magiquement le « retard » bordelais sur le plan des UPS, déjà stigmatisé en 1885 par Antoine Merget, professeur de physique à la Faculté de médecine : « J'ignorais absolument l'existence des UPS, dont il n'a jamais été publiquement question dans notre paresseuse ville de Bordeaux [32]. » Face à la nonchalance girondine, un effort soutenu d'enrôlement s'avère dès lors particulièrement primordial pour la pérennité de l'association. Les moyens de propagande utilisés à cet effet sont multiples. Il y a d'abord et avant tout l'« enseignement par la parole »[33], plus efficace que l'enseignement livresque. Préconisé par Le Play lui-même, ce moyen de recrutement doit s'exercer par le biais d'« entretiens familiers », de « simples conversations entre les hommes »[34]. La persuasion passe par une pédagogie adaptée à la psychologie de chacun. G. de Gaudusson expose ainsi, en 1884, le fruit de son expérience : « Par les livres, on n'obtient presque rien ; il faut attaquer directement ceux qu'on veut endoctriner ; envoyer ensuite une petite brochure choisie dans la collection (Correspondance sur les Unions) d'après la nature d'esprit de la personne à qui on la destine ; laisser ensuite un certain temps à la réflexion, et revenir plus tard à la charge pour ne renoncer à la partie qu'après avoir obtenu une adhésion ou un refus formel[35]. » Si les membres des Unions trouvent de fait dans leurs milieux professionnels respectifs un terrain privilégié de recrutement, ils ne manquent pas de distribuer, par ailleurs, des tracts à destination des patrons et des classes rurales [36].

12 Les conférences publiques, destinées à une audience plus large que celle des membres des Unions, participent également de cette propagande par la parole. Les animateurs locaux tentent de faire intervenir à Bordeaux un certain nombre de personnalités leplaysiennes « nationales ». Claudio Jannet, un an après la création des UPS de Guyenne, leur fait l'honneur d'une conférence publique portant sur « Le Play et l'École de la paix sociale », sujet habilement choisi pour faire connaître l'École dans la région. L'événement, relayé par la presse catholique [37], est un succès : « tout le Bordeaux intelligent était là », du cardinal Lecot aux principaux notables girondins, toutes opinions confondues, membres des Sociétés philomathique, de géographie commerciale, et d'économie politique, prêtres, étudiants, ouvriers, et même quelques trublions socialistes [38]. L'objectif est atteint : « C'est là en résumé une de ces manifestations triomphantes qui laissent Bordeaux, en 1891, et de sincères conversions [39]. » La venue à un durable souvenir d'Eugène Rostand, éminent spécialiste de la question de l'épargne populaire, n'obéit pas à un but différent, et rassemble un « auditoire d'élite », dépassant de Delaire traite membres des Unions [40]. Enfin, deux ans plus tard, Alexis loin les devant près de huit cents personnes, projections à l'appui, des principales caractéristiques des États-Unis [41].

13 S'ajoutent à ces conférences publiques, véritables coups d'éclats publicitaires, des communications dans diverses sociétés savantes ou académies, relayant le vœu du secrétaire général, qui souhaite voir les questions sociales tenir une plus [42]. des Unions font souvent partie membres place parmi celles-ci, dont les grande Ainsi, Gaston David, faisant feu de tout bois, saisit chaque occasion de prendre la parole pour dresser le panégyrique de l'École de la paix sociale, comme lors d'un discours sur « L'idée chrétienne dans l'éducation », qui lui vaut l'obtention romaniste Édouard Cuq, bien que le Tant et si Jeux floraux [43]. d'une violette aux professeur à la Faculté de droit de Bordeaux, prononçant en 1891 le discours de réception de David à l'Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, insiste ostensiblement sur le rôle des Unions de la paix sociale et de leur président dans la région [44]. De même, Marc Maurel, profitant d'un discours prononcé à l'assemblée générale de la Société de géographie commerciale de Bordeaux, n'hésite pas à attirer l'attention sur certaines des conclusions de Le Play [45].

14 Toutefois, si les leplaysiens cherchent avant tout à susciter l'intérêt d'un essayer, milieu choisi » [46], ils ne tardent pas à dépasser cet objectif premier, pour « cette fois, de répandre les enseignements de Le Play parmi les populations rurales. Une première tentative dans cette direction est due à l'initiative de l'abbé Cartau, curé de Saint-Denis-de-Piles et membre des Unions depuis 1891 [47]. Louis Champion, à son invitation, traite en 1893, devant quelque cinq cents paysans, de « La religion, sa nécessité et sa bienfaisante influence sur les sociétés et sur l'homme », en s'appuyant pour ce faire sur les travaux du maître, dont il succès, à grands traits la biographie [48]. Il semble pourtant que, malgré ce trace l'initiative soit restée isolée.

15 Si le prosélytisme par la parole a les faveurs de l'École de la paix sociale, l'entremise de la plume n'est pas pour autant négligée lorsqu'il s'agit de faire connaître les UPS. Henri de Jeauffreau-Blazac, commissaire adjoint à la marine, avoue pour sa part croire en la puissance d'un bon livre, et ne pas ménager ses efforts pour augmenter le nombre des lecteurs de La Réforme sociale et des livres de la Bibliothèque des Unions [49]. De fait, les adhérents s'évertuent à faciliter l'accès du plus grand nombre aux écrits leplaysiens. En sus de la mise à la disposition de livres dans les bibliothèques circulantes, Louis Champion [50] obtient en 1895 l'adhésion aux Unions des Conférences de Saint-Vincent de Paul de Bordeaux, celles-ci venant de fonder une bibliothèque à destination de leurs pauvres et de leurs membres. L'affiliation des Conférences aux Unions permet ainsi une visibilité accrue des publications leplaysiennes [51]. De même, les UPS envoient ces dernières à la nouvelle bibliothèque de l'Association des anciens élèves du collège Saint-Genès de Bordeaux [52]. Enfin, l'abbé girondin Cyprien Thibaut se fait fort, en 1904, d'obtenir l'adhésion aux Unions de la Bibliothèque paroissiale de Cadillac. Les animateurs des Unions de Guyenne exploitent également largement les ressources de la presse locale, évidemment plus concentrées à Bordeaux qu'ailleurs, conscients que « faire écrire les membres des UPS dans diverses revues assure une publicité considérable parmi toutes les nuances de l'opinion »[53]. Un certain nombre de rédacteurs en chefs de journaux intègrent les UPS, gage de quelques colonnes assurées pour l'association : Henri Durrieux, rédacteur en chef de L'Avenir du Lot-et-Garonne, en 1887, Augustin Cordier, rédacteur en chef du Nouvelliste de Bordeaux et de Bordeaux, en 1895 et enfin l'abbé JeanHector Castaing, rédacteur en chef de L'Aquitaine, bulletin officiel du diocèse, en 1899. Le fameux éditeur bordelais Edouard Féret [54] vient pour sa part grossir les rangs des Unions dès 1891 [55]. De plus, Gaston David lui-même tient une rubrique dans la Revue catholique de Bordeaux, laquelle apporte son adhésion collective aux Unions la même année [56]. Charles Vasseur peut dès lors afficher son optimisme : « Il sera facile de disposer de plusieurs journaux locaux pour la propagande des Unions »[57]. Mais Gaston de Gaudusson y pose une condition : les articles publiés dans les journaux du chef-lieu, tirés de La Réforme sociale ou articles spéciaux, devront être « clairs et bien touchés », pour ne pas lasser le lecteur [58]. Quelques années plus tard, le correspondant régional assure le secrétariat parisien de l'insertion régulière dans la presse locale de « variétés sociales », extraites ou résumées des publications des UPS [59], de comptes rendus des séances [60] rédigés par Étienne Perreau, alors jeune étudiant en droit, secrétaire des Unions surtout Guyenne [61], ou d'analyses des articles de La Réforme sociale[62]. Si c'est de la presse conservatrice, monarchiste ou catholique qui rend compte du travail de l'association, la presse républicaine paraît relativement peu réceptive à l'entreprise leplaysienne. Lorsqu'elle se fait parfois l'écho des réunions des Unions, ce n'est qu'à l'occasion de la venue à Bordeaux d'une personnalité de renommée nationale. Ainsi par exemple La Petite Gironde consacre-t-elle un article à la venue d'Eugène Rostand à Bordeaux en 1891 [63].

L'indispensable formation scientifique des adhérents

16 Une formation des adhérents à la méthode monographique s'avère un préalable indispensable à toute activité scientifique des Unions. Aussi, dans un premier temps, les correspondants locaux ou leurs plus proches collaborateurs s'attellent-ils à l'initiation des membres aux rudiments de la science sociale. Eugène Guerrin, lors des premières réunions de la section de Dordogne, entreprend ainsi, dès 1884, d'exposer la méthode d'observation aux membres des Unions du département [64]. En analysant Les Ouvriers européens (1855) et La Constitution de l'Angleterre (1875), il décrypte successivement les monographies de famille et les monographies de société [65]. L'abbé Pistre, supérieur du grand séminaire de Périgueux, initie quant à lui les séminaristes aux doctrines et à la méthode de l'École [66]. De même, l'abbé Bégué, en Gironde, dispense au grand séminaire de Bordeaux plusieurs leçons sur la méthode et les travaux de Le Play. Les séminaristes discutent ensuite d'un sujet donné, exposé au préalable par l'un d'eux. Mais les Unions de Bordeaux impriment surtout à leur tâche formatrice une inflexion particulière en direction de la jeunesse. L'abbé crée ainsi, au sein de la société Ozanam, association de jeunes catholiques libéraux ralliés [67] forte de 120 membres, une section d'études sociales. Les séances de travail hebdomadaires, animées par le prêtre, se veulent pédagogiques : un des jeunes gens présociété un sujet devant l'auditoire, qui en débat ensuite avec lui [68]. Aussi la sente Ozanam fonctionne-t-elle comme une annexe « de jeunesse » des Unions de la paix sociale. Ses membres constituent de futures recrues qu'il faut instruire à la méthode monographique et aguerrir au débat public. Quant à Gaston David, fidèle à son habitude, il ne demeure pas inactif. Il entreprend d'organiser une série de huit conférences, constituant un véritable cours de science sociale [69], d'après la méthode de Le Play. Il s'appuie pour ce faire sur trois ouvrages du maître : L'organisation du travail (1870), L'organisation de la famille (1871) et La réforme sociale en France (1864)[70].

17 Qu'on ne s'y trompe pourtant pas : l'idée n'est pas ici de réunions confidentielles de disciples déjà convaincus par les doctrines du maître. De l'aveu même du président des Unions, l'objectif poursuivi, au contraire, consiste à terme en la création de cours permanents d'enseignement social dans les établissements libres d'enseignement primaire ou secondaire, dans les écoles professionnelles, les cercles ouvriers, les syndicats ou les classes d'adultes. Au sein des réunions mensuelles de travail doivent s'élaborer les conférences destinées à porter ultérieurement au dehors les doctrines de l'école. La diffusion de celles-ci doit donc s'opérer le plus largement possible à l'extérieur du mouvement [71]. Mais, dans un premier temps, les activités des UPS, en Gironde, s'effectuent en comité réduit. Une communication sur un sujet déterminé, l'étude du questionnaire sur l'état des familles et enfin une chronique orale du mouvement social, relatant les derniers événements du mois, tenue par l'abbé Bégué, remplissent des réunions de plus en plus rapprochées : les rouages de l'association sont désormais bien huilés. Toutes les conditions sont remplies pour que puisse succéder aux tâtonnements des débuts une période d'apogée.

Les UPS de Guyenne : une apogée brève (1890-1894)

18 Les Unions de Guyenne semblent connaître des heures fastes de 1890 à 1894 environ. Au faîte de son histoire, l'association bénéficie tout d'abord de la richesse d'un personnel composite. Même si l'on peut émettre quelques doutes quant à l'activité scientifique des Unions, relativement confuse, celle-ci s'avère tout de même prolixe. Enfin, une activité réformatrice énergique complète les réalisations de l'association, conforme en cela à la ligne d'action de l'École de la paix sociale, qui n'a de cesse d'« associer l'analyse des sociétés à leur transformation »[72].

La richesse d'un personnel composite

19 La charpente humaine des UPS de Guyenne nous est connue grâce à La Réforme sociale, qui publie chaque année les listes d'adhérents aux différentes Unions. Ces premiers éléments d'information ont été complétés à l'aide de recueils biographiques locaux [73], qui nous ont permis de mieux appréhender l'identité – ou les identités – des membres des UPS en Guyenne. À cet égard, le fait qu'environ la moitié d'entre eux figurent dans les dictionnaires biographiques de l'époque est significatif en soi. Ces membres représentent bien une certaine élite, qui est d'abord professionnelle.

20 Cette composition professionnelle n'est pas sans refléter les bouleversements des élites propres aux années 1880. Parmi les leplaysiens de Guyenne évoluent tant les anciennes notabilités que les « couches nouvelles » qu'annonçaient prophétiquement Gambetta en 1872 dans son discours de Grenoble, nouvelles élites constituant une « masse hétérogène aux contours mal délimités, Les du côté de la haute bourgeoisie qu'aux confins des milieux populaires »[74]. Les « Ducs », anciens notables [75], côtoient ainsi au sein des UPS la nouvelle « République plébéienne »[76].

Répartition professionnelle

Description de l'image par IA : Diagram circulaire montrant la répartition professionnelle avec des pourcentages variés pour différentes catégories professionnelles.

Répartition professionnelle

21 Parmi les élites traditionnelles, tout d'abord, la répartition socioprofessionnelle des membres des Unions de Guyenne exprime une nette prépondérance du clergé (20 %). Et pour cause : le rôle de l'Église dans le développement des UPS en Guyenne est fondamental. Le cardinal Guilbert, archevêque de Bordeaux à partir de 1883 et proche de Gaston David, appuie immédiatement l'idée des Unions [77]. Celui-ci se situe en effet dans la droite ligne de la future encyclique Au milieu des sollicitudes (février 1892), qui préconisera l'acceptation par les catholiques de la République. Il se fait fort d'encourager les catholiques ouverts [78], dans un contexte bordelais qui ne s'y prête pourtant guère [79]. Son remplacement, en 1890, par un archevêque attentif à la question sociale, Victor-Lucien Lecot [80], ne fait qu'accentuer cette tendance. Toutes les initiatives susceptibles de faire pièce au monarchisme sont accueillies favorablement par le nouvel archevêque [81] : les Unions de la paix sociale, relayant l'idée d'une concorde entre les partis et d'un dépassement des clivages politiques, en font partie [82]. Aussi le cardinal Lecot n'hésite-t-il pas, aussitôt entré en fonctions, à adhérer personnellement au mouvement, apportant ce faisant la caution d'un nom prestigieux dans UPS [83]. Il trouve en contrepartie, en la personne de Gaston David et aux les Unions, un soutien solide à ses idées d'ouverture. Le reste du clergé suit l'exemple du charismatique prélat et rejoint massivement les Unions. Parmi ces ecclésiastiques, beaucoup sont de simples prêtres de paroisse, mais qui ont une activité savante reconnue. C'est le cas des abbés Étienne-Marie Gaussens [84], « type le plus achevé de l'élite du clergé bordelais »[85], Gabriel Pailhès [86] ou encore du chanoine Ernest Allain [87], sans mentionner l'abbé Paul Naudet [88] indissociable du courant de la démocratie chrétienne. Cette présence importante de leplaysiens au sein du clergé s'explique sans doute par l'adhésion aux UPS de plusieurs prêtres professeurs aux petits et grands séminaires de Bordeaux et de Périgueux [89].

22 Ces institutions constituent à l'évidence un pôle privilégié de recrutement pour les Unions dans la région — surtout en l'absence de Faculté libre de droit — et, plus généralement, de diffusion des doctrines de Le Play [90].

23 La création des UPS bénéficie ainsi d'un contexte propice, celui de la profonde mutation du catholicisme girondin et du développement du catholitête de la la région [91]. L'affiliation aux UPS de trois prêtres à la cisme social dans paroisse Saint-Seurin [92], lieu historique du catholicisme social, est significative privilégié interférences entre les UPS et les catholiques sociaux [93]. Ce lien des est également symbolisé par l'adhésion collective aux Unions des Conférences bordelaises de Saint-Vincent-de-Paul en 1895 [94]. Cette élite spirituelle côtoie au sein des UPS une aristocratie terrienne caractéristique de la Gironde (11 %), à laquelle elle est étroitement liée. C'est ici une autre frange des élites catholiques bordelaises qui se dévoile [95] : celle de châtelains, légitimistes pour la plupart, certains d'entre eux exerçant en parallèle des professions juridiques [96]. Aristocrates opposés au Ralliement, et farouchement ultramontains, ils s'érigent en gardiens du conservatisme bordelais [97]. En perte d'audience depuis l'épiscopat du cardinal Guilbert et depuis la mort de leur meneur, le baron Charles de Carayon-Latour, ils se heurtent parfois violemment à la nouvelle génération catholique, plus ouverte et favorable à la République, personnifiée par le cardinal Lecot [98]. Ils sont néanmoins présents en nombre au sein des UPS de Guyenne [99], probablement séduits par les thèses traditionalistes associées au nom de Le Play. Cette partie de la noblesse s'exprime dans le journal royaliste Le Nouvelliste de Bordeaux[100], organe d'expression de la droite conservatrice et dirigé, depuis sa création en 1882, par Augustin Cordier [101]. Celui-ci, virulent journaliste, contempteur de la République, est membre des Unions de la paix sociale de Guyenne depuis 1895.

24 Élite spirituelle et élite terrienne traditionnelle, les membres des UPS participent également de l'élite économique. Il n'est guère étonnant de constater la forte représentation de la grande bourgeoisie des affaires, bien implantée à Bordeaux depuis les années 1820-1860 [102] (16 %) et son cortège de banquiers [103], courtiers, armateurs [104] et négociants [105]. Bordeaux est en effet la ville des grandes maisons familiales et des dynasties d'hommes d'affaires, intervenant surtout dans le monde du vin et dans le négoce colonial [106]. Parmi ces personnalités du monde économique présentes au sein des UPS de Guyenne, la figure du patron social est quasi-absente. On dénombre en effet très peu de dirigeants de ce type. Pas de Léon Harmel ou de Pavin de Lafarge. Singulière absence au sein d'une élite professionnelle que le contact avec les ouvriers aurait du rendre particulièrement sensible aux questions sociales. L'explication réside dans l'histoire bordelaise et ses spécificités. Bordeaux, au XIXe siècle, est en effet la ville de l'artisanat, de la petite entreprise et des travailleurs indépendants [107]. En 1872, comme en 1911, l'activité tertiaire représente à Bordeaux 55 % des actifs [108]. L'industrialisation, même si elle est réelle, notamment en raison de l'intense activité portuaire qui se développe entre 1880 et 1914, reste limitée, ce qui explique cette présence relativement faible des industriels au sein des Unions de Guyenne. On mesure ici toute la singularité bordelaise, qui se répercute dans la composition des UPS.

25 Fortes des notables traditionnels, certains touchés par l'évolution moderne, les UPS de Guyenne s'enrichissent également de la force montante des nouvelles élites de cette fin de siècle. 10 % des leplaysiens de Guyenne sont fonctionnaires, à divers niveaux, du modeste employé à l'enregistrement au magistrat, professionnel ou non [109]. Les quelques juges présents n'offrent d'ailleurs pas un profil monolithique. L'affiliation de certains, comme Charles-Joseph Boreau-Lajanadie [110], catholiques et royalistes, est prévisible. Après la chute de Mac-Mahon en effet, nombre de magistrats jugés trop conservateurs par le nouveau gouvernement, sont démis de leurs fonctions dans les années 1879-1883 [111]. Rendus à la vie privée, quelques uns investissent le domaine social via l'École de Le Play. En revanche, l'adhésion d'un Alfred Laroze [112], opportuniste et partisan de l'Union des gauches, ne laisse pas d'étonner. Signe que le vœu de Le Play, d'appeler tous les hommes de bonne volonté sans considération politique, est entendu ? L'éclectisme dans le recrutement, à tout le moins, le laisserait présager. Quatre professeurs d'université intègrent également les Unions. Les sciences dites exacTour, sont représentées par Antoine Merget [113], déjà cité. Pierre Imbart de la tes jeune professeur d'histoire médiévale à la Faculté des lettres de Bordeaux [114], s'avère un ardent défenseur de la politique de Léon XIII et un proche du cardinal Lecot. Il fait partie, aux côtés de Gaston David, de ces catholiques favorables au Ralliement sur lesquels l'archevêque de Bordeaux compte pour appuyer sa politique d'ouverture [115] Restent deux professeurs de droit, très différents. Paul de Loynes [116] professeur de droit civil conservateur [117], se révèle un élément actif des UPS de Guyenne, puisqu'il remplace Gaston David à la tête de celles-ci en 1895 [118]. Joseph Benzacar [119], de confession israélite, professeur à la même Faculté, radical-socialiste, effectue, pour sa part, un bref passage, certainement non significatif de son parcours, au sein des Unions, de 1891 à 1893.

26 À côté des fonctionnaires, les professions libérales figurent en bonne place (25 %). Les professions libérales juridiques, de par leur importance numérique (19 %), se démarquent des quelque 6 % de médecins, pharmaciens ou architectes. Cette prééminence reflète l'importance des études de droit sous la IIP République. De surcroît, les juristes assurant des fonctions d'animation au sein des UPS de Guyenne, opèrent un effort particulier de recrutement dans leur milieu professionnel [120]. Une douzaine de notaires fréquente ainsi dans l'association quelque 42 avocats [121]. Ces praticiens du droit, dans l'optique de l'École de Le Play, se révèlent des atouts précieux pour le récolement d'informations sur constater pratiques juridiques de la région [122]. Parmi les avocats, force est de les qu'un certain nombre d'entre eux, sans en faire toutefois une généralité par trop réductrice, offrent un profil que l'on pourrait qualifier de conservateur, voire le réactionnaire [123]. C'est, par exemple, le cas de Romain de Sèze, ou d'Eugène Bréjon, avocats légitimistes à la Cour de Bordeaux [124]. De même, le vicomte Charles de Pelleport-Burète, issu d'une famille de tradition contre révolutionnaire, se prévaut d'opinions royalistes [125]. Quant au reste de l'échantillon leplaysien, il se répartit en professions diverses, corps techniques [126], employés, étudiants, militaires [127] et marins. La présence de ces derniers correspond à une volonté de recrutement « chez les grands voyageurs » [128], dans un double but de diffusion des idées de Le Play à l'étranger et de confection de monographies de régions lointaines. Cela ne saurait surprendre : l'appartenance à des réseaux de type religieux est en effet particulièrement prégnante dans les milieux du commerce maritime, comme à Marseille ou à Bordeaux [129].

27 Cette première esquisse prosopographique, fondée sur l'étude de la répartition socioprofessionnelle des leplaysiens de Guyenne, traduit à l'évidence un double phénomène.

28 Les leplaysiens de Guyenne reflètent, à l'échelle régionale, le renouvellement des élites, général sous la Troisième République : l'assertion de Christophe Charles, selon laquelle, « idéalement, un échantillon représentatif des diverses élites actives à la Belle-Epoque devrait comporter des hommes d'affaires, des hauts fonctionnaires, des universitaires, des hommes politiques, des artistes, des membres des complémentarité des notabilités tradition-se vérifie. La professions libérales » [130], se vérifie. La complémentarité des notabilités traditionnelles et des élites montantes favorise, suivant en cela les analyses de Christian Topalov, l'émergence d'un « champ réformateur » [131].

29 Par ailleurs, sur le plan local, ils obéissent à un jeu de miroirs, reflétant les spécificités des élites locales. Les milieux du vin et du négoce lointain sont ainsi sur-représentés, alors que l'étude des Unions de la paix sociale de régions plus industrialisées révélerait sans doute l'existence d'un patronat social plus marquée.

30 Une enquête biographique plus poussée sur les membres des UPS nous éclaire sur deux autres de leurs caractéristiques. Quels que soient leur profession et leur milieu social d'origine, ils apparaissent investis, d'une part, dans divers espaces réformateurs et, d'autre part, jouent un rôle au sein des sociétés savantes locales [132].

Philanthropie, étude et science sociale

31 Bien des leplaysiens, avant d'adhérer aux UPS, se retrouvent tout d'abord dans un certain nombre d'œuvres à caractère social ou philanthropique, ce qui corrobore l'observation de Savoye et Kalaora, qui relevaient que le point commun des membres des Unions est sans conteste la conscience particulièrement notables, [133]. Les anciens aiguë qu'ils ont de leur fonction sociale et sociologique conformément à une tradition bien établie, évoluent plutôt dans les espaces philanthropiques ou charitables, qui constituent pour eux une « affaire de famille » [134] et un moyen de maintenir la notoriété de cette dernière. S'adjoint à leur paternalisme « vieille école » un désir certain de maintenir l'ordre social en place par une stricte répartition des rôles : les bourgeois et les nobles ont vocation à éduquer le peuple, conception aristocratique mêlant « expression d'un de Le vicomte Charles devoir d'Etat et réaction des consciences individuelles »[135]. Pelleport-Burète, membre de très nombreuses sociétés charitables confessionnelles, illustre à merveille cette tendance : il est resté dans l'histoire locale comme l'homme de la charité privée bordelaise. Un certain nombre de leplaysiens, catholiques ou non, œuvrent d'autre part activement au sein d'institutions sociales publiques, telles par exemple que le Bureau de bienfaisance ou le dépôt de mendicité de la ville de Bordeaux, à l'instar de Fernand Samazeuilh ou d'Eugène Buhan. Les membres des UPS de Guyenne se situent par conséquent au carrefour de la philanthropie traditionnelle bordelaise — dont on sait par ailleurs qu'elle est tenace et peine à disparaître-, et des nouvelles formes d'œuvres socia-parfait de offre l'exemple les, laïques et dépendant de l'Etat [136]. Le cardinal Lecot cette « mixité » des formes d'intervention : attaché à la charité traditionnelle, il promeut dans le même temps des méthodes d'action sociale plus élaborées. C'est lui qui est en grande partie responsable d'un changement profond d'état d'esprit des Bordelais quant aux différentes manières de pratiquer le social [137].

32 C'est ainsi que les Unions de la paix sociale permettent à des hommes d'horizons professionnels disparates et de générations différentes d'échanger savoirs-faires et points de vue, expériences et innovations, sur un terrain social qui les rapproche. Fernand Philippart, patron social bordelais par excellence, rejoint ainsi, sans surprise, les Unions en 1894 [138]. L'ingénieur Georges Damas, très versé dans toutes sortes d'œuvres sociales, apporte également son expérience aux UPS, à l'instar d'Henry Teulières, médecin dévoué à la cause des plus démunis [139]. Citons enfin Henri Rödel, « type accompli du magistrat social », qui illustre l'œuvre du Sillon de Marc Sangnier à Bordeaux [140].

33 Cette jeune génération représentée par le très actif magistrat, fréquente ainsi par exemple les Tandonnet, famille d'armateurs, représentatifs, quant à eux, de la première génération des catholiques sociaux, royalistes, mais sensibles à la nécessité d'éduquer le peuple [141].

34 L'association fonctionne alors comme une fabrique de pratiques sociales, riche de son caractère intergénérationnel [142].

35 Les membres des Unions sont aussi liés par un autre dénominateur commun : l'étude. Les Unions de la paix sociale étant une association créée sous le signe de l'étude, il n'est guère surprenant que leurs membres, savants de profession ou amateurs, témoignent d'un niveau d'instruction supérieur à la moyenne. dizaine en droit [143], d'un doctorat, dont une Dix-sept leplaysiens sont titulaires Beaucoup sont licenciés, souvent de cette même discipline. Il n'est pas rare que la fortune accompagne, hormis le cas des ecclésiastiques, ce profil. La composition des Unions ne diffère en rien, sur ce point, de celle de tant d'autres sociétés l'on pourrait qualifier d'intellectuelle, [144]. Cette élite, que savantes du XIXe siècle se retrouve au sein de diverses sociétés savantes de la région, qu'il serait fastidieux d'énumérer in extenso. Deux pôles émergent toutefois à l'analyse [145]. En premier lieu, beaucoup de leplaysiens de Guyenne font partie de sociétés à caractère historique et archéologique-nous en avons dénombré onze-, témoignant d'un goût prononcé pour l'étude du passé, naturel pour des membres de l'École de la paix sociale. Certains s'illustrent d'ailleurs par des études d'histoire locale très Société philomathique de chanoine Ernest Allain [146]. La approfondies, comme le Bordeaux, dédiée aux sciences, compte également six leplaysiens dans ses rangs. La reconnaissance pour leur œuvre conduit douze d'entre eux à siéger à l'Académie de Bordeaux. En second lieu, les Sociétés de géographie commerciale [147] et d'économie politique de Bordeaux, fondées par Marc Maurel, voient la présence d'un petit noyau de leplaysiens, témoignant d'un intérêt prononcé pour les études géographiques, économiques et commerciales. La Chambre de commerce de Bordeaux, haut lieu du pouvoir économique de la ville, constitue de fait un lieu privilégié de recrutement pour les UPS (6 membres), de même que l'Institut colonial ou encore le Conseil Supérieur des colonies.

Un lieu d'apaisement ?

36 La « communauté discursive », pour reprendre l'expression de Frédéric Audren à propos des juristes leplaysiens [148], fonctionne donc bien en Guyenne, ainsi qu'en atteste la composition variée et éclectique du personnel des Unions. Le mariage des différentes « richesses » que Le Play appelait de ses vœux en 1870 agit dans la région comme un creuset d'apaisement. Cette assertion se vérifie d'autant plus lorsque l'on prend la mesure des dissensions divisant par ailleurs les uns et les autres. Les UPS jouent alors le rôle de détendeur des tensions sociales ou politiques. C'est le cas pour le milieu catholique où, hors de l'enceinte des UPS, le cardinal Lecot, prélat favorable au Ralliement, s'oppose violemment, nous l'avons dit, aux monarchistes girondins au sujet de l'encyclique Au milieu des sollicitudes (février 1892), soutenue par l'archevêque [149]. Faisant sien le combat du pape en faveur de l'unité des catholiques, qui doivent éviter les dissensions politiques et unir toutes leurs forces pour la défense de la religion, en renonçant à toute opposition au régime républicain, il est véritablement exécré par certains d'entre eux [150]. Un autre indicateur de cette pacification est l'adhésion insolite d'un franc-maçon, alors que l'on sait le violent antagonisme en cette fin de siècle entre les francs-maçons, se réclamant de « la liberté absolue de conscience » [151] et les catholiques. Si cette présence s'explique par l'intérêt prononcé de la franc-maçonnerie pour les combats du siècle (et notamment pour la question sociale), elle surprend tout de même dans une société savante où abondent ecclésiastiques, et catholiques convaincus, et dans une région où, sous l'épiscopat de Monseigneur Lecot, le combat entre maçons et catholiques est intense [152].

37 Les opinions et engagements politiques divers des upésiens témoignent d'un recrutement transcendant les clivages politiques. Si une grande partie d'entre eux refusent la République qui s'est définitivement installée depuis 1879, ce n'est pas là, loin s'en faut, une constante. La faveur est certes aux tendances royalistes-plutôt légitimistes qu'orléanistes -, qui dominent largement. Beaucoup de leplaysiens, en Guyenne, n'entendent pas adhérer au nouveau régime, plus anticlérical d'ailleurs que républicain [153]. C'est le cas, parmi tant d'autres, d'Augustin Cordier, ou encore de Batz de Tranquelléon, rédacteur en chef de La Guienne, organe de la restauration monarchiste [154]. De même, plusieurs avocats catholiques, et souvent royalistes, membres des Unions, protestent en 1880 contre les décrets ordonnant la dissolution de la Compagnie de Jésus et l'obligation pour les autres congrégations de demander une autorisation afin de se reconstituer [155]. Autre exemple, non moins remarquable : Charles-Joseph Boreau-Lajanadie, royaliste pourtant retiré de la vie politique, accepte néanmoins, par dévouement, de faire partie, à l'occasion des élections municipales de 1896, du Pacte de Bordeaux, unissant royalistes, radicaux et socialistes dans une vaste alliance anti-opportuniste [156]. Or, les UPS de Guyenne comptent précisément des membres opportunistes, comme Alfred Laroze. Une poignée de républicains modérés, comme Eugène Buhan, fréquentent en outre au sein de l'association de futurs radicaux-socialistes, à l'image de Joseph Benzacar. La présence d'hommes aux convictions républicaines affirmées tient notamment à une foi catholique profonde : l'exemple le plus frappant de ce cas de figure est celui du jeune Henri Rödel. En outre, au-delà des simples opinions, une vingtaine de leplaysiens de Guyenne sont investis d'une fonction élective ou, en tout cas, politique (maires et conseillers municipaux, préfets et sous-préfets, députés ou sénateurs) [157].

38 Enfin, la cohabitation au sein des UPS de deux cercles de jeunes gens par ailleurs fondamentalement opposés, le Cercle Ozanam et la Conférence Ravignan, fournit un indice probant du rôle d'apaisement social joué par les Unions. Pierre Imbart de la Tour, à l'instigation de l'archevêque Guilbert, crée en mai 1889 le Cercle Ozanam, qui s'affilie aussitôt aux Unions. Réunion de jeunes étudiants âgés de 17 à 30 ans, le Cercle, apolitique, mélange « distractions et études » sous l'œil bienveillant de notables de la région [158]. Toutefois, sa création n'a d'autre but que de réduire l'influence de la Conférence Ravignan, qui rejoint de son côté les Unions en 1891. Cette dernière, clairement monarchiste, réunit pour sa part des jeunes gens désirant se consacrer à la conservation des principes religieux [159]. Or, dans la stratégie de modération et de ralliement à la République menée par le cardinal Guilbert, G. David et P. Imbart de la Tour, la création du Cercle Ozanam, ouvertement libéral, fait office de fer de lance. Le cercle, en effet, défend contre les tendances réactionnaires de la Conférence des idées d'ouverture [160] Composé de libéraux ralliés disciples de Le Play [161], il favorise, entre autres œuvres de jeunesse, de nombreux patronages et joue, à ce titre, un rôle non négligeable dans la transformation profonde du catholicisme girondin achevée par l'œuvre du cardinal Lecot [162]. Réfléchissant aux conditions d'une synthèse entre religion, socialisme et positivisme et aux moyens d'une action plus concrète dans le cadre du Ralliement [163], le Cercle, considéré par Mgr Guilbert comme la grande œuvre de l'Association pontificat [164], sera à l'origine en 1904 de la section bordelaise de son catholique de la jeunesse française.

39 En conclusion, le personnel des Unions de Guyenne semble répondre aux vœux de Le Play : clergé, bourgeoisie et noblesse, réformateurs et savants, républicains et monarchistes, catholiques, protestants et israélites unissent provisoirement le concert de leurs voix dissonantes dans une même attente : le retour à l'ordre après la défaite de 1870. Cette partition à plusieurs cordes ménage alors des espaces de dialogue, des espaces savants où un consensus provisoire devient possible par le biais d'une réflexion collective.

Une activité d'enquête empirique limitée

40 Les Unions de la paix sociale, sont, avant tout, dans l'idée de leurs concepteurs, des sociétés d'études, ayant vocation à observer les faits sociaux, afin de déceler l'erreur de la vérité, et de mettre en lumière les institutions les plus favorables à la paix sociale. À l'origine, Le Play et Alexis Delaire avaient préconisé comme cadre de référence pour les travaux des Unions la monographie de société, sur l'exemple de l'Angleterre (La Constitution de l'Angleterre, 1875). À la différence de la monographie de famille, destinée à déduire des données sur des familles ouvrières des conclusions sociales, Le Play propose cette fois d'étudier directement les sociétés. En 1878, toutefois, il devient évident que le nouveau cadre d'analyse proposé ne suscite guère d'engouement [165]. La monographie de famille, plus circonscrite, continue d'avoir les faveurs des monographes, avant qu'Emile Cheysson n'opère une « révision sans bruit » de la théorie du maître, étendant en 1887 la méthode monographique aux ateliers et aux communes [166]. Alexis Delaire, face aux « questions souvent renouvelées » [167] des membres des Unions, tente d'harmoniser ce flottement méthodologique en 1883. Il leur rappelle les trois types de travaux qui leur incombent : les monographies de famille, l'enquête sur les ateliers où règne la paix sociale (sur le modèle de celle de l'Exposition de 1867) et enfin les monographies de sociétés [168]. Indubitablement, cette hésitation dans les directives d'enquête se reflète à la lumière des thèmes d'études choisis par les leplaysiens de Guyenne, quelque peu fluctuants.

41 L'unique monographie de famille, annoncée en 1885 par l'ingénieur Eugène Guerrin qui déclare son intention d'étudier la famille d'un mécanicien de chemin de fer de la Compagnie d'Orléans, semble n'avoir jamais été réalisée [169]. Plus nombreuses sont les monographies d'ateliers selon l'enquête de 1867 : tandis que Gaston David évoque son action en faveur du repos du dimanche à Bordeaux [170], Louis Champion propose en 1884 une monographie de la papeterie de Montfourrat et de ses œuvres patronales, suivie en 1891 d'une monographie de l'huilerie Maurel et Prom et Maurel frères de Bacalan [171]. L'enquête permanente sur l'état des familles et les lois de succession-que Delaire ajoute à la mission d'étude des UPS-reçoit également quelques réponses : Eugène Vigouroux publie en 1885 une monographie de la commune de Sérignac (Lot) dans La Réforme sociale, intitulée « La famille et les lois de succession dans une commune la même pers- » [172]. De son côté, Charles Vasseur dit achever, dans de la Guienne pective, une étude sur la famille dans le Périgord, révélant que dans sa région, le partage égal selon le Code civil demeure l'exception [173] Les recherches des leplaysiens de Guyenne s'exercent également dans la direction des monographies historiques illustrées par Charles de Ribbe [174]. C'est ainsi que Félix Rauzières, toujours en réponse à l'enquête sur l'état des familles, établit en 1885 la monoAndré d'une paroisse rurale du Quercy du xve siècle à la Révolution [175]. graphie Tandonnet, quant à lui, s'essaye en 1893 à l'étude d'une famille rurale sous l'Ancien régime [176].

42 Cependant, hormis une importante étude de Louis Champion relative aux habitations ouvrières à Bordeaux, réalisée en réponse à l'enquête sur les logements ouvriers [177], et une monographie de la caisse rurale de Géloux (Landes) par Paul de Loynes [178], force est de constater que les études locales demeurent singulièrement rares. Contrairement aux objectifs qui leur ont été assignés, les membres de l'Ecole de la paix sociale, en Guyenne, font la part belle à des travaux plus généraux, sans lien avec les réalités régionales qu'ils sont pourtant supposés mettre en lumière. Les réunions sont plus souvent l'occasion, à l'instar de celles tenues à la Société d'économie sociale parisienne, de débats de société sur divers sujets : projets de loi, retraites ouvrières, assistance par le travail, syndicats agricoles… Chacun apporte ses compétences sur les questions qu'il connaît le mieux, à l'image de Joseph Benzacar, qui intervient en 1892 sur le sujet de sa thèse, récemment soutenue, portant sur les accidents du travail [179]. Est-ce là le signe d'un manque de formation à la méthode monographique, malgré les efforts des membres correspondants ? Ne s'improvise pas sociologue enquêteur qui veut [180]. Quoi qu'il en soit, la recherche selon la méthode d'observation, guère fructueuse en Guyenne, ne décolle pas face à une activité réformatrice, quant à elle, nettement plus dynamique.

Une activité réformatrice florissante

43 Les informations récoltées à travers les études menées par les membres des Unions de la paix sociale de Guyenne, ne sont pas destinées à demeurer de simples spéculations intellectuelles, loin s'en faut. Car l'objectif des Unions est bel et bien, in fine, d'utiliser les données acquises afin de populariser « réformes » et « innovations sociales » [181] ; après la réflexion vient le temps de l'action, et de la mise en pratique des enseignements tirés de l'observation des faits sociaux. Chez Le Play et ses continuateurs en effet, nulle recherche fondamentale sans objectif de transformation de la société. L'ingénierie sociale, liant intimement science et action, conduit les réformateurs sociaux leplaysiens à essayer de trouver des solutions pour faire passer dans la pratique les principes dégagés par le maître (par exemple les pratiques essentielles de l'organisation du travail) [182]. Et, de fait, l'exemple de la Guyenne démontre que ce versant réformateur de l'entreprise convient mieux à des notables qui ont fait de l'importance de leur rôle social une véritable « marque de fabrique » [183].

44 Le très zélé Gaston David est le premier à s'engouffrer dans la voie de la réforme. Il créé en 1890, à l'invitation du Comité directeur de la Ligue populaire pour le repos du dimanche, un comité bordelais de la Ligue. Sous le patronage des UPS de Guyenne, il regroupe des personnalités locales ayant déjà œuvré isolément au repos du dimanche, principe essentiel de la Constitution de l'humanité cher à Le Play. Une commission d'initiative est mise en place. Composée exclusivement de leplaysiens [184], elle se voit assigner la tâche d'assurer la plus large propagande possible à l'œuvre [185]. Force est de constater que la Ligue fonctionne bien, comme en témoigne un conflit réglé par l'intervention de Gaston David, montrant à cette occasion « quel rôle de conciliation et de réforme doivent jouer les Unions » [186]. Si le succès est celui de la Ligue, c'est bien sur les Unions de la paix sociale qu'il rejaillit, d'autant plus qu'une lettre est envoyée à la presse, narrant par le menu l'action de son président pour la cause du repos dominical [187]. Son intervention a un tel retentissement qu'il se voit, la même année, sollicité par les employés des magasins et ateliers de teinturerie désireux d'obtenir leur dimanche [188]. Multipliant les initiatives, il fait fonctionner la Ligue de manière efficace : pétitions, lettres reproduites par la presse, organisation d'une association d'architectes et d'entrepreneurs pour le repos du dimanche, participent d'une mission active de conciliation et de patronage [189]. Les UPS expriment enfin leur volonté d'appuyer l'action de la Ligue par l'octroi à cette dernière, en 1896, d'une subvention de 50 francs [190].

45 Les Unions de la paix sociale, en Guyenne, agissent dès lors de plus en plus comme le centre d'impulsion de nombreuses autres œuvres girondines. Les jeunes adhérents de la Société Ozanam et de la Conférence Ravignan établissent par exemple, dans la paroisse Sainte-Eulalie de Bordeaux, l'OEuvre du patronage des écoles laïques, qui entend soustraire les enfants du peuple aux dangers de la rue, en leur donnant des distractions honnêtes et en leur dispensant un enseignement moral et religieux [191]. Le vicomte de Pelleport-Burète, pour sa part, reste fidèle à sa réputation d'homme de la charité bordelaise : mettant à profit les enseignements tirés de la conférence de Léon Lallemand consacrée à l'Office central des institutions charitables de Léon Lefébure, il se fait un devoir de fonder une œuvre semblable à Bordeaux. Sa notoriété lui acquiert le concours de l'autorité municipale, qui lui prête l'aide humaine et matérielle du Bureau de bienfaisance de la ville [192]. Tandis que l'abbé Naudet fonde l'OEuvre des prêts sur l'honneur, le vicomte continue de mettre en pratique les préceptes de l'École de la paix sociale en créant une OEuvre d'assistance par le travail, annexe du Dépôt de mendicité, sous le patronage de nombreuses notabilités leplaysiennes [193]. Les travaux de l'École de la paix sociale sont enfin à l'origine d'initiatives plus modestes : c'est ainsi que l'abbé Brousse, curé de Geloux, dans les Landes, apprend par La Réforme sociale l'existence et le fonctionnement des caisses Raiffeisen, et en crée une afin de fournir à ses paroissiens des crédits à bon marché [194].

46 Outre la création de ces diverses œuvres, les Unions de la paix sociale de Guyenne s'associent à la tenue de plusieurs congrès à Bordeaux, à l'instar du6e Congrès des banques populaires de 1894, qui s'y tient sous la présidence d'Eugène Rostand [195]. Les Unions constituent un comité d'organisation chargé de préparer la manifestation [196]. De même, le groupe s'attache à préparer l'exposition de la Société philomathique de Bordeaux de 1895, laquelle fait une large place aux sciences sociales : un comité d'organisation est mis en place à cet effet, présidé par Fernand Samazeuilh [197]. D'autres initiatives locales sont cependant parfois moins bien accueillies par la Société d'économie sociale parisienne. Marc Maurel fonde à Bordeaux, en 1897, une Ligue girondine de défense et de progrès social, se proposant, à l'imitation du Comité de défense et de progrès social [198], de lutter contre « la propagande collectiviste »[199]. Toutefois, la Ligue déclare dans son manifeste qu'elle entend faire respecter les principes de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, ce qui vaut à l'armateur une réplique cinglante d'Alexis Delaire [200]. Ce sera là la dernière initiative prise par les Unions, qui, à partir de 1899, n'envoient plus de comptes rendus de leurs activités à La Réforme sociale. Le déclin, amorcé quelques années plus tôt, est désormais manifeste.

Les UPS de Guyenne : un déclin manifeste (1894-1914)

47 La réalisation de quelques statistiques met en relief un net déclin des Unions de la paix sociale de Guyenne à partir du milieu des années 1890, qui s'explique par des raisons tant générales que locales. Ces constats nous ont conduite à une réflexion plus globale afférente aux raisons profondes de l'adhésion de chacun aux Unions, interrogeant par là-même l'existence, ou la possibilité, d'une réelle identité leplaysienne en Guyenne.

Des chiffres éloquents

48 Le graphique ci-dessous illustre les adhésions et défections des membres des Unions de la paix sociale de Guyenne durant notre période d'étude.

Adhésions et défections (1881-1914)

Description de l'image par IA : Graphique montrant les adhésions et défections de 1881 à 1914. Deux lignes : adhésions en pointillés, défections en ligne continue.

Adhésions et défections (1881-1914)

49 Or, le constat est sans appel : à partir de 1894, les démissions de la société sont toujours (à l'exception d'une année) supérieures aux adhésions. Sans négliger un certain nombre de décès, voire de déménagements, les informations recueillies indiquent toutefois une majorité de démissions volontaires. D'autres statistiques abondent dans le sens d'un déclin des Unions. Les durées d'adhésion semblent ainsi pour la plupart fort brèves. Sur l'ensemble du personnel (294 adhérents sur toute la période), 40 % restent membres des UPS pour une durée inférieure à 3 ans et 50 % pour une durée inférieure à 4 ans. En outre, le statut des membres, au sein de l'association, offre un bon indicateur de leur degré réel d'engagement. De fait, l'immense majorité du personnel est simplement membre associé, et l'on dénombre seulement 24 membres titulaires et 10 membres correspondants [201]. De surcroît, 26 membres seulement adhèrent également à la Société d'économie sociale parisienne. Enfin, en dépit des injonctions répétées du secrétaire général Alexis Delaire, 243 membres ne cooptent personne, alors même qu'il s'agit d'une obligation morale pour tout nouvel adhérent de présenter une nouvelle recrue dans l'année de sa propre adhésion. La majorité des présentations aux UPS est assurée par les quelques personnalités constituant le noyau dur de la société. C'est ainsi que Gaston David, par exemple, présente à lui seul 49 personnes et Louis Champion 44.

50 L'impression qui se dégage de tels chiffres est donc celle d'une population volatile et pour le moins fugace. On ne peut dès lors que s'interroger : dans quelle mesure peut-on affirmer que la simple adhésion à une institution leplaysienne permet la qualification de « leplaysien » ? On pourrait répondre à cela que l'affiliation à l'organe d'un courant de pensée présuppose une certaine démarche reposant sur un socle commun d'idées, même ténues, avec l'école. Or, il est patent que certains membres actifs des Unions se donnent beaucoup de peine pour recruter le plus possible dans leur entourage. Mais ce recrutement « à tout prix », s'il grossit de manière immédiate les effectifs, comporte un revers de médaille non négligeable : il produit en effet des adhésions brèves, sinon formelles, sans réelle implication, notamment scientifique, dans l'école, de la part des intéressés. Ceux-ci, n'ayant pas spontanément rejoint le mouvement, et s'étant sans doute engagés sans que leur adhésion résulte d'une réflexion personnelle et mûrie, se désengagent souvent un an après leur admission.

Les explications d'un échec

51 Cette diminution conséquente du nombre de membres des UPS vers le milieu des années 1890 s'explique tout d'abord par une conjoncture nationale défavorable à l'École de la paix sociale. La fin du siècle marque le début de l'âge d'or de la législation ouvrière. L'État prend de plus en plus en main la question sociale : loi de 1892 sur le travail des femmes et des jeunes travailleurs, lois de 1893 sur l'assistance médicale gratuite et l'hygiène, loi de 1898 sur les accidents du travail, pour n'en citer que quelques-unes [202]. Face à l'appropriation croissante des problèmes sociaux par la sphère politique, le propos leplaysien, antiétatique, et centré sur le patronage et l'initiative privée [203], perd certainement de son acuité. La pertinence de la démarche leplaysienne est également mise à mal par l'apparition de doctrines sociales nouvelles, sans doute plus séduisantes aux yeux de certains, car plus modérées et surtout dépourvues du christianisme imprégnant l'œuvre de Le Play. La notion de solidarité, à laquelle Émile Durkheim donne ses lettres de noblesse dans De La division du travail social en 1893, envahit le vocabulaire républicain. Propulsé au rang de « philosophie officielle » [204] de la IIIe République [205], le solidarisme du radical-socialiste Léon Bourgeois, à mi-chemin entre libéralisme et socialisme, car favorable à une intervention de l'État qui n'étouffe cependant pas le droit individuel [206], est appréhendé comme un moyen pertinent de sortir des « impasses de l'individualisme » [207]. Les doctrines professées par l'École de la paix sociale accusent alors un repli idéologique, accentué par le développement important de la sociologie à la fin du XIXe siècle, sous la houlette de Durkheim. Autrement dit, « le temps n'est plus où Le Play était sollicité par une classe dirigeante avide de comprendre une situation sociale qu'elle ne maîtrisait plus[208] ». Les clefs de la compréhension des évolutions contemporaines sont multiples et en de nombreuses mains désormais : l'École de Le Play ne peut plus prétendre au monopole de l'analyse sociale. Enfin, la montée du socialisme et de l'anticléricalisme, avec son apogée en 1905, participe certainement d'une perte d'audience de l'école leplaysienne, qui se conjugue avec un renouvellement générationnel défavorable aux UPS de Guyenne : 1870 est loin, désormais, et, à la distance géographique avec la Société d'économie sociale parisienne, centre nerveux de l'École de Le Play, s'adjoint une distance temporelle grandissante avec l'événement à l'origine de la « prophétie fondatrice » [209] des UPS.

52 À côté de ces premières raisons génériques, qui expliquent le déclin de l'École de la paix sociale dans son ensemble, quelques explications locales, afférentes plus particulièrement aux UPS de Guyenne, ne sauraient être occultées. L'explication est tout d'abord d'ordre structurel. Bordeaux, sous la IIIe République, n'est pas une ville ouvrière. Les Bordelais ne ressentent pas l'acuité de la question sociale avec autant d'inquiétude qu'à Lyon ou à Lille, villes touchées de plein fouet par la révolution industrielle et ses conséquences sociales [210]. Cité du travail indépendant et de l'artisanat, la première vague industrielle n'atteint Bordeaux qu'au moment où se déclenche la seconde [211]. La ville reste réputée pour ses relations sociales apaisées, moins vives qu'ailleurs [212]. Le terreau n'est, en somme, pas suffisamment fertile pour permettre une implantation durable des Unions dans la région, d'autant plus qu'il s'agit d'une association de facture parisienne, ce qui n'est guère du goût des Bordelais, soucieux de leur indépendance. De manière plus conjoncturelle, le déménagement pour raisons familiales du président des UPS de Guyenne, Gaston David, en 1893, n'est sans doute pas étranger au dépérissement de celles-ci au milieu des années 1890. Il est remplacé à la tête des Unions par Paul de Loynes, dont l'implication semble bien moindre. Alors que G. David prodiguait sans compter ses efforts pour la bonne marche de la section bordelaise, P. de Loynes apparaît nettement plus en retrait, et ne prend guère d'initiative. La sincérité de son adhésion au mouvement leplaysien elle-même semble d'ailleurs sujette à caution et ses motivations réelles ambigües [213]. Ce constat suggère que les UPS de Guyenne prospéraient en grande partie grâce à l'activisme d'une petite poignée de fidèles, leplaysiens convaincus. Leur œuvre de prosélytisme ne semble guère porter de fruits à long terme. L'existence des Unions de la paix sociale en Guyenne correspond donc moins à une attente sociale de relèvement de la France qu'à un groupement hétérogène dû aux efforts coordonnés de quelques-uns. Dans quelle mesure, dès lors, les UPS apportentelles une réflexion pertinente et réellement utile sur la question sociale ? Interrogation encore plus aiguë à Bordeaux, « la belle endormie », réputée pour sa langueur et sa modération.

53 Enfin, la province, nous le disions, induit une double distance, tant temporelle que géographique avec Frédéric Le Play. Distance temporelle en premier lieu : les Unions de la paix sociale sont fondées en Guyenne 10 ans après l'appel du maître et commencent à fonctionner de manière effective seulement 20 ans plus tard. L'urgence du relèvement de la France, qu'avaient ressenti beaucoup de notables après la défaite de 1870, s'est émoussée. Distance géographique en second lieu : les leplaysiens provinciaux adhèrent souvent au mouvement sans avoir lu Le Play ; Alexis Delaire rappelle ainsi régulièrement aux nouvelles recrues leur premier devoir, à savoir la lecture d'au moins un ouvrage du maître [214]. Les membres des UPS, à l'exception de quelques-uns, ne côtoient pas le cœur de l'École, à Paris, et ne connaissent personnellement ni Le Play ni ses continuateurs. Agissant par effet d'optique, le « prisme déformant » que constitue la Guyenne ne permet pas aux adhérents provinciaux d'être impliqués en profondeur dans l'École, dont ils restent à la périphérie. Certes, tous les membres de l'École n'ont pas vocation à se faire les penseurs, les doctrinaires du mouvement : la raison d'être des Unions est ailleurs. Celles-ci cherchent avant tout à répandre les pratiques de la paix sociale par un apostolat quotidien de chacun, du contremaître à l'avocat, du prêtre au propriétaire terrien, immense réseau aux nervures innombrables. Mais, même alors, les conditions d'une extension du courant de pensée leplaysien à tous semblent difficiles à réunir, ce qui revient à questionner la viabilité même de l'entreprise.

54 Conscients de cet écueil, les membres des Unions, à la fin de la période, reviennent à l'une de leurs préoccupations initiales, à savoir la création de cours permanents d'enseignement social, particulièrement dans le cadre d'établissements scolaires [215]. En 1896, se fixant comme nouvelle priorité l'enseignement collège Saint-la jeunesse [216], les UPS tissent des liens privilégiés avec le social de Genès de Bordeaux, tenu par les frères des Écoles chrétiennes. Pourquoi cet intérêt renouvelé pour la jeunesse ? Les conférences prononcées par les adhérents des Unions au pensionnat permettent tout d'abord de marquer les esprits jeunes et de les pénétrer de leur futur rôle social. Dès leur plus jeune âge, les futurs notables sont sensibilisés aux devoirs liés à leur état. Le Bulletin de l'Association des anciens élèves reproduit en outre de longs fragments des interventions des leplaysiens [217]. Mais ces conférences, qui forment en réalité un véritable cours d'économie sociale, sont également ouvertes aux anciens élèves et aux parents [218]. Et c'est bien là le second objectif de l'entreprise : faire pénétrer les doctrines de l'École de la paix sociale au cœur même des familles. C'est la raison pour laquelle les conférences font l'objet d'un concours de rédactions de la part des élèves, pour lequel des prix sont octroyés aux meilleures compositions par la Société d'économie sociale et les Unions [219]. C'est bien la conscience même de chacun que les dirigeants des UPS veulent, et ce de manière pérenne, atteindre.

Au cœur des identités leplaysiennes : les entrées en « leplayisme »

55 Le caractère fugitif de la plupart des adhésions aux UPS de Guyenne conduit inévitablement à s'interroger sur les raisons de l'entrée en « leplayisme » de chacun. Si ces motivations profondes relèvent des consciences individuelles et semblent difficiles à sonder, quelques hypothèses peuvent néanmoins être émises. Certains sont de toute évidence séduits par les multiples références au Décalogue qui parsèment l'œuvre de Le Play : l'aspect chrétien de ses doctrines attire ainsi les nombreux ecclésiastiques membres des Unions, ainsi que les autres adhérents d'obédience catholique. De même, la dimension politique des Unions, ainsi que l'a soulignée Frédéric Audren, ne saurait être occultée. Le refus de la République demeure malgré tout un trait saillant de nombreux avocats ou magistrats légitimistes membres des UPS, pour qui celles-ci revêtent une résonance anti-républicaine [220]. C'est le cas par exemple d'Eugène Redon (1859-1916), membre des Unions du Lot pendant trente ans, et leur correspondant local à partir de 1912. Ce dernier, farouchement anti-républicain, refuse en 1915, bien que désargenté, un poste de juge à Cahors car il ne veut, sous aucun prétexte, devenir fonctionnaire de l'État [221].

56 De surcroît, le fait de multiplier les appartenances à des cercles de sociabilité fait partie intégrante du mode de vie bourgeois et aristocratique au xixe siècle : cercles politiques, sociétés archéologiques, historiques, botaniques, œuvres sociales diverses… Partout, les mêmes noms figurent dans les listes de membres des annuaires mondains [222]. Certaines personnalités adhèrent à un tel nombre de sociétés ou d'associations qu'elles ne peuvent pas y être impliquées de la même manière. Ceci nous ramène à notre constat précédent : l'adhésion aux UPS, pour certains, ne constitue qu'une appartenance de plus dans leur carnet de relations dont les raisons peuvent alors se réduire à des considérations très pragmatiques : échéances électorales pour les uns [223], stratégie professionnelle pour les autres. Comment ne pas songer, par exemple, à la courte adhésion d'un Joseph Benzacar en début de carrière, et sans doute soucieux de se faire un nom ? La participation active à la vie associative locale, dont les UPS font partie, s'entend De fait, d'un « investissement de notabilité » dont on attend un rapport [224]. en effet en cette période de restructuration des élites et de redéfinition de leur légitimité, les « nouvelles couches » cherchent à acquérir une crédibilité qu'elles n'ont pas encore, en faisant montre d'une conscience aiguë de leur fonction sociale. Leur nouveau statut implique corrélativement l'accomplissement de devoirs envers les moins favorisés, dont elles entendent s'acquitter [225]. Les anciennes élites, pour leur part, face à l'ascension des capacités, s'échinent à transformer un statut dont elles ont hérité (fortune ou noblesse, par exemple) en une légitimité nouvelle fondée sur le dévouement au bien public : on mesure tout ce que le projet des Unions, de ce point de vue, peut présenter d'attrayant pour une classe dirigeante soucieuse de maintenir son rang dans la société et de conforter une autorité chancelante. À cet égard, l'étude des UPS ne saurait être menée uniquement à l'aune de celle de l'École de Le Play, mais est inséparable de l'histoire locale et de ses réseaux de notabilité. D'autres adhérents, enfin, apportent leurs compétences aux Unions par curiosité intellectuelle et par goût de l'étude, même s'ils ne partagent pas le traditionalisme véhiculé par les Unions. L'intérêt pour la méthode monographique aurait ainsi le mérite d'expliquer la présence pour le moins incongrue du franc-maçon Pélissier Hermitte au sein des UPS. Transversale, la méthodologie leplaysienne pourfend les taxinomies politiques habituelles. De fait, peut-être les UPS fournissent-elles à certains de leurs membres, par ailleurs investis dans une multitude d'œuvres sociales ou philanthropiques, un moyen de conférer une certaine cohérence à des engagements en réforme démultipliés ? Le cadre d'analyse fourni par les Unions, et les différentes activités scientifiques de l'association, permettent aux autorités sociales de mieux penser leurs multiples engagements, de les fédérer sous une bannière unique. Et par là même de les légitimer. En effet, la plupart des notables se consacrent d'ordinaire à un ou des problèmes sociaux particuliers, « qu'ils entreprennent de faire exister comme domaine autonome de savoir et d'action relevant d'une compétence spécialisée »[226]. Or, Gaston David, s'il se réjouit de toute initiative améliorant le sort des ouvriers [227], tient à en marquer la différence avec le but des Unions : « Car s'il est désirable de voir s'adoucir les misères physiques et morales de nos frères, notre œuvre n'est peut-être pas moins utile en allant tuer le mal dans sa racine, en combattant l'antagonisme social : Cessante causa, cessat effectus [228]. » Véritable subsomption, les UPS se conçoivent comme une œuvre première, qui ne se satisfait pas de remèdes palliatifs, mais qui, au contraire, en restaurant la paix sociale, entend combattre le mal à sa source, formant un pont théorique aboutissant à relier entre elles les diverses œuvres sociales disséminées et à l'objet circonscris.

Conclusion

57 En terme de ce parcours historique, que retenir de cette reconstitution de l'aventure leplaysienne en Guyenne ? Cette étude a d'abord permis, à travers l'analyse du microcosme bordelais, de cerner au plus près le mouvement leplaysien au tournant du siècle, d'atteindre son maillage le plus serré [229]. On discerne mieux, par cet exemple, de quoi il se compose et quelle a pu être sa dynamique sur une période de trente années. Le rôle important des motivations individuelles dans l'adhésion à ce courant de pensée a été mis aussi en relief, et, partant, les limites de notre enquête historique. Les raisons conduisant chacun à rejoindre les Unions, toujours disparates, parfois ambivalentes, rendent malaisée la découverte d'une cohérence au mouvement, d'une réelle identité leplaysienne en Guyenne : conscience des implications d'une fonction sociale ? communauté scientifique ? volonté commune de relever la France ? désir de maintenir en place un ordre social que bouleverse l'émergence de la question ouvrière ? Chacun de ses items ne rend compte que d'un fragment du puzzle. Aussi l'explication ne réside-t-elle pas dans l'étude des UPS à la seule lumière du mouvement leplaysien et de ses logiques internes : la compréhension des UPS doit se nourrir des spécificités de l'histoire régionale et des méandres des parcours individuels. C'est là le second apport de ce travail, qui fournit quelques premiers éléments d'information sur le rôle d'une association qui pâtit d'un vide historiographique presque total, relayant le lancinant silence ayant longtemps entouré l'École de Le Play. Car l'étude des UPS participe pleinement de l'histoire sociale, en jetant un éclairage nouveau, jusque-là insoupçonné, sur l'origine leplaysienne de nombreuses œuvres sociales et philanthropiques, en Gironde notamment.

58 Mais ces premières clefs devront être complétées, tant le puzzle demeure inachevé. En l'absence d'archives, il reste délicat de brosser une représentation précise du réel impact qu'ont eu les UPS sur la vie locale. Les comptes rendus adressés par les animateurs à Alexis Delaire, ne sont pas systématiquement, ni complètement publiés dans les livraisons de La Réforme sociale : aussi le tableau est-il biaisé. En outre, ces comptes rendus, destinés au secrétariat parisien, ne sont certainement pas dépourvus d'une certaine partialité, et sont suspects d'optimisme forcé. Comment déterminer si le mouvement n'a suscité l'intérêt que d'une petite partie des élites monarchistes et catholiques, ciment des Unions, ou, au contraire, s'il a joui d'un réel rayonnement, comme le laisserait présager la diversité des profils rencontrés ? À cet égard, le dépouillement systématique de la presse régionale, toutes tendances confondues, s'avérerait une source précieuse. Une importante recherche reste aussi à conduire du côté des archives privées des membres correspondants [230]. L'association dispose d'un secrétaire et d'un trésorier, ce qui laisserait à penser que des traces écrites de son activité doivent exister, qui restent encore à découvrir [231]. Ces nouvelles pistes de recherche permettront sans doute d'affiner cette première ébauche de ce qu'ont représenté les Unions de la paix sociale dans la région. En l'état actuel de notre recherche aux confins de l'histoire locale et de l'histoire du mouvement leplaysien, on pourra retenir de l'expérience leplaysienne en Guyenne un bilan contrasté. Si elle a connu un bref et intense succès, générateur, chez les élites locales, d'une nouvelle compréhension de la société, mais également de nouvelles modalités d'intervention, elle n'aura, pourtant, pas su créer les conditions de sa propre pérennisation.


Annexes

1. Tableau des membres du bureau de l'union regionale de Guyenne (1889-1896)

Tableau des membres du bureau de l'union régionale de Guyenne (1889-1896).

1. Tableau des membres du bureau de l'union regionale de Guyenne (1889-1896)

2. Tableau des correspondants locaux des ups de guyenne (1881-1914)

Tableau avec noms et dates de correspondants locaux des ups de Guyenne (1881-1914).

2. Tableau des correspondants locaux des ups de guyenne (1881-1914)

3. Tableau des correspondants regionaux de l'union de Guyenne (1882-1914)

Tableau avec noms et dates de correspondants régionaux de l'union de Guyenne de 1882 à 1914.

3. Tableau des correspondants regionaux de l'union de Guyenne (1882-1914)

Prospectus du Comité de la Bibliothèque de la paix sociale (1878).

Affiche en noir et blanc avec du texte en français concernant l'annuaire de l'économie sociale pour les années 1877 et 1878.

Prospectus du Comité de la Bibliothèque de la paix sociale (1878).


Date de mise en ligne : 27/02/2015

https://doi.org/10.3917/etsoc.147.0119