Étapes de la logique.
De la voie moderne à la logique de Port-Royal
Pages 521 à 536
Citer cet article
- GHISALBERTI, Alessandro,
- Ghisalberti, Alessandro.
- Ghisalberti, A.
https://doi.org/10.3917/leph.054.0521
Citer cet article
- Ghisalberti, A.
- Ghisalberti, Alessandro.
- GHISALBERTI, Alessandro,
https://doi.org/10.3917/leph.054.0521
Notes
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[1]
Voir Guillaume d’Ockham, Summa logicae, pars I-1 (Opera philosophica, I, éd. Ph. Boehner et al., New York, St. Bonaventure, The Franciscan Institute, 1974, p. 8-9).
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[2]
Ibid., pars I-15, p. 53.
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[3]
Sur les rapports sémiotico-logiques chez Ockham, voir A. Ghisalberti, « La semiotica medievale : i terministi », Quaderni del Circolo semiologico siciliano, 15-16, 1981, p. 53-68 ; P. Müller, « “Terminus” e “nomen” nella logica di Ockham », Rivista di filosofia neo-scolastica, 77, 1985, p. 599-611 ; A. Ghisalberti, « Logica », in J. A. Merino et F. M. Fresneda (éd.), Manual de filosofia franciscana, Madrid, BAC, 2004, p. 3-37.
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[4]
Ockham, Summa Logicae, pars I-12, op. cit., p. 41.
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[5]
Ibid., p. 44.
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[6]
Guillaume d’Ockham, Expositio in libros Physicorum Aristotelis, Prologus (Opera philosophica, IV, éd. V. Richter et G. Leibold, New York, St. Bonaventure, The Franciscan Institute, 1985, p. 12).
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[7]
A. Arnauld et P. Nicole, La Logique ou l’art de penser, éd. P. Claire et F. Girbal, Paris, PUF, 1965, p. 27 (Discours II).
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[8]
Ibid., p. 15 (Discours Ier).
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[9]
Ibid., p. 37 (Prologue).
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[10]
L. Renault, « Descartes et les théories médiévales de l’abstraction. Quelques points de repères », in J. Biard et R. Rashed (éd.), Descartes et le Moyen Âge, Paris, Vrin, 1997, p. 209.
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[11]
A. Arnauld et P. Nicole, La Logique, op. cit., p. 37 (Prologue).
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[12]
Ibid., p. 24-25 (Discours Ier).
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[13]
Ibid., p. 20.
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[14]
Ibid., p. 57 (Discours Ier, chap. V).
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[15]
Ibid., p. 65 (Discours Ier, chap. VIII).
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[16]
Ibid., p. 53 (Discours Ier, chap. IV).
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[17]
Ibid., p. 21 (Discours Ier). Pascal a donné une contribution à la discussion de la Logique de Port-Royal dans un texte publié par Michel Le Guern : B. Pascal, Œuvres complètes, t. II, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2000, p. 108-153.
1Le parcours que l’on a choisi, en vue d’esquisser le plan de quelques coordonnées de l’évolution de la logique, depuis le bas Moyen Âge jusqu’à la Logique de Port-Royal, est aussi sélectif qu’arbitraire : ayant pris connaissance des études existant sur le rapport entre certaines doctrines de Descartes et le Moyen Âge, l’on a acquis la conviction qu’il serait intéressant de présenter, comme point de départ, la doctrine de Guillaume d’Ockham sur la nature des absolus de sa logique (termes, supposition, signification), pour en établir la comparaison avec les doctrines centrales propres aux logiciens de Port-Royal.
2L’ambitieux projet épistémologique contenu dans l’Organon d’Aristote avait parcouru un chemin de plus de seize siècles, durant lesquels il avait été étudié et discuté par les péripatéticiens, les logiciens (surtout stoïciens) de la période hellénique, par la longue série des maîtres du néo-platonisme grec, pour passer ensuite, avec Boèce, aux scolastiques latins et, à travers les traductions, syriaques d’abord et arabes ensuite, aux représentants de la philosophie médiévale islamique. Dans son histoire pluriséculaire, l’exégèse de l’Organon aristotélicien s’était appuyée tantôt sur les doctrines d’Aristote présentes dans la Métaphysique et dans la Physique, tantôt sur les théories développées dans l’Éthique et dans la Politique, tantôt sur les pages de la Rhétorique.
3Parmi les difficultés majeures qui ont marqué le chemin de la logique et de l’épistémologie de l’Organon aristotélicien, l’on rappellera la longue discussion sur la nature des concepts universaux à propos de la notion de forme et de substance. Les deux notions s’étaient révélées passibles de diverses lectures de la part des interprètes, et avaient été récemment hypothéquées par les platoniciens qui avaient fort compromis la fonction causale des formes universelles avec la nature ontologique des formes comme parties, c’est-à-dire comme un des composants de l’union de matière et de forme, ou substance particulière. Sur ce versant, les chercheurs partagent tout à fait l’opinion que ce fut vraiment Ockham qui a avancé une suggestion suffisamment organique et originale, capable de restituer à l’épistémologie aristotélicienne la valeur d’ars rationis et ars scientiae, ancrées aussi bien dans une ontologie particulariste et antiplatonicienne que dans une relecture du triangle sémantique aristotélicien (choses-concepts-paroles), capable de garantir une force apodictique, à travers l’entrelacement des termes dans le syllogisme démonstratif, à un savoir objectif, réellement épistémologique, incontestable à tous points de vue, parce qu’ancré dans la capacité naturelle significative des termes ou concepts.
4Nous pouvons lire ainsi le nœud structurel de la logique d’Ockham et de l’épistémologie qui lui est corrélative, comme le dernier accès de l’Organon aristotélicien à une conception organique de la connaissance et de la réalité, comme la re-proposition d’une théorie de la nature du concept et de ses fonctions connexes en logique, théorie extrêmement critique et rigoureuse, capable de fonder une méthode sûre, capable de garantir, à la base, le lien du savoir scientifique avec la réalité recueillie par abstraction et signifiée par les concepts universels.
5Présentant les doctrines structurellement les plus importantes de la logique d’Ockham, nous avons l’intention de présenter celle qui, dans un certain sens, peut être comprise comme la dernière proposition importante de l’Organon aristotélicien faite à la philosophie occidentale. Après cette dernière, si on laisse de côté la suite de l’ockhamisme du côté de ceux qu’on appelle les nominales, nous n’aurons pas d’autres nouvelles re-propositions organiques de cette logique, mais nous aurons, avec Francis Bacon, un Novum Organum qui, dans la tentative de refaire l’ancien, le bouleverse en de nombreux points névralgiques, donnant naissance à un parcours épistémologique complètement différent. Un nouveau modèle de méthode épistémologique sans doute déterminant, aussi, pour la genèse de la Logique de Port-Royal.
6Si l’on m’autorise à m’avancer avec une formule réductive, mais conceptuellement efficace, sur l’interprétation du point d’arrivée du chemin qui mène de la logique d’Ockham jusqu’à la logique de Port-Royal, l’on pourrait dire que de l’Organon on arrive à un non-Organon (Logique de Port-Royal), en passant à travers les contorsions du Novum Organum de Bacon.
Guillaume d’Ockham : termes, supposition et signification
7La question de fond qui préside à la perspective logique d’Ockam consiste dans la recherche de la possibilité de coexistence de la thèse relative à l’individualité intrinsèque du réel avec la thèse relative à l’universalité de la science. Ockham progresse à travers la complexité de la logique du concept comme signe naturel des choses et de la capacité cognitive intrinsèque des concepts, liée à la théorie de la signification et de la supposition.
8Dans la Summa logicae [1], Ockham distingue deux acceptions du signe : le signe, en général, a la capacité d’induire la connaissance d’une chose différente du signe lui-même : est signe tout ce qui signifie « naturellement » quelque chose d’autre, c’est-à-dire conformément à sa nature, indépendamment du fait que cette nature ou capacité significative lui provienne de sa constitution pour ainsi dire physique, ou bien d’une institution volontaire ou d’une convention. Dans son acception la plus étroite, Ockham reporte le signe sur le plan de la fonction significative linguistique, qui s’exprime dans sa capacité suppositionnelle ou « supposition ». Pour mieux expliquer ce qu’Ockham entend par « la signification reconduite à la supposition », il convient de partir de la définition qu’il donne du terme comme ce qui entre ou peut entrer, en tant que partie d’une proposition, à l’un des trois niveaux du discours : mental, oral, écrit. Le terme oral ou écrit est toujours précédé du concept mental correspondant et dépend de ce dernier, dans le sens où il ne peut exister de signe oral ou écrit non associé à un concept, et aussi parce que, tandis que les termes oraux et écrits résultent d’une institution volontaire, les concepts se forment naturellement dans l’intellect. C’est pourquoi Ockham parle d’une certaine subordination des signes oraux ou écrits aux signes mentaux, précisant que cette subordination ou dépendance n’est pas entendue dans le sens où les termes oraux ou écrits signifient en premier lieu les concepts : tous les termes désignent directement les choses. Une telle subordination dépend du fait que cette capacité significative propre aux termes oraux et écrits dérive de leur association à un concept, depuis le moment où ils sont institués et reçoivent la vis significativa.
9Mots et concepts sont donc signes des choses : les concepts, qui permettent la connaissance des choses et sont habilités à se substituer aux choses connues à l’intérieur d’une proposition, sont des signes dans un sens étroit. La modalité d’être signe des termes oraux et écrits est plus complexe : en tant qu’ils sont le résultat d’une institution arbitraire et conventionnelle, ils sont doués de la relation du signifiant au signifié et, pour cette raison, ils sont des signes dans l’acception étroite du terme ; en tant qu’ils sont subordonnés à un concept, ils sont des signifiants qui mènent à la connaissance d’un signe mental, laquelle a été précédemment acquise et se trouve présente sous forme d’habitus : ils sont alors signes dans la première et la plus ample acception du terme. À partir de là, on comprend la distinction opérée entre teneri significative (être pris de façon significative) et non teneri significative (ne pas être pris de façon significative) : les signes compris dans le second sens, qui est aussi le plus réduit, n’ont pas une signification naturelle, c’est-à-dire qu’ils signifient arbitrairement ou par institution conventionnelle. La distinction entre être pris de façon significative et ne pas être pris de façon significative est re-proposée au moment de fixer la caractéristique fondamentale de la supposition personnelle par rapport à la supposition simple. Ayant établi que la supposition est la propriété des termes qui prennent place dans une proposition en qualité de sujet ou de prédicat, d’être à la place de, de supposer pour quelque chose, Ockham offre une nouvelle perspective dans la compréhension des principaux types de supposition, qui sont la supposition personnelle, simple et matérielle.
10On parle de supposition personnelle quand le terme de la proposition suppose pour son signifié, c’est-à-dire quand il conserve la fonction significative qui lui est propre (c’est-à-dire est pris de façon significative). Cela se produit, selon Ockham, quand le terme signifie des choses singulières, extra-mentales ou intramentales, en vue de désigner les choses qui l’ont institué, comme dans l’exemple « l’homme court ». En revanche, la supposition est dite « simple » quand un terme remplace un concept, à condition qu’il ne le fasse pas en raison de son signifié propre, c’est-à-dire qu’on parle de supposition simple quand les termes ne sont pas pris de façon significative et supposent à travers un concept mental, comme dans la proposition « l’homme est une espèce ». Une supposition est dite matérielle quand, les mêmes conditions qui produisent la proposition simple se vérifiant, le terme ne suppose pas à travers un concept ou terme mental, mais plutôt à travers un terme oral ou écrit : ce qui se produit quand le terme est mis à la place de lui-même et de ses synonymes grammaticaux, comme dans les exemples : « homme est un terme de cinq lettres », « homme s’écrit ».
11La capacité significative des termes est mise en lumière par la conception du concept élaborée par notre auteur : l’universalité des termes mentaux ou concepts est comprise comme la prérogative qu’ils ont de donner à connaître ou de signifier une pluralité de choses singulières ; l’universalité n’a aucune correspondance dans la réalité, dans le sens où, dans la nature des choses, il n’y a rien d’universel, ni en acte, ni en puissance : « C’est pourquoi l’on dit que l’acte de comprendre avec lequel je connais un homme est signe naturel des hommes : il est naturel de la même façon que la plainte est le signe de la maladie, de la tristesse ou de la douleur ; et c’est un signe tel qu’il peut être posé à la place des hommes dans les propositions mentales, de la même façon que le terme oral peut être mis pour les choses dans les propositions vocales. » [2] Le concept est un « signe naturel », il exprime directement la chose signifiée, dans le sens où il n’est pas une réponse à un envoi antérieur, il n’est pas un retour ou une réduplication, mais il est par nature une polarisation vers quelque chose d’autre, tout comme la plainte signifie naturellement la maladie ou la douleur. Le fait d’être « signe naturel », privé de tout caractère volontaire, arbitraire, conventionnel ou artificiel, a pour conséquence que le concept signifie sans se référer à une réalité différente précédente ou concomitante, par rapport à la chose signifiée. Il ne naît réellement rien de nouveau avec le signe naturel, à la différence de ce qui se produit dans la connaissance symbolique. La thèse selon laquelle le concept est fondamentalement signe n’est pas nouvelle dans le paysage de la sémantique médiévale, mais ce qui représente une nouveauté chez Ockham est que les concepts, de même que les expressions vocales ou écrites, constituent un véritable langage propre, avec sa syntaxe propre.
12Ockham élabore les caractéristiques du langage mental, commun à tous les hommes, sans s’identifier à aucune des langues parlées, à travers l’élimination, dans le langage oral et écrit, de certains caractères, comme l’homonymie et la synonymie, et de tout ce qui est destiné à l’embellissement du discours et non à la détermination de la vérité. Ockham élimine du langage mental, le jugeant peu pertinent, chaque aspect qui ne contribue pas à déterminer la vérité ou la fausseté d’une proposition mentale. Le genre grammatical, par exemple, est un des caractères du langage parlé considérés inutiles par Ockham du point de vue mental : sur le plan mental, en effet, il n’y a aucune différence entre la proposition « la pierre est blanche » et la proposition « le caillou est blanc » en tant que les termes « pierre » et « caillou » sont synonymes et correspondent ainsi à un concept unique qui n’est ni masculin ni féminin. L’application du genre ne sera pas plus pertinente dans le concept-adjectif. C’est uniquement sur le plan du langage oral que l’homme a besoin du genre pour réguler l’accord entre le nom et l’adjectif. En revanche, Ockham conserve d’autres aspects grammaticaux du langage, comme dans les cas qui correspondent à des fonctions logiques différentes : entre les propositions latines « homo est homo » (l’homme est un homme) et « homo est hominis » (l’homme est de l’homme), il existe une disparité évidente entre les valeurs de vérité : la première proposition est toujours vraie, alors que la seconde l’est seulement dans le cas où un certain homme est l’esclave d’un autre. Il en découle que la distinction entre les cas est pertinente pour la détermination de la vérité d’une proposition (connaissance complexe). Sur le plan du langage mental, Ockham retient également la validité des distinctions entre les termes absolus et ceux qui ont une fonction connotative, et surtout entre les différents types de suppositio, à partir du moment où la suppositio représente le caractère le plus particulier du signe au sens propre.
13La valeur suppositionnelle des concepts, selon le cas de la supposition personnelle, est liée à leur capacité caractéristique à être pour des choses singulières, d’après le signifié naturel direct et immédiat. La logique ne peut recourir à la supposition personnelle, parce qu’elle doit s’occuper des caractères formels du discours et donc s’intéresse aux termes qui sont le résultat d’une institution volontaire, conventionnelle, c’est-à-dire de termes oraux ou écrits en première instance, et s’occupe des concepts seulement en fonction du rapport que les paroles entretiennent avec eux [3].
14La fonction de signe du nom est à la base de la distinction ockhamiste entre deux niveaux de signification : noms de première et seconde imposition, et noms de première et seconde intention. L’imposition est l’acte d’institution volontaire effectué par les hommes pour attribuer (imposer) un nom à un objet : on dit que sont de première imposition tous les noms qui signifient des objets et qui ne renvoient pas à d’autres signes ou mots ; les noms de seconde imposition sont ceux que l’on institue pour signifier d’autres signes conventionnels et leurs propriétés, mais, seulement en tant qu’ils sont signes des signes (nomina nominum), ils concernent les mots et non les concepts et servent, d’une certaine façon, à classer les vocables eux-mêmes.
15En ce qui concerne les noms de première imposition, Ockham introduit, ultérieurement, une distinction d’importance considérable : ceux-ci peuvent être divisés en noms de première ou seconde intention. Avant tout, il met au point la valeur sémantique du terme « intention » : « Il suffit pour l’instant de savoir que l’intention est une réalité mentale, un signe qui signifie naturellement quelque chose à travers lequel il peut supposer, ou qui peut être partie d’une proposition mentale. » [4]
16La division en termes de première et seconde intention dérive d’une subdivision entre intention première au sens strict et au sens large : dans le premier cas, au sens strict, l’on se trouve devant des signes mentaux qui signifient, dans une proposition mentale, des objets extramentaux. Les catégorèmes sont, pour cette raison, au sens strict, de première intention. Par « intention première » au sens large, on entend chaque signe mental qui ne signifie pas exclusivement des intentions ou des signes : les syncatégorèmes mentaux, les adverbes, les verbes, les conjonctions sont des intentions premières : n’ayant pas, en outre, un signifié précis s’ils sont pris isolément, acquérant un signifié lorsqu’ils sont unis à des catégorèmes. L’on appelle, par contre, de seconde intention tous les signes des intentions premières. Ockham donne l’exemple des termes de la logique : genre et espèce se prédiquent des termes de première intention ou de concepts qui sont des signes naturels des réalités signifiées, rattachées à l’ordre d’une espèce (âne, cheval, chien, etc.), ou bien à l’ordre d’un genre (animal, pierre, etc.).
17Dans les secondes intentions, nous nous trouvons face aux signes d’autres signes naturels, c’est-à-dire face à des concepts (signes des signes), tandis que la seconde imposition concerne les noms qui signifient conventionnellement, et pour cette raison incluent les noms (oraux ou écrits) : « Comme, pour cette raison, les noms de seconde imposition signifient conventionnellement les noms de première imposition, de même, la seconde intention signifie naturellement la première ; et comme un nom de première imposition signifie des choses différentes des noms, de même la première intention signifie des choses différentes des intentions. » [5]
18Grâce à la distinction des noms en noms de première et seconde imposition et noms de première et seconde intention, Ockham distingue les divers plans sur lesquels le discours se divise, selon que les noms signifient des signes conventionnels, et seulement lorsqu’ils sont signes, signes naturels et signes arbitraires ; ou bien qu’ils signifient des réalités qui ne sont pas parties constitutives des propositions ; ou bien qu’ils signifient indifféremment les choses qui ne sont pas éléments syntaxiques, autant que les signes qui font partie du discours, comme res, ens. De telles catégories délimitent respectivement les champs de recherche de la grammaire, de la logique, de la scientia realis et de la métaphysique.
19En résumé, Ockham dégage trois niveaux fondamentaux de signification : les objets signifiés, mais qui ne signifient pas ; les signes naturels, c’est-à-dire les termes qui renvoient immédiatement à la réalité de l’objet ; les nomina nominum, c’est-à-dire les signes qui signifient d’autres signes. Cela lui permet de distinguer le champ de la logique de celui des sciences qui s’occupent d’objets réels, sans rompre toutefois les liens entre les deux domaines. À partir du moment où la science logique a pour objet les formes du discours vrai, à la différence des sciences du réel qui utilisent ces formes pour fixer des vérités à propos des choses, sa spécificité dépend de la dichotomie entre les signes des signes et signes des choses. Les sciences du réel utilisent des signes, mais la logique doit construire et utiliser, comme concepts spécifiquement signes des signes, les intentions secondes.
La Logique de Port-Royal : de l’art d’argumenter à l’art de penser
20S’il est possible de renfermer l’ensemble du parcours de la logique d’Ockham dans l’affirmation que « logica est de intentionibus supponentibus pro intentionibus » [6], alors on peut déjà caractériser la nature de la logique d’A. Arnauld et de P. Nicole à partir du titre même de l’œuvre : La logique ou l’art de penser. Le terme de « penser » évoque immédiatement la distance par rapport à la logique ancienne, qui était « art de raisonner », c’est-à-dire construction de la méthode argumentative, au sommet de laquelle la recta ratio se concentrait pour s’arrêter avec certitude, épistémiquement, sur l’évidence de la conclusion du syllogisme scientifique, faciens scire. Le programme de Port-Royal, différent, est expliqué dans le Second Discours :
« Il s’est trouvé des personnes qui ont été choquées du titre d’art de penser, au lieu duquel ils voulaient qu’on mît l’art de bien raisonner. Mais on les prie de considérer que la Logique ayant pour but de donner des règles pour toutes les actions de l’esprit, & aussi bien pour les idées simples, que pour les jugemens & pour les raisonnements, il n’y avait guère d’autre mot qui enfermât toutes ces différentes actions, & certainement, celui de pensée les comprend toutes ; car les simples idées sont des pensées, les jugements sont des pensées & les raisonnements sont des pensées. » [7]
21Le nouveau contexte gnoséologique et épistémologique est tout de suite identifiable dans les mots clés de la Logique : pensée, esprit, idées. En ouverture du Premier Discours, on lit :
« Il n’y a rien de plus estimable que le bon sens & la justesse de l’esprit dans le discernement du vrai & du faux. Toutes les autres qualités d’esprit ont des usages bornés ; mais l’exactitude de la raison est généralement utile dans toutes les parties & dans tous les emplois de la vie. Ce n’est pas seulement dans les sciences qu’il est difficile de distinguer la vérité de l’erreur, mais aussi dans la plupart des sujets dont les hommes parlent, & les affaires qu’ils traitent. Il y a presque partout des routes différentes, les unes vraies, les autres fausses : & c’est à la raison d’en faire le choix. Ceux qui choisissent bien, sont ceux qui ont l’esprit juste ; ceux qui prennent le mauvais parti, sont ceux qui ont l’esprit faux, & c’est la première & la plus importante différence qu’on peut mettre entre les qualités de l’esprit des hommes. » [8]
22Des éléments fondamentaux ultérieurs, qui peuvent rendre manifeste la distance entre la Logique de Port-Royal et la tripartition de la logique propre à l’Organon aristotélicien (logique des termes, des propositions et des argumentations), sont déductibles à partir des déclarations faites par Arnauld et Nicole au début du traitement spécifique du sujet. Après avoir répété que la fin de la logique n’est pas la construction d’arguments rigoureux ni de conclusions scientifiques, mais plutôt de « bien conduire la raison dans la connaissance des choses », à travers « les quatre principales opérations de leur esprit, concevoir, juger, raisonner et ordonner », ils précisent le sens du terme concevoir : « On appelle concevoir la simple vue que nous avons des choses qui se présentent à notre esprit, comme lorsque nous nous représentons le soleil, une terre, un arbre, un rond, un carré, la pensée, l’être, sans en former aucun jugement exprès. Et la forme par laquelle nous nous représentons ces choses s’appelle idée. » [9]
23La caractéristique de cette perspective, par rapport à celle du concipere-conceptus-terminus de la gnoséologie d’Ockham, ne peut passer inaperçue : on n’y retrouve, en effet, aucun rappel de la doctrine de la genèse du concept par voie d’abstraction, ni de la différence entre la notitia intuitiva et la notitia abstractiva rei. Une allusion possible à la notitia intuitiva, repérable dans l’expression « simple vue que nous avons des choses qui se présentent à notre esprit », est de fait placée dans un horizon différent, celui de la res extensa qui devient présente à l’esprit, res cogitans. Toute référence est exclue qui pourrait établir des liens entre la présentation dont parle notre texte et la doctrine complexe de la repraesentatio, incluse de plusieurs manières dans la logique classique.
24Dans une étude comparative entre la doctrine médiévale de l’abstraction et celle de Descartes, Laurence Renault a mis en évidence un élément qui devient encore plus macroscopique dans la Logique de Port-Royal, soit la substitution de la doctrine cartésienne des distinctions à la doctrine médiévale de l’abstraction (en particulier, à un degré précis de l’abstraction dans le sens où l’entend saint Thomas d’Aquin) : « À cette abstraction consistant à juger que deux choses sont réellement distinctes, correspond chez Descartes la distinction, et celle-ci, bien que de l’ordre du jugement, ne peut être erronée parce qu’elle est claire et distincte. » [10]
25Les deux opérations qui forment l’objet de la Logique sont le juger et le raisonner. La présentation de la nature de ces deux opérations de la logique révèle immédiatement leur distance par rapport à la compréhension du jugement et de l’argumentation dans la logique d’Ockham, et par rapport, en général, à la logique aristotélicienne : « On appelle juger l’action de notre esprit, par laquelle joignant ensemble diverses idées, il affirme de l’une qu’elle est l’autre, ou nie de l’une qu’elle soit l’autre, comme lorsque ayant l’idée de la Terre, & l’idée de rond, j’affirme de la Terre qu’elle est ronde, ou je nie qu’elle soit ronde. » [11] Le jugement se caractérise par la jonction des différentes idées, tandis que le raisonner exprime l’activité par laquelle notre esprit forme un jugement à partir de nombreux autres jugements.
26Si, poussés par le souvenir du parcours de la logique scolastique, nous voulions entreprendre la recherche des règles pour établir la vérité des propositions et pour reconnaître la validité des conclusions dérivées des propositions précédentes, nous devrions tenir compte des déclarations d’Arnauld et de Nicole dans le Premier Discours : « L’arrangement de nos diverses connaissances est libre comme celui des lettres d’une Imprimerie, chacun a le droit d’en former différents ordres selon son besoin, quoique lorsqu’on les forme, on les doive ranger de la manière la plus naturelle. Il suffit qu’une matière nous soit utile pour nous en servir, & la regarder non comme étrangère, mais comme propre. [...] Mais on a plus de liberté dans les premières ; & celles de Logique que nous avons cru devoir omettre, sont de ce genre : elles ont cela de commode qu’elles ont peu de crédit, non seulement dans le monde où elles sont inconnues, mais parmi ceux-là mêmes qui les enseignent. Personne, Dieu merci, ne prend intérêt à l’universel à parte rei, à l’être de raison, ni aux secondes intentions. » [12]
27La doctrine de la vérité liée à la doctrine de la suppositio, à son tour rattachée à la doctrine de la significatio, est totalement ignorée : dans toute l’œuvre d’Arnauld et de Nicole, le mot suppositio/supposition n’apparaît jamais. La théorie de la vérité est entièrement contenue dans la doctrine de la clarté et de la distinction :
« Comme il ne faut point d’autres marques pour distinguer la lumière des ténèbres, que la lumière même qui se fait assez sentir ; ainsi il n’en faut point d’autre pour reconnaître la vérité, que la clarté même qui l’environne & qui se soumet l’esprit & le persuade malgré qu’il en ait ; de sorte que toutes les raisons de ces Philosophes ne sont pas plus capables d’empêcher l’âme de se rendre à la vérité, lorsqu’elle en est fortement pénétrée, qu’elles sont capables d’empêcher les yeux de voir, lorsque s’étant ouverts ils sont frappés par la lumière du soleil. » [13]
28Le traitement concernant la nature des idées, relativement à la clarté et à la distinction, est effectué dans le chapitre IX de la première partie de la Logique. On dit qu’une idée est claire lorsqu’elle nous frappe vivement. La clarté n’est pas pleinement coextensive à la distinction, même si l’obscurité (l’opposé de la clarté) dérive de la confusion et que, par conséquent, on peut admettre que la clarté et la distinction de l’idée soient une seule et même chose. Les exemples reçoivent le rôle de définir la nature de la clarté et de la distinction : « l’idée que chacun a de soi comme d’une chose qu’il pense » est cataloguée comme très claire, ainsi que « l’idée de toutes les dépendances de notre pensée, comme juger, raisonner, douter, vouloir, désirer, sentir, imaginer ». L’idée « de la substance étendue et de ce qui lui est conforme, comme la figure, le mouvement, le repos » constitue le troisième exemple d’idée très claire, tandis que « l’être, l’existence, la durée, l’ordre et le nombre » en représentent le quatrième. Le dernier exemple étudié est celui de l’idée de Dieu, qui est claire dans un sens, en tant qu’elle suffit à nous faire connaître une multiplicité d’attributs exclusifs de Dieu, et obscure dans un autre sens, c’est-à-dire lorsque nous la mettons en parallèle avec l’idée de Dieu qu’ont ceux qui connaissent la béatitude, ou les esprits qui ne sont pas finis comme l’est le nôtre.
29La description des idées claires et distinctes, avec la caractérisation, par la clarté et la distinction, du critère qui guide le discernement de la vérité dans chaque domaine du savoir humain, nous emmène très loin de la perspective de la vérité établie au niveau des propositions, et de la portée de vérité des termes, les seuls qui attribuaient aux énonciations le pouvoir d’être vraies ou fausses, en raison de la virtus sermonis. L’entrelacement de règles sémantiques (signification et supposition des termes) et syntaxiques (nature et structure des propositions), dans le contexte du conceptualisme, qui attribuait au concept mental la prérogative de signe naturel de la chose, privé de tout caractère d’ « idée » située de façon autonome dans l’esprit, constitue la ligne de démarcation nette entre les critères et les instruments fonctionnels à établir la vérité supportés par la logique d’Ockham et le tournant subjectiviste, centré sur l’innéisme des idées claires (clairement « naturelles ») et sur l’adhésion totale au dualisme de la res cogitans et la res extensa, consommée par les auteurs de la Logique de Port-Royal.
30Leur nette démarcation à l’égard de la logica modernorum est confirmée par la description de la cause des idées confuses : celles-ci sont expliquées par l’influence négative des sensations, par l’association arbitraire des impressions reçues par les sens avec les objets qui les produisent, de telle sorte qu’on attribue à ces derniers les caractéristiques propres à leur action sur les sens, ou propres aux idées que l’âme forme à l’occasion des sensations. Il est, d’autre part, utile de rappeler que, pour Ockham, la première connaissance (notitia) d’un objet est la connaissance intuitive, qui est à la fois sensitive et intellective. La phase de la notitia abstractiva, du particulier d’abord et de l’universel ensuite, est déterminée par le manque de présence de l’objet. La genèse de la notitia/concept est totalement spontanée et naturelle dans l’esprit du sujet. Cela permet d’affirmer que le changement de perspective est substantiel : dans les pages de la Logique consacrées à l’abstraction, on parle d’ « abstraction de l’esprit » à propos du fait que notre esprit ne peut comprendre parfaitement les choses composées s’il ne les considère pas partie par partie. On ne peut abstraire quand les parties sont réellement distinctes ; par conséquent, il est facile pour l’esprit de s’appliquer à considérer une partie sans considérer l’autre. On abstrait quand on prend un mode en considération sans faire attention à la substance, ou bien quand on pense à un attribut de la chose sans penser à l’autre, bien qu’entre eux il y ait simplement une distinction de raison.
31L’abstraction ainsi décrite est reconductible en général à une action volontaire, décrite comme le fait de « détourner l’esprit » d’un certain type de considération, pour l’orienter ( « appliquer l’esprit » ) vers un type de considération différent. Cette modalité d’application de l’esprit se trouve aussi à l’origine des idées universelles, lorsque le sujet s’applique à la considération des idées qui comprennent les idées d’extension mineure : « Dans ces abstractions on voit toujours que le degré inférieur comprend le supérieur avec quelque détermination particulière [...] ; le degré supérieur étant moins déterminé peut représenter plus de choses [...]. Par ces sortes d’abstraction les idées de singulieres deviennent communes & les communes plus communes. » [14]
32La convergence de la Logique de Port-Royal avec la thèse ockhamiste de la singularité du réel (il existe seulement des choses singulières) n’empêche pas l’instauration de deux parcours gnoséologiques complètement divergents. Pour les maîtres de Port-Royal, il existe des idées qui représentent une seule chose (les idées singulières), et des idées qui représentent plusieurs choses, et ce sont les idées universelles. Elles naissent de la faculté du sujet, appelée abstraction, à travers laquelle on obtient l’élargissement du champ d’extension d’une idée, prenant en considération les caractéristiques les plus communes. De même, dans la seconde partie de la Logique, des critères très empiriques, et parfaitement discrétionnaires, sont établis pour distinguer les propositions universelles des propositions particulières et des propositions singulières. La conception de la nature arbitraire du langage pèse, en effet, ultérieurement sur tout le développement. Pour Ockham, seul le langage écrit ou oral est arbitraire, dans la mesure où les langues se distinguent à travers les sons conventionnels adoptés, alors que le langage comme tel (les termes mentaux) est naturel, le même pour tous, dans tous les esprits humains. Dans le chapitre VI de la première partie de la Logique de Port-Royal, en revanche, c’est l’origine conventionnelle du langage qui est sanctionnée, dans le sens où les noms sont attribués aux idées en toute liberté et à travers une libre convention : les noms propres sont ceux qui servent à indiquer les idées qui représentent une seule chose ; les noms communs et appellatifs sont ceux qui servent à indiquer les idées qui représentent plusieurs choses.
33Le langage, dont l’explication est parfaitement articulée tout au long de l’œuvre, est présenté comme la conséquence de l’attribution (conventionnelle) des noms aux idées, jusqu’à la configuration de celles qu’on appelle « idées totales » : « On joint quelquefois à un terme divers autres termes qui composent dans notre esprit une idée totale, de laquelle il arrive souvent qu’on peut affirmer ou nier, ce qu’on ne pourrait pas affirmer ou nier de chacun de ces termes étant séparés. » [15] Les exemples adoptés sont : un homme prudent, un corps transparent, Alexandre fils de Philippe. Ils peuvent aussi être formulés à l’aide du pronom relatif, en disant : un homme qui est prudent, un corps qui est transparent, Alexandre qui est le fils de Philippe, et les formulations sont équivalentes. Chaque énonciation de ce genre compose une idée totale qui peut être de deux types : elle peut être explicative de l’idée du premier terme (par exemple : l’homme, qui est un animal doué de raison), et dans ce cas l’idée du premier terme ne change pas, ni n’est réduite à signifier une partie des hommes ; ou bien l’énonciation peut être déterminative (par exemple, les corps transparents ; les hommes savants), et dans ce cas l’adjonction détermine une restriction de l’extension de l’idée du premier terme.
34Il semblerait que le langage de nos maîtres rappelle la discussion, stoïcienne d’abord et scolastique ensuite, à propos du signifié total d’un énoncé (le complexe significabile de Grégoire de Rimini ou de Jean Buridan). Cependant, la modalité explicative du comment se forme ce signifié total est assez différente parce qu’Arnauld et Nicole la rattachent à la détermination volontaire d’augmenter ou de réduire l’extension de la compréhension des termes qui signifient les idées, et non avec ces étants logiques ou de raison dont les maîtres de la scolastique tardive se demandaient s’ils étaient doués d’existence autonome, dans un sens d’appartenance au monde propre des signifiés (entia rationis, significabilia vel enuntiabilia).
35La nouvelle perspective de la Logique, marquée par un idéal du savoir qui se construit entre les coordonnées méthodologiques et gnoséologiques éloignées de tout parcours reconductible à l’Organon aristotélicien, émerge enfin aussi de la doctrine des signes développée dans la première partie de l’œuvre, au chapitre IV. La faculté reconnue aux signes est celle de susciter les idées : « Ainsi le signe enferme deux idées, l’une de la chose qui représente, l’autre de la chose représentée ; & sa nature consiste à exciter la seconde par la premiere. » [16] Le texte est clair, tout comme l’est la distance par rapport à la discussion sur la capacité significative des signes mentaux, qui accompagnait la doctrine ockhamiste de la signification dont nous avons précédemment parlé.
Propositions de lecture du parcours d’une logique à une autre
36À qui réclame des éléments utiles à la recherche des voies qui ont conduit au déplacement de la doctrine aristotélico-ockhamiste de la signification et à sa substitution avec l’art de penser et de communiquer des maîtres de Port-Royal, une première réponse pourrait être apportée par l’abandon de la doctrine de l’unité intentionnelle entre pensée et réalité, et par le renoncement à la co-appartenance essentielle de l’être (tout l’être) et de la pensée, en faveur du dualisme cartésien d’esprit et matière, de pensée et extension. Ultérieurement, l’on pourrait mettre en évidence la critique de la théorie déductive de la science, qui a impliqué l’abandon de la doctrine aristotélicienne de la connaissance, liée à la théorie de l’abstraction et à la soudure entre les concepts universaux et les dix catégories, qui faisait allusion à un empirisme modéré opposé à toute forme d’innéisme.
37Il nous est possible de retrouver, comme élément ultérieur de séparation d’avec le passé, l’adoption de la géométrie comme modèle de savoir scientifique, choix revendiqué au départ, à travers la reconnaissance de la dette contractée envers les théories de Pascal dans l’écrit inédit De l’esprit géométrique, dont sont également tirées les cinq règles présentes dans la quatrième partie de l’œuvre, consacrée à la méthode [17]. L’accord des logiciens de Port-Royal avec Pascal, ainsi qu’avec Descartes, est pleinement confirmé par le choix de la géométrie comme science exemplaire au niveau de la méthode et de la clarté. Ensuite, la décision d’inclure dans l’art de penser la confrontation avec la totalité du monde intérieur, ainsi qu’avec celui que je définirais comme le monde de l’infrarationnel, des pulsions et des émotions, des réactions psychiques du sujet, avec lequel par contre la logique aristotélico-ockhamiste n’avait pas établi de contacts directs, ne fut pas de moindre importance. Le monde du préconscient et du subconscient, le champ subjectif des réactions psychiques, n’était pas devenu un objet de la logique dans le sens où il en donnait les règles, c’est-à-dire qu’on ne se basait pas sur lui pour déduire les normes de l’argumentation correcte, alors qu’il formait l’objet possible de la logique applicative, quand ce même monde était examiné et qu’on s’appliquait à lui en utilisant les normes herméneutiques et les canons du jugement.
38La logique de Port-Royal, exploratrice et régulatrice du penser dans toutes ses ramifications, recoupe en revanche l’enquête du monde des pulsions, des émotions, des vécus psychiques, qui ont une incidence sur la naissance et la consistance du même penser, surtout en ce qui concerne la clarté et la distinction des idées et l’exactitude du langage. Dans la perspective classique et scolastique, la ratio renferme une force cognitive et régulatrice, à laquelle appartiennent aussi l’étude et le contrôle des pulsions et des passions. Celles-ci sont des énergies du vivant, sans lesquelles la raison même ne vit pas, mais les pulsions et les passions non régulées par la raison portent au paroxysme, à cette extrémité (positive ou négative) de la passion, qui est destructrice du sujet en tant que sujet pensant et rationnel.
39Quand les règles du bien penser sont fixées par le sujet, conçu comme celui qui institue, explore et est compréhensif du monde entier de la subjectivité, dans lequel la stabilité du fondement, c’est-à-dire la lumière guide du savoir, est donnée par la clarté et la distinction des idées immanentes au sujet lui-même, il me semble que le champ de la subjectivité risque de ne pas être contrôlable ou qu’on ne puisse pas en décider, lorsque les subjectivités se retrouvent orientées et construites de manière différente les unes des autres. Autrement dit, je me demande si l’évidence géométrique peut suffire, associée à l’innéisme des idées, pour construire des énoncés « scientifiques », qui prétendent avoir prise dans chaque champ d’expérience, du monde de la vie et de l’esprit jusqu’au monde de l’extension et des corps. À Port-Royal, une systématique théologico-morale opérait peut-être en toile de fond, totalement indiscutable et capable de subvenir aux manques signalés.
40Il est important, à ce sujet, d’observer comment la Logique de Port-Royal, d’une part, est en accord parfait avec les critiques de Francis Bacon sur les sciences déductives, sur la dialectique des aristotéliciens scolastiques, sur les démonstrations syllogistiques discursives procédant de propositions universelles. D’autre part, toutefois, on relève à quel point elle refuse d’accueillir l’instance baconienne des « interprétations » tirées de l’observation empirique : dans la troisième partie du Novum Organum, traitant de la méthode, Bacon révélait que les anticipations se basent sur le consentement des sujets, tandis que les interprétations se réfèrent à la nature de l’objet, sont tirées de l’observation des choses nombreuses et éloignées les unes des autres, et consentent l’abordage à celles que Bacon appelle l’experientia litterata, réalisée avec la préparation de trois tables : tables de présence, tables des absences, table comparative. Un procédé inductif qui se distinguait tant de l’empirisme naïf, qui finit dans la mera palpatio, que de l’intellectualisme dialectique, qui s’achève dans l’agitatio mentis. Bacon promouvait l’expérience faite la plume à la main (experientia litterata), qui permet de confronter et de mesurer un phénomène avec un autre. Ce processus inductif représentait le dernier lien de Bacon avec l’aspect abstractif et empirique dont partait la logique classique, et dont il s’éloignait en refusant la méthode analytique déductive ancrée dans une métaphysique dogmatique.
41En ce qui la concerne, la Logique de Port-Royal conserve l’instance initiale de la méthode de Bacon, déjà reprise par Descartes et par Galilée, mais n’explicite pas le retour à l’interprétation de la nature conçue comme analytique ou anatomie des choses. Bacon était convaincu que la logique aristotélicienne devait être substituée par un Novum Organum, qui, abandonnant l’analytique car celle-ci présupposait la science comme déjà constituée, représentât une vision de la science comme construction, c’est-à-dire marquée d’un net caractère opératif, respectant l’isomorphisme entre l’esprit humain qui opère et le monde de la nature : du produit particulier de la nature, nous remontons à l’universel abstrait de notre esprit, pour retourner reconstruire dans l’action ce particulier. On retrouve la célèbre comparaison avec les abeilles, qui symbolisent la convergence nécessaire de l’activité empirique, mise en lumière par l’exemple des fourmis, avec la déduction analytique, représentée par les toiles d’araignée. L’Organon de Bacon est nouveau, mais reste toujours un véritable organe, une instrumentation propre à un cheminement scientifique dirigé par l’induction et qui, pour cette raison, a une prise sur la réalité. Dans la Logique, on cesse de privilégier le parcours de l’induction ; par conséquent, les perspectives de la méthode jugée scientifique n’ont plus besoin d’un caractère organique situé entre le monde du sujet et le monde de la nature. Celui qui décide de la science est le sujet, et le monde entier se constitue dans la mesure où il est référé au sujet. Nous en avons la confirmation avec l’abandon des grands thèmes logico-gnoséologiques de la signification, de l’intention, de l’importance des catégories logiques sur le plan ontologique, de l’élimination du triangle sémantique.
42L’exigence épistémologique qui dépendait du projet de la logique aristotélicienne, en tant qu’instrument pour fixer les règles universelles du raisonnement correct et de l’accès à la conclusion scientifique nécessairement vraie, trouve un équivalent, pour les auteurs de la Logique de Port-Royal, dans la préoccupation de permettre aux hommes la communication des connaissances sous la forme la plus parfaite possible. Arnauld et Nicole se sont consacrés à la caractérisation des éléments irrationnels, arbitraires et occasionnels, responsables de la fausseté pouvant atteindre la formulation des énoncés linguistiques, ou de la confusion de ces derniers. Le destinataire de la Logique doit rendre effective une capacité diagnostique des tromperies les plus récurrentes, dans le but de discerner la portée de vérité des énoncés qui lui sont proposés. L’esprit possède la vérité et n’a besoin, pour se maintenir en elle, que de s’ancrer de façon stable dans les idées claires et distinctes, en particulier dans la déduction et dans la connexion entre l’idée du cogito et celle de l’extensio. Le devoir de la logique devient, par conséquent, de prendre garde à ce qu’aucun élément idéologique ou accessoire, responsable du fait que les paroles perdent la caractéristique de signes propres et non équivoques d’idées déterminées de l’esprit, ne s’insinue dans les codes linguistiques.
43Le vrai destinataire des règles et de la méthode proposées dans la Logique, en dernière analyse, est le langage, dont la capacité originaire à être signe non équivoque des idées est violée en continuité par la confusion induite tantôt par les habitudes sociales, tantôt par les stratifications émotives, tantôt par des facteurs occasionnels. Les maîtres de Port-Royal visent la recherche des conditions de possibilité d’une communication parfaite entre émetteur et receveur ; ils ne visent pas, par conséquent, la vérité ou la recherche du parcours pour atteindre l’affirmation des énoncés vrais. Ils aspirent, au contraire, à libérer les langues communes des nombreux risques de malentendus de la vérité, qui habite l’esprit et est assujettie aux formes sensibles des mots qui constituent les langages des hommes.
44L’inclusion de règles logico-dialectiques dans la Logique est liée à la volonté de garantir aux langues leur nature authentique de signes des idées, de faire respecter le plus possible la capacité des mots à former une connaissance non équivoque des idées dont ils sont les signes. Le degré maximal de science consenti à l’homme est accessible à travers une pleine entente autour du signifié des mots, entente qui pourrait éliminer toute contestation et diatribe entre les amateurs des différentes disciplines scientifiques.