Neutralité permanente et défense originale : un couple inséparable ?
Réflexions à partir des cas autrichien et suédois
Pages 119 à 144
Citer cet article
- ENOS-ATTALI, Sophie,
- Enos-Attali, Sophie.
- Enos-Attali, S.
https://doi.org/10.3917/lcdm1.014.0119
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Notes
-
[1]
Cf. notamment A. Verdross, Immerwährende Neutralität Österreichs, R. Oldenbourg Verlag, Munich, 1978, pp. 19-22.
-
[2]
À ce sujet, on peut notamment se référer à : H. Hakovirta, East-West Conflict and European Neutrality, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; E. Karsh, Neutrality and Small States, Routledge, Londres et New York, 1988 ; A. Verdross, Immerwährende Neutralität Österreichs, R. Oldenbourg Verlag, Munich, 1978.
-
[3]
Gœtschel, Laurent, « Neutrality, a Really Dead Concept ? », Cooperation and Conflict, vol. 34, n° 2, juin 1999, pp. 119-122.
-
[4]
H. Hakovirta, East-West Conflict and European Neutrality, Oxford, Clarendon Press, 1988, pp. 26-36.
-
[5]
E. Karsh, Neutrality and Small States, Londres et New York, Routledge, 1988, pp. 31-35.
-
[6]
Mémorandum dit de Moscou et conclu le 15 avril 1955.
-
[7]
J. L. Kunz, cité par P. Subedi, Surya, « Neutrality in a Changing World : European Neutral States and the European Community », International and Comparative Law Quarterly, vol. 42, n° 2, avril 1993, pp. 244-245.
-
[8]
Cité par E. Karsh, Small States and Neutrality, Routledge, Londres, 1988, p. 149.
-
[9]
A. Carton, Les neutres, la neutralité et l’Europe, Paris, Fondation pour les études de Défense nationale, Dossier n° 42, 1991, pp. 30-38.
-
[10]
Cité in P. Luif, On the Road to Brussels. The Political Dimension of Austria’s, Finland’s and Sweden’s Accession to the European Union, Austrian Institute for International Affairs-Braumüller, Vienne, 1995, p. 130.
-
[11]
« No Time to Waste », Austria Today, sur le site Internet http://www.austriatoday.at/pdf_download:security.pdf (dernière consultation le 25 novembre 2002).
-
[12]
E. Karsh, Small States and Neutrality, Routledge, Londres, 1988, p. 151.
-
[13]
A. Bach, « Die Entwicklung der österreichischen Streitskräfte der 2. Republik bis zur Heeresreform der Regierung Kreisky », sur le site Internet du ministère fédéral autrichien de la Défense, http://www.bmlv.gv.at/facts/geschichte/geschichte_2_0.shtm/, consulté le 29 octobre 2002.
-
[14]
E. Karsh, Small States and Neutrality, Routledge, Londres, 1988, p. 151.
-
[15]
Extraits des discours du Premier ministre suédois Thorbjörn Fälldin, sur la politique de sécurité suédoise du 6 février 1978 et du ministre suédois des Affaires étrangères Karin Söder du 21 septembre 1977, cités par E. Karsh, Neutrality and Small States, Londres et New York, Routledge, 1988, p. 156.
-
[16]
H. Hakovirta, East-West Conflict and European Neutrality, Oxford, Clarendon Press, 1988, pp. 249-254.
-
[17]
N. Blanc-Noël, La politique suédoise de neutralité active. De la Seconde Guerre mondiale à l’entrée dans l’Union européenne, Economica, Paris, 1997, p. 45.
-
[18]
E. Karsh, Neutrality and Small States, Londres et New York, Routledge, 1988, pp. 151 et 155-165.
-
[19]
H. Harkovita, East-West Conflict and European Neutrality, Oxford, Clarendon Press, 1988, pp. 217-225.
-
[20]
C.-P. David, La Guerre et la Paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, Paris, Presses de la Fondation Nationale de Sciences Politiques, 2000.
-
[21]
Ibidem, pp. 23-25.
-
[22]
Feuillet de documentation sur la Suède, La défense nationale suédoise, publié en français, en décembre 2001, par l’Institut suédois.
-
[23]
Ibidem.
-
[24]
H. Scheibner (alors ministre fédéral de la Défense), « Fundamental Change in Security Policy », Austria Today, sur le site Internet http://www.austriatoday.at/pdf_download:security.pdf (dernière consultation le 25 novembre 2002).
Introduction
1Avec l’avènement de l’ordre westphalien (1648), s’est dessinée une conception réaliste des relations internationales, considérant que le comportement des États, principaux acteurs sur la scène internationale, s’explique essentiellement par la recherche, par ces derniers, de leur intérêt national exprimé en terme de puissance. C’est dans ce contexte classique d’équilibre entre les puissances, où l’invasion territoriale constitue la première menace contre les États et l’éclatement d’une guerre interétatique de type conventionnel, le principal risque sur la scène internationale, qu’a émergé la notion de neutralité étatique permanente. Signalant l’intention de demeurer en dehors de tout conflit, le statut de neutralité apparaît comme l’une des réponses apportées par les États à leur aspiration à demeurer en paix et à préserver en toutes circonstances leur souveraineté, leur indépendance, leur sécurité et leur stabilité. Toutefois, suffit-il à un État de se déclarer neutre pour rester en paix et voir ses intérêts préservés ? L’expérience de la Seconde Guerre mondiale montre bien, à travers l’invasion, par l’Allemagne nazie, de plusieurs pays neutres du continent européen (seules la Suède et la Suisse ont été épargnées), qu’en réalité, si sa neutralité reste d’ordre déclaratoire, un État est toujours potentiellement menacé de la voir non respectée et donc de se retrouver entraîné dans une guerre contre sa volonté. En d’autres termes, la neutralité ne constitue pas en soi une garantie de sécurité : s’il veut rester perpétuellement en paix et en sécurité, un État ne peut se contenter de faire de la neutralité le fondement de sa doctrine de sécurité ; il doit compléter cela par une politique précisément au service de l’accomplissement de cette doctrine. C’est au contenu d’une telle politique que nous nous intéressons dans cet article : en quoi la politique de neutralité qui accompagne la doctrine de neutralité doit-elle consister pour assurer à l’État neutre paix et sécurité ? N’y a-t-il qu’un seul type de politique possible ? En d’autres termes, les pays neutres conçoivent-ils tous leur politique de neutralité de la même manière, quelles que soient leurs spécificités géopolitiques et les circonstances historiques dans lesquelles ils l’exercent ?
2Pour répondre à ces questions, nous nous proposons d’analyser dans un premier temps ce qu’implique, dans la pratique, pour un État, le fait d’adopter le statut de neutralité, avant de confronter cela à la réalité en examinant les politiques de neutralité effectivement conduites par l’Autriche et la Suède durant la guerre froide et depuis la fin de cette dernière, dans un environnement mondial nouveau, où le risque d’éclatement de guerres interétatiques et la menace d’invasion territoriale apparaissent moindres.
La neutralité permanente, base d’une défense originale ? Postulats théoriques
3Conscients de ce que la seule proclamation de leur neutralité ne suffisait pas à garantir le respect de leur intégrité, les pays neutres ont tenté, au cours de l’histoire, d’affiner les modalités de leur comportement, de manière à se protéger au maximum contre toute violation éventuelle de leur statut. Cela a donné lieu au développement de normes juridiques inscrites dans les Conventions de La Haye n° 5 et 13 de 1907. Celles-ci spécifient essentiellement quatre devoirs incombant aux pays neutres en temps de guerre : le devoir d’abstention, qui interdit aux neutres d’apporter un quelconque soutien militaire à un État en guerre ; le devoir de prévention et de défense, qui leur enjoint de faire en sorte que leur statut de neutralité ne soit pas violé et, au cas où il le serait, de se défendre ; le devoir de tolérance, qui oblige le neutre à accepter l’intervention des belligérants en haute mer dans des circonstances de blocage économique et de contrebande ; le devoir d’impartialité, qui suppose que les neutres traitent de manière identique les belligérants dans les domaines non militaires. Elles précisent par ailleurs qu’en reconnaissant la neutralité permanente d’un pays tiers, les États potentiellement belligérants s’engagent par là même à ne pas violer l’intégrité territoriale de ce dernier et donc à ne pas le faire entrer dans un état de guerre : en théorie, les États neutres en permanence sont donc territorialement inviolables et ne peuvent être entraînés dans un conflit contre leur gré.
4Cependant, dans la pratique, les choses ne s’avèrent pas si simples : il apparaît en effet que, le plus souvent, des pays puissants n’hésitent pas, si cela sert leurs intérêts et leur semble facilement réalisable, à contrevenir aux règles de la neutralité. Pour éviter cela, la coutume a développé un certain nombre de pratiques, parfois désignées par l’expression « devoirs secondaires » [1] et qui, visant à compenser les lacunes que présentent les normes de La Haye, s’appliquent, elles, en temps de paix. À travers elles, les États neutres sont amenés à penser leur défense non seulement en termes de capacité militaire, mais aussi en termes d’image sur la scène internationale.
De la respectabilité et de la crédibilité comme critères d’efficacité
5L’idée qui sous-tend l’existence de « devoirs secondaires » pour les pays neutres en permanence est la suivante : un État qui se proclamerait éternellement neutre, mais dont le statut ne serait pas accepté car il ne serait pas rendu acceptable par le comportement de cet État, aurait peu de chance de ne pas se retrouver entraîné dans une guerre contre son gré et, dans cette perspective, se réclamer de la neutralité ne lui servirait à rien. La neutralité permanente n’est viable que si elle est internationalement acceptée ; et, pour ce faire, elle doit susciter un degré de confiance suffisant sur la scène internationale. Cela suppose que le neutre offre à l’ensemble de la communauté internationale l’image d’un pays stable et viable, non handicapé par la neutralité, et qu’il donne à ses pairs des raisons de croire à sa neutralité, via un comportement irréprochable eu égard aux implications de ce statut. En d’autres termes, pour voir sa neutralité acceptée par les autres acteurs de la scène internationale, un État se doit de la rendre crédible et respectable [2]. Mais, qu’entend-on exactement par crédibilité et respectabilité ?
6L’impératif de crédibilité découle du raisonnement suivant : un pays neutre a peu de chance de voir sa neutralité respectée en temps de guerre si, à travers son comportement en temps de paix, il semble peu vraisemblable qu’il sera en mesure d’être totalement impartial dans un conflit à venir. De cette logique, il ressort qu’un État neutre, s’il veut s’assurer du respect de sa neutralité en cas d’éclatement d’un conflit, se doit de conduire une politique de persuasion, dont le principe est le suivant : il s’agit, d’une part, d’apporter la preuve aux autres acteurs de la scène internationale que l’on peut avoir confiance en son statut et, d’autre part, d’offrir aux belligérants effectifs et potentiels une image positive de la neutralité, en les persuadant que l’existence de pays neutres, loin de nuire à leurs intérêts, les sert [3].
7L’impératif de respectabilité part quant à lui du questionnement suivant : n’est-il pas probable qu’un pays neutre qui ne donnerait pas l’impression d’être militairement fort courrait le risque de voir sa neutralité violée par un belligérant qui aurait besoin d’utiliser son territoire pour assurer sa survie ou gagner la guerre ? De cette interrogation a été déduite la nécessité, pour tout pays neutre, de mener une politique de dissuasion, dont l’objectif central est de dissuader les belligérants effectifs et potentiels de s’en prendre à un pays neutre.
8Il apparaît donc que, pour se protéger contre l’éventualité d’une violation de son statut et ainsi assurer le maintien de sa souveraineté et sa sécurité, un État neutre doit asseoir la respectabilité et la crédibilité de sa neutralité [4], c’est-à-dire offrir l’image d’un pays inoffensif, voire utile sur la scène internationale, et capable de s’autodéfendre. En termes pratiques, cela se traduit par la juxtaposition d’une politique de persuasion et d’une politique de dissuasion : ces deux politiques constituent la source d’efficacité d’une politique de neutralité. Le chercheur Ephraïm Karsh, auteur de l’ouvrage Neutrality and Small States [5], donne une lecture intéressante de ces deux composants opératoires de toute politique de neutralité, insistant notamment sur leur caractère complémentaire. Examinons les principaux éléments de son analyse.
L’équilibre entre persuasion et dissuasion, condition d’une neutralité respectable et crédible
9Politique de persuasion et politique de dissuasion constituent les sources essentielles de la respectabilité et de la crédibilité de la neutralité et se présentent donc comme des garants de la sécurité des pays neutres. En d’autres termes, elles sont les instruments de la sécurité de ces derniers.
10Concrètement, la politique de persuasion appartient essentiellement au champ de la politique étrangère. Le principe en est le suivant : il s’agit d’offrir aux belligérants effectifs et potentiels une image positive de la neutralité, en les persuadant que l’existence de pays neutres, loin de nuire à leurs intérêts, les sert. Sur le plan pratique, cela donne essentiellement lieu à deux types d’action : la première, qui vise à convaincre les belligérants effectifs et potentiels que, premièrement, un neutre a, par définition, renoncé à la guerre comme instrument de politique étrangère et n’envisage le recours à la force que sous la forme d’autodéfense et de réponse à une attaque offensive, que, deuxièmement, en temps de guerre, il s’oblige à respecter toutes les exigences de la neutralité traditionnelle et qu’enfin, la sympathie idéologique qu’il pourrait avoir envers un État ne contrevient pas à l’exercice d’une politique équilibrée vis-à-vis d’un conflit interétatique impliquant ce dit État, consiste, pour le pays neutre, à adopter, en temps de paix, une attitude de stricte impartialité (non-participation à des alliances militaires, respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des pays tiers…). La seconde revient à prouver futilité de la neutralité à travers des activités de médiation, de conciliation, d’aide humanitaire…
11Cette double politique de persuasion, qui est surtout d’ordre diplomatique, doit s’accompagner, pour assurer la sécurité de l’État neutre, d’une politique de dissuasion, de nature essentiellement militaire. L’objectif central de celle-ci est de dissuader les belligérants effectifs et potentiels de s’en prendre à un pays neutre ; pour l’atteindre, l’État neutre doit faire en sorte d’être perçu comme suffisamment fort pour résister à toute tentative de pression, de manipulation et d’invasion : de cela découle la nécessité, pour chaque neutre, non seulement de faire preuve d’une stabilité interne, signe de force, mais surtout de disposer d’une armée puissante, bien entraînée et très équipée, à même de faire face à toute violation de souveraineté et en mesure de rendre le coût d’une conquête trop élevé par rapport aux bénéfices qui en seraient escomptés. Par ailleurs, l’État neutre se devant d’être entièrement indépendant (aux fins d’impartialité et donc de persuasion explicitées ci-dessus), sa politique de dissuasion ne peut, théoriquement, reposer que sur des ressources internes.
12Persuasion et dissuasion, loin de s’exclure l’une l’autre, doivent aller de pair : un État neutre qui ne fonderait sa défense que sur la dissuasion prendrait le risque de dévier du cadre de la neutralité traditionnelle et ainsi de se rendre politiquement vulnérable ; à l’inverse, un neutre qui ne protégerait sa souveraineté qu’en s’appuyant sur une défense de type diplomatique constituerait une cible facile pour des belligérants en quête de pouvoir, de territoire… Aussi persuasion et dissuasion se complètent-elles et tendent-elles même à se compenser, les neutres accordant généralement la priorité à l’une d’entre elles au détriment de l’autre, en fonction d’éléments historiques, de considérations géographiques, de ressources disponibles… Par suite, il n’y a pas qu’« une » manière dont les neutres peuvent concevoir leur politique de neutralité, mais il y en a autant que de dosages réalisés entre persuasion et dissuasion. Toutefois, de façon quelque peu schématique, l’on peut distinguer deux modèles essentiels : l’un, mettant l’accent sur la défense par la persuasion ; l’autre, davantage axé sur la défense par la dissuasion.
13Il apparaît donc que l’efficacité de la politique de neutralité de chaque pays neutre, dans un contexte classique de menaces d’ordre conventionnel, dépend de l’équilibre qui est trouvé entre persuasion et dissuasion pour assurer la respectabilité et la crédibilité du statut de neutralité.
14Comment cette conception originale de la politique de sécurité se traduit-elle dans la pratique ? Pour le savoir, procédons à une étude de cas.
Défendre sa neutralité en Europe durant la guerre froide : les exemples de l’Autriche et de la Suède
15Durant la guerre froide, cinq pays européens se disent neutres : l’Autriche, la Finlande, l’Irlande, la Suède et la Suisse. Les choix faits par l’Autriche et la Suède pour assurer leur défense durant la guerre froide constituent une bonne illustration de la tendance qu’ont les pays neutres, pour se défendre, soit à accorder la primauté à l’image qu’ils offrent sur la scène internationale, soit à insister davantage sur le caractère « armé » de leur statut, en fonction du cadre géographique et politique dans lequel ils s’inscrivent.
De la primauté de la persuasion : dynamisme et prudence sur la scène internationale comme principaux outils de la politique de neutralité autrichienne
16C’est au moment de la détente Est-Ouest du milieu des années 1950 que l’Autriche est devenue neutre. Occupée par les quatre Alliés au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour avoir participé au conflit aux côtés de l’Allemagne nazie, elle n’a pu retrouver sa souveraineté qu’à l’issue de négociations avec l’URSS par lesquelles elle acceptait de se déclarer militairement neutre en contrepartie de sa réémergence en tant qu’État souverain et indépendant : en conformité avec le gentleman agreement conclu avec Moscou [6], l’Autriche, une fois rétablie par le traité d’État du 15 mai 1955, a promulgué, le lendemain du départ du dernier soldat allié de son territoire, soit le 26 octobre 1955, une loi constitutionnelle fédérale fondant sa neutralité. Cette loi ne mentionne expressément que trois devoirs incombant, en son nom, au pays : ne pas commencer une guerre ; ne pas accéder à des alliances ; ne pas offrir aux États étrangers de bases militaires sur son territoire et défendre, avec tous les moyens à sa disposition, sa neutralité et avec, son indépendance politique et son intégrité territoriale [7].
17Ces objectifs ont donné lieu à une politique de neutralité reposant essentiellement sur des instruments diplomatiques et ce, en particulier sous l’impulsion de Bruno Kreisky, secrétaire d’État aux Affaires étrangères (1953-1959), puis ministre des Affaires étrangères (1959-1966) et enfin chancelier fédéral (1970-1983), qui considérait que « la neutralité et la sécurité en temps de paix sont mieux garanties par une politique étrangère réussie » [8]. Ce choix de faire reposer sa défense essentiellement sur une politique étrangère active s’explique en grande partie par la position géostratégique vulnérable de l’Autriche durant la guerre froide, la plaçant entre des pays membres de l’Alliance atlantique et des pays signataires du Pacte de Varsovie. De ce constat est né le raisonnement suivant : se trouvant dans une zone où le risque d’éclatement d’un conflit est très élevé, le pays est lui-même très exposé ; or, compte tenu de sa petite taille et du caractère limité de ses ressources physiques, il ne peut être en mesure, même s’il y met un maximum de moyens, de faire face à une attaque militaire ; aussi vaut-il mieux qu’il concentre son action défensive sur le terrain politique, en cherchant à convaincre les agresseurs potentiels de l’intérêt que représente pour eux l’existence d’une Autriche strictement impartiale. En d’autres termes, les dirigeants autrichiens ont considéré que, compte tenu de l’environnement géostratégique du pays, il serait plus pertinent de chercher à prévenir l’éventualité d’une agression armée à travers une politique active de persuasion à même de conférer acceptabilité et respectabilité au statut de neutralité, qu’à travers le développement du potentiel militaire. Sur le plan pratique, cette logique a donne lieu à une activité diplomatique très dynamique et à un moindre effort en matière militaire.
Une politique de sécurité originale, reposant sur une politique étrangère préventive…
18Dès son émergence en tant qu’État souverain et neutre, l’Autriche a cherché à se distinguer sur la scène internationale comme un pays diplomatiquement actif et utile, tout en se gardant de tout comportement susceptible de susciter la colère d’un État tiers et de conduire quiconque à s’en prendre à elle.
19Soucieuse de paraître utile sur la scène internationale, l’Autriche a veillé à s’imposer, au nom de son statut de neutralité, comme un lieu de rencontres internationales : c’est ainsi que, durant toute la guerre froide, Vienne a régulièrement accueilli de grandes conférences et sessions de travail (comme les sommets Khrouchtchev-Kennedy de 1961 et Brejnev-Carter de 1979 ou encore les négociations de l’accord de limitation des armements stratégiques SALT I et la signature de l’accords SALT II) et a en outre été choisie comme lieu d’installation des troisièmes quartiers généraux de l’Onu et du siège de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Dans le même esprit, l’Autriche a par ailleurs développé, dès l’avènement de son indépendance, une politique active au sein de l’Onu (dont elle est devenue membre dès 1955) : en y faisant élire, à deux reprises, Kurt Waldheim (dont les activités durant la Seconde Guerre mondiale n’avaient alors pas été dévoilées) au poste de Secrétaire général (1972-1981) et en envoyant régulièrement des hommes prendre part à des opérations de maintien de la paix (entre 1960 et 1985,175 000 soldats ont servi l’Onu, ce qui signifie en moyenne qu’un Casque bleu sur 12 était autrichien) [9], elle a voulu montrer au reste du monde que sa neutralité, loin d’être source de « passivité » diplomatique, allait de pair avec une politique étrangère dynamique, mise au service de la paix sur l’ensemble de la scène internationale. Dans cette perspective, elle a également fait montre, dans de nombreux discours, de sa volonté de jouer un rôle de pont, d’intermédiaire entre deux parties adverses, et en particulier, à partir de la fin des années 1980, entre l’Est et l’Ouest.
20Dans le même temps, soucieuse de se préserver de toute pression extérieure en montrant la fiabilité de sa neutralité, l’Autriche s’est efforcée d’être la plus impartiale possible vis-à-vis du conflit Est-Ouest, évitant toute prise de position et action susceptible d’être perçue comme une provocation par l’un des deux blocs : ce choix, Kurt Waldheim le résume bien lorsqu’il affirme, le 7 novembre 1968 (soit quelques mois à peine après la crise tchécoslovaque), alors qu’il est ministre fédéral des Affaires étrangères, qu’un pays neutre « doit conduire, même en temps de paix, une politique étrangère l’empêchant d’être impliqué dans de futurs conflits armés et dans des luttes politiques pouvant mener à de tels conflits » [10]. Concrètement, sans pour autant cacher ses affinités idéologiques avec l’Ouest ni faire un secret de son adhésion aux valeurs occidentales de démocratie et d’économie de marché, l’Autriche s’est, dans l’ensemble, gardée de toute critique trop virulente de la politique de l’un ou l’autre des camps, veillant au contraire à maintenir une position d’équilibre vis-à-vis de ces derniers et affirmant haut et fort l’impossibilité pour elle de devenir membre d’une alliance militaire. Pour donner corps à ses propos, elle s’est abstenue d’adhérer à la CEE, a développé des relations d’affaires avec l’URSS et ses alliés (figurant ainsi parmi les pays à économie de marché ayant les échanges les plus importants avec le bloc soviétique), a opté pour des positions d’équilibre lors des votes organisés à l’Onu (se gardant de voter systématiquement contre les propositions soviétiques ou pour les propositions occidentales), etc. Grâce à cette attitude prudente dépassant la stricte exigence d’impartialité militaire pour tendre vers une impartialité politique, voire parfois idéologique, elle a pu limiter les causes de friction avec l’un ou l’autre des deux blocs et ainsi éviter de voir ternie l’image de sa neutralité.
… et un effort militaire limité
21Parallèlement au déploiement d’une politique étrangère dynamique mais prudente, l’Autriche a toujours affirmé la nécessité pour elle de disposer de Forces armées solides pour apparaître crédible, insistant d’ailleurs sur le caractère armé de sa neutralité. Cependant, de récents rapports, réalisés par des militaires autrichiens, montrent que cet objectif n’a pas dépassé le niveau du discours et que, dans la pratique, les efforts faits par Vienne en matière de défense sont demeurés assez limités durant l’ensemble de la guerre froide : « Parler d’une politique militaire et de défense autrichienne a été difficile pendant des décennies, simplement parce qu’il n’existait presque pas de politique de sécurité autrichienne » [11].
22Les Forces armées autrichiennes voient le jour en 1955, une fois levé (le 8 juillet 1955) l’interdit d’une armée que les forces d’occupation avaient posé au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Malgré les restrictions (comme par exemple l’interdiction de certains matériels) inscrites dans le traité d’État (articles 12 à 16), elles affichent, à leur naissance, un assez bon niveau, notamment grâce aux équipements de bonne qualité dont leur ont fait don les Alliés et en particulier les Américains. Reposant sur un système de conscription (avec un service militaire d’une durée initiale de 9 mois, ensuite abaissé à 6 mois), elles se voient d’abord confier comme tâche essentielle, non pas la défense de la souveraineté et de la neutralité, mais la protection des frontières et avec, la résistance à des menaces ne portant que sur une petite parcelle de terrain. Il faut attendre 1983 pour que soit officiellement adopté le concept de défense territoriale ; toutefois, ce changement doctrinal ne s’accompagnant pas des dispositions juridiques (par exemple, absence de loi prévoyant la coopération des secteurs civils avec l’armée en cas de crise), matérielles (exercices armés annuels des réservistes sur deux jours seulement), financières et humaines suffisantes pour lui donner vraiment corps, la capacité de défense militaire de l’Autriche demeure assez limitée : de fait, à l’aube de l’effondrement du bloc communiste, l’armée autrichienne présente un assez mauvais niveau d’équipement et une capacité de mobilisation plutôt minime (3,2 % de la population en 1987) [12]. Le général à la retraite Othmar Tauschitz résume bien la situation des forces armées autrichiennes durant la guerre froide : « Nous avons vécu pendant des années avec un plan d’opération parfaitement élaboré, mais jusqu’en dernier lieu, faute de personnel et de matériel, nous n’avons pas pu l’exécuter. Aussi [avons-nous vécu] seulement avec un concept ».
23Cet état de fait s’explique en grande partie par le peu cas fait de la défense militaire par les dirigeants autrichiens : ainsi que l’explique le général à la retraite Albert Bach, tout en affirmant « la nécessité d’une armée fédérale », durant la guerre froide, « la majorité de la population et de ses hommes politiques… [n’a pas cru] que de très gros efforts et de très grosses dépenses de l’État en faveur de l’armée fédérale amélioreraient effectivement la sécurité de l’Autriche… L’armée fédérale [a semblé] importante aux Autrichiens pour des crises et des situations où la neutralité serait en jeu », mais pas pour des situations graves d’agression ; « à la différence de la Suisse, dès le début, l’engagement, accompagnant la déclaration de neutralité, à “défendre [la neutralité] avec tous les moyens disponibles” n’a pas été pris très au sérieux. Il est apparu que l’État autrichien n’était prêt à prendre des mesures de protection efficace de la neutralité que de manière limitée. Cela a sûrement beaucoup contribué à ce qu’en Autriche [s’installe l’idée selon laquelle] la déclaration de neutralité avait déjà à elle seule un effet de protection » et que des efforts supplémentaires n’étaient pas nécessaires [13]. Et en effet, les dépenses en matière de défense ont été assez minimes : en 1984-1985, elles ne représentent qu’1,3 % du PIB [14].
24Durant la guerre froide, l’Autriche s’appuie donc essentiellement sur l’outil diplomatique pour assurer sa sécurité : ne se donnant pas les moyens d’une politique de dissuasion efficace, en laquelle elle ne croit pas, elle choisit d’assurer sa défense via une politique étrangère active mais circonspecte, adaptée a sa situation géopolitique spécifique d’État partageant des frontières avec des pays d’Europe de l’Ouest et d’Europe de l’Est.
25Cette conception de la politique de neutralité tranche assez nettement avec celle développée par la Suède.
De la primauté de la dissuasion : la défense totale, au cœur de la politique de neutralité suédoise
26La Suède a une tradition ancienne de neutralité, que l’on fait généralement remonter à la décision prise en 1814, par le maréchal Jean-Baptiste Bernadotte, futur roi Charles XIV Jean, de procéder à un désengagement du pays vis-à-vis des conflits européens. Depuis cette date, le pays n’a plus participé directement à aucune coalition ni à aucune guerre, développant ainsi une politique d’indépendance et de non-alignement. Celte tradition de neutralité est demeurée, jusqu’à une date récente, au cœur de la doctrine de défense suédoise, sous la forme de l’expression « non-alliance en temps de paix en vue d’une neutralité en temps de guerre ».
27Durant la guerre froide, la Suède considère comme primordial pour sa sécurité d’offrir l’image d’un pays prêt à se défendre et, surtout, d’afficher un prix d’entrée sur son territoire très élevé. Le raisonnement à la base de cette stratégie est le suivant : « Nous ne pouvons bien sûr pas nous défendre nous-mêmes contre une attaque nucléaire massive, mais nous ne considérons pas avoir une quelconque raison de nous attendre à des attaques de ce type. Est également évident le fait que notre pays ne peut pas résister aux ressources militaires concentrées d’une grande puissance. Mais tant que… l’Europe demeure divisée en deux blocs militaires… la plupart des forces des deux blocs seront toujours engagées l’une contre l’autre, comme c’est le cas actuellement en Europe centrale. Une superpuissance, envisageant une attaque sur la Suède, doit donc accepter deux limites : elle ne peut désigner qu’une portion mineure de sa force militaire pour cette tâche et, en second lieu, elle doit être prête à de possibles contre-mesures par d’autres superpuissances. Cela étant, même un petit pays comme la Suède est capable d’installer une défense militaire inspirant le respect et pouvant faire apparaître une attaque non profitable » [15]. En d’autres termes, pensant présenter un intérêt géostratégique très limité tant pour l’Est que pour l’Ouest, la Suède estime qu’en cas d’éclatement d’un conflit entre les deux blocs sur le continent européen, aucun de ces derniers n’envisagera d’engager des moyens importants pour s’approprier le territoire suédois et que, par suite, ce dernier ne pourra faire l’objet que d’une attaque limitée, type d’attaque auquel il convient d’être en mesure de faire face. C’est ainsi que, durant la guerre froide, la Suède, considérant que l’impossibilité d’une défense armée efficace de la neutralité en cas de guerre nucléaire totale ne doit pas la dissuader de chercher à asseoir la crédibilité de ses engagements en tant qu’État neutre [16], choisit d’assurer sa défense avant tout via une politique de dissuasion développée reposant sur des forces armées de haut niveau, se contentant de mener une politique de persuasion classique, qu’elle n’a pas jugé nécessaire de teinter d’une impartialité politique ou idéologique.
Un effort de défense très poussé…
28Durant la guerre froide, la défense de la neutralité suédoise repose avant tout sur une force militaire crédible, complétée par des ressources civiles : l’agrégation de ces deux éléments constituent ce que les Suédois appellent « défense totale ». L’idée qui sous-tend ce système est que, pour être efficace, la défense doit apparaître comme un effort national d’ensemble, embrassant tous les secteurs de la société ; dans cette perspective, il s’agit donc de se montrer capable, en cas de problème, de mobiliser l’ensemble de la société, de rallier tous les résidents du pays autour du système défensif.
29Sur le plan militaire, cela se traduit par un système de conscription universelle, obligatoire pour les hommes et complétée par un entraînement ultérieur des anciens conscrits jusqu’à l’âge d’environ 50 ans (en moyenne, après son service militaire, un homme participe à cinq sessions d’instruction, d’une durée variant entre 5 et 15 mois) [17]. De la sorte, bien que disposant d’une faible armée de métier, la Suède est à même de rassembler, dans un de lai de deux à trois jours, plus de 700 000 hommes, soit environ 9,3 % de la population [18]. Par ailleurs, afin d’éviter toute dépendance vis-à-vis de pays tiers et ainsi faire la preuve de son souci de stricte impartialité, la Suède s’appuie essentiellement sur du matériel militaire fabriqué sur son territoire : elle dispose pour cela d’un complexe militaro-industriel développé.
30Ce dispositif militaire solide, par lequel la Suède cherche à faire la preuve de son engagement dans la défense de sa neutralité, se trouve complété et soutenu par un dispositif civil, prenant essentiellement la forme d’une défense économique, d’une défense psychologique et d’une défense civile. La défense économique consiste en l’adoption, en temps de paix, de mesures visant à rendre possible, en temps de guerre, la résistance du pays à toute pression économique pouvant émaner de puissances extérieures et sa survie en situation d’autarcie. Destinée, en temps de guerre, à lutter contre la propagande ennemie et la désinformation et à maintenir et renforcer la volonté de résistance de la population, la défense psychologique doit assurer la diffusion libre et continue de l’information, via une centrale d’information assurant le contact entre les médias et les représentants du gouvernement. Enfin, la défense civile a des objectifs de temps de paix et de temps de guerre : il s’agit, en temps de paix, de contribuer à la stabilité de l’environnement régional du pays et de renforcer la capacité de la population à prévenir et à gérer les situations d’urgence majeure ; en temps de guerre, la défense civile, qui repose sur une planification civile d’urgence, vise la protection de la population civile, la sauvegarde des approvisionnements et des services publics vitaux et le renforcement des capacités des Forces armées.
31L’ensemble de ce système est complété par un réseau d’organisations volontaires formant des hommes et des femmes à des tâches variées, en vue de renforcer la capacité du pays à faire face à une situation de guerre (femmes préparées à exercer des fonctions dans l’état-major, à conduire des véhicules militaires ou encore à remplacer des agriculteurs qui seraient mobilisés).
32La solidité de ce dispositif de défense « dissuasive » se trouve confortée par des moyens financiers importants : en 1984-1985, ceux-ci s’élèvent à 3 % du PNB.
… soutenu par une politique étrangère active et partiale
33Forte d’une capacité d’autodéfense militaire et civile assez solide, la Suède, dépourvue de frontière directe avec l’Union soviétique, déploie, durant la guerre froide, une activité diplomatique assez dynamique, sans chercher autant que l’Autriche à ménager les susceptibilités de l’un ou de l’autre des deux blocs pour se préserver de toute tentative de manipulation ou d’agression à son encontre.
34Durant la guerre froide, la Suède s’appuie sur son statut de neutralité pour se faire le chantre qui pacifisme et de l’aide au développement. Non contente de participer de manière substantielle aux opérations de maintien de la paix conduites sous l’égide de l’Onu, elle mène plusieurs actions en faveur du désarmement : en 1965-66, elle propose ainsi l’établissement d’un club mondial de détection pour enregistrer les tests nucléaires souterrains ; en 1968, elle construit un observatoire sismique, qui publie régulièrement les résultats de ses observations ; favorable à un renforcement de l’appareil international de contrôle des armements, elle est par ailleurs à l’origine de diverses initiatives pour rendre hors-la-loi les armes biologiques et chimiques, etc. [19] La Suède fait en outre figure de leader en matière de coopération et d’aide en direction des pays du Tiers-Monde. Par son attitude, elle cherche à apparaître comme la « conscience du monde » ou du moins comme un contributeur net à la stabilité et à la paix dans le monde ; cette image constitue une forme de protection et donc de garantie de sa sécurité.
35Toutefois, dans le même temps, affirmant haut et fort partager les valeurs de démocratie et d’économie de marché de l’Occident, la Suède ne veille pas spécifiquement à (aire preuve d’une stricte impartialité sur la scène internationale : loin d’adopter un profil bas vis-à-vis des crises opposant l’Est et l’Ouest, elle se fait fort de toujours exprimer ses opinions, des opinions le plus souvent très tranchées. C’est ainsi, par exemple, qu’elle proteste vigoureusement contre les interventions soviétiques violentes en Hongrie (1956) et en Tchécoslovaquie (1968), condamnant, à l’occasion de la crise tchécoslovaque, le système politique communiste et traitant la politique soviétique de menace pour le processus de détente ; de la même manière, elle critique avec virulence l’intervention américaine au Vietnam, provoquant une détérioration sans précédent de ses relations diplomatiques avec les États-Unis (rappel des ambassadeurs…).
36À ces prises de position parfois en faveur de l’Est, parfois en faveur de l’Ouest, s’ajoutent des agissements également peu conformes à la définition traditionnelle de ce que devrait être la diplomatie de pays neutres en temps de paix, des agissements particulièrement favorables au camp occidental : ainsi, dès le début des années 1950, la Suède prend, en cachette, un certain nombre de mesures destinées à faciliter une aide militaire de l’Otan en cas d’agression, désignant de cette manière ouvertement l’URSS et ses pays satellites comme la principale menace potentielle contre sa sécurité ; par ailleurs, en 1951, suite à un échange de notes secrètes avec les États-Unis, elle répond positivement aux pressions américaines l’invitant à participer à un embargo des biens stratégiques en direction du bloc oriental ; en outre, entre 1967 et le début des années 1970, se disant prête à envisager divers types de relation avec la CEE (de l’association à l’adhésion, en passant par une union douanière), elle se distingue de ses homologues neutres du continent qui estiment incompatible leur statut de neutralité avec une adhésion pleine et entière à la CEE.
37En fait, durant la guerre froide, la Suède n’a pas joué totalement la carte de la diplomatie pour assurer sa sécurité et ce, en particulier sous les mandats de Premier ministre d’Olof Palme (1969-1976 et 1982-1986) : tout en offrant l’image d’une neutralité fonctionnelle, via ses engagements très fermes en faveur de la coopération internationale et de l’aide au développement, elle a adopté des positions assez tranchées au sujet du conflit Est-Ouest, prenant ainsi le risque de se lâcher avec l’un ou l’autre des camps et de voir son statut mis à mal. En d’autres termes, elle a cherché à asseoir, davantage que la respectabilité, la crédibilité de son statut, considérant celle-ci comme le garant essentiel de sa sécurité.
38Il apparaît donc que, durant la guerre froide, l’Autriche comme la Suède font reposer leur politique de neutralité à la fois sur leur appareil militaire et sur leur politique étrangère, choisissant, en fonction de leurs caractéristiques géographiques, historiques, culturelles, etc., de s’appuyer davantage sur un de ces deux instruments. Si le contexte spécifique d’opposition idéologique et politique entre l’Est et l’Ouest a obligé les deux pays à aller parfois quelque peu au-delà des exigences de la neutralité, conduisant notamment l’Autriche à assortir sa diplomatie fonctionnelle et dynamique, d’une prudence extrême (passant, classiquement, par la non appartenance à des alliances militaires, mais aussi par une forme d’impartialité politique, voire idéologique) et la Suède à afficher, malgré l’avènement de l’arme nucléaire, un niveau de défense militaire particulièrement élevé (reposant sur une stratégie solidement établie et une armée particulièrement bien équipée et formée), les exemples autrichien et suédois n’en illustrent pas moins l’originalité de la manière dont les pays neutres en permanence assurent leur sécurité : conformément aux postulats théoriques de la neutralité, ils développent leurs Forces armées de manière suffisante pour conférer crédibilité à leur statut et attribuent à leur politique extérieure un caractère fonctionnel en vue de gagner en respectabilité.
39Si les politiques de neutralité conduites par l’Autriche et la Suède durant la guerre froide sont, dans l’ensemble, assez proches des hypothèses théoriques que l’on peut tirer de l’analyse du statut de neutralité, peut-on affirmer pour autant la spécificité structurelle de la politique de sécurité des pays neutres ? En d’autres termes, est-il possible de dire que, par-delà le temps et l’espace, les pays neutres conçoivent toujours et partout leur défense de la même manière, à savoir une manière originale ? Pour répondre en partie à cette question, nous nous proposons d’examiner à nouveau les cas de l’Autriche et de la Suède, mais cette fois, dans la période de l’après guerre froide.
L’après guerre froide, ère de convergence des politiques de sécurité ? Réflexions à partir des exemples de l’Autriche et de la Suède
40La fin de la guerre froide entraîne un bouleversement de l’ordre européen et s’accompagne d’un renouveau conceptuel de la sécurité [20], conduisant les États à adopter une nouvelle approche des questions de défense et de sécurité. Les menaces anciennes pesant sur la souveraineté, le territoire, les institutions, bref, la survie de l’État, tendent à s’estomper, sans totalement disparaître, au profit de nouveaux risques dépassant les territoires nationaux et dont les origines sont plus difficilement identifiables, comme, par exemple, le crime transnational, l’épuisement des ressources en eau, le terrorisme bactériologique… Sans être totalement remise en cause, la notion de défense étatique, qui suppose en premier lieu la protection de la souveraineté étatique et de l’intégrité territoriale, et ce, essentiellement à travers l’outil militaire, perd peu à peu du terrain au profit de la notion de « sécurité humaine » [21], laquelle, affirmant le caractère fondamental du droit à l’existence, donne lieu au développement de stratégies non militaires et pas exclusivement nationales.
41Dans ce contexte nouveau, les notions de « politique de persuasion » et de « politique de dissuasion » demeurent-elles le pivot de la politique de neutralité des pays neutres ? Ou, au contraire, une nouvelle conception de la défense des pays neutres se dessine-t-elle ? Pour le savoir, examinons la manière dont l’Autriche et la Suède conçoivent leur défense depuis la fin de la guerre froide.
L’Autriche et la Suède après la guerre froide : vers une conception de la défense de moins en moins originale
42Pendant la guerre froide, l’Autriche comme la Suède ont conduit, chacune à leur manière, une politique de neutralité assez conforme aux modalités prévues par leur statut, s’appuyant à la fois sur l’outil diplomatique et sur l’outil militaire. Dans les conditions nouvelles apparues au lendemain de la chute du Mur de Berlin, procèdent-elles à une modification de leur politique de sécurité ?
La politique de persuasion, un instrument de défense encore pertinent ?
43Si, pendant la guerre froide, les diplomaties viennoise et stockholmoise n’ont pas été totalement identiques, elles n’en ont pas moins présenté plusieurs traits communs : affirmation de l’incompatibilité du statut de neutralité avec l’appartenance pleine et entière aux Communautés européennes, impossibilité de toute adhésion à une quelconque alliance militaire, revendication d’un rôle particulier sur la scène internationale, etc. Autant de positions comprises par l’Autriche et la Suède, durant la guerre froide, comme des conditions de leur sécurité et à partir desquelles nous nous proposons de mesurer les changements éventuellement survenus dans les diplomaties autrichienne et suédoise depuis la fin de la guerre froide.
44Concernant l’Europe communautaire, l’Autriche comme la Suède adoptent, dès la fin des années 1980, une attitude radicalement différente de celle qui était la leur durant la guerre froide. Ainsi, l’Autriche, où la question d’une éventuelle adhésion a perdu très tôt son caractère tabou (à partir des années 1970, quand des juristes patentés ont conclu à la compatibilité du statut de neutralité autrichien avec les institutions communautaires), n’attend même pas la chute effective du Mur de Berlin, pour poser officiellement sa candidature à l’adhésion aux Communautés européennes (le 17 juillet 1989), une candidature toutefois assortie d’une clause restrictive de neutralité. Un peu plus d’un an après, la Suède fait de même, mais sans demander aucun traitement particulier au nom de sa neutralité. Ces deux candidatures aboutissent chacune à une adhésion totale, sans aucune réserve de neutralité, effective au 1er janvier 1995. Cela n’est pas sans surprendre : non seulement l’Autriche et la Suède reviennent sur leurs affirmations d’incompatibilité entre leur statut et l’Europe communautaire, mais en outre, elles adhèrent à cette dernière alors même qu’elle est devenue, sous l’impulsion du Traité de Maastricht, une union à caractère politique et prévoit le déploiement d’une politique étrangère et de sécurité commune et d’une politique européenne commune de sécurité et de défense en vue de l’élaboration, à terme, d’une défense commune, autant de projets aux implications beaucoup plus profondes que celles (essentiellement économiques et commerciales) de la CEE de l’ère de la guerre froide et qui semblent de ce fait difficilement conciliables avec les devoirs dérivant de la neutralité. Cette incompatibilité paraît d’autant plus évidente que les deux pays ont accepté de prendre part à des missions impliquant l’utilisation de ressources militaires de l’Otan (via les Combined Joint Task Forces) et se sont engagés à mettre chacun à disposition de l’Union européenne au moins 2 000 hommes pour la force de réaction rapide appelée à être opératoire, dans le cadre de la PESC, à compter de 2003.
45Parallèlement à leur entrée dans l’Union européenne (avec tout ce que cela implique), la Suède et l’Autriche se sont rapprochées de l’Otan : le 9 mai 1994 et le 3 février 1995, elles prennent respectivement part au Partenariat pour la Paix, un programme de coopération militaire avec les pays membres de l’Alliance atlantique, reposant sur une base volontaire (absence de clause d’assistance mutuelle) et portant sur des opérations de maintien de la paix et d’aide humanitaire. En d’autres termes, on voit là deux pays qui, durant la guerre froide, se sont toujours officiellement prévalu d’une indépendance totale vis-à-vis d’une quelconque alliance militaire, coopérer officiellement avec l’Otan. Or, si, depuis l’adoption de son nouveau concept stratégique en novembre 1991, cette organisation est essentiellement destinée à lutter contre un éventail très large de risques, elle n’en reste pas moins une alliance militaire. Aussi peut-on légitimement se demander si, en réalité, l’institutionnalisation d’une coopération de l’Autriche et de la Suède avec l’Otan ne porte pas atteinte à la crédibilité du statut de neutralité de ces deux États et donc, par suite, à leur sécurité.
46En outre, avec leur participation à la PESC et au PPP, l’Autriche et la Suède perdent quelque peu de la visibilité qu’elles avaient acquise durant la guerre froide grâce au rôle dont elles se prévalaient sur la scène internationale : certes, Vienne accueille le secrétariat général de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) et la Suède continue d’œuvrer activement en faveur du contrôle des armements et du désarmement, mais ni l’une ni l’autre ne fait encore vraiment figure de contributeur spécial à la paix dans le monde. Leur diplomatie apparaît comme de moins en moins originale, ainsi que le montre leur comportement électoral à l’Assemblée générale de l’Onu, qui tend à se rapprocher de celui des autres pays membres de l’UE (alors qu’il avait tendance, surtout pour la Suède, à aller davantage dans le sens des intérêts des pays du Tiers-monde).
47À la lumière des exemples de l’Autriche et de la Suède, peut-on encore dire, après la guerre froide, que la politique de persuasion est un élément central de la politique de neutralité ? La réponse est loin d’être évidente.
48Un premier constat s’impose : depuis le début des années 1990, ni l’Autriche, ni la Suède ne conçoivent leur diplomatie comme avant. Certes, cela n’est pas si étonnant que cela, compte tenu du caractère très spécifique du contexte de guerre froide, qui exigeait, de la part des neutres européens, une politique étrangère particulièrement prudente. Cependant, il n’en reste pas moins que, depuis la fin de la guerre froide, les deux pays semblent avoir dépassé les limites qu’impose, a priori, le statut de neutralité. Bien entendu, Vienne et Stockholm considèrent leur appartenance à l’Europe communautaire et leur participation au PPP comme compatibles avec leur neutralité et y voient même une source de sécurité. Pourtant, être membre de l’UE et participer au PPP laissent-ils tout à fait libre de conduire une politique étrangère totalement indépendante ? En outre, s’il est vrai que l’Union européenne n’est pas une alliance militaire, elle contient toutefois en germe le projet de défense commune. De même, bien que dépourvu de toute clause d’automaticité de défense réciproque, le Partenariat avec l’Alliance Nord atlantique n’altère-t-il pas l’image d’impartialité à laquelle se doit un pays neutre pour conférer respectabilité à son statut ?
49En fait, si les choix faits par l’Autriche et la Suède au lendemain de la fin de la guerre froide ne mettent à première vue en danger aucun des deux pays, ils n’en paraissent pas moins en partie contraires aux devoirs qui s’imposent à un État neutre soucieux de défendre son statut : en effet, comment faire croire que l’on pourra être totalement impartial en cas de conflit, quand on est membre d’une organisation régionale qui tend à l’intégration, non seulement économique, mais aussi politique et que l’on est partenaire d’une alliance militaire ? Rien n’est moins évident. Il semble même qu’en réalité, la politique de persuasion, qui est pourtant en théorie un élément-clef de la défense des pays neutres, ne constitue plus, après la guerre froide, un outil central de la défense de l’Autriche et de la Suède neutres.
50Serait-ce à dire que celles-ci fondent la quasi-totalité de leur défense sur le second outil de défense qu’est la politique de dissuasion ?
Une politique de dissuasion de moins en moins indépendante
51L’Autriche et la Suède ne partent pas des mêmes présupposés qu’avant pour former leur stratégie de défense militaire : désormais, ni l’une ni l’autre ne se sent véritablement menacée par le danger direct d’une invasion ou d’une guerre sur son territoire, ou du moins, n’envisage pas d’être confrontée à une telle éventualité avant 2010 au plus tôt. Ce qu’elles appréhendent davantage en revanche, c’est la contagion d’une crise régionale ou encore les risques diffus que représentent, par exemple, des catastrophes naturelles, la criminalité transnationale, des désastres écologiques, des attaques terroristes, etc. Par suite, elles ne cherchent plus tant à avoir une armée suffisamment forte pour dissuader un belligérant potentiel d’engager une guerre de type conventionnel contre elles, qu’à favoriser la stabilité de leur environnement direct, pour y prévenir l’éclatement d’un conflit.
52Concrètement, cela se traduit en Suède par une révision du concept de défense totale et une transformation du système de défense. Alors que, sous la guerre froide, la défense totale visait à « offrir une résistance suffisamment forte pour que les avantages escomptés par un agresseur ne soient pas proportionnés au temps et aux moyens qui lui en coûtent » [22], la priorité est désormais à la prévention et à la résolution des conflits au voisinage du pays. A celte fin, la Suède cherche à mettre en place une défense opérationnelle adaptable et flexible, « reposant sur un réseau » [23], de sorte que ses Forces armées puissent prendre part aux opérations de gestion de crise conduites non seulement par l’Onu et l’OSCE, mais aussi par l’UE et l’Otan : « interopérabilité » et développement des infrastructures de communication et d’information sont donc les objectifs premiers de la réforme engagée dans l’armée, des objectifs qui supposent que les industries de défense suédoises coopèrent avec l’étranger. De ces impératifs découle également la nécessité d’améliorer la capacité des Forces armées à coopérer à l’international et, à cette fin, est envisagé de réduire le nombre de conscrits au profit d’une augmentation du nombre d’employés civils compétents à l’international. Quant au dispositif civil de défense tel qu’il était conçu sous la guerre froide (défense économique, défense psychologique et défense civile), il se trouve également modifié : il n’est plus tant question de protéger la population civile et de sauvegarder les approvisionnements et les services publics vitaux, que de réduire la vulnérabilité des infrastructures civiles contre des attaques nucléaires, biologiques et chimiques et d’améliorer la sécurité de l’information en se protégeant contre des opérations de renseignement.
53L’Autriche prend une voie similaire : si sa politique de sécurité vise toujours la préservation de l’indépendance nationale et de l’intégrité territoriale, ce sont désormais « les tâches internationales qui sont la nouvelle priorité, ainsi que le développement des capacités militaires pour une participation éventuelle à la défense collective » [24]. Dans la pratique, cela passe par une restructuration en profondeur des Forces armées (réduction de la force opérationnelle, dissolution de la quasi-totalité des forces territoriales, augmentation des forces mobiles…), la standardisation, à travers la participation au PARP, du matériel militaire autrichien avec celui des autres puissances participant à la PESC et au PPP et l’acquisition de nouveaux équipements (avec notamment l’achat d’avions de chasse Eurofighter). De la sorte, l’Autriche entend en finir avec sa réputation de pays militairement faible et peu efficace et atteindre (ou du moins approcher) le niveau de ses homologues européens.
54Depuis la fin des années 1990, les appareils militaires de l’Autriche et de la Suède font donc l’objet de réformes importantes, qui sont à la fois la conséquence des nouvelles conditions de sécurité, de l’appartenance à l’UE et de la participation au PPP. Loin d’être originales, ces réformes non seulement tendent à une certaine convergence, mais en outre sont nettement comparables à celles que connaissent les appareils militaires des autres pays membres de l’UE et de l’Otan. Et pour cause, l’objectif de tous les États participant à la PESC et au PPP est de rendre leurs Forces armées interopérables, ce qui suppose en quelque sorte une uniformisation de celles-ci. En d’autres termes, l’Autriche et la Suède, suivant l’exemple d’autres pays européens, ne conçoivent plus leur défense tant comme la protection de leur indépendance et de leur intégrité territoriale, que comme le maintien de la plus grande stabilité possible dans leur environnement proche. Par suite, elles ne se préparent plus tant à se défendre militairement seules, en s’appuyant uniquement sur leurs ressources propres, mais cherchent plutôt à faciliter la coopération avec d’autres pays européens (en l’occurrence, essentiellement des pays membres de l’Otan) pour résoudre des crises survenant dans leur voisinage, car elles considèrent cela comme la meilleure garantie de leur sécurité.
55Nous ne sommes plus en présence d’une politique de dissuasion classique, visant à rendre très élevé le coût d’entrée sur le territoire d’un pays neutre, mais d’une conception moderne de la politique de sécurité, qui met l’outil militaire au service de la paix et de la stabilité régionales. Or, celte conception nouvelle est loin d’être l’apanage des pays neutres.
56Il apparaît donc que la politique de défense de la Suède et de l’Autriche ne passe plus véritablement par la juxtaposition d’une politique de persuasion et d’une politique de dissuasion. Comment interpréter ce changement ? Signifie-t-il que Vienne et Stockholm ont abandonne leur neutralité ?
Vers une dilution de la neutralité ?
57À la vue de la politique étrangère et de la politique de défense de l’Autriche et de la Suède, l’on peut légitimement se demander en quoi la conception de la politique de sécurité qu’ont ces deux pays se distingue de celle des autres pays européens. À cette question, Vienne et Stockholm apportent elles-mêmes de premiers éléments de réponse, à travers leur nouvelle doctrine de sécurité et de défense.
58Si, au moment où elle a posé sa candidature à l’adhésion à l’Europe communautaire, la Suède affirme son intention de maintenir sa politique de neutralité, en mai 1992, elle procède à un premier changement de sa doctrine de sécurité, par lequel la neutralité est décrite, non plus, comme c’était le cas sous la guerre froide, comme un devoir s’imposant à elle, mais plutôt comme une possibilité : le principe de non-participation aux alliances militaires vise à rendre possible d’être neutre, au cas où la Suède souhaiterait l’être. Dix ans plus tard, le gouvernement, dans la déclaration qu’il fait à l’ouverture du débat de politique étrangère au Parlement, prend encore plus de distance avec la neutralité : « La Suède ne participe pas aux alliances militaires. Cette ligne de politique de sécurité ouvrant la possibilité de rester neutre en cas de conflit dans notre environnement proche nous a été bénéfique ». Faut-il déduire de ces remarques que la neutralité est considérée en Suède comme devenue totalement obsolète ? Officiellement, tel n’est pas le cas. L’on peut seulement constater que les instruments de la politique de sécurité suédoise énoncés par le gouvernement ont changé et que ces instruments nouveaux, s’ils sont présentés comme compatibles avec le principe de non-participation aux alliances militaires, sont en revanche de plus en plus éloignés des exigences de la neutralité : « Les moyens les plus efficaces de conjurer les menaces contre la paix et notre sécurité résident dans la communauté et la coopération avec d’autres pays. Au plan mondial, cela trouve sa meilleure expression dans notre soutien aux Nations Unies. Par notre appartenance à l’Union européenne, nous participons à une communauté solidaire dont l’objectif majeur est d’éviter la guerre sur le continent européen ». « Solidarité » et « coopération » sont donc devenus les maîtres mots de la politique suédoise de sécurité : celle-ci, de plus en plus intégrée au niveau européen et même nord-atlantique, ne revendique plus comme avant son indépendance et son autonomie.
59L’Autriche semble prendre un chemin comparable : partant du constat selon lequel la situation sécuritaire d’un État européen ne peut plus être considérée de manière isolée, la nouvelle doctrine de sécurité et de défense approuvée par le Parlement le 12 décembre 2001 oppose la neutralité à la solidarité : « À travers sa participation sans réserve à la PESD, l’Autriche a modifié son statut international de neutralité permanente. Le statut juridique de l’Autriche ne correspond pas à celui d’un État neutre, mais à celui d’un État libre d’alliance [allianzfrei dans le texte] ». Insistant sur le fait que l’Autriche continue à façonner de manière souveraine sa politique de sécurité, la doctrine nouvelle considère que plus le pays est intégré dans une architecture de sécurité internationale, plus il peut efficacement poursuivre ses intérêts de politique de sécurité et ses objectifs de politique de paix et apporter sa contribution au façonnage d’un environnement stable et pacifique. Autrement dit, le principe d’une politique de sécurité autonome, inhérent à la revendication du statut de neutralité, se trouve remplacé par celui de solidarité européenne.
60Officiellement, ni l’Autriche ni la Suède n’ont abandonné leur statut de neutralité : l’Autriche est toujours liée par sa loi constitutionnelle de neutralité du 26 octobre 1955 ; quant à la Suède, si elle utilise un temps du passé pour évoquer sa politique de neutralité, elle ne dit pas formellement que celle-ci est totalement révolue. Dans le même temps, ni l’une ni l’autre ne semblent plus se considérer comme neutres ; elles se contentent toutes deux de se dire « non-alignées » et, conformément à cette appellation, de ne participer à aucune alliance militaire. Quant à leur doctrine de sécurité et de défense, clic a désormais pour maîtres mots la solidarité et, avec elle, la coopération.
61Les exemples de l’Autriche et de la Suède tendent à montrer que, dans le contexte nouveau de l’après guerre froide, où les menaces ne se pensent plus en terme de guerre inter-étatique, mais en terme de risques diffus aux origines difficilement identifiables, les pays neutres envisagent leur défense d’une manière assez comparable à celle d’autres pays, considérant la coopération et la solidarité comme les principaux générateurs de sécurité. Dans les cas autrichien et suédois, ce glissement d’une politique de défense autonome à l’impératif de solidarité s’accompagne d’un abandon, non pas officiel, mais du moins rhétorique, de la neutralité, un abandon que vient contrebalancer le maintien du principe de non-participation à des alliances militaires.
Conclusion
62En théorie, la neutralité va de pair avec une conception de la défense originale, superposant une politique de persuasion et une politique de dissuasion dans des proportions qui varient en fonction des pays, ainsi que l’illustrent les choix faits par l’Autriche et la Suède durant la guerre froide. Dans le contexte nouveau qu’est celui de l’après-guerre froide, où l’intégration régionale est la norme et les risques essentiellement de nature non étatique, l’on voit en revanche Vienne et Stockholm envisager toutes deux leur défense d’une manière comparable à celle d’États membres d’alliances militaires et, dans le même temps, ne plus se considérer vraiment comme neutres. Autrement dit, abandonnant le modèle classique de politique de sécurité qui va de pair avec la neutralité, l’Autriche et la Suède en viennent aussi à prendre de la distance avec leur statut. De là à en déduire que le statut de neutralité suppose une défense spécifique et que toute déviation par rapport à ce modèle suppose inéluctablement, si ce n’est un abandon, du moins une transformation radicale de ce statut… La seule étude des cas autrichien et suédois ne suffit pas pour affirmer cela, mais va largement dans ce sens.