Article de revue

Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités. Introduction

Pages 5 à 14

Citer cet article


  • Carnaghi, B.,
  • Houle, V.
  • et Pollack, G.
(2019). Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités. Introduction. Les Cahiers Sirice, 22(1), 5-14. https://doi.org/10.3917/lcsi.022.0005.

  • Carnaghi, Benedetta.,
  • et al.
« Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités. Introduction ». Les Cahiers Sirice, 2019/1 N° 22, 2019. p.5-14. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-les-cahiers-sirice-2019-1-page-5?lang=fr.

  • CARNAGHI, Benedetta,
  • HOULE, Vincent
  • et POLLACK, Guillaume,
2019. Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités. Introduction. Les Cahiers Sirice, 2019/1 N° 22, p.5-14. DOI : 10.3917/lcsi.022.0005. URL : https://shs.cairn.info/revue-les-cahiers-sirice-2019-1-page-5?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lcsi.022.0005


Notes

  • [1]
    Emmanuel d’Astier de la Vigerie, « La complainte du partisan », reproduite dans Sept fois sept jours, Paris, Éditions de Minuit, 1947, p. 93.
  • [2]
    Pour une première approche épistémologique des frontières en géographie, ce paragraphe est redevable à l’article de Hélène Velasco-Graciet, « Des frontières et des géographes », Géoconfluences, 2008, http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/frontier/FrontScient.htm.
  • [3]
    Voir par exemple les travaux de Friedrich Ratzel, Géographie politique, Paris, Economica, 1897 ; Jacques Ancel, Géopolitique, Paris, Bibliothèque d’Histoire et de Politique, 1936 et du même auteur Géographie des frontières, Paris, Gallimard, 1938.
  • [4]
    Pour une bibliographie exhaustive, on se reportera à l’article de Hélène Velasco-Graciet, « Des frontières… », art. cité.
  • [5]
    Éric Alary, La ligne de démarcation, Paris, Perrin, 2003.
  • [6]
    En témoignent l’intitulé des six colloques organisés dans les années 1990, La Résistance et les Français.
  • [7]
    François Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, Robert Laffont, 2006.
  • [8]
    Alya Aglan & Robert Frank (dir.), La guerre monde, 1937-1947, 2 tomes, Paris, Gallimard, 2015.
  • [9]
    Ibid., p. 12-13.
  • [10]
    Alya Aglan, « Les résistances en Europe ou les États-nations à l’épreuve », dans Alya Aglan & Robert Frank (dir.), La guerre monde, op. cit., p. 1279-1250.
  • [11]
    Alya Aglan, « Pour une approche transnationale des mouvements clandestins de résistance », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 38, 2-2013, p. 69-80, https://www.cairn.info/revue-bulletin-de-l-institut-pierre-renouvin1-2013-2-page-69.htm.
  • [12]
    Olivier Wieviorka, Une histoire de la Résistance européenne, Paris, Perrin, 2017.
  • [13]
    Johann Chapoutot, La révolution culturelle nazie, Paris, Gallimard, 2017, p. 99.
  • [14]
    Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, 2014.
  • [15]
    Christian Ingrao, Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard, 2010 et du même auteur La Promesse de l'Est. Espérance nazie et génocide (1939-1943), Paris, Le Seuil, 2016.
  • [16]
    Par exemple Éric Alary, La Ligne de démarcation, Paris, Perrin, 2003 et, sur le même sujet, une approche plus monographique par Zoé Grumberg, « Des ombres sur la ligne de démarcation. Étude monographique de la vie quotidienne et des activités clandestines des frontaliers de la ligne dans trois cantons d’Indre-et-Loire, 1940-1943 », mémoire de Master 2 soutenu à l’Institut d’études politiques de Paris sous la direction de Guillaume Piketty, 2014.
  • [17]
    Christopher Browning, Les origines de la solution finale. L’évolution de la politique antijuive des nazis, septembre 1939-mars 1942, Paris, Les Belles Lettres, 2007.
  • [18]
    Éric Alary, La Ligne de démarcation, op. cit.
  • [19]
    Service de liaison avec les originaires de la France d’outre-mer.
« Hier encore nous étions trois
Il ne reste plus que moi
Et je tourne en rond
Dans la prison des frontières.
Le vent souffle sur les tombes
La liberté reviendra
On nous oubliera
Nous rentrerons dans l’ombre. »
Emmanuel d’Astier de la Vigerie, La complainte du partisan, 1943 [1]

1Ce numéro des Cahiers Sirice est un travail collectif sur le thème des frontières pendant la Seconde Guerre mondiale. Il offre une sélection d'articles issus des contributions présentées à l’occasion du colloque international « Frontières. Circulations, vie quotidienne, illégalités » qui s’est déroulé le 24 février 2018 à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, colloque qui a réuni des chercheuses et chercheurs venu-e-s d’universités de France et d'ailleurs. Le choix de ce sujet trouve son origine dans la rencontre de trois jeunes chercheuse et chercheurs travaillant en France, aux États-Unis et au Québec et qui prônent chacun à leur façon une lecture de la Seconde Guerre mondiale qui articule différentes échelles, de la microhistoire aux dynamiques transnationales et impériales, et du temps court de l’événement au temps long qui intègre les années d’après-guerre.

2La frontière est d’abord et avant tout un objet de préoccupations géographiques en lien avec les motivations stratégiques ou géostratégiques dès la formation des États européens issus du traité de Westphalie de 1648 [2]. La question est d’abord abordée dans les travaux des géographes des écoles françaises et allemandes deux siècles plus tard, à la fin du xixe siècle et dans le premier tiers du xxe siècle [3]. L’école française voyait dans le tracé des frontières une construction politique linéaire dictée d’une part par la rencontre entre deux États concurrents et de l’autre par la géographie physique. Un État se voyait délimité dans ce dernier cas par un ou plusieurs éléments naturels comme une chaîne de montagnes ou un fleuve. Cette lecture justifiait l’idée, du côté français et qu’il ne faut pas sous-estimer dans le contexte de l’époque et du point de vue des relations internationales, que la véritable frontière, à l’Est, devait s’étendre au moins jusqu’au Rhin. Les réflexions de Friedrich Ratzel et de l’école allemande envisageaient en revanche la frontière comme un construit transitoire, marquant un intermède entre deux phases d’expansion. Celle-ci n’a pas à demeurer fixe ni indélébile dans le temps et dans l’espace : elle correspond en fait à un instant précis, révélateur du degré de développement d’un peuple et de l’expansion de sa culture. Cette idée, plus tard, fit son chemin parmi les penseurs du IIIe Reich.

3Ces conceptions ont toutefois été largement remises en question depuis : la frontière ne serait pas davantage dictée par la nature ou par la présence d’un peuple particulier qui se développerait en son sein de manière endogamique. Pour en arriver à cette conclusion, les travaux récents ont bien souvent procédé par le recours aux analyses typologiques. Elles mettent en avant que la frontière avait d’abord et avant tout une signification politique et que c’est ce facteur qui en avait dicté la constitution. Ces études se développent notamment à partir des années 1970 en lien avec l’affirmation de la géopolitique grâce aux travaux d’Yves Lacoste et de la création la revue Hérodote en 1976. De plus, elles sont généralement à remettre dans les contextes – antagonistes – de l’édification de l’Union européenne et celle du Mur de Berlin [4]. L’analyse des frontières devient alors indissociable de l’étude de la géopolitique des États.

4Nous souhaitons ici contribuer à une analyse historique de la frontière en prenant pour cadre l’Europe occupée par les nazis de l’invasion de la Pologne en 1939 à l’effondrement du nazisme en 1945 ainsi que les enjeux qui en découlent dans l’immédiat après-guerre. La frontière, à la fois objet géographique et délimitation administrative, tient plusieurs rôles dans le contexte particulier de la période 1939-1945. Subsistent d’abord les anciennes frontières entre États qui encouragent le développement d’activités illégales et clandestines. Dans ce cas, la frontière est synonyme d’espoir, notamment pour les réfugiés qui ont quitté leur pays pour échapper à l’arrestation et aux violences de l’occupant, ou pour les aviateurs alliés abattus puis recueillis et évacués du territoire grâce à un réseau d’évasion. Elle symbolise, de plus, un rapport au temps tourné vers l’avenir et l’altérité, car perméable à la circulation des idées. D’autres frontières symbolisent plutôt la contrainte, comme celles qui font irruption dans la vie quotidienne française sitôt après la défaite en mai-juin 1940 avec le découpage territorial de l’espace national en sept zones distinctes. L’imposition de frontières a ainsi pu être source de désarroi pour la population locale. À l’exemple de la ligne de démarcation entre la zone occupée et la zone dite « libre », étudiée par Éric Alary [5], elles ont été ressenties comme des blessures et des déchirures tant à l’échelle de l’espace vécu que dans la perception et la pratique du territoire.

5Notre approche s’inscrit dans une tendance importance de l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale : l’approche monographique par territoire, le plus souvent situé en France [6], ou par catégories genrées, sociales ou professionnelles, mais aussi par organisations et institutions officielles ou clandestines laissant de plus en plus leur place aux études comparées incluant une dimension transnationale. Les articles du Dictionnaire historique de la Résistance, ouvrage collectif sous la direction de François Marcot [7], qui constitue à ce jour une des meilleures synthèses collectives sur le sujet, superposent des entrées très complètes, dont les objets ne sont cependant mis en relations les uns aux autres que par de courtes synthèses.

6En 2016 est néanmoins paru un ouvrage collectif, sous la direction de Alya Aglan et Robert Frank, proposant de reconsidérer le second conflit mondial à partir du concept de « guerre-monde » [8], expression qui trouve son origine dans les travaux de Fernand Braudel. Cet ouvrage prenait acte du fait que, contrairement au premier conflit de 1914-1918, celui de 1939-1945 s’est mondialisé au sens où il s’est étendu au monde entier, et « que ce processus de mondialisation a modifié les catégories de l’espace et du temps ; qu’elle fut enfin […] un monde en soi » [9]. Rompant avec l’approche franco- ou eurocentriste, l’ouvrage envisageait le conflit de manière globale et planétaire à travers des thématiques transversales qui rendaient toute leur place aux théâtres africains, asiatiques, voire même sud-américains. Alya Aglan y signait justement un article sur le phénomène résistant, qui perdait sa majuscule pour mieux montrer sa diversité, non seulement en France, mais en Europe [10], prolongeant ainsi un de ses articles publié quelques années avant [11]. Olivier Wieviorka a complété ce sujet en 2017 dans sa propre étude [12]. En revanche, dans ces travaux, les problématiques liées à la frontière ne sont pas développées.

7Pourtant, les frontières s’imposent comme un élément majeur lors du second conflit mondial ; rarement, par le passé, celles-ci ont atteint une telle importance politique ou culturelle. La lecture de la question frontalière par les nazis est, à titre d’exemple, éminemment paradoxale. D’un côté, ceux-ci envisageaient les territoires conquis en Europe comme un immense bloc monoracial, théâtre d’une germanité retrouvée, certes consécutive à une « guerre des races », selon l’expression de Johann Chapoutot [13], qui devait aboutir à l’élimination des Juifs, des handicapés mentaux, des Tziganes et de tous les corps jugés parasites menaçant la pureté biologique aryenne. C’est peu dire que la question préoccupait les juristes nazis [14] ou les intellectuels de la Schutzstaffel (SS) [15]. Or, les territoires conquis par l’Allemagne nazie ont bien souvent été découpés en zones d’occupation et de nouvelles frontières, imposées par le vainqueur, font leur apparition sur la carte. Le cas de la France est bien connu. Après la victoire contre l’armée française et l’armistice de Rethondes le 22 juin 1940, les nazis ont divisé le territoire en pas moins de sept zones qui présentaient des caractéristiques et des régimes d’occupation différents. Les départements du Nord-Pas-de-Calais ont été rattachés au commandement militaire de Bruxelles pour des raisons stratégiques. Une ligne de démarcation séparait une zone dite « libre » placée sous l’administration du régime de Vichy qui s’est aussitôt engagé dans une politique de collaboration, et une zone nord occupée par l’armée allemande. Entre celle-ci et la zone rattachée se déployait un territoire tampon tôt nommé « zone interdite » ou « Ligne Nord-est » jusqu’à la Suisse. À l’Est, une « zone réservée » était censée accueillir les colons allemands tandis que l’Alsace-Moselle était annexée directement au IIIe Reich et donc placée sous l’autorité de deux Gauleiter. Au Sud, enfin, une zone d’occupation italienne, quelques territoires entre 1940-1942 puis plusieurs départements après l’invasion allemande de la zone « libre ». Ici, l’objectif était la soumission et l’oppression politique d’un ennemi vaincu. Certaines de ces frontières ont fait l’objet d’analyses [16], mais elles n’ont jamais été étudiées de manière comparée.

8La France n’est pas un cas isolé. La Pologne a également été démembrée. Les décrets signés par Hitler les 8 et 12 octobre 1939 annexaient au IIIe Reich 94 000 m² de territoires et environ 22 millions d’habitants. Il s’agissait en premier lieu des territoires perdus par l’Allemagne dans le cadre des articles du traité de Versailles de 1919 : le corridor de Dantzig, de la Prusse-Occidentale et de la Haute-Silésie, mais aussi de vastes portions du territoire de l’ancienne Pologne russe, et encore la ville de Łódź ou le district de Zichenau, sur la route entre Königsberg et Varsovie, qui est rattaché au Gau de Prusse-Orientale. L’URSS, qui avait attaqué la Pologne par l’Est, obtenait la souveraineté sur les territoires situés à l’est des rivières Narew, Bug et San, à l’exception de la région de Vilnius, qui fut rétrocédée à la Lituanie, et de la région de Suwałki, annexée par l’Allemagne nazie, conformément au Pacte germano-soviétique d’août 1939 complété par un accord du 28 septembre de la même année. Ce qu’il restait du territoire était administré par un Gouvernement général des territoires polonais occupés qui siégeait à Cracovie sous l’autorité du Reichsleiter Hans Frank. Il ne s’agissait pas simplement d’installer une oppression et un contrôle politique, mais d’une étape dans l’entreprise de purification raciale, bientôt génocidaire, nazie. Christopher Browning note bien que la Pologne « était donc destinée à devenir un ‘laboratoire’ où les nazis pourraient se livrer à des expériences d’impérialisme racial et tenter de donner un contenu concret à divers slogans idéologiques tels que Lebensraum (espace vital), Volkstumskamps (combat ethnique ou racial), Flurbereinigung (purification radicale) et Endlösung der Judenfrage (solution finale à la question juive) » [17]. Les frontières avaient donc un double intérêt pour les nazis : servir l’oppression des territoires conquis, notamment à l’Ouest, et la politique systématique d’extermination raciale, notamment à l’Est. Elles étaient envisagées comme des barrières qui catégorisent les populations et les coupent les unes des autres.

9Ainsi, l’étude des frontières à l’intérieur d’une Europe tombée sous la loi nazie est-elle un sujet majeur. Nous proposons de l’orienter selon trois problématiques qui ne visent pas l’exhaustivité, mais qui couvrent un questionnement large. Trois axes d’étude ont été privilégiés : les circulations transfrontalières, la vie quotidienne, puis les différentes formes d’illégalités que les frontières génèrent, lesquelles peuvent être dépendantes ou indépendantes d’une organisation de résistance, mais qui peuvent aussi recouvrir toutes les formes de transgressions contre le cadre légal et l’ordre établi par l’occupant. Le dossier constitué rassemble ainsi sept contributions qui explorent conjointement ces grands axes de réflexions. Quels ont été les impacts des frontières nouvelles ou anciennes sur la vie quotidienne des populations sur place ? Ces frontières sont-elles des zones d’exclusion ou bien ont-elles permis le développement de circulations et d’échanges de toutes natures entre populations, voire entre organisations de résistance qui luttent pour un objectif commun ? Par moment, les réalités partagées ont-elles entraîné un effacement de la distinction nationale et, par extension, de la notion de frontière aux yeux des contemporains ?

10L’importante ligne de démarcation analysée par Éric Alary [18] s’avère le théâtre principal des deux articles qui ouvrent ce numéro. La ligne de démarcation qui séparait la France lors de l’occupation d’une partie du territoire métropolitain par les nazis est d’abord approfondie par Julien Bouchet, dont l’étude de l’expérience frontalière autour de Moulins-sur-Allier en exemplifie la porosité. À partir d’une approche géographique et sensible de la frontière, l’article met en lumière les infrastructures de contrôle des mouvements de populations mises en place par les Allemands – postes de garde, laissez-passer, évolution des règles de passage –, mais surtout les multiples transgressions de la frontière grâce à de précieux témoignages et autres documents d’archives départementales. Malgré la rigueur du contrôle, des opérations de sauvetage civiles ingénieuses, notamment pour aider les populations juives menacées, illustrent une facette importante de la résistance civile autour de cette frontière nouvellement imposée.

11Diane Galbaud mobilise quant à elle la microhistoire pour étudier le cas de Lucie Chevalley-Sabatier, qui a franchi à de très nombreuses reprises la ligne de démarcation pendant la guerre. Grâce à ses fonctions au sein d’une association qui recevait l’aval de Vichy, Lucie Chevalley-Sabatier a réussi à obtenir un Ausweis, soit un permis de circulation entre les deux zones de la France métropolitaine, dont elle se servait pour transporter des fonds pour des associations juives, britanniques et américaines d’une zone à l’autre. Elle a franchi également la frontière symbolique entre légalité et illégalité dans ses fonctions au sein de l’association approuvée par Vichy, tout en menant en parallèle une activité clandestine pour cacher et sauver plus de 500 Juifs. Cette contribution de Diane Galbaud révèle l’acte de résistance civile d’une femme dans le milieu du travail social, phénomène encore trop peu étudié.

12La zone côtière interdite en France occupée ne jouit pas de la même notoriété que la ligne de démarcation dans la mémoire française bien que la première ait subsisté plus longtemps que la seconde. Lars Hellwinkel retrace la genèse de cette frontière qui s’étendait de la limite de l’Espagne à celle de la Belgique. Le littoral français était un élément stratégique majeur pour la Wehrmacht et cet article explique les mesures et les outils de contrôle des Allemands sur celui-ci. À partir des communiqués allemands et français, des rapports du commandement militaire allemand et des rapports de préfets vichyssois, Lars Hellwinkel montre que les intentions de contrôle n’ont pas toujours eu le résultat escompté, le manque d’effectifs étant bien souvent en cause.

13Le tour d’horizon français se conclut avec le texte de Sara Legrandjacques qui aborde les bouleversements causés par la Seconde Guerre mondiale sur les étudiants indochinois qui étudient en métropole. L’étude de la frontière intra-impériale est particulièrement intéressante dans la mesure où les années 1940-1945 ont créé une rupture entre une période de circulations et le contexte de décolonisation d’après-guerre. Les archives du Slotfom [19] à Aix-en-Provence montrent la difficulté accrue avec laquelle les populations, comme l’argent et les biens, pouvaient circuler entre l’Indochine et la métropole, voire même l’interruption complète des communications à un certain point de la guerre. La division du territoire métropolitain incitait enfin plusieurs étudiants indochinois à tenter de franchir la ligne de démarcation avec l’objectif, bien souvent, de poursuivre leurs études dans la zone dite « libre ».

14Suite aux actions mussoliniennes et hitlériennes dans les Balkans en avril 1941, de nombreux mouvements de résistance se sont formés au sein des différents territoires. Franziska Anna Zaugg se penche en particulier sur les acteurs des régions du Sandžak et du Kosovo qui, autour d’une frontière floue, se trouvaient confrontés à leur niveau régional aux mêmes enjeux de la Seconde Guerre mondiale, de l’opposition au fascisme et à la guerre civile locale. Franziska Anna Zaugg renverse l’idée de la frontière rigide qui délimitait ces deux zones et révèle l’important flux de population qui la traversait et surtout le caractère foncièrement multi- et transnational du combat contre les nazis dans les Balkans.

15En Istrie, région autour de la frontière disputée entre l’Italie et la Yougoslavie, se dessinaient aussi les prémisses d’une guerre civile qui a affligé le territoire au-delà de 1945. Pour éclairer cette évolution, Valentina Vardabasso propose d’analyser les facteurs qui ont transformé une guerre mondiale – interétatique de nature – en une guerre civile sur un territoire précis. Si des dizaines de milliers de communistes italiens soutenaient Tito, d’autres revendiquaient l’italianité de l’Istrie. Devant cette réorganisation des alliances, les frontières se sont effacées. Valentina Vardabasso explique toutefois que de nouveaux murs ont été érigés à la sortie de guerre alors que, d’une part, Trieste est devenu la limite du « rideau de fer » et, d’autre part, l’opposition entre Italiens et Tito s’est envenimée après la capitulation allemande.

16Elysa McConnell complète l’analyse de la dispute à la frontière italiano-yougoslave à travers les enquêtes des alliées sur les atrocités qui y ont été commises par les troupes yougoslaves pendant la « forty-day yougoslav occupation » de 1945. Elysa McConnell utilise la correspondance et les témoignages du British Foreign Office pour montrer que si un effort a bel et bien été fait par les Alliés pour éclairer la situation après-coup, l’objectif principal de l’enquête était de réduire au silence toute autre discussion – actuelle ou future – de ces événements, tout en s’assurant de discréditer les prétentions yougoslaves et communistes sur le territoire. Elle met ainsi en lumière les enjeux géopolitiques, territoriaux, nationaux, humains et mémoriels post-1945 autour de cette frontière.

17Nous souhaitons remercier l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et plus particulièrement l’UMR Sirice, pour l’aide et le soutien inestimables accordés à ce projet. Nous sommes également redevables de l’université Paris IV et de la Fondation de la France Libre pour l’aide financière qu’elles nous ont accordée. Nous souhaitons aussi remercier les Cahiers Sirice d’avoir accepté de publier ce travail collectif, et plus particulièrement Virginie Durand pour sa précieuse confiance et pour nous avoir si bien guidés dans cette aventure. Nous remercions vivement l’ensemble des membres du comité scientifique : Alya Aglan, Claire Andrieu, Éric Bussière, Philip Cooke – qui a offert son généreux soutien pour les textes en anglais –, Patrick Farges, Barbara Lambauer, Sébastien Laurent et Enzo Traverso pour nous avoir fait profiter de leur expertise et, encore plus important, de leur temps, que nous savons précieux. Nous remercions tout spécialement Alya Aglan. Nous avons eu la chance de bénéficier de sa disponibilité, de son exigeante bienveillance, de ses conseils, ainsi que de sa plume pour la rédaction des conclusions de ce numéro. Nous adressons aussi nos remerciements à Josette Mateesco, Sandrine Maras et Gisèle Borie pour l’aide offerte lors de l’organisation de l’événement. Enfin, ce projet doit beaucoup à Mélanie Leneveu et Florence Prévost-Grégoire, qui savent notre dette.


Date de mise en ligne : 28/05/2019

https://doi.org/10.3917/lcsi.022.0005