Désigner l’âge d’or : médias et nostalgies d’un espace et d’un temps (a)dorés
Pages 16 à 30
Citer cet article
- NIEMEYER, Katharina,
- Niemeyer, Katharina.
- Niemeyer, K.
https://doi.org/10.3917/tdm.027.0016
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- Niemeyer, K.
- Niemeyer, Katharina.
- NIEMEYER, Katharina,
https://doi.org/10.3917/tdm.027.0016
Notes
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[*]
Maîtresse de conférences en Sciences de l’Information et de la Communication à l’IFP, chercheure au CARISM, Université Paris II Panthéon-Assas.
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[1]
Pour cet article ont été consultées les bases de données/archives suivantes : INA (dépôt légal et archive pour la télévision et la radio, de même CabSat) et Factiva (jusqu’à fin avril 2016).
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[2]
Emmanuelle Fantin cite ici dans son compte rendu de la journée d’études sur l’âge d’or, les médias et la communication d’Isabelle Veyrat-Masson :
www.gripic.fr/compte-rendu/lage-dor-medias-memoires-nostagies (dernière consultation : 25 avril 2016). -
[3]
Jacques Poirier, « Âge d’or et nostalgie du romanesque », in Poirier Jacques (dir.), L’âge d’or, Dijon, Figures libres, 1996, p.223-231 ; Svetlana Boym, The Future of Nostalgia, New York, Basic Books, 2001.
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[4]
A titre d’exemple : Montparnasse, l’âge d’or de Jean Paul Caracalla, chaîne : France 3, date de première diffusion : 2 mars 1998 (Titre de la collection : Un livre, un jour).
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[5]
A titre d’exemple : La folie des années 90, France 3, 2010 ou Dans quel siècle vous projetez-vous – Aujourd’hui la vie, Antenne 2, 14 août 1984.
- [6]
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[7]
Le 12 mars 2016, en co-occurrence avec « âge d’or » et nostalgie/nostalgique ont été trouvés (nombre d’articles) : télévision, âge d’or et nostalgie : 263 ; télévision, âge d’or et nostalgique : 87 ; radio, âge d’or et nostalgie : 192 ; radio, âge d’or et nostalgique : 47 ; cinéma, âge d’or et nostalgie : 333 ; cinéma, âge d’or et nostalgique : 115 ; photographie, âge d’or et nostalgie : 44 ; photographie, âge d’or et nostalgique : 16 ; bande dessinée, âge d’or et nostalgique : 39 ; bande dessinée, âge d’or et nostalgie : 19 ; presse, âge d’or et nostalgie : 98 ; presse, âge d’or et nostalgique : 16.
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[8]
A titre d’exemple : l’article du 25 juin 2007 de News Press qui écrit à propos d’une exposition de Depardon « Nostalgique d’un âge d’or de la photographie politique »…
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[9]
On compte pour Factiva 67351 entrées entre le 1er janvier 1979 et le 20 avril 2016. Pour la télévision, on compte 1047 (avec rediffusion) entrées pour le mot-clé âge d’or dans le dépôt légal, 436 dans les archives de l’INA et 1297 pour CAB-SAT. Pour la radio : 1545 entrées, 173 dans les archives de l’INA.
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[10]
L’âge d’or du film muet (1915-1928), chaîne : La Cinquième, date de diffusion : 4 janvier 1996 (Titre de la collection : L’histoire du cinéma français par ceux qui l’ont fait) ; Les dossiers de France 3. Seniors : l’âge d’or ?, chaîne : France 3, date de diffusion : 25 avril 2002 (Titre de la collection : Débats en région) ; Âge d’or, Semaine spéciale ‘L’Egypte des pharaons’, chaîne : Planète, date de diffusion : 20 janvier 2004 (Titre de la collection : L’Egypte) ; « EDF Suez mise sur un âge d’or du gaz », BFM La Radio, 10 août 2011, journal de 10h00.
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[11]
Les coulisses de la télé, France 2, 2000. Patrick Sabatier en entretien avec Mireille Dumas.
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[12]
Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps, Paris, Fayard, 2000.
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[13]
Jean-Jacques Ledos, L’âge d’or de la télévision 1945-1975, Paris, L’Harmattan, 2007, p.32.
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[14]
Le descripteur désigne ici le texte que la/le responsable de l’indexation à l’INA écrit en visionnant/écoutant le contenu des émissions. Le descripteur sert ainsi à catégoriser le contenu et de permettre aux chercheuses et chercheurs d’accéder facilement aux sources recherchées.
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[15]
Par Hélène Mochiri et Claude-Jean Philippe diffusée le 30 octobre 1995 sur ARTE.
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[16]
Katharina Niemeyer, « A theoretical approach to vintage. From oenology to media », European Journal of Media Studies, Vol. 4, N°2, 2015.
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[17]
Ibid.
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[18]
« Harlan Coben : “Nous vivons l’âge d’or de la télévision” », 5 avril 2016, www.lesechos.fr/tech-medias/medias/021819085562-harlan-coben-nous-vivons-lage-dor-de-la-television-1211739.php (dernière consultation : 16 avril 2016).
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[19]
La folie des années 90, France 3, 1er mars 2010.
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[20]
Martin Brett, Des Hommes Tourmentés. Le nouvel âge d’or des séries : des Soprano et The Wire à Mad Men et Breaking Bad, Paris, Editions La Martinière, 2014.
-
[21]
Nicolas Robert, « Histoires en séries », L’Express, 18 mai 2016.
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[22]
Philippe Roose, L’âge d’or … Histoire des consoles de jeux de salon, Toulouse, Cépaduès-Editions, 2011, p.113.
- [23]
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[24]
Martin Brett, op. cit., p.33.
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[25]
http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2015/07/16/apres-six-ans-en-prison-un-blogueur-iranien-redecouvre-internet-et-sen-plaint/ (dernière consultation : 9 février 2016).
-
[26]
Emmanuelle Fantin, La publicité au passé. Approche communicationnelle d’une médiation ordinaire du passé, thèse de Doctorat de l’Université Paris-Sorbonne, soutenue le 4 décembre 2015, p.181.
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[27]
Jamie Arndt, Clay Routledge, Constantine Sedikides et Tim Wildschut, “Nostalgia : Content, Triggers, Functions”, Journal of Personality and Social Psychology, Vol. 91, No.5, 2006, p.975-993.
-
[28]
Article du 13 mai 2013, All Africa, URL : http://fr.allafrica.com/stories/201305040001.html (dernière consultation : 20 avril 2016).
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[29]
Eddie Muller, L’art du film noir – les affiches de l’âge d’or du film policier, Paris, Calmann-Lévy, 2003, p. 7.
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[30]
11 mai, 2016, www.telerama.fr/festival-de-cannes/2016/quand-woody-allen-et-quelques-autres-regrettent-le-hollywood-d-antan,142291.php (dernière consultation : 15 mai 2016).
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[31]
Un autre exemple : Pierre Langlais, « “X-files” de retour sur M6 : aux frontières de la nostalgie » :
www.telerama.fr/series-tv/x-files-de-retour-sur-m6-aux-frontieres-de-la-nostalgie,138274.php (dernière consultation : 2 octobre 2016). -
[32]
Janelle L. Wilson, Nostalgia : Sanctuary of Meaning, Lweisburg, PA : Bucknell University Press, 2005.
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[33]
« Débat Finkielkraut-Debray : Ce qu’ils ne se sont jamais dit », 17 octobre 2015, www.marianne.net/debat-finkielkraut-debray-ce-qu-ils-ne-se-sont-jamais-dit-100237298.html (dernière consultation 20 avril 2016).
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[34]
Ibid.
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[35]
Ibid.
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[36]
Christopher Lasch, “The Politics of Nostalgia”, Harper’s Magazine, 1984, p.65-70 ; Daniel Marcus, Happy Days and Wonder Years : The Fifities and the Sixties in Contemporary Cultural Politics, New Brunswick and London, Rutgers University Press, 2004 ; Christina Goulding, “Romancing the Past : Heritage Visiting and the Nostalgic Consumer”, Psychology & Marketing, Vol. 18(6), 2001, p.565-592 ; Aurélie Kessous et Elyette Roux, « Nostalgie et management des marques : approche sémiotique », Management & Avenir, 4 n°54, 2012, p.15-33 ; Deena Weinstein, « La nostalgie construite. L’âge d’or du rock ou “I believe in yesterday” », Volume ! La revue des musiques populaires, vol. 11-1, 2014, p.19-36.
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[37]
Nicholas Dames, “Nostalgia and its Disciplines : A Reponse”, Memory Studies, 3(3), 2010, p.269–275 ; Nadia Yala Kisukidi, “Nostalgia and Postcolonial Utopia in Senghor’s Négritude”, in Katharina Niemeyer (ed.), Media and Nostalgia. Yearning for the past, present and future, Basingstoke : Palgrave, 2014, p.191-202 ; Olivia Angé et David Berliner, Anthropology and nostalgia. New York-Oxford, Berghan Books, 2014.
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[38]
Katharina Niemeyer (ed.), Media and Nostalgia. Yearning for the past, present and future, Baskingstoke, op. cit. ; Jamie Arndt, Clay Routledge, Constantine Sedikides et Tim Wildschut et X. Zhou, X., “To nostalgize : mixing memory with affect and desire”, Advances in Experimental Social Psychology, 51, 2015, p.189-273.
- [39]
-
[40]
Emily Keightley et Michael Pickering, “The Modalities of Nostalgia”, Current Sociology, n°6, vol. 54, 2006, p.919-941.
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[41]
Frederic Jameson, Postmodernism or the cultural logic of late capitalism, Durham, Duke University Press, 1991.
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[42]
Fred Davis, Yearning for yesterday : a sociology of nostalgia, New York, Free Press, 1979, p.115.
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[43]
Olivia Angé, et David Berliner (ed.), Nostalgie, Terrain, n°65, 2015 ; Alastair Bonnet, The Geography of Nostalgia. Global and local perspectives on modernity and loss, New York, Routledge, 2016.
-
[44]
André Bolzinger, op. cit.
-
[45]
Tom Heyden, “The adults who suffer extreme homesickness” :
www.bbc.com/news/magazine-22764986 (dernière consultation : 22 avril 2016). -
[46]
Deena Weinstein, « La nostalgie construite. L’âge dor du rock ou ‘I believe in yesterday’ », in Hugh Dauncey & Chris Tinker, ‘Souvenirs, souvenirs’, Volume ! La revue des musiques populaires, vol. 11-1, 2014, p.34.
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[47]
Svetlana Boym (op. cit.) discute dans son ouvrage la nostalgie restorative comme étant celle qui peut mener des personnes ou groupes à vouloir mobiliser leur regret du passé pour le reconstruire à l’identique au temps présent selon une tradition politique ou religieuse. La nostalgie réflective se réfère plutôt au désir de transposer le souvenir du passé en un présent à strates temporelles diversifiées, permettant à la nostalgie d’être pensée et vécue comme une force prospective.
1A partir d’une recherche transversale dans diverses archives et bases de données principalement françaises, mais aussi internationales [1], cet article étudie comment l’âge d’or est désigné et qualifié par les médias, les chercheurs ou d’autres auteurs s’intéressant aux productions médiatiques et culturelles à partir de la seconde moitié du xxe siècle. Allant de la photographie aux séries télévisées, du cinéma aux scopitones, il est question d’établir un panorama synthétique des caractéristiques récurrentes attribuées à l’âge d’or. Relevant d’une construction historique complexe et empreinte de dynamiques contradictoires [2], l’âge d’or est également une façon de dire une période spécifique du passé, de s’en souvenir de façon affective pouvant aller jusqu’à un sentiment nostalgique de ce qui n’est plus. La nostalgie, cette « habitude » de la modernité – à savoir le regard collectif et individuel orienté vers une période du passé apparemment meilleure – peut devenir ici initiatrice de qualification du passé comme étant doré, même s’il ne l’était pas forcément. Ce retour dans le temps émerge souvent quand le présent est traversé par l’idée du progrès ou par l’apparition de crises multiples amenant à une forme de changement [3]. Ce n’est pas pour autant qu’un retour empreint de nostalgie devrait être d’emblée associé à une régression ou superficialité. La nostalgie peut également être créatrice et cet article propose ainsi un regard critique sur le phénomène protéiforme qu’est la nostalgie quand il s’agit de comprendre la désignation de l’âge d’or.
Trouver l’âge d’or
2Puisque l’âge d’or est le nom du film de Luis Buñuel (1930), de la chanson de Léo Ferré ou encore de livres dont le titre porte le nom « âge d’or de… » [4], la distinction avec l’âge d’or en tant que période désignée par la presse, la radio ou la télévision se complique. Afin de remédier à cette difficulté, les résultats tirés des archives ont été filtrés par rapport à l’apparition du mot « âge d’or » dans le titre de collection ou du titre propre de l’émission. Par exemple, pour le dépôt légal on compte 58 émissions montrées à l’écran en première diffusion et 208 ont pu être entendues sur les chaînes radio, notamment sur France Culture avec 106 occurrences. Pour cet article a été analysé l’ensemble des titres de ces émissions radiophoniques ou télévisuelles et une cinquante d’émissions de télévision/radio du dépôt légal en lien avec un âge d’or des médias ou d’autres formes ou pratiques culturelles ont été visionnées ou écoutées. Le corpus est complété par les émissions où l’âge d’or (paraissant dans le descripteur) est abordé en lien avec une réflexion sur le passé d’une technologie médiatique ou pratique artistique et culturelle [5].
3Concernant les nombreuses occurrences du mot-clé « âge d’or » dans la presse (quotidiens, hebdomadaires et magazine), deux choix ont été faits : ajouter le mot-clé « nostalgie » ou « nostalgique » à la requête afin de savoir si ce sentiment paraît ou non en cooccurrence [6]. Le nombre d’articles très élevé avec plus de 2300 résultats met en évidence une première proximité du champ lexical nostalgique avec l’âge d’or. Ensuite, une attention particulière a été portée à l’âge d’or en lien avec les médias ou d’autres productions culturelles, artistiques afin d’établir une certaine cohérence avec le corpus télévisuel et radiophonique [7]. Il est ici intéressant de constater que 1269 articles sortent à nouveau du lot. Ce corpus a été encore une fois restreint à 157 articles et dépêches incluant plus spécifiquement « l’âge d’or de… » [8]. Pour affiner les résultats et afin de les comparer à d’autres formes discursives, plusieurs ouvrages, portant le titre « âge d’or », ont été consultés.
La problématique de l’indexation des documents audiovisuels archivés
4Chercher et en l’occurrence trouver l’âge d’or « en tant que tel » s’est avéré être une aventure extrêmement difficile d’un point de vue méthodologique. L’investigation menée dans différentes archives et bases de données a permis de savoir où on ne le trouve pas. Ainsi, la recherche s’est d’abord concentrée sur le mot-clé « âge d’or ». La presse, la radio et la télévision françaises mentionnent beaucoup d’âges d’or [9], allant du cinéma muet aux personnes âgées, le gaz ou encore à l’Egypte [10]. L’âge d’or de la télévision, par exemple, se trouve évoqué accessoirement en lien avec certaines professions comme celle de l’animateur de télévision [11], mais il n’y a cependant aucune émission recensée par l’INA dont le titre ou la collection propre de l’émission comporte une référence explicite à l’âge d’or de la radio ou de la télévision. Cependant, la radio fait à plusieurs reprises référence à l’âge d’or de la télévision dans ses émissions, tel que « l’âge d’or des séries britanniques des années 60 et 70 » (France Culture, 17 août 2009). Cela ne veut pas dire que le propre âge d’or du média en question n’est pas thématisé ou mentionné dans certaines émissions, mais la/le documentaliste de l’INA ne l’indexe pas forcément lorsqu’il en est fait mention. Etant donné la multiplicité des émissions à caractère historique à la télévision française [12] pouvant a priori inclure une réflexion sur la constitution d’un âge d’or ou encore le mentionner occasionnellement, cela aurait pris plusieurs années pour explorer tous les âges d’or mentionnés ou construits dans ces productions, notamment au vu de la problématique de l’indexation mentionnée. On compte tout de même une dizaine d’émissions à vocation historique qui porte le titre « âge d’or », comme par exemple L’âge d’or de l’Europe médiévale (France 3, 2008). Autre constat : l’âge d’or est également le sujet d’émissions à vocation mémorielle ou nostalgique, comme par exemple La folie des années 90 (mars 2010) sur France 3 incluant un sujet sur l’âge d’or du rap français. La locution « âge d’or » s’insinue dans de nombreux genres télévisuels et radiophoniques allant du journal aux émissions de variétés et documentaires : tout semble pouvoir avoir un âge d’or. L’attribution est ainsi de l’ordre d’une habitude, d’un réflexe qui permet de circonscrire un moment adoré en or. Et parfois, même si l’âge d’or n’est pas la notion adéquate souhaitée, elle est quand même utilisée et ce n’est pas uniquement le cas pour les archives audiovisuelles :
Et parfois les choses s’inversent : l’âge d’or est indiqué dans le descripteur [14] de l’émission et paraît donc dans les résultats de la requête, mais cela ne veut pas forcément dire qu’il est en effet mentionné dans le contenu. Un exemple : dans l’émission Le temps des cinéphiles [15], Chabrol et Givray reviennent selon le descripteur de l’INA sur « l’âge d’or de la cinéphilie », situé entre la Seconde Guerre mondiale et l’après-guerre, mais les deux ne prononcent jamais le mot « âge d’or » durant les entretiens. C’est donc la personne ayant indexé l’archive qui a attribué l’âge d’or au contenu archivé sans que ce dernier soit explicitement nommé dans les émissions respectives. Cet aspect montre que la notion d’âge d’or en tant que telle n’est pas « fixe » et donc sujette à des attributions diverses et parfois subjectives. Néanmoins, le corpus hétéroclite, difficilement comparable à la vue de la constitution hétérogène des différentes archives consultées, a permis de dégager les caractéristiques spécifiques et récurrentes qui sont attribuées à l’âge d’or.« A vrai dire, j’avais espéré éviter le cliché de l’expression “Âge d’or”, qui évoque plutôt une “Génération d’Exception” vieux jeu, celle des toutes premières heures du média (…). Mais il se trouve qu’aucune expression ne m’a paru plus à même d’exprimer la sensation de réconfort, l’immuable et agréable surprise qu’a procurées la télévision à son spectateur la période qui nous occupe [13] ».
L’âge d’or est (presque) vintage
5Se référant d’abord à une période spécifique de la récolte viticole et qualifiant plus tard un certain vin comme étant exceptionnel, la notion du vintage est toujours d’usage en œnologie, mais a innervé depuis la fin du xixe/début du xxe siècle d’autres domaines comme l’industrie automobile, la science, la mode, le mobilier et plus récemment les technologies médiatiques [16]. La recherche autour de la désignation de l’âge d’or montre que ses caractéristiques récurrentes convergent partiellement avec celles attribuées au vintage, à savoir l’invention, la création ou l’apparition d’un produit de qualité, d’un art ou d’une pensée novateurs ou provocateurs dans un espace et dans un temps précis. Autrement dit, la rencontre d’une technologie, d’une pratique, d’une pensée innovatrices ou pionnières, se distinguant entre un avant et un après en raison de ses qualités narratives, esthétiques ou technologiques, mais aussi du fait de son succès économique [17].
Un temps et un lieu
6Tout comme le vintage, un âge d’or est, du fait de son nom, étroitement lié à la question du temps, mais également à celle d’un lieu (physique ou imaginaire). Dans les sources analysées, l’âge d’or est rarement constaté en son temps présent, à quelques exceptions près comme par exemple « nous vivons l’âge d’or de la télévision [18] ». L’âge d’or peut se référer à une période passée depuis peu – « on était en plein âge d’or du rap » affirme Mc Solaar en 2010 durant une émission sur les années 90 [19] – ou encore plus fréquemment à une période passée depuis plus longtemps. Une caractéristique temporelle clé est celle de la datation inscrivant l’âge d’or en une frise historique : « La grande aventure de la presse filmée – L’âge d’or 1928-1939 » (2002 sur France 3) ou encore « L’âge d’or de la musique de film 1965-1975 » (septembre 2009 sur Arte). Une seconde caractéristique temporelle est la datation par personnification : « D’Adrian Willaert à Claudio Monteverdi, l’âge d’or de la Basilique Saint Marc » (France Musique, octobre 2009). Un troisième trait temporel commun avec le vintage est la possibilité cyclique de l’âge d’or, tel que « le troisième âge d’or de la courte vie de la télévision [20] » et « Les séries télé vont-elles tuer le cinéma ? Ou au contraire offrir un nouvel âge d’or à l’image sous toutes ses formes ? [21] ». Un autre élément récurrent est d’ordre topographique comme « l’âge d’or du porno japonais » (Arte, Tracks, avril 2010). L’âge d’or se lie forcément à un lieu (ou une culture) qui peut être régional, national, transnational et même très spécifiquement localisé : « L’Âge d’or de la peinture napolitaine au Musée Fabre de Montpellier » (France Musique, 4 juillet 2015), mais d’autres éléments s’imbriquent avec la question du temps et de l’espace.
Innovation, personnification et liberté de création
7L’analyse montre que les autres attributs portés à l’âge d’or relèvent d’une admiration pour l’émergence d’une technologie, d’un art ou d’une pratique, d’une créativité durant une certaine période du passé. Comme dans le cas du vintage, ce n’est pas immédiatement la perfection de l’objet ou du produit qui marque le début de l’âge d’or, mais au contraire les premiers pas de l’innovation :
« 1986-1992 constitue à la fois la plus belle ère et le déclin des micro-ordinateurs et des sociétés qui les fabriquent. La plus belle ère, car c’est à cette époque que sortent des machines formidables comme l’Archimède d’Acorn, (…). Seulement, entre-temps le PC d’IBM s’impose dans l’ensemble des entreprises (…). L’âge de raison de l’informatique aura eu raison des derniers passionnés qui pour beaucoup se retireront complètement de ce milieu [22] ».
9Cette phase à la charnière entre les étapes pionnières et leur apogée – menant parfois à une standardisation ou commercialisation forte – sont celles qui deviennent la plupart du temps « or » en aval ; la passion et l’émotion des débuts faisant place à la raison. Dans l’émission Mamy Scopitone – l’âge d’or du clip (France 5, 2005, rediffusée à seize reprises dans la même année), la télévision couleur annonce « le déclin » des scopitones. Un autre exemple : pour Jean-Jacques Ledos « les pionniers des années 50 et 60 aimaient l’aventure renouvelée que constituait une nouvelle émission, (…). En passant progressivement de l’artisanat à la logique industrielle et commerciale, la télévision s’est banalisée [23] ». Ainsi, un cycle vintage d’un âge d’or se finit quand la pensée ou le produit atteint une certaine maturation. Parfois les acteurs impliqués proclament l’âge d’or en train de se faire tout en constatant sa presque fin, comme ici pour les séries télévisées américaines :
« Quant à savoir si cet âge est en réalité révolu, cela reste à déterminer. Au moment de la publication de ce livre, deux des six ou sept séries majeures auxquelles nous nous intéressons sont encore en tournage (…). Un certain nombre des conditions qui ont déclenché la révolution – pour l’essentiel une prolifération de canaux (…) – sont encore en place. En outre la fécondité créative associée à un renversement technologique est imparable (…). C’est ce qui a distingué cette génération de dramas du câble, qui a régné de 1999 à 2013 [24] ».
11Cet exemple montre que l’âge d’or est aussi une construction biographique autour de femmes et hommes qui deviennent des icônes de cet âge d’or de par leurs actions, idées, décisions ou performances artistiques. « Django Reinhardt : l’âge d’or du quintet 1937-1940 » (France Musique, 10 janvier 2015) ou encore « Frank Sinatra ou l’âge d’or de l’Amérique » (France 5, 25 décembre 2015) sont deux illustrations de la personnification de l’âge d’or. Les sources analysées mentionnent également la facilité économique ou la liberté de création durant cette période en or, paroles fréquemment accompagnées d’un ton ou vocabulaire nostalgique. Hossein Derakshan, un blogueur irano-canadien regrette après six ans d’emprisonnement l’âge d’or du blog politique durant lequel il n’avait pas besoin de like et de retweet pour avoir de la visibilité [25].
12Ce n’est donc pas uniquement « le produit » du passé qui peut rendre nostalgique, mais aussi la façon de le faire, de l’utiliser et de le penser. Le 2 janvier 1993, par exemple, lors de la dernière diffusion de Double Jeu (diffusée sur Antenne 2/France 2 depuis fin 1991), Thierry Ardisson, Laurent Baffie et François Rollin situent l’émission le jour du 2 janvier 2013 en l’intitulant Rétro 1992. Assis autour d’une bière, la cigarette à la main (cf. doc. 1), quelques semaines après l’interdiction du tabac dans les lieux publics par la loi Evin, les trois évoquent la très courte histoire de l’émission sous l’angle de leur nostalgie personnelle en faisant semblant de s’en souvenir plus de dix ans après. L’âge d’or de l’émission fêté dans cette dernière émission est une mixture d’extraits de 1992 commentés en intervalle par ces trois nostalgiques d’un passé qui a été – mais pas complètement. François Rollin souligne à propos de l’émission que l’« on n’a pas fait que des erreurs alors… » et Thierry Ardisson ajoute que oui « c’était une émission spéciale ». Le fait de fumer ajoute une touche ironique supplémentaire au regret de la disparition de la cigarette sur l’écran. Ici leur nostalgie porte plutôt sur une nostalgie du futur qui aurait pu être en 2013 et qui se trouve finalement en instantanée, anticipée en 1993.
Double Jeu, Antenne 2/France 2, 3 janvier 1993
Double Jeu, Antenne 2/France 2, 3 janvier 1993
Nostalgie et âge d’or
13Fortement reliée au concept de la mémoire, la nostalgie rappelle donc les temps et lieux qui ne sont plus, ne sont plus accessibles ou ne l’ont jamais été. Elle désigne également le désir de retourner à une époque passée que nous n’avons pas vécue ainsi que le regret d’un passé qui n’a jamais été, mais qui aurait pu être ou encore un avenir qui jamais ne sera. Mais plus fréquemment associée à un regret de ce qui n’est plus, parfois teintée de sa qualité douce-amère éclipsant le côté sombre du passé, la nostalgie semble faire émerger l’idée que tout était mieux avant. Il est alors peu surprenant que l’âge d’or, dans ses conceptions mythiques et à caractère mnémonique, souvent aux contours historiques flous, soit « donc un mythe particulièrement propice au déploiement du sentiment nostalgique [26] » et l’âge d’or est parfois même le résultat de ce dernier. Plus proche de la mémoire que de l’histoire, la question du sentiment nostalgique ne facilite ainsi pas la chose dans le contexte de cette recherche puisque, contrairement à la presse, l’association directe entre la notion de nostalgie/nostalgique et l’âge d’or est peu présente dans les descripteurs de l’INA. Pour la télévision, uniquement huit entrées paraissent pour nostalgie/nostalgique en co-occurrence. Une première explication de ces résultats est sans doute à nouveau liée à l’indexation du corpus : la nostalgie ne s’y trouve pas forcément au premier plan. Revenons à l’émission de France 2 du 1er mai 2000, Les coulisses de la télé : Patrick Sabatier est en entretien avec Mireille Dumas et se dit nostalgique de l’âge d’or de la profession de l’animateur, pourtant le mot nostalgie n’est pas indexé dans le descripteur de l’INA et il n’est nullement spécifié en quoi consistait l’âge d’or (hormis le fait que Sabatier nomme plus de moyens financiers). Comment d’ailleurs indexer un sentiment qui, la plupart du temps, n’est pas exprimé autrement que par l’intonation de la voix ou par un vocabulaire de consonance nostalgique [27], comme le regret ou encore la tristesse joyeuse ? La problématique avec cette démarche consiste en l’impossibilité de bien cerner la nostalgie si elle n’est pas énoncée explicitement. Quand Saïdou Alcény Barry écrit « Ces photos de Sory Sanlè (…) exhalent un capiteux parfum de nostalgie et ressuscitent un passé définitivement englouti. (…) Ah ! L’âge d’or de la photographie avec les studios est derrière nous… [28] », il est complexe de deviner si oui ou non les journalistes décrivent leur propre nostalgie (imaginée) ou celle des personnes interviewées pour leur article ou émission. Reste que la notion d’âge d’or fait souvent partie d’un champ lexical fortement adjoint au passé : elle se réfère à une époque glorieuse, innovatrice, à l’apogée d’une technologie, d’un courant de pensées ou encore des formes esthétiques ou narratives. L’émission précitée Mamy Scopitone est un exemple de ces émissions où la nostalgie autour de l’âge d’or est omniprésente. Fil conducteur de l’émission en tant que productrice et réalisatrice des scopitones, Andrée ou Daidy Davis-Boyer alias Mamy Scopitone raconte son histoire. Qu’il s’agisse du journaliste ou d’elle-même, les mentions du merveilleux passé regretté sont nombreuses, comme « cela me manque tout cela », ou encore « c’était une autre époque ». L’usage du vocabulaire n’est pas tout ; souvent et particulièrement dans ce cas, tout un univers esthétique se déploie dans ces déclinaisons « nostalgiques », que ce soit au niveau sonore ou visuel, le noir et blanc, le sépia ou encore la musique qui accompagne la voix off ou in. Cette double nostalgie, évoquée par les personnes dans le documentaire et par l’univers esthétique, fait partie des productions médiatiques qui visent à éveiller ensuite le possible sentiment nostalgique de l’auditeur ou du téléspectateur.
Le côté sombre de l’âge d’or
14Bien évidemment, l’âge d’or des uns n’est pas nécessairement celui des autres : une question de point de vue. Dans son ouvrage L’art du film noir, les affiches de l’âge d’or du film policier, Eddie Muller explique son choix en soulignant que cette époque était « épicée d’une bonne dose de sexe et de violence [29] » et il regrette le politiquement correct qui s’est imposé par la suite. Ou encore, quand Canal Plus parle de « l’âge d’or du cinéma X américain » (Le journal du hard, 1er mai 2010), ce sont notamment les retombées économiques des films qui sont en or et pas forcément les conditions de travail des acteurs, peu problématisées dans l’émission ou encore la place de la femme dans ces productions. Dans la même veine, « Le business de la solitude : l’âge d’or des entremetteurs » (Cherche âme sœur, Arte, 24 août 2010) démontre la propagation de diverses entreprises qui escroquent les célibataires. Un âge d’or pour celles et ceux qui gèrent le business de l’amour, mais pas toujours pour celles et ceux qui cherchent l’âme sœur. La traduction de l’émission est ici intéressante. Originairement produite par le volet alémanique de la chaîne, le titre en allemand est « Goldene Zeiten » (âges en or) et non « Goldenes Zeitalter » (âge d’or). Un détail qui démontre à nouveau la facilité de se servir de la notion d’âge d’or sans forcément l’interroger. Un autre exemple récent quant au point de vue sur l’âge d’or est cette fois-ci cinématographique. Pour Télérama, Aurélien Ferenczi écrit dans son article intitulé « Quand Woody Allen (et quelques autres) regrettent le Hollywood d’antan » :
La nostalgie pour un âge d’or (même pas si doré) peut donc provenir des producteurs, réalisateurs ou journalistes [31]. Elle est ensuite transposée et transmise via le contenu à travers des procédés narratifs, discursifs et esthétiques afin de déclencher éventuellement la nostalgie de celle ou celui regarde, lit ou écoute. Cependant, s’en tenir à cette approche assez simple d’une nostalgie joyeuse, commerciale ou encore régressivement aveugle serait méconnaître ses multiples facettes. La nostalgie du passé (a)doré n’est pas uniquement l’expression d’un regret ou d’une euphémisation de ce qui (n’) a (pas) été si doré, mais exprime parfois quelque chose de plus profond.« (…) le cinéma américain n’en finit pas de regarder en arrière, scrutant intensivement l’âge d’or d’Hollywood. Symboliquement, les deux plus grands festivals de l’année, Berlin et Cannes, ont été ouverts par des films au goût rétro, s’amusant avec délices et plus ou moins d’ironie à reconstituer la grande époque des studios. (…) Le business a changé, est devenu extrêmement aléatoire, les financements à réunir pour lancer un film tiennent du jonglage d’équilibriste, même quand on s’appelle Spielberg. Oui, c’était peut-être plus simple avant… Faites gaffe quand même, amis cinéastes : sur les écrans, un autre film rétro – plutôt années 50, celui-ci – regarde les choses avec moins de nostalgie. Il s’appelle Dalton Trumbo. Les âges d’or avaient aussi leurs années de plomb [30]. »
Une nostalgie peut en cacher une autre
15Le sentiment nostalgique peut être considéré comme étant essentiel à la sauvegarde des identités [32] tout comme il peut renvoyer à l’amnésie sociale ; c’est aussi ici que l’âge d’or ainsi que la nostalgie se trouvent à une charnière importante : entre oubli et souvenir. Cette double face de la nostalgie a été récemment et vivement discutée dans un entretien avec Régis Debray et Alain Finkielkraut [33]. Pour l’un « la nostalgie n’est plus seulement suspecte, elle est carrément criminelle. Car elle ose porter le deuil du temps d’avant la diversité, d’avant les quartiers, les collèges et les lycées “sensibles” [34] ». Debray ne partage pas cet avis et avance que « la nostalgie, c’est le grand coup de pied au cul des amnésiques [35] ». Ces deux points de vue divergents illustrent bien la position délicate de la nostalgie. S’y ajoute que la littérature sur la nostalgie s’est longtemps concentrée sur le diagnostic, ce qui laissait la notion dans une situation pétrifiée. Pourtant, elle n’est pas un symptôme qui explique quelque chose, mais une force qui fait quelque chose. Malgré ses « exploitations » à des fins de rhétorique politique, de marchandisation ou d’esthétisation [36], la nostalgie porte en elle et elle a toujours porté en elle une force prospective et créative et elle est aujourd’hui plutôt constructive que destructive [37] pouvant se transformer en une activité critique, résistante et joyeuse de « nostalgier [38] ».
16L’expression courante « la nostalgie n’est plus ce qu’elle a été » ou « était » désigne peut-être une nostalgie même de la nostalgie et il deviendrait ainsi possible d’affirmer que la nostalgie est aujourd’hui de plus en plus ce qu’elle a été. Sentiment connu et exprimé dans L’Odyssée d’Homère, le néologisme médical « nostalgie » signifiant le mal du pays apparaît pour la première fois dans une thèse de médecine écrite par Johannes Hofer en Suisse, en 1688. Hofer désigne par nostalgie une maladie fréquente dans l’armée suisse. Les symptômes varient : le malade ne peut ni manger ni boire, a de la fièvre, des hallucinations et présente les symptômes d’une gastrite [39].
17Cette première signification de la nostalgie quitte doucement le discours médical au début du xxe siècle pour innerver la vie de tous les jours, notamment la culture populaire [40]. Et c’est cette nostalgie se liant plus à une temporalité qu’à un espace qui demeure pendant longtemps associée à une construction dialectique, occidentale, postcoloniale et régressive de la modernité ; les travaux pionniers de Jameson [41] sur les formes contemporaines de la nostalgie en tant que produit de la société de consommation et du progrès, mais aussi ceux de Davis en sont un exemple [42]. Pourtant, les recherches sociologiques et anthropologiques de ces dernières années soulignent le caractère universel de la nostalgie, ne se limitant pas à un seul continent, une époque ou une seule culture [43] ; ce qui inclut le fait de pouvoir la guérir en retournant à la maison, en recevant la visite des membres de la famille ou d’une personne ayant le même accent ou encore en écoutant de la musique ou des récits évoquant images et souvenirs de la patrie [44]. Il serait trop simpliste d’affirmer que les contenus et pratiques médiatiques pourraient remplacer ces vieux « médicaments ». En même temps, ils offrent peut-être une sorte soulagement temporaire. La BBC parlait en 2013 de plusieurs cas de « mal du pays extrême » qui menaient à l’incapacité de travailler. Les personnes interviewées soulignent que leur souffrance pourrait s’adoucir, mais parfois empirer, en utilisant des médias sociaux ou skype [45]. Les expressions nostalgiques indiquent un phénomène double : une réaction face aux nouvelles technologies qui vont trop vite, par ailleurs utilisées (les filtres sur Instagram, par exemple) avec le souhait de ralentir.
Les facettes multiples de la nostalgie
18Etant un compagnon traditionnel du progrès amenant de façon cyclique à un regret du passé, il est donc temps de resituer la nostalgie et de penser l’explosion nostalgique des dernières années sous un autre angle. Deena Weinstein écrit que
Le sentiment néo-nostalgique qu’elle évoque dans son article serait donc une expression superficielle de personnes inauthentiques ? Cette uniformisation semble être beaucoup trop régressive : que sait-on vraiment de ces nostalgiques ? Ne devrait-on pas plutôt se poser la question de savoir si la nostalgie sous forme de mal du pays ne s’y cachait pas sous un nouveau visage ? Il ne s’agit pas ici de confondre le mal du pays classique avec le regret doux-amer du passé, mais de saisir derrière l’apparente vague nostalgique des dernières années quelque chose de plus profond, un désir de quand, où et avec qui on est chez soi. Allant du rock, des applications « polaroid » de nos téléphones mobiles aux soirées swing organisées à Paris, ne serait-ce pas là aussi un malaise indiquant un réel besoin de savoir qui nous sommes et où nous sommes « à la maison » ? Ne serait-ce pas ici que se cacherait quelque chose de plus crucial que la seule envie superficielle de se plonger dans un passé, un « âge d’or » apparemment meilleur ? Les récentes formes de nostalgie sont peut-être beaucoup plus affectées par cette « vieille » forme de nostalgie qui est celle du mal du pays. Ainsi la nostalgie permet-elle de mieux circonscrire le côté « or » de l’âge d’or et les limites ou oublis de ce qui est parfois plus adoré que doré : ne pas mé-comprendre la nostalgie permet de mieux saisir l’oubli. La constitution souvent subjective de l’âge d’or par les médias, journalistes, documentalistes ou chercheurs relève tout de même de la volonté de se souvenir d’un temps et d’un espace qui a apporté quelque chose de nouveau ou un changement (positif ou négatif). Et si l’âge d’or n’est pas objet d’une nostalgie restorative, réactionnaire et régressive à la Donald Trump avec son “Make America Great Again” mais l’âge d’or d’une nostalgie réflective [47] et créative, il peut être doublement appréhendé sous la forme d’un mal du pays contemporain se manifestant dans une recherche de soi et des autres – dans le temps et dans l’espace – et celle qui permet de tirer du passé, même si on ne l’a pas vécu, une force créative pour l’avenir.« ce mythe d’un “Âge d’or” du rock consiste à esthétiser son passé. (…). C’est une aventure sans profondeur ; c’est le regret de ne pas vivre une époque révolue du rock, (…). Mais ce regret n’entraîne aucun effet : on ne souffre pas du mal du pays, parce qu’il n’y a jamais eu de pays, (…). On ne fait que se divertir, avec peut-être un peu de mélancolie, au moyen d’un artefact recyclé, enrobé d’imaginaire [46]. »