La santé publique à partir de l'image : la consommation de cannabis au prisme du cinéma depuis la fin des années 1960
Pages 49 à 51
Citer cet article
- POINTEAU-LAGADEC, Erwan
- et DUETTO, Article,
- Pointeau-Lagadec, Erwan.
- et al.
- Pointeau-Lagadec, E.
- et Duetto, A.
https://doi.org/10.3917/tdm.023.0049
Citer cet article
- Pointeau-Lagadec, E.
- et Duetto, A.
- Pointeau-Lagadec, Erwan.
- et al.
- POINTEAU-LAGADEC, Erwan
- et DUETTO, Article,
https://doi.org/10.3917/tdm.023.0049
Notes
-
[*]
Doctorant-allocataire à Paris 1 Panthéon-Sorbonne sous la direction de Myriam Tsilkounas.
-
[**]
Retrouvez l’intégralité de cet article en ligne sur le site histoiredesmedias.com
-
[1]
YVOREL Jean-Jacques, « Pour une histoire du cannabis », Alcoologie et addictologie, vol. 28, n°2, 2006, p.107
-
[2]
KOPP Pierre et FENOGLIO Philippe, « Les drogues sont-elles bénéfiques pour la France ? », Revue économique, 2011/5 Vol. 62, p. 905.
-
[3]
POINTEAU-LAGADEC Erwan, « Les premières représentations cinématographiques du cannabis en France au tournant des années 1970 », Alcoologie et addictologie, tome 36, n°4, décembre 2014.
1Quelles images de l’usage de cannabis le public du cinéma reçoit-il en France ? Quelles représentations de cette pratique, interdite et pourtant si répandue, le film de fiction participe-t-il à véhiculer ? Comment les producteurs, réalisateurs et acteurs mettent-ils en scène ce problème de santé publique apparu dans l’Hexagone à la fin des années 1960 ? Ces questions, posées dans le cadre d’une thèse en histoire culturelle, semblent pouvoir intéresser tous ceux qui souhaitent s’informer sur les mécanismes de production, de médiation et de réception propres à l’imaginaire d’une drogue, autant que les chercheurs désireux d’aborder une question de santé publique au travers d’un matériau audiovisuel. En partant du cas de la consommation de marijuana envisagé au prisme des longs métrages de fiction du cinéma français depuis la fin des années 1960, nous avons tenté de mettre sur pied un cadre conceptuel d’analyse des représentations de l’usage des produits psychotropes et de leurs effets.
2Ce cadre prend pied sur deux références épistémologiques : les travaux de Marc Ferro qui, dès les années 1960, ont incité les historiens à se saisir du long-métrage pour étudier le passé, et la discipline alcoologique qui, la première, a entrepris de penser la consommation d’une drogue au travers des productions audiovisuelles la mettant en scène. Le vide historiographique [1] entourant le cannabis depuis qu’il est devenu un « produit de consommation courante » [2] à la fin des années 1960 ne fait que légitimer la nécessité d’une étude proprement historique s’inspirant de ces présupposés scientifiques.
3Le cadre d’analyse s’articule autour du concept de « séquence de consommation », ou, plus précisément « séquence cannabique ». Puisque le cœur de nos préoccupations est bien la manière dont est représenté l’acte de consommation de la marijuana, nous avons pris le parti de créer un séquençage filmique unique répondant aux besoins spécifiques de l’étude et pouvant être défini comme une succession de plans montrant la pratique en question. Ce choix méthodologique permet ainsi de rassembler des films « mettant en image la consommation du cannabis » et non de trop vagues films « sur le cannabis ». Au terme d’une étape de sélection opérée, pour un premier travail, au sein d’une filmographie limitée à la France et axée autour de la présence des séquences cannabiques, il devient possible de déployer un processus d’analyse des films susceptible de renseigner le chercheur sur l’imaginaire social relatif à la substance. Pour cela, nous débutons par un examen sémio-textuel des séquences de consommation permettant de réduire à un ensemble de signes comparables entre eux les images et les sons de fiction qui médiatisent l’usage du cannabis depuis plus de quarante ans, tout en déterminant le rôle actanciel de la substance dans les histoires dont les films du corpus sont les supports.
4Cette première phase participe à faire émerger les grandes tendances et les ruptures chronologiques ou thématiques de la mise en image de la consommation de la marijuana. Pour le cas d’un travail en histoire culturelle, ces conclusions préliminaires doivent être complétées par l’intégration au processus analytique des conditions de production, de médiation et de réception propre à chacune des œuvres. En éclairant ainsi les résultats obtenus à l’aune de la trajectoire d’un réalisateur, des transformations des mécanismes de financement du cinéma ou de l’émergence d’un genre filmique nouveau par exemple, il devient possible d’éviter les interprétations erronées et de replonger dans son contexte social, politique et culturel l’ensemble du corpus et de ses diverses composantes.
5L’application de cette méthode apporte au final trois types de résultats : les premiers, historiques, permettent de retracer l’évolution des représentations cannabiques au cours du temps ; les seconds, synchroniques, permettent de fouiller les grandes thématiques et motifs restés stables au cours de la chronologie envisagée ; les troisièmes, médiatiques, permettent de concentrer l’analyse sur les spécificités du genre médiatique considéré pour faire la part des choses entre représentations filmiques et représentations sociales, et ainsi déduire des premières un imaginaire cannabique général.
6Les résultats déjà obtenus à l’aide de ce cadre conceptuel nous incitent à encourager les chercheurs à l’appliquer à l’analyse de l’imaginaire d’autres substances, voire, à d’autres problèmes de santé publique comme la maladie ou les comportements accidentogènes. Pour ne donner qu’un exemple, notre étude des premières représentations hexagonales de l’usage de marijuana au tournant des années 1970 a mis en lumière l’inquiétude apparente de la société française à l’égard de l’implantation de la substance [3]. Importée depuis les Etats-Unis à la fin des Sixties dans le cadre de la mondialisation des mouvements contre-culturels, la pratique s’est rapidement répandue parmi une jeunesse étudiante, actrice ou spectatrice des événements de Mai 68. Les premiers films à intégrer une séquence cannabique retranscrivent ainsi la dimension exogène du phénomène, à travers la figure de l’étrange étranger faisant perdre sa virginité cannabique à un jeune Français. Alors même que les « nationaux » tendaient à s’approprier cette substance nouvelle, les cinéastes français ont ainsi préféré déporter leurs regards sur les populations importatrices de la pratique plutôt que sur des compatriotes souvent dépeints comme naïfs, voire abusés. L’étude d’une sélection de films permet ainsi de donner corps à la perception et aux sentiments de la population française, autrement difficilement accessibles, à l’égard de l’explosion soudaine de l’usage du cannabis au tournant des années 1970.