Sans patrie ni frontières de Jan Valtin : l'affaire de presse et le secret bien gardé des services spéciaux
Pages 19 à 51
Citer cet article
- BOURGEOIS, Guillaume,
- Bourgeois, Guillaume.
- Bourgeois, G.
https://doi.org/10.3917/tdm.016.0019
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https://doi.org/10.3917/tdm.016.0019
Notes
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[1]
Walter G. Krivitsky, In Stalin’s secret service: an expose of Russia’s secret policies by the former chief of the Soviet intelligence in Western Europe, New York, Harper & Brothers, c1939. Walter Krivitsky, In Stalin’s Secret Service: Memoirs of the First Soviet Master Spy to Defect, Enigma Books, 2000 (trad. fr. J’étais un agent de Staline, Paris, Champ Libre, 1979). Voir aussi sur cette question, Walter Krivitsky, Gary Kern, MI5 Debriefing & Other Documents on Soviet Intelligence, Xenos Books, 2004.
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[2]
Herald Tribune, 19 janvier 1941.
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[3]
Vingt années plus tard, Freda Utley apprit que son mari était mort le 30 mars 1938. C’est seulement en 2004 que leur fils, Jon Basil, fut informé que les hommes de la GPU l’avaient abattu d’une balle dans la nuque pour avoir organisé une grève de la faim dans l’un des goulags de Vorkouta.
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[4]
Interview de John Fleming par Amity Shlaes, le 17 septembre 2009 sur Book TV-After Words-John Fleming, The Anti-Communist Manifestos.
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[5]
Fleming John V, The Anti-Communist Manifestos – four books that shaped the Cold War, New York, Norton & Company, 2009. Von Waldenfels Ernst, Der Spion, der aus Deutschland kam. Das geheime Leben des Seemans Richard Krebs, Aufbau Verlag, Berlin, 2002.
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[6]
Von Waldenfels Ernst, op. cit., p. 269.
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[7]
Voir en particulier sur ces questions le tome 24 des Œuvres de Léon Trotsky, Paris, ILT, 1987.
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[8]
Arthur Price avait été le professeur de littérature de Krebs, en prison. Lorsqu’il ouvrit le livre de Valtin, il reconnut immédiatement des passages qu’il avait déjà vus quelques années plus tôt.
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[9]
John Fleming, op. cit., pp. 145 à 153
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[10]
Pierre de Chevigné venait d’être nommé par le gouvernement haut-commissaire français à Madagascar, mission particulièrement sensible après les événements sanglants qui s’y étaient déroulés et vis-à-vis desquels les communistes français avaient été depuis vertement tancés pour leur passivité.
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[11]
Le lendemain, l’hebdomadaire rouennais L’Echo de Normandie, titrait « René Cance, député communiste du Havre est un ancien espion de la police soviétique. Il a été pendant 15 ans au service du Guépéou ».
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[12]
Institut d’histoire du Temps présent, Fonds Joë Nordmann, ARC 3015 (10-11): Procès René Cance (Cance contre L’Écho de Normandie, L’Aurore, Le Pays et autres). Les dossiers ne portent pas de mention et les pièces n’en sont pas numérotées.
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[13]
Guillaume Bourgeois, « Les métamorphoses du Béria français », in Le Roy-Ladurie Emmanuel et Bourgeois Guillaume, Ouverture, société, pouvoir – de l’édit de Nantes à la chute du communisme, Paris, Fayard, 2005, pp. 193-217.
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[14]
Dès le 23 mars, Joë Nordmann avait demandé son témoignage à Harry Pollitt.
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[15]
Public Records Office, Londres, Valtin KV 2/1104-216a.
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[16]
Une note du 5 mai 1948 signée Villard évoque des recherches à accomplir en direction des États-Unis (vers des juristes et dans la presse): la personne pressentie pour cette tâche est Vladimir Pozner. IHTP, fonds Joë Nordmann, ARC 3015 (10-11).
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[17]
IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem.
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[18]
IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem..
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[19]
La première apparition de l’un de ces photostats dans la presse communiste date du 14 mai 1948. Ce jour-là, L’Humanité titre: « Jules Moch, Malraux, Daladier… témoins de moralité de Jan Valtin, l’agent de la Gestapo ».
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[20]
IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem.
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[21]
IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem.
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[22]
IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem.
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[23]
Extraits du jugement, d’après la postface rédigée par Jacques Baynac pour la réédition de Sans Patrie ni frontières aux éditions Jean-Claude Lattès, en 1975.
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[24]
Valtin avait décrit l’intimité du foyer de René Cance (futur maire du Havre) sous un jour un peu olé-olé. Dans une lettre du 28 septembre 1948, Valtin écrivit: « J’ai reçu la photographie provenant d’un journal, montrant Mme Cance et sa fille (…) Si la personne que représente cette photographie est vraiment Mme Cance, celle que j’ai décrite dans Sans patrie ni frontières comme étant Mme Cance est une personne entièrement différente. […] Si j’ai supposé que la femme communiste que j’ai rencontrée au Havre […] avec M. Cance était Mme Cance, j’ai été sans aucun doute coupable d’une conclusion hâtive et erronée basée seulement sur l’impression du moment. » Cité par Jacques Baynac, Ibidem.
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[25]
Rohrwasser Michael, Der Stalinismus und die Renegaten; Die Literatur der Exkommunisten, Metzler Studienausgabe, Munich, 1991.
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[26]
Tagebuch der Hölle fut édité à Cologne en 1957.
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[27]
Von Waldenfels Ernst, Der Spion, der aus Deutschland kam. Das geheime Leben des Seemans Richard Krebs, Aufbau Verlag, Berlin, 2002.
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[28]
Nelles Dieter, « Jan Valtin “Tagebuch der Hölle” – Legende und Wirklichkeit eines Schlüsselromans der Totalitasmustheorie », Zeitschrift für Sozialgeschichte des 20. und 21. Jahrhunderts, 1994, pp. 11-45.
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[29]
Dieter Nelles, « Die Rehabilitation eines Gestapo-Agenten: Richard Krebs/Jan Valtin », Sozial Geschichte Zeitschrift für historische Analyse des 20. und 21. Jahrhunderts, n° 18, Brême, 2003, pp. 147-158. Ajoutons que la chercheuse française Constance Micalef-Margain a consacré son mémoire de maîtrise et son DEA à ces questions (Paris I-2000-2002) et que son jugement penche vers les thèses de Nelles.
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[30]
Dieter Nelles a lui-même consacré à celui que Lénine avait surnommé le « flibustier du Komintern » un travail de réédition critique: Knüfken Hermann, Von Kiel bis Leningrad, Erinnerungen eines revolutionären Matrosen 1917 bis 1930, herausgegeben von Andreas Hansen, BasisDruck Verlag, Berlin, 2008.
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[31]
Ces dossiers Richard Krebs portent les cotes KV 2/1102, KV 2/1103 et KV 2/1104.
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[32]
Sauf avis contraire, tous les documents du MI5 cités infra relèvent de la cote PRO-KV 2/1102.
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[33]
George Hardy avait la réputation d’être aussi corrompu que protégé par les Soviétiques qui lui accordaient de considérables privilèges. Une note policière du 6 août 1932 remarque que George Hardy vient d’être déposé et une autre, de la Special Branch, datée de la veille, fondée sur les révélations d’un indicateur au sein de la section londonienne des Seamen’s Minority Movement, affirme qu’un délégué envoyé d’Allemagne arbitre la dispute entre George Hardy et Fred Thompson. Le 28 juillet, deux étrangers (Krebs et De Leeuw) sont localisés dans l’ouest de la capitale. Une lettre du 23 août, adressée par Krebs à Walter, analyse au vitriol la situation anglaise. Krebs accable Hardy et le dirigeant noir O’Connell qu’il soupçonne de corruption.
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[34]
Des notes concernant « The Moon is no Battleship » sont présentes dans les archives d’Isaac Don Levine à Emory-Atlanta. Merci à Elizabeth Stice pour ses recherches sur place.
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[35]
Seul fait que l’écrivain semble avoir inventé pour faire plus vrai, il n’aurait pas tenté d’avaler un papier compromettant… mais les policiers ne l’ont peut-être pas consigné volontairement.
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[36]
Le 15 octobre, il est annoncé qu’il arrivera à Londres et, le surlendemain, une source fiable et proche de Jack Cohen informe qu’il arrivera à bord du Lapwing: il sera porteur de trois missives importantes destinées aux sections SMM de Sidney, Liverpool et Londres. Rien ne doit être entrepris directement afin de ne pas compromettre la source.
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[37]
Une note 8 mars 1933 souligne que « Richard Krebs a visité les sections et sous-sections du PC en Norvège au cours des mois de décembre et de janvier »; il a corroboré ce qui avait été dit par d’autres visiteurs dans le passé sur « le manque de professionnalisme et les pratiques malhonnêtes du PC norvégien… »
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[38]
La lettre porte la mention « Personnel et confidentiel, via la valise diplomatique ». PRO KV 2/1104-195a.
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[39]
La House Committee on Un-American Activities (HCUA) dite « Commission Dies » était une commission d’enquête de la Chambre des représentants: son champ d’action toucha aux activités antiaméricaines dans deux dimensions, nazie et communiste.
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[40]
PRO KV 2/1104-195a.
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[41]
Richard Jensen est en effet le nom de l’agent danois du GPU auquel Valtin est confronté au Danemark.
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[42]
Tous les rapports du MI5 présentent Krebs comme le « deputy » ou bien « l’assistant » de Walter.
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[43]
Cf. « Quelques informations recueillies sur Richard Krebs alias Jan Valtin ». IHTP, fonds Joë Nordmann, ibidem.
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[44]
Le dernier rapport d’Erka parvient à la Gestapo alors que Krebs est en route pour l’Amérique. Il aurait été posté le 3 février et il signale que Wollweber et Deter sont désormais majoritaires parmi les marins communistes. Ils se fixent pour mission d’intégrer l’ITF réformiste d’Edo Fimmen. Selon un rapport « Koenig » du 12 mai 1938, Krebs a témoigné à Anvers de son passage par la Gestapo et il est parti sur un bateau anglais avec l’aide de l’ITF. L’ex-dirigeant communiste Hermann Knüfken y apparaît en tant qu’homme de Scotland Yard. Une lettre du MI6, adressée au MI5 en date du 20 décembre 1937, signale que: « Krebs, qui avait été à l’origine condamné à quatre années d’emprisonnement à Hambourg a été relâché en septembre après avoir accompli à peu près 3 ans et demi de sa peine. Krebs a quitté son pays, soit disant avec la permission des autorités, et il est d’abord venu à Copenhague en tant que réfugié auprès du Parti communiste danois. Il a apparemment suscité la suspicion à l’intérieur du parti qui a considéré comme possible qu’il fut un provocateur au service de la Gestapo. Il a été finalement décidé que Richard Jensen le placerait à bord d’un bateau russe et l’enverrait à Leningrad; Krebs, qui avait entendu parler des arrestations et des fusillades en Russie et qui ne se considérait probablement comme pas assez sûr de lui-même pour aller en Russie, refusa, Il est ensuite allé à Paris via Esbjerg et Dunkerque et s’est proposé pour aller en Espagne, ce qui lui a été refusé. Il s’est ensuite embarqué pour Anvers et, il y un mois, il a signé comme marin sur le vapeur belge Le Phoque. Selon notre source, Krebs est arrivé à Lllanelly, près de Swansea, à bord du Phoque aux environs de la fin de la dernière semaine de décembre: là, l’officier d’immigration a refusé son débarquement. Son bateau est retourné à Anvers le 11 décembre et comme il devait prendre la direction de la Finlande via le canal de Kiel, Krebs a démissionné. Le jour-même, il est allé à Gand avec l’intention de trouver une autre embauche en tant que marin. En nous transmettant ce qui est cité supra, notre source affirme que Krebs n’a plus rien à faire avec le Parti communiste, ayant été expulsé de ce dernier, le parti l’accuse d’être un informateur de police mais notre source pense que, selon, toute probabilité, ce n’est pas le cas », PRO KV 2/1103. Notons que la source de l’Intelligence Service pourrait bien être Hermann Knüfken.
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[45]
Voir par exemple le livre de Francis Pornon a consacré à Frank Boujard, kominternien de l’Internationale des marins, originaire de Haute-Savoie : Le Beau Frank, Paris, Le Temps des Cerises, 1997.
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[46]
Bend on the river et Wintertime, écrits postérieurement, sont plus ordinaires et ne connurent qu’un succès limité.
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[47]
Cf. Fleming, op. cit., pp. 158-162.
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[48]
Sans Patrie ni frontières a été réédité en 1997 chez « Babel », Actes Sud.
1Au début du mois de janvier 1941, les éditions Alliance Book publièrent à New York un livre de 841 pages, Out of the Night, signé par un auteur quasi-inconnu, Jan Valtin. Ce récit à couper le souffle retraçait la destinée de son auteur à travers une tragédie politique en trois actes – les débuts de la république de Weimar, la montée vers le pouvoir d’Adolf Hitler et les premières années du régime nazi. Il contenait tous les ingrédients d’un grand livre d’aventures sur l’action clandestine des marins révolutionnaires sur toutes les mers qu’évoque le titre de sa traduction française, plus tardive, Sans patrie ni frontières.
2Cette sortie en librairie intervenait au terme de dix-sept mois d’une collaboration germano-soviétique entamée avec le pacte du 23 août 1939 et une vingtaine de semaines avant la brutale ruée des Panzers sur Moscou. Tour à tour cadre du Komintern puis taupe communiste au sein de la Gestapo, l’auteur montrait la façon dont, en Allemagne, les uns avaient pu s’appuyer sur les autres pour saper les bases du système bourgeois et détruire son auxiliaire social-démocrate. Le livre de Valtin était truffé de détails remarquables et de terrifiants morceaux de bravoure; il fut notamment salué comme le plus achevé des témoignages alors connus sur les camps de concentration hitlériens. Il bénéficia d’une considérable opération de lancement médiatique et fit l’objet de commentaires nombreux et passionnés à travers la presse. Il devint en quelques jours un best-seller comme l’Amérique n’en n’avait plus connu depuis le Gone with the Wind de Margaret Mitchell, en 1936 (Autant en emporte le vent). Le 17 février 1941, Life magazine affirmait qu’il s’était déjà vendu plus de 350 000 Valtin. À cela s’ajoutait le tam-tam combiné du Reader’s Digest et de la presse Hearst qui avaient fait de l’auteur leur chouchou et criaient au chef-d’œuvre absolu. Tant et si bien qu’on est inévitablement conduit à un double questionnement, autant sur l’authenticité du document littéraire lui-même que sur les intentions sous-jacentes des acteurs de la campagne de promotion qui l’accompagna. Out of the Night, un canular? Une machination visant à démontrer l’identité criminelle des communistes et des nazis?
3Ces énigmes rebelles, qui furent celles de plusieurs générations de lecteurs, s’accompagnent ici d’une épaisse sédimentation idéologique. En tant que représentation paradigmatique du Komintern, vu du côté des vaincus, de ceux qui rompirent avec Staline au terme d’une expérience politique matricielle (à l’encontre des orthodoxes qui virent en Valtin un imposteur retors), Out of the Night posait l’incontournable question de la relation du commentateur à l’incertain. Comment se faire une idée juste du livre et au nom de quoi départager ceux qui l’avaient aimé de ceux qui le détestaient? À y regarder de près, il y avait autant de spécialistes de l’Internationale communiste d’un côté que de l’autre et tous se disaient sincères. Les journalistes qui s’étaient intéressés aux débats internes du monde communiste voyaient en Valtin une source originale et d’une exceptionnelle puissance. Cependant, c’est justement cette puissance qui choquait dans le contexte prude de l’Amérique rooseveltienne: un vrai déballage, très cru et très sanglant. Qu’il fût le produit d’une conspiration hitléro-trotskiste ne convainquait certes que les plus staliniens mais le livre était trop fort, trop précis, peut-être trop gros pour être vrai.
4Ce qui gênait encore aux entournures, c’était la dimension dans laquelle l’événement éditorial paraissait s’inscrire. À peine un an plus tôt, un Polono-Russe, Samuel Ginsberg, qui se faisait appeler Walter Krivitsky et se disait officier général des services secrets soviétiques, avait publié à New York, chez Harper & Brothers, In Stalin’s secret service: an exposé of Russia’s secret policies by the former chief of the Soviet intelligence in Western Europe, un pavé dans la mare des services spéciaux soviétiques [1]. Simple coïncidence? Pas du tout! Derrière le livre de Ginsberg/ Krivitsky comme derrière celui de Valtin (pseudonyme d’un certain Richard Krebs), on apprit qu’il y avait un seul et même homme, Isaac Don Levine, salarié du groupe Hearst, lié à l’ancien menchevik David Dallin et aux milieux fermés de la soviétologie américaine; une discipline peut-être balbutiante mais à laquelle s’intéressait de très près le FBI. Jeté sur la scène de ce théâtre d’ombres, dans un contexte d’ambiguïtés à tous les niveaux, Out of the Night défraya la chronique et Krebs/Valtin fut des années durant l’objet de l’attention des médias américains, à travers une saga judiciaire dont nous parlerons bientôt. En France, après la Libération et dans le contexte agité des débuts de la Guerre froide, Sans patrie ni frontières déchaîna d’ardentes polémiques et suscita quatre grands procès d’édition dont, le dernier, fait assez unique dans l’histoire judiciaire française, intervint en 1975, soit trente-quatre années après la sortie initiale de l’ouvrage. Là encore, l’événement fut assez considérable pour faire la une du Monde. Comme une bombe à sous-munitions, le livre de Jan Valtin n’en n’avait donc pas fini de produire de bruyantes explosions.
5Ce n’est qu’aujourd’hui, en possession des archives de l’auteur et de son entourage ainsi que de celles de certains services de contre-espionnage, que l’on peut se faire une idée plus précise de ce livre et envisager de trancher ce débat-clef.
Un sujet scandaleusement épineux
6Document de premier ordre pour les uns, pitoyable vecteur d’une manipulation idéologique pour les autres, Out of the Night était-il un véritable témoignage autobiographique ou ne fut-il qu’un bon roman?
Il faut d’abord raconter cette histoire
7Sans patrie ni frontières a pour héros un jeune homme né dans une famille de marins, élevé à travers le monde, notamment en Asie, et qui ne trouve pas sa place dans l’Allemagne de l’immédiat après-guerre. Il part en mer en tant que matelot, à 16 ans, bourlingue sur l’Atlantique et en Amérique latine avant de retrouver une société violemment écartelée, un pays lépreux et sa propre famille misérable. Jan Valtin s’engage politiquement, participe à l’insurrection révolutionnaire de Hambourg, une affaire mal préparée qui le conduit vers l’exil, en Hollande puis en Flandre. Le jeune militant communiste découvre la lutte clandestine et le travail illégal; il a été intégré à un appareil destiné aux liaisons techniques du Komintern, au noyautage et aux pénétrations chez l’ennemi, aux missions spéciales. En bref, un apparat qui ressort du GPU et pour lequel il a été formé durant quelques semaines à Leningrad. Après un long voyage à travers le Pacifique, Valtin est arrêté pour une agression contre un commerçant, à Los Angeles. C’est un tournant de sa vie: trois ans passés au pénitencier de San Quentin où il dévore les livres par dizaines et se forme à l’écriture romanesque en correspondant avec un professeur de l’université de Berkeley. Sans doute émet-il le vœu de devenir le Joseph Conrad de cette aventure planétaire que sera la révolution: celle qui monte des bas-fonds, de la soute des navires, de ces caves enfumées des ports… constamment ravivée par l’air marin et par l’appel du large.
8De retour en Europe, notre héros retrouve un parti communiste monolithique et désormais strictement subordonné aux projets soviétiques; il s’interroge sur sa propre existence, sa renonciation à l’amour et à la réussite sociale. Il repart en URSS afin de convoyer un navire à Mourmansk et rentre désenchanté de la patrie socialiste: « D’un côté, j’avais trouvé une insensibilité voulue à la souffrance humaine, une peur complète des responsabilités, une vaste incompétence et un manque d’efficacité tragi-comique. De l’autre côté, je connaissais très bien l’effroyable efficacité de l’infaillible Parti et de la Guépéou où étaient reines les décisions impitoyables et les promptes initiatives. C’était cette étrange et déroutante association d’une masse paralysée et d’une omnipotente caste gouvernante qui avait fait pousser ce soupir au camarade Lausen [l’un de ses matelots] ». Ses doutes, qui coïncident avec les fortes tensions internes de la « Troisième période » (le cours gauchiste de l’Internationale communiste, voulu par Staline et Molotov au début des années 1930), s’estompent d’autant plus facilement que Valtin connaît une remarquable ascension politique au sein de l’Internationale des marins, sorte d’État dans l’État kominternien dont il est maintenant l’un des hommes-clefs et le cadre-itinérant. Sans patrie ni frontières raconte d’épiques mobilisations sur les bateaux, comme la mutinerie des marins de la Royal Navy d’Invergordon à laquelle son auteur est étranger, ou bien les grèves et les émeutes d’une extrême violence qu’il organise en Suède et en Norvège, avec pour but implicite de ruiner le syndicat social-démocrate des marins. Ses tournées de commissaire politique sont l’occasion de secouer des sections nationales amorphes, dirigées par des bureaucrates qui vivent au crochet de l’Internationale et mènent une existence débauchée et oisive. Au-dessus de Valtin trône Ernst Wollweber: un personnage rabelaisien, futur ministre de l’Intérieur de la RDA et patron de la Stasi. Valtin rencontre l’amour de sa vie, la jeune Firelei qui devient sa femme.
9Le lecteur entre alors dans le dernier tercio de l’ouvrage autobiographique de Richard Krebs/Jan Valtin, celui de la défaite face au nazisme. Un échec programmé: « Après Hitler, ce sera nous! » L’auteur fait le récit de ces épisodes douteux, au cours desquels communistes et nazis sabotent conjointement les meetings sociaux-démocrates ou du Zentrum. Le carré de la résistance se réduit, laissant les rouges vulnérables puis vaincus. Au début de l’année 1933, le KPD plonge dans la clandestinité: Valtin met au secret les archives les plus précieuses du parti, en barque, avec l’aide de camarades de confiance qui rament jusqu’au Danemark. C’est à Copenhague, qu’un jour de l’automne 1933, Wolleweber lui ordonne de retourner à Hambourg renouer les fils d’un parti qui semble pulvérisé. Arrêté le 30 novembre, Valtin est longuement interrogé par la Gestapo, torturé et battu pendant des mois, jusqu’à ce que, brisé, il capitule. Condamné à une longue peine, il observe ce monde des camps dont il décrit l’horreur, notamment la barbarie antisémite, les exécutions publiques à la hache et tous les traitements particuliers imaginés par le nouveau régime. Les années filent. Valtin est informé par un homme du parti de son passage souhaitable « à la concurrence ». Il simule donc sa conversion au nazisme, finit par être libéré au printemps 1937 puis envoyé en mission par la Gestapo au Danemark où il retrouve Wollweber. Tout à fait au courant de sa situation, son chef préfère l’utiliser en tant qu’agent-double à long terme et refuse de faire évader Firelei et son fils, gardés en otage en Allemagne. Colère d’abord contenue, puis plainte auprès de Moscou et, finalement, rupture politique. Wollweber et Jensen, le responsable du GPU danois, le font enfermer dans un chalet-prison où il est tenu d’attendre le cargo russe qui le convoiera jusqu’à Leningrad. Valtin s’échappe alors en provoquant un incendie – scène digne d’un film des frères Cohen –, regagne Copenhague puis parvient à Dunkerque grâce à ses anciens contacts. Le dirigeant réformiste des marins d’Anvers l’aide à s’enfuir vers l’Amérique: c’est à New York qu’il apprend la mort de Firelei et entreprend d’écrire son livre.
Lancement et premiers immenses succès
10Out of the Night apparut d’emblée aux journalistes comme un document sensationnel. Quelques jours après sa parution, l’une des grandes plumes de la presse américaine, Vincent Sheean, qui avait suivi tous les conflits mondiaux de l’entre-deux-guerres et, plus récemment, la guerre d’Espagne consacrait la une des « pages livres » du Herald Tribune à ce qu’il présentait comme un « incroyable récit des coulisses de la révolution ». Il concluait: « Cette monumentale autobiographie a bien des raisons d’être lue. Elle piquera au vif en tant que description du travail clandestin de l’Internationale communiste; elle éclaire ce que nous savons de l’affrontement entre communistes et nazis dans l’Allemagne d’après 1932 […] Pour le lecteur qui s’intéresse à ces différents sujets, elle apparaîtra comme une vaste et pittoresque aventure de flibustiers, écrite par un nouveau Cellini ou un nouveau Casanova » [2]. Le jour même, William Henry Chamberlin plaçait lui aussi Valtin à la une de la revue littéraire du New York Times: il était « le membre de ces équipages d’âmes perdues, de révolutionnaires professionnels qui meurent rarement dans leur lit… ». Le lendemain, Newsweek et Time magazine consacraient chacun une pleine page au maître livre: « Seul le xxe siècle a pu produire une autobiographie comme Out of the Night, la terrible confession d’un janissaire de cette farouche religion politique qu’est le communisme. Jan Valtin est aujourd’hui en Amérique où il vit en fugitif, en tête de la liste des hommes à abattre par les agents de Staline comme par ceux de Hitler » (Newsweek); « Out of the Night est remarquablement bien écrit […] plein d’informations exactes, de noms et de dates. […] Il décrit avec force détails l’immense réseau ramifié des activités souterraines du mouvement communiste » (Time). Cette première bordée d’articles généralistes fut suivie d’une myriade de papiers à travers la presse locale ou nationale et, après quelques semaines, l’intérêt en était venu à se focaliser sur des aspects particuliers ou sur une information plus « magazine ». Le 14 février 1941, le New York Journal and American titrait sur les révélations de Jan Valtin à propos des navires prisons de Staline qui emportent « ses ennemis vers la Russie où ils seront exécutés ».
11La liquidation des opposants continuait, en effet: on venait de retrouver, « suicidé » dans sa chambre d’hôtel, Krivitsky dont Valtin était devenu l’intime à New York. Valtin se disait parmi les prochains condamnés à mort et, comme la plupart de ceux qui jouaient leur vie, promettait de révéler tout ce qu’il savait pour protéger la sienne. Que de tourbe soulevée! Les défenseurs de l’URSS n’eurent pas de mal à trouver la parade: cette agitation visait à faire endosser au communisme toutes les perversions du nazisme. Dès le 22 janvier, l’une des bonnes plumes du Parti communiste des États-Unis, Sender Garlin, ripostait dans le Daily Worker en présentant l’auteur comme un prête-nom. Il dénonçait une supercherie manigancée par les Deus ex-machina de l’anticommunisme américain, Eugene Lyons et Isaac Don Levine. À ce duo s’ajoutait Walter Krivitsky dont on sait qu’il était sur le point de quitter la zone d’affrontement. Passant en revue les différents comptes-rendus, Sender Garlin mit leur unanimité au compte de ce qu’il appelait le « journalisme mercenaire ». Il suffisait que Freda Utley, cette « trotskiste notoire », ait récemment commenté le Valtin dans la Saturday Review of Literature pour que Garlin ajoutât ingénument: « Retenir Mlle Utley pour rendre compte d’Out of the Night, c’est un peu comme demander au Dr Goebbels de commenter Mein Kampf. Cela vaut également pour son dernier livre anticommuniste, The Dream we lost ». Peut-être Garlin l’ignorait-il mais Freda Utley connaissait très bien l’URSS et ce monde communiste clandestin auquel elle avait participé en première ligne. Elle en tenait d’autant plus Valtin pour un témoin fidèle que la disparition de son mari en URSS, en 1936, avait été pour elle un choc révélateur [3].
12Le 23 février 1941, le Herald Tribune annonçait qu’Out of the Night était en tête de toutes les ventes de « récits non-fictionnels ». Il n’avait pas de doute: le public y croyait et il allait continuer à y croire fort car Valtin garda sa place des semaines durant. Pourtant, le 16 février, un article du même Herald Tribune montrait qu’un certain doute commençait à pénétrer l’esprit des journalistes sur l’authenticité du personnage Jan Valtin. L’obtention pour son livre, par Henry Koppell, le patron d’Alliance Book, de la qualité de Book-of-the-Month, en usant de la bonne volonté d’un jury auquel on avait juré ses grands dieux que le récit était strictement authentique, commençait à agacer. Certain qu’il fallait enfoncer le clou, Koppell avait en outre suggéré au magazine de photo-reportage Life de réaliser deux cahiers photo sur Valtin (éditions des 27 février et 3 mars 1941), lardés d’extraits du livre et accompagnés de vues d’artiste, notamment celles des séances de tortures subies en Allemagne. Levine avait par ailleurs préparé pour le Reader’s Digest des bonnes feuilles particulièrement spectaculaires qui parurent en mars. Autant le dire, recourir au Digest faisait bas de gamme. Si la petite revue brochée se vendait à plus de quatre millions d’exemplaires, elle apparaissait aux yeux des élites intellectuelles comme le robinet d’eau tiède d’une conscience américaine à très bon marché. La vénalité des auteurs du Reader’s Digest exaspérait en outre: ses astucieux patrons, les De Witt Wallace, ne payaient-ils pas un dollar le mot, un tarif vraiment rondelet pour l’époque?
13La déferlante allait donc faiblir. Certains confidents de Valtin pensèrent en outre pouvoir monnayer leurs révélations. New York commençait à bruisser d’une folle rumeur: il n’était pas l’auteur du livre.
Qui avait finalement écrit Out of the Night?
14On savait qu’après s’être enfui de sa prison danoise, Richard Krebs était finalement parvenu à s’embarquer sur un bateau anglais, le Ary Lensen. Il était arrivé à Newport News (Virginie), le 3 février 1938, d’où il était entré illégalement sur le territoire américain. Comment ce marin allemand avait pu ensuite, en un temps finalement assez court, écrire en anglais une œuvre aussi abondante tenait objectivement du mystère. C’est à sa résolution que s’est attaché l’un des grands spécialistes de la littérature de la Renaissance, professeur émérite de l’université de Princeton, John Fleming.
« J’avais ouvert ce livre par le plus grand des hasards et je n’avais pu m’empêcher de le lire jusqu’au bout. J’ai voulu savoir qui était Jan Valtin et j’ai alors appris que nous possédions ses archives à Princeton. C’est à travers ses papiers que j’ai compris qu’il y avait là un grand sujet, qui avait été négligé par l’histoire de la littérature américaine [4] ».
16La contribution de John Fleming va bien au-delà de ce qu’avait dit Valtin de son itinéraire ou de ce qu’en avait reconstitué son biographe allemand, Ernst von Waldenfels [5]. Résumons les faits. Arrivé en mars à New York, Krebs occupa divers petits emplois – appariteur dans une école talmudique, peintre en bâtiment – et il vécut plus que pauvrement, bardé de sa seule intention: devenir écrivain. Krebs retrouva très vite l’un de ses correspondants en prison, Robert Bek-Gran, figure du Manhattan d’extrême gauche et Allemand d’origine. Bek-Gran publiait un petit journal en allemand Gegen den Strom (Contre le courant) au titre classique des revues de l’opposition antistalinienne. C’est aux côtés de Bek-Gran que Krebs encaissa coup sur coup une première campagne du Daily Worker (périodique du PC américain – février-mars) le dénonçant comme gestapiste et l’annonce de la mort, à Hambourg, de son épouse Hermine (Firelei), à la mi-novembre 1938. Il écrivit alors à l’une de ses relations:
« Après sa sortie de prison, en 1936, elle fut tourmentée par diverses maladies – cadeaux qu’Adolf Hitler avait faits à l’une des plus délicieuses filles d’Allemagne. Crises de nerfs, problèmes cardiaques, dépression générale… Ma mère disparut le jour où Hitler s’empara du pouvoir. Mes amis sont morts sous le signe de la croix gammée, beaucoup se sont suicidés, d’autres ont été torturés à mort. Le reste fut enterré vivant. Mon frère brûla vif par devoir d’obéissance [il était pilote de la Luftwaffe]. Maintenant c’est elle. Je suis encore là et je trouve ça grotesque. [6] »
18Isolés et terrifiés par la chasse que leur faisait Staline, la plupart des éléments de la gauche communiste s’étaient rapprochés des milieux russes antisoviétiques, pourvu qu’ils soient antifascistes, républicains et hostiles à toute forme d’antisémitisme. Léon Trotski avait le premier accepté de discuter avec ces gens que l’on qualifierait aujourd’hui d’« antitotalitaires » et il en appela à travers eux à Krivitsky afin d’obtenir son témoignage sur les liquidations pratiquées par le GPU [7]. Le fondateur de l’Armée Rouge s’impliquait lui-même plus loin dans le débat sur le caractère du régime stalinien et sur le bilan perpétuellement retouché de cette expérience historique, ce dont témoigne en particulier son ouvrage posthume, La Défense du marxisme. Bek-Gran présenta Krebs à l’un des piliers de l’anticommunisme américain, Eugene Lyons, qui l’introduisit plus tard auprès d’Isaac Don Levine. Ces deux hommes allaient faire de Richard Krebs Jan Valtin.
19Né dans l’empire russe, Eugene Lyons avait grandi à New York. Il avait été l’un des journalistes phares de la gauche américaine – notamment à travers sa défense de Sacco et Vanzetti – puis, correspondant de l’agence de presse UPI à Moscou, fut le premier journaliste occidental à interviewer Staline. Profondément désenchanté au fil de son expérience vécue en URSS, notamment à cause de ce qu’il avait vu du fonctionnement de la machine répressive stalinienne, il évoluait alors vers des positions conservatrices; c’était par ailleurs un homme particulièrement expert en matière de découverte littéraire. Quant à Levine, lui aussi né en Russie, émigré à l’âge de 19 ans, il avait couvert les événements de 1917 dans la presse américaine et il avait été l’un des premiers biographes de Lénine. Tous deux prirent le marin allemand en vive sympathie et Lyons lui commanda un livre pour lequel il lui procura un à-valoir, certes modeste mais mensualisé. Muni de sa machine à écrire portative et vivant sous la tente, Krebs usina une grosse centaine de pages qu’il remit à Lyons à la fin du mois d’avril 1939. Il s’agissait du récit de ses années chiliennes, Copper from Chuqui, manuscrit inachevé qui est aujourd’hui conservé dans les archives de Levine à l’Université Emory d’Atlanta… un ratage, à vrai dire! Lyons recommanda alors à Krebs d’écrire au sujet de sa vie de kominternien et d’antinazi, ce qu’il fit, toujours sous sa tente. Il proposa tour à tour à la revue littéraire Ken, qui les accepta, « Ploetzensee – Hitler’s Slaughterhouse », consacré à la vie dans la plus sordide des prisons-abattoirs berlinoises, puis « Pillar of the Comintern », un portrait d’Ernst Wollweber, dit « Ernst X ».
20D’auteur en devenir comme les autres, Krebs passait donc au statut de spécialiste du nazisme et du monde communiste. En novembre 1939, à la requête d’Eugene Lyons, l’American Mercury publia son premier article substantiel, « Communist Agent », un avant-goût de son futur best-seller. Il y avait là de quoi intéresser le FBI qui fit à Krebs une proposition de service qu’il déclina. Ce point est important – au regard de l’implacable précision du futur récit de Valtin –, Krebs n’accéda à aucune source confidentielle sur l’Europe pour la bonne raison que le FBI n’en possédait pas, à la différence du MI5 britannique avec lequel les contacts demeuraient ponctuels. Krebs retourna alors sous sa tente, puis vécut six mois dans la petite maison de campagne de Bek-Gran, à Stamford, avant de migrer aux beaux jours vers le garage de Levine, à Norwalk, toujours dans le Connecticut. C’est dans ces endroits-là que Krebs écrivit Out of the Night, livre qu’il portait en lui depuis longtemps et dont il avait remâché toutes les pages [8].
21À partir de l’été, la mise en forme se fit en tandem: Krebs écrivait à un rythme phénoménal, travaillant seize heures par jour tandis que Levine maniait les ciseaux et le pot de colle. John Fleming nous renseigne précisément pour ce qui touche à l’environnement immédiat des nombreux amis de Levine, Lyons et Valtin qui furent témoin de la genèse intellectuelle du manuscrit et des conditions générales de sa réalisation [9]. Il conclut que la rédaction d’Out of the Night fut le fruit du seul travail de Krebs/Valtin. Mme Levine en imagina le titre. Isaac Don Levine tailla à grands coups dans le matériau afin de le ramener à une taille raisonnable et intervint à nouveau à réception des épreuves. Il allégea encore le livre, début 1941, afin de satisfaire au format exigé par le club Book-of-the-Month. Levine agissait de façon contractualisée en tant que rédacteur/correcteur. Enfin, le livre définitivement achevé, il devint également l’agent littéraire de Valtin, par contrat.
22Levine avait incontestablement le sens de l’argent. Krebs, pas du tout.
Coup de tonnerre: où tout ne serait que pure invention (?)
23Comblé par le succès de son livre et par de grosses rentrées (40000 $ en 1941, 14000 $ en 1942), Richard Krebs crut pouvoir goûter à nouveau au bonheur du couple. Il venait d’épouser Abigail Harris, une jeune femme de l’entourage des Levine qui avait alors la moitié de son âge. Le couple s’installa dans une propriété achetée à Danbury. L’histoire collait toutefois à la peau de l’écrivain. Elle le solliciterait à nouveau tout au long des années à venir. Entré illégalement sur le territoire américain, en février 1938, Krebs avait contrevenu au décret d’expulsion prononcé contre lui à l’occasion de sa libération de prison, en 1929. Cette infraction servit de fil rouge à toutes ses futures tracasseries, sur fond de scandale politique.
Sous le coup de la machine judiciaire
24Le 19 mars 1941, Richard Krebs était arrêté et enfermé à Ellis Island pour avoir violé son engagement de ne pas revenir aux États-Unis. Bien conseillé par Levine, il demanda la révision du jugement et fut relâché après avoir acquitté une caution de 5000 $. L’appel était suspensif de son expulsion pendant la durée de l’enquête.
25Deux mois plus tard, Look Magazine publia une lettre accompagnée de la photo d’une réunion politique à laquelle Richard Krebs avait participé en Allemagne. L’auteur de cette correspondance, un certain Morris Appleman, ex-membre américain du mouvement communiste des marins que Valtin avait mis en scène dans Out of the Night sous le nom de Mike Pell, se rappelait au souvenir de son ami et lui faisait gentiment remarquer, qu’en tant qu’écrivain, il avait passablement travesti les réalités auxquelles lui-même avait été personnellement associé. Le signe annonciateur d’égratignures en séries. Quelques semaines plus tard éclatait une affaire infiniment plus fâcheuse pour l’image de marque de Richard Krebs, celle de son agression contre Morris Goodstein, en août 1926. Les enquêteurs communistes menés par Sender Garlin avaient retrouvé le compte-rendu sténographique du jugement qui avait valu à Krebs trois années d’emprisonnement en Californie. Valtin prétendait dans son livre avoir eu l’intention de tuer ce commerçant de Los Angeles dans le cadre d’une opération d’élimination commanditée par le GPU qu’il relate sommairement. Le jugement présentait l’assaillant comme mentalement dérangé et Krebs avait par ailleurs prononcé quelques phrases pour justifier son geste dont l’une – « Ce juif m’avait rendu fou » – sonnait assez mal… Valtin devait donc se justifier sur ce geste inexcusable. Considéré comme félon et toujours menacé d’expulsion, il fut contraint de demander son pardon au gouverneur démocrate de Californie, Culbert Olson. Il l’obtint mais son image était pour le moins ternie.
26Le contexte se transforma alors du tout au tout. Avec l’entrée en guerre de l’Allemagne contre l’Union soviétique, l’idée d’une apparente identité entre les deux régimes se dissipa. Valtin se retrouva lâché par une presse suspicieuse de sa bonne foi. Le 10 août 1941, le New York Times plaidait pour qu’il ne soit pas chassé vers l’Allemagne où il serait immédiatement abattu. Après Pearl Harbor, la volonté de le faire expulser au nom d’arguments légaux reprit encore plus de force: Krebs était un Allemand, ressortissant d’une puissance avec laquelle les États-Unis étaient en guerre, suspect d’appartenance à la Gestapo… Erich Krewet, un membre de l’internationale des marins, bien connu de Krebs, l’accusa d’avoir dénoncé un grand nombre de ses camarades aux nazis. Des équipes de sabotage allemandes avaient été débarquées par des sous-marins sur le territoire américain et capturées. Si les communistes, désormais alliés des États-Unis, disaient qu’il était un gestapiste, il ne méritait que la prison, et peut-être pire. Le 25 novembre 1942, Krebs fut à nouveau arrêté et menacé d’expulsion en tant qu’étranger indésirable. Le Conseil des appels sur l’immigration venait de rejeter l’appel de 1941. La vie de Krebs était « tellement marquée de violence, d’intrigue et de perfidie qu’il semblait difficile de conclure qu’il était digne de confiance et que sa bonne foi puisse être établie ». Les journaux devinrent très défavorables à Valtin, l’un d’entre eux titrant ironiquement: « Out of the Night and Into Prison ».
27Le Daily Worker communiste, qui avait précédemment demandé pour lui la chaise électrique, comme pour les autres espions allemands, titrait le 26 novembre 1942 que « l’écrivain antisoviétique devait être expulsé vers l’Allemagne en tant qu’agent de la Gestapo ». Pour l’American Hebrew du 4 décembre 1942, il était à la fois un antisémite et un nazi. Krebs fut finalement libéré sur parole en mai 1943. Après six mois de détention, il demeurait sous le coup d’un ordre d’expulsion et il ne lui restait plus qu’à se montrer un super-patriote américain, ce qu’il fit alors en s’engageant dans l’armée le 6 août 1943. Affecté à la 24e division d’infanterie, il participa à la guerre du Pacifique, de décembre 1944 à août 1945, et débarqua à Leyte, Mindoro et Mindanao.
28Valtin sortait de la guerre puissamment démonétisé en tant qu’auteur et pour le moins suspect en tant que témoin, au moins aux États-Unis. Il allait pourtant revenir sur le devant de la scène médiatique dans un pays qu’il connaissait bien mais où, à dire vrai, on ne l’attendait guère, la France.
Une dévastatrice polémique de l’après-guerre: l’affaire Cance-Villon
29La version française d’Out of the Night sortit en librairie au tout début de l’année 1948. Publié par Dominique Wapler et traduit par Jean-Claude Henriot, deux noms qui n’étaient pas très connus dans le monde de l’édition, Sans patrie ni frontières ne rencontra d’abord qu’un succès d’estime. Le moment paraissait pourtant rêvé pour créer l’événement. Le Plan Marshall avait été adopté et l’Europe s’enfonçait rapidement dans la Guerre froide. Le Kominform avait été fondé; la France elle-même était agitée par un inquiétant climat de grèves et de tensions sociales. N’était-elle pas, avec l’Italie, le seul pays occidental à posséder un parti communiste puissamment implanté? Un parti que Moscou s’efforçait de durcir depuis des semaines puisque, selon la formule de Jdanov, le monde était désormais « divisé en deux camps ». L’attention de la presse fut justement attirée sur le livre de Jan Valtin à un moment où les communistes français avaient entrepris de faire du zèle. Tout commença le 4 mars 1948, à la commission de la Défense nationale de l’Assemblée nationale, par une violente prise de bec entre le député communiste Pierre Villon et le gaulliste Edmond Michelet au sujet de la nomination du nouveau chef d’état-major général de l’armée de l’Air, le général Lechères. Villon avait dit tout de go que ce général était un fasciste et, afin que nul ne l’ignore il avait exigé que son intervention soit inscrite au procès-verbal de la séance.
30Le 16, Le Pays, quotidien du MRP Pierre de Chevigné [10], titrait: « Le témoignage accablant de Jan Valtin-Krebs sur un « ami français »: René Cance, ex-agent de la Guépéou, recruteur havrais des “épouses du Komintern”, maintenant député à l’Assemblée nationale [11] » puis, deux jours plus tard: « Vif incident à la commission de la Défense nationale. M. Pierre Villon, justifiez-vous! Ainsi mis en demeure par ses collègues de dire s’il fut l’agent du Komintern Roger Ginsburg, le député communiste de l’Allier balbutie de vagues explications et fait succéder la bagarre à l’injure ». Alerté par l’article du Pays sur René Cance, Edmond Michelet avait trouvé dans le livre de Valtin une description très complète de Roger Ginsburg (en réalité Ginsburger), le vrai nom de Pierre Villon, connu depuis 1944 sous son pseudonyme de résistant.
31En jetant sur la place publique le portrait qui avait été fait de lui en 1941, Michelet renvoyait à Villon la monnaie de sa pièce. Sans patrie ni frontières exposait en effet les circonstances troublantes dans lesquelles les deux hommes s’étaient connus: si Valtin avait rencontré Ginsburg, c’est parce que son appartement parisien servait tout à la fois de boîte aux lettres pour le Komintern et de point de contact pour le GPU. Lors de la séance de l’après-midi, dans l’hémicycle, toujours ce 18 mars, Villon fut chahuté pendant son intervention sur les questions de Défense nationale et il se défendit tant bien que mal: « Ce livre a paru, comme par hasard, à cette époque où les États-Unis n’étaient pas encore en guerre et où il y avait au contraire en Allemagne de hâtifs préparatifs de guerre en vue d’une agression contre l’Union soviétique. Il fallait préparer le climat de l’Amérique et l’empêcher à la fois d’entrer en guerre contre l’Allemagne et l’entraîner dans une guerre contre les bolcheviks. » Pierre Villon utilisait la thèse qui avait été celle des communistes américains après juin 1941, selon laquelle le livre de Valtin visait à manipuler le parti isolationniste – on était loin des réalités de 1948… Michelet profita de la séance pour mettre Villon au défi de poursuivre Le Pays pour diffamation. Le député de l’Allier lui répondit qu’il étudiait la question et qu’il le ferait certainement.
32Considérée d’un point de vue communiste, l’affaire Valtin présentait de fâcheux dangers d’extension. L’Aurore emboîtait le pas du Pays, interpellant l’opinion sous la plume de Henry Bénazet:
« Valtin dit-il vrai? Nous voudrions en douter mais ce n’est plus permis après la séance d’hier où M. Montel, dont les fils succombèrent en déportation, a déclaré ne plus vouloir siéger à côté de traîtres, et où M. Michelet, naguère ministre des Armées, a exprimé son regret d’avoir décoré en Villon un homme dont se révèle aujourd’hui le passé. Oui, le doute cesse d’être possible puisque le gouvernement, dans la crainte de voir trahir nos secrets militaires, ne communique plus à la commission que des renseignements mineurs. »
34Nous connaissons les suites internes de l’affaire grâce aux archives de Joë Nordmann, avocat communiste de grande confiance à qui échoua la défense de René Cance [12]. Du gros millier de pages qu’il a conservé de cette affaire, on retire de très précieuses indications sur la manière dont ce procès fut organisé en tant que campagne politique.
35Au plan de l’information nécessaire, d’abord. L’avocat se tourna immédiatement vers l’appareil de sécurité du PCF afin de diligenter une enquête et c’est seulement sur la base de ses premiers résultats qu’il obtint carte blanche pour engager un procès. L’interlocuteur de Joë Nordmann était en l’occurrence l’éminence grise de cet appareil de sécurité, Auguste Lecœur, « le Béria français » [13]. Officiellement membre du secrétariat administratif du parti communiste, sous la direction de Jean Nennig, maire de Puteaux, Auguste Lecœur régnait en réalité sur toute sa structure souterraine – celle à laquelle la troisième condition d’adhésion à l’Internationale communiste avait donné l’appellation d’« organisme clandestin, capable de remplir, au moment décisif, son devoir envers la révolution » – à savoir les réseaux de planques, les imprimeries et les sources de financement clandestines, les infiltrations dans l’appareil d’État et les pénétrations chez l’ennemi. Lecœur était l’un des rares hommes de la direction du PC à pouvoir se prévaloir de l’amitié personnelle de Staline; il avait organisé la grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais en 1941 puis dirigé l’organisation nationale du parti jusqu’en 1944. C’était un homme d’une trempe exceptionnelle et, à travers Lecœur, Nordmann bénéficiait d’immenses ressources en potentiel de renseignement, notamment grâce aux ramifications créées avec les services spéciaux de ce que l’on n’appelait pas encore « le Bloc de l’Est ».
36De la stratégie qui fut décidée, en second lieu, on retiendra ceci. Politiquement parlant, l’affaire Cance/Valtin devait se résumer à une action d’éclat à caractère circonscrit. Le 25 mars, Lecœur écrivait à Nordmann qu’en ce qui concernait « l’affaire du Pays », le Secrétariat n’était « pas d’accord pour faire la demande de levée de l’immunité parlementaire ». Autrement dit, on ne citerait pas François de Chevigné, directeur-gérant du Pays, afin d’éviter que ne s’enclenche une dynamique hasardeuse. Quant à l’angle d’attaque juridique, il était clairement défini dans une lettre que Nordmann fit parvenir le 23 avril 1948 à Harry Pollitt [14]. L’avocat confirmait au secrétaire général du Parti communiste britannique (PCGB) que l’affaire Cance viendrait devant le tribunal le 7 juin, à 14h et il lui précisait:
« Je vous ferai citer comme témoin sur les diffamations dirigées contre Cance auxquelles vous êtes mêlé et, d’une façon plus générale, sur le caractère du livre ignoble de Valtin qui n’a pu être publié en Angleterre, étant donné les risques auxquels se seraient exposés les éditeurs et enfin sur le fait qu’aucun journal anglais n’a osé reproduire les diffamations dirigées contre vous, à l’opposé de ce qui s’est passé dans la presse française concernant Cance et Villon [15] ».
38Publiée en pleine guerre, l’édition britannique du Valtin avait été en effet édulcorée de deux chapitres mettant spécifiquement en cause l’activité subversive du PCGB, les chapitres 22 et 23. On touchait là au cœur des objectifs poursuivis par Nordmann: le procès devait suffisamment marquer les esprits pour disqualifier l’ouvrage, faire réfléchir les éditeurs et dissuader la presse de citer Valtin en tant que source. Le 19 avril, à la requête de René Cance, François de Chevigné et la Société Le Pays, ainsi que la Société d’édition du journal « Ce Matin – Le Pays » étaient cités devant le tribunal correctionnel du Havre pour avoir reproduit la teneur du livre de Jan Valtin au contenu jugé calomnieux.
39Auguste Lecœur et Joë Nordmann avaient par ailleurs envoyé des têtes chercheuses glaner l’information dont ils avaient besoin: biographies de différents protagonistes, structure des maisons d’édition en cause, etc. [16] Les nouvelles recueillies en disaient long sur l’état d’esprit politique dans lequel cette recherche était menée. Un correspondant bruxellois dont la signature est illisible et qui pourrait être l’avocat Jean Fonteyne, écrivait le 4 mai 1948:
« Mon cher Joë, J’ai essayé d’obtenir ici des renseignements au sujet de Richard Creps [sic]. Celui-ci a séjourné à Anvers; malheureusement les camarades qui l’ont connu sont tous décédés en Allemagne. Il doit être question de lui dans un livre de Trotzky [souligné trois fois au stylo]. On me dit d’autre part, qu’il doit avoir été en rapport avec Munzenberg [mention manuscrite]. Bien cordialement à toi [17] ».
41La piste de Valtin menait donc aux complots conjugués de Trotski et de Münzenberg. CQFD! Rappelons que Willi Münzenberg fut jusqu’en 1938 le chef d’orchestre de la propagande du Komintern à l’Ouest, qu’il rompit en protestation contre les grands procès et qu’il créa à Paris un journal qui devait servir au ralliement des Allemands antinazis et antistaliniens, Die Zukunft (L’Avenir). Valtin avait-il été vraiment en contact avec Münzenberg? C’est une piste qui n’a jamais été explorée.
42C’est en tout cas aux adversaires de Valtin que l’avenir réservait les révélations les plus prometteuses. Aux environs du 20 avril, le PCF produisit un communiqué rappelant les circonstances générales du procès et qui contenait ces mots lourds de sens:
« Enfin, M. Cance vient de signifier à ses adversaires le texte de documents dont la révélation prend un caractère sensationnel. Jan Valtin, qui s’appelle en réalité Richard Krebs, né à Darmstadt le 17 décembre 1905, apparaît comme un agent particulièrement actif de la Gestapo. C’est en cette qualité qu’il fut envoyé au Danemark en 1937 puis aux États-Unis pour y remplir des missions policières et de propagande. La photocopie du dossier de Richard Krebs, découvert dans les archives de la Gestapo, sera versée aux débats par Mes Joë Nordmann, avocat à la cour de Paris, et Guillon, avocat au barreau du Havre, ainsi qu’un mandat d’arrêt, en date du 24 novembre 1942, de l’Attorney General Francis Biddle, devenu par la suite juge américain au Tribunal International de Nuremberg, décerné contre Richard Krebs, considéré comme un agent ennemi [18]… »
Archives de la Gestapo et témoignages
44Si les commentateurs bien informés savaient quoi penser des démêlés judiciaires de Krebs/Valtin aux États-Unis, il en était tout autrement de ces documents de la Gestapo qui sortaient d’un coup du néant. Comment la nouvelle de leur existence était-elle parvenue jusqu’au bureau de Me Nordmann? Par le biais des relations entre les services de sécurité du Parti communiste français et le MGB de l’URSS, lui-même successeur du GPU. Les Soviétiques s’étaient saisis de ces archives à l’occasion de leur entrée dans la capitale du Reich et les avaient confiées aux « organes responsables »; elles furent ensuite remises à la Stasi qui les maintint closes jusqu’à l’effondrement du système communiste. Nous verrons d’ailleurs que, lorsque l’historien allemand Dieter Nelles les commenta pour la première fois, en 1994, il les tenait pour vierges. Dans le courant de la première quinzaine du mois de mai 1948, vingt-deux photostats portant l’en-tête de la Gestapo de Berlin parvenaient en effet à Paris, munis d’une traduction réalisée par une personne qui n’était visiblement pas de langue maternelle française [19]. Des correspondances entre la Gestapo de Hambourg et sa maison mère touchant directement à Richard Krebs!
45À ces pages d’archives s’ajoutaient en outre trois témoignages recueillis en Allemagne par les envoyés du PCF. Le premier était une déclaration de Martha Berg-André datée du 25 mai 1948 et portant la mention « légalisé par M. Charles Claudon, directeur de l’Office des intérêts français et affaires consulaires à Berlin ». La veuve du dirigeant communiste Edgar André, dirigeant du syndicat des marins, ancien député communiste au parlement de Hambourg, décapité à la hache en novembre 1936, témoignait en des termes accablants pour l’auteur de Sans patrie ni frontières:
« Valtin, c’est Richard Krebs et je le revois tel que je l’ai connu dans l’été 1932. C’était dans le club international des marins. Un grand et fort gaillard, jouant le « touche à tout » et le « rigolo » au club. Il cherchait à distraire les marins en même temps qu’il aidait au service. Il faisait les paquets de brochures et de journaux syndicaux et les portait à leur bord […] [il était le] factotum du club de Hambourg. Déjà, alors, on se défiait de Krebs; cette méfiance s’accrut lorsque sa propre femme raconta que son mari avait assassiné un homme en Amérique […] En février 1933, il disparut de Hambourg sans laisser de trace. C’est seulement en 1938, qu’à Paris, j’appris d’un camarade hambourgeois que Krebs était réapparu sous un autre nom en Amérique […] Krebs prouve ici qu’il n’était pas seulement un petit mouchard mais qu’il était au service ouvert du fascisme. […] Je l’accuse devant tous de commettre un crime contre l’humanité […] car c’est un crime devant l’humanité tout entière de souiller la mémoire de ceux qui, porte-drapeau des biens les plus chers de l’homme, donnèrent leur vie pour leur liberté et le droit […] Puisse le criminel trouver des juges sévères et une punition méritée [20] ».
47Le deuxième document était signé d’Alfred Zahn, intendant de l’émetteur de Schwerin et compagnon d’internement de Krebs. Datée de ce même 24 mai et portant les mêmes mentions de certification, la lettre était directement adressée à Me Nordmann, Paris:
« … Jusqu’à mon arrestation, je ne connaissais que peu Richard Krebs, alias Jean Valtin (à ce moment-là il courait un bruit sur lui qu’il était en prison aux USA, pour vol). […] Sauf les jours pendant lesquels il était à Hambourg pour son procès, il n’était pas une seule heure éloigné de sa cellule. Donc il n’a pu vivre à Fuhlsbuettel ce qu’il raconte. […] Il ne s’était pas vendu à la Gestapo comme espion au prix de sa liberté, mais [il] est entré au service actif de la Gestapo à sa libération, après avoir purgé régulièrement sa peine […] déjà pendant son emprisonnement préventif, tous les camarades se méfiaient de lui. […] Pendant ses procès, dont l’un était relatif à de petites activités qu’il avait au club international des Marins où il n’était pas autre chose qu’un factotum, et dans l’autre, le plus grand, il était coaccusé (il y a eu une série de condamnations à mort) et il jouait un bien piètre rôle par ses déclarations – il ne pouvait pas être question d’une attitude courageuse contre le nazisme. […] Il peut être intéressant pour vous de savoir que sa femme allemande « Fireli » n’était pas morte quand, d’après son livre, il a contracté un deuxième mariage en Amérique. Tel que je connais Krebs, son caractère est entièrement compatible avec, en plus de ses méfaits et mensonges, la bigamie… [21] »
49Le troisième et dernier témoignage avait été recueilli par un enquêteur anonyme et il était daté de Paris, 4 juin 1948:
« J’ai vu à Hambourg le 30 mai dernier, Mme Bertha Kröning […] qui eut dans la prison de Lauerhof, près de Lübeck, la femme de Richard Krebs (alias Jean Valtin) comme compagne de cellule […] de juillet 1935 à octobre 1936… Pendant sa détention, à diverses reprises elle raconta à Bertha Kröning des faits saillants de sa vie […] Krebs était particulièrement brutal avec elle surtout pendant sa grossesse. Elle le décrivait comme un homme de caractère instable, peu ferme. […] Dès son arrivée à la prison de Lauerhof (Lübeck), elle fit les premières démarches près de son avocat pour intenter une action en divorce. […] Elle reste en mai 1938 14 jours avec son enfant chez Mme Kröning et raconte que son mari est en mission pour la Gestapo aux USA, il lui écrit d’Amérique lui demandant de le rejoindre, mais elle ne peut s’y résoudre craignant ses brutalités. Pendant son séjour, la mère de Mme Kröning fouille dans un portefeuille que Hermine Krebs lui avait confié, trouve des coupons de mandat-poste signé Kraus (chef de la Gestapo de Hambourg) c’est une partie du salaire de Krebs. En août 1938, la Gestapo lui procure à Hambourg-Barmtek, dans la Schleatstäderstrasse, un logement qui est entièrement remis à neuf […] Elle reçoit directement d’Amérique des lettres de son mari qu’elle se refuse toujours à rejoindre. Le 1er octobre 1938, elle est admise comme étudiante libre à l’école supérieure de dessin de Hambourg Lerchenfeld […] Elle fait à cette époque connaissance d’un certain Reinhardt, membre fondateur du NSDAP à Hambourg, titulaire de l’insigne d’or du Parti Nazi, devient sa maîtresse et parle à nouveau de divorcer […] C’est à la suite des déclarations de Hermine Krebs, que dès sa première visite à Mme Kröning, celle-ci informait les militants illégaux allemands de l’activité de Richard Krebs comme agent de la Gestapo. » [22]
51Cette fois, l’imposteur Krebs paraissait pris la main dans le sac. Des témoignages de ces trois personnes, on pouvait en effet retenir que l’écrivain Valtin avait menti sur toute la ligne. Krebs n’avait jamais été un militant d’importance mais un boute-en-train prompt à boire des chopines. Il traînait un passé de voleur, voire d’assassin. Loin de chérir sa femme comme il l’avait écrit dans Sans patrie ni frontières, il la maltraitait. Après avoir quitté l’Allemagne, il y était rentré de son propre chef… Au camp de Fuhlsbüttel, Krebs s’était conduit en mouchard et il était passé de lui-même à la Gestapo. La police nazie l’avait alors envoyé à l’étranger et son départ aux États-Unis s’inscrivait dans le cadre de ces missions rémunérées. Pendant ce temps, Firelei s’était mise en ménage avec un cadre nazi. Le récit de Valtin sur cette période n’était donc qu’une nauséabonde histoire à faire pleurer dans les chaumières et, partant, la totalité de son livre se retrouvait disqualifiée…
52Le 7 juin 1948, René Cance était pourtant débouté devant le tribunal correctionnel du Havre. Après plusieurs appels, la cour d’appel de Rouen rendait son verdict le 1er mars 1950:
« Attendu que […] les allégations diffamatoires que Cance reproche […] ne sont pas relatives à son exercice de mandat de député mais bien à son comportement dans la vie privée antérieure à son élection et où il est représenté par l’article incriminé comme un espion, un sybarite qui ne dédaigne pas jouer au proxénète en procurant des “épouses” du Komintern aux camarades de passage […] Attendu que […] les allégations non prouvées, portées contre Cance, justifient pleinement la réparation […] condamne […] Le Pays et Ce Matin-Le Pays… » [23]
54Concernant le portrait qu’il avait fait de Cance, Valtin avait pour le moins chargé la barque et il le reconnut [24]. En revanche, la procédure engagée par Villon fut abandonnée.
55En 1956, la Cour de cassation cassa et annula le jugement de Rouen par voie de retranchement et sans renvoi dans ses dispositions relatives à la contrainte par corps, toutes les autres dispositions étant expressément maintenues.
56Enfin, en mars 1975, Joë Nordmann attaqua en référé et finit par obtenir la saisie du livre qui venait d’être réédité à l’identique par les éditions Jean-Claude Lattès, accompagné d’une postface de Jacques Baynac. À la grande stupeur de la presse, la nouvelle édition fut retirée des rayons en quelques heures. Sans patrie ni frontières reparut avec huit pages blanches correspondant aux passages supprimés par le jugement. L’épilogue français d’une saga éditoriale entamée outre-Atlantique en 1941.
57Quand s’ouvrirent les archives, les historiens purent commencer à juger…
Des historiens pour le moins partagés
58Des archives de la Gestapo, on n’a que des traces résiduelles. Celles de Hambourg ont brûlé et les documents conservés à Berlin sont des correspondances du poste hambourgeois: celles concernant Krebs s’étalent du 18 mars 1937 au 12 mai 1938. Au mois de mars 1937, il fait son apostasie et se propose de servir la Gestapo. Premier travail, une synthèse sur l’Internationale des marins (18 mars). Le 1er avril, l’officier Streckenbach confirme que Krebs est devenu un V-Mann – un agent de pénétration chez l’ennemi. Le 12 mai, la Gestapo possède un schéma organisationnel de l’ISH (Internationale des marins et des ouvriers des ports) envoyé par Krebs. Le 20 mai 1937, Krebs traite de l’organisation des liaisons de l’ISH et le 18 juillet, il donne les noms de ses fonctionnaires. Le 21 février 1938, un dernier rapport d’Erka (son surnom de V-Mann) parvient à la Gestapo alors que Krebs est en route pour l’Amérique. Enfin, un rapport « Koenig » du 12 mai 1938 témoigne du fait que Krebs avait, à Anvers, informé de sa rupture avec la Gestapo. Au total, en dehors du message du 21 février dont la date même pose une série de questions, ces documents disent peu de choses. Trop peu pour savoir si Krebs entra dans la police de sécurité de l’État allemand en tant que communiste en mission ou s’il décida consciemment de trahir son camp.
59Trois écrivains allemands se sont penchés sur le dossier Krebs, avec des avis divers. Le premier fut Michael Rohrwasser, en 1991 [25]. En spécialiste de la littérature, Rohrwasser juge le renégat du communisme à l’aune de son style et de ses idées; il approfondit l’épisode de son arrivée à New York mais il manque cruellement de sources plus générales et n’a pas eu accès aux documents de la Gestapo. Il interprète Out of the Night, en allemand Tagebuch der Hölle [26] (Journal de l’Enfer) en tant que fiction autobiographique (il sera plus tard suivi en cela par son confrère américain John Fleming). Ernst von Waldenfels a mené une vraie enquête sur Krebs, en Allemagne et aux États-Unis [27]. Il redresse certaines vérités concernant la biographie de son héros, par exemple sur son milieu social, beaucoup plus bourgeois qu’il ne l’a décrit. Sur la question de ses liens avec la Gestapo, Waldenfels conforte largement la thèse valtinienne du double-jeu. Plus tranché, l’historien Dieter Nelles voit en Richard Krebs un Allemand ordinaire, rallié à « l’armée gagnante », comme il l’a dit à l’un des officiers chargé de l’intégrer à la Gestapo. Très sceptique vis-à-vis du passé militant de Krebs dont il dit qu’il a considérablement exagéré la portée, Nelles conclut à l’aide des documents de la Gestapo anciennement conservés par la Stasi, ouverts en 1991, que Krebs est allé de lui-même vers les nazis [28]. Plus nuancé lorsqu’il rendra compte, plus tard, de l’ouvrage de Waldenfels [29], notamment pour ce qu’il y apprend de la vie du personnage de Richard Krebs, Nelles maintient qu’il a trahi gravement, autant l’Internationale communiste que l’homme qui l’aida à s’enfuir vers l’Amérique, Hermann Knüfken [30].
Coup de théâtre: où tout serait finalement vrai (?)
60Il existe à Londres, aux Archives nationales britanniques, dans le fonds KV du Security Service, en l’occurrence le MI5, trois liasses consacrées au seul Richard Krebs [31]; à leur contenu s’ajoutent plusieurs dizaines de cartons touchant à l’univers du personnage « Jan Valtin » dans Sans patrie ni frontières – c’est-à-dire au mouvement des marins, aux grèves et aux mutineries, à Albert Walter, son chef direct, à Ernst Wollweber dont nous avons déjà parlé, à Richard Jensen, le guépéoutiste danois, à George Mink, son alter-ego américain, sans parler de George Hardy, le responsable britannique du syndicat des transports, tellement surveillé que l’on peut cerner, à travers les documents qui lui sont dédiés, sa vie au jour le jour pendant plus de quinze ans.
Le personnage existe bien tel qu’il dit avoir existé
61Les dossiers Richard Krebs comptent plus de 400 pages de fiches, rapports et correspondances, ainsi que des photos et des coupures de presse; les plus anciennes notifications remontent à 1929 et la plus récente concerne l’arrêt de la surveillance, en 1954, de Paul Erich Meier dit « Krewet », homme qui avait contribué à déboulonner Krebs aux États-Unis. Des « recherches actives » furent effectuées dans ces dossiers jusqu’en 1989; leur contenu fut alors considéré comme obsolète et l’on apposa sur leur couverture la mention « Historical ».
62Comment le marin allemand avait-il été repéré à Londres? Tout simplement parce que, depuis la fin des années 1920, le PCGB était le parti communiste le mieux surveillé du monde. Il était infiltré par des indicateurs, ses locaux renfermaient des micros cachés, certaines des conversations téléphoniques de ses dirigeants étaient écoutées et son courrier était systématiquement intercepté. Bien sûr, les dirigeants du PCGB avaient mille manières de contourner cette surveillance mais chaque petite erreur commise permettait à la police des découvertes en cascade: la surveillance de Richard Krebs commença justement à l’occasion de l’une d’entre elles, à la fin du printemps 1932. À l’origine, une interception dans une boîte aux lettres utilisée par le Seamen’s Minority Movement (le courant communiste de l’Internationale des marins): un personnage répondant au pseudonyme d’Andersen – dont on savait aussi qu’il se faisait appeler « Petersen » – avait une correspondance suivie arrivant chez Hunter, 66 Culloden Street, dans le quartier de Poplar, à proximité des docks [32]. Il était d’usage que les hommes du MI5 répertorient les correspondants étrangers, placent leurs adresses sur des listes d’interception, lesquelles produisaient de nouvelles découvertes. Le contre-espionnage britannique sut ainsi qu’Andersen viendrait d’Allemagne pour une tournée de propagande dans les ports britanniques. Parallèlement, un autre service britannique, le MI1c, une branche de ce que l’on appelle « l’Intelligence Service » avait un excellent informateur à Hambourg et le fameux Andersen fut identifié comme étant « Albert Krebs » puis, après la découverte d’un « Richard Julius Hermann Krebs » dont la description était extrêmement proche, on s’aperçut qu’il n’y avait en fait qu’un seul et même homme, Richard Krebs.
63Krebs/Andersen apparaît d’emblée comme un homme possédant une belle surface politique: il viendra au Royaume-Uni avec le Hollandais Alexander De Leeuw, un vétéran du Komintern, il conseille Jack Cohen, une figure montante du PC de Grande-Bretagne. Fait notable, l’ensemble des matériaux recueillis par le contre-espionnage britannique corrobore fidèlement le récit que Jan Valtin fit de son action politique en Angleterre au chapitre 22 (« Inspecteur général en Angleterre ») et au chapitre 25 (« Interlude scandinave ») de Sans patrie ni frontières; ils contiennent par ailleurs des notations relatives à des personnages ou à des situations traitées dans d’autres passages du livre.
64Le dossier de police confirme d’abord ce que Valtin dit de son jugement sur la situation locale. Dans une lettre au responsable international des marins, Albert Walter, Krebs tire un bilan négatif du mouvement britannique, comparativement à ce qui existe dans les ports du nord de l’Allemagne. Les communistes y sont peu nombreux, peu responsables et très mal encadrés. Comme il l’a raconté dans son livre, Krebs attaque violemment pour leur incompétence les deux principaux dirigeants des marins communistes anglais, Hardy et Thompson. Il obtient qu’aucun versement de fonds ne parvienne désormais à ces deux hommes [33].
Il est bien le cadre du Komintern qu’il dit avoir été
65Non seulement Krebs est doté de ces pouvoirs importants, au nom desquels il purge à son aise la branche communiste des marins britanniques mais il possède toute latitude pour contacter la direction d’un parti communiste, au plus haut niveau. Le 26 juillet, le camarade Andersen (Krebs), écrit de Londres au secrétaire général du Parti communiste britannique, Harry Pollitt, pour lui faire savoir que le parti ne prend pas du tout en charge le travail vis-à-vis des marins. Il conclut: « Nous vous demandons de donner toutes les directives nécessaires aux groupes locaux. » Pour se permettre un ton aussi directif, il faut posséder l’autorité particulière d’un cadre du Komintern! Plus singulier encore, le compte-rendu fait par la police britannique de la tournée de Krebs à travers les ports anglais, flanqué de ses hommes de confiance, McGrath et Pat Murphy, au cours de laquelle Krebs s’est fait en quelques semaines reconnaître par la base du secteur maritime. Fait déstabilisant pour l’historien, il n’y a pratiquement pas un nom, pas une situation ou et pas un événement cité dans ces documents de police qu’il ne connaisse pas déjà à partir de la lecture du livre en question. Mais le meilleur reste à venir…
66Synthèse d’un rapport de police du 3 septembre 1932. Vers 10 h 30 du matin, les inspecteurs Kitchener et Whitehead de la Special Branch ont prit en filature McGrath et Pat Murphy. Ils espèrent mettre la main sur « l’agent de la IIIe Internationale Petersen ». À proximité du siège londonien du mouvement communiste des marins (SMM), Commercial Road, McGrath et Murphy sont rejoints à 11 h 30 par un individu répondant à la description dudit Petersen. Après avoir déjeuné et s’être livré à diverses activités, Petersen les quitte et part à pied en direction d’Aldgate. C’est le moment que les policiers choisissent pour interpeller l’individu qui ne résiste pas, leur montre son passeport allemand au nom de Krebs et déclare qu’il loge dans un hôtel de Hunter Street. Ils se rendent ensemble à cet hôtel et, dans sa chambre, Krebs fait l’objet d’un interrogatoire complet. Devenu un marin à 16 ans, il a fait carrière sur différents bateaux dont il donne un à un le nom. Il est devenu « mate » en 1926, c’est-à-dire second pour des bateaux de toute taille [en réalité, en 1930]. Krebs dispose visiblement d’un livret de marin partiellement falsifié: il est censé avoir navigué en mai-juin 1927 alors qu’il purgeait sa peine à San Quentin. Aux policiers qui l’ont souvent observé avec une machine portative, Krebs confie qu’il écrit pour des publications nautiques et qu’il a soumis son dernier article, « The moon is no battleship », au rédacteur en chef du Lloyd Verlag [34]. Krebs reconnaît par ailleurs être un membre de l’Internationale des marins et admet avoir été envoyé au Royaume-Uni à la demande du secrétaire de cette internationale, J. Koschnik, afin, dit-il, « d’améliorer la qualité du journal Seafarer qui n’est pas bonne ». Il feint de ne pas savoir qui est Andersen et se dit sur le point de rejoindre sa femme, Hermine, à Brême. Après examen de ses affaires, l’homme ne serait pas en possession de matériaux compromettants. La description physique insiste sur son allure massive et souligne son léger accent américain (« il pourrait facilement se faire passer pour un Anglais ou un Américain »). Là-dessus, les inspecteurs s’emparent de son passeport et lui annoncent qu’il lui sera rendu à l’occasion de son embarquement pour Hambourg. Krebs prend effectivement le train, le 6 septembre, à 13h, de la gare de Kings Cross en direction de Grimsby. La Special Branch a auparavant imposé à Krebs un petit devoir incluant le mot « Andersen ». Son écriture coïncidant avec celle du signataire des lettres interceptées, il est avéré que « Petersen » et « Andersen » ne sont qu’un seul et même homme qui s’appelle en réalité Richard Krebs, le futur écrivain Jan Valtin…
67On se sent donc confondu. Cet épisode raconté avec force détails dans Sans patrie ni frontières est vérifié point par point par ce rapport policier rédigé huit ans plus tôt [35]! Si la chronologie n’était pas inversée et si l’on ne savait pas avec certitude que Valtin n’a pas eu accès à ces documents durant son travail de rédaction, on pourrait prendre ses Mémoires pour un document construit sur archives. Il faut donc sévèrement relativiser les impressions que les historiens qui l’ont étudiée ont eues de l’œuvre de Valtin. Ce qu’a écrit Valtin ne semblerait pas « largement déformé et exagéré » au regard des événements historiques vérifiables que nous venons d’évoquer. On est même enclin à penser exactement le contraire. Pour ce qui renvoie à des faits précis, documentés par des archives de première main – et en l’occurrence, ces documents londoniens sont certainement les témoignages les plus serrés, les plus précis, sur une tranche de la vie de Richard Krebs –, Valtin a raconté sa vie avec la précision d’un hyper-mnésique. La part d’erreur ou de reconstitution romanesque paraît marginale.
68Valtin est certainement, en cela, un écrivain un peu à part.
Sa vie serait bien l’aventure exceptionnelle qu’il a présentée comme la sienne
69Dès 7 octobre 1932, une source très fiable située à Hambourg affirme que Krebs reviendra bientôt au Royaume-Uni. La police anglaise décide de le bloquer et prévient tous les ports de son arrivée imminente [36]. Le 7 novembre 1932, le poste de Newcastle annonce à Londres que Krebs vient de débarquer avec un passeport maquillé: il est à nouveau arrêté, passe cette fois à la photographie anthropométrique (on possède à travers cette fiche l’une des rares vraies images de sa période militante) avant d’être longuement interrogé. Comme à Londres, il agit avec un calme et même une courtoisie qui frappent les policiers. Il minore son rôle, affirmant par exemple qu’il a découvert la politique au cours de son séjour à l’école de navigation de Brême… et l’homme qui l’interroge conclut, en ce qui concerne sa personne morale, qu’il est très bien élevé et qu’il vient apparemment d’une « bonne famille ». Krebs signe ensuite une déclaration reconnaissant qu’il a falsifié son passeport, ce qui le fait suspecter par le Home Office de s’être fait arrêter à des fins de propagande. Il faut renoncer à toute poursuite et l’expulser immédiatement vers Hambourg!
70À cette apparence douce et lisse, il faut ajouter l’autre face de Richard Krebs, celle de l’homme d’action, du personnage secret et follement téméraire incarné dans le récit de Valtin. Le contre-espionnage anglais sait, via sa source à Hambourg, que Krebs a reçu des instructions d’espionnage concernant certains équipages, en particulier ceux à destination des ports des Philippines, de Chine, d’Indochine, d’Inde et du Japon (25 novembre 1932). Il apprend, à la fin du mois de décembre 1932, qu’il est nommé en Norvège en tant que responsable de l’ISH. Un officier du MI5 souligne l’importance stratégique de ce poste aux yeux de l’état-major de l’Armée Rouge; en cas de guerre, la ligne de chemin de fer qui relie Narvik à la Suède devra être neutralisée par des mouvements sociaux – on retrouve là le double rôle stratégique imparti aux sections du Komintern dans la politique internationale que Valtin a mis en évidence. Le 9 janvier 1933, Krebs fait un point complet sur la Norvège: seuls quatre groupes travaillent bien (Oslo, Bergen, Stavanger et Trondheim); la gestion financière est catastrophique – l’argent collecté en vue du congrès de Copenhague a été gaspillé en beuveries. Il se plaint de la situation d’Arthur Samsing qui doit être réglée. Des faits exactement relatés par Sans patrie ni frontières: hormis Samsing, les autres cadres communistes norvégiens sont des corrompus, ivrognes et échangistes [37]… Les 9 et 10 février 1933, la police criminelle de Stockholm communique que Krebs « est en Norvège à des fins militaires ». La même source précise que, durant son séjour à Oslo, à l’exception des nuits où il est allé à l’hôtel, il est demeuré chez le Dr Arne Halvorsen; Krebs a pour objectif de rendre visite à Mlle Kitty, deux noms qui apparaissent en toutes lettres au même chapitre, de même que le récit de sa participation à des actions très violentes contre des « jaunes », à Göteborg. Une lettre du MI1c du 25 mai 1933 adressée au capitaine Miller du MI5 l’informe que Krebs a été arrêté par la police norvégienne et que la police nazie projette de le kidnapper pour le ramener en Allemagne. Une autre note fait le bilan de son action en tant que représentant de l’ISH dans le port suédois de Göteborg où il a organisé une grève très dure de marins, notamment à bord du navire « Kjell », tous faits renvoyant au chapitre 29 du Valtin.
71Dernière période, celle qui touche à ses ultimes semaines de liberté. Une lettre du MI1c annonce au MI5 que Krebs était présent au congrès des dockers et qu’il s’est exprimé en tant que représentant de l’ISH auprès du Congrès mondial de la jeunesse contre le fascisme qui se tient à Paris [on retrouve cette référence au Mouvement Amsterdam-Pleyel dans Sans patrie ni frontières]. « Quand le congrès sera fini, ajoute la lettre, il se rendra à Rotterdam afin d’entreprendre une tournée des ports rhénans au nom de l’ISH pour laquelle Schaap, délégué hollandais au secrétariat de l’ISH, était à l’origine prévu. » (26 septembre 1933). Le 30 octobre 1933, le capitaine Miller apprend qu’il est à Anvers mais qu’il vient d’être rappelé par télégramme à Copenhague. On croit savoir qu’il doit entreprendre un travail spécial sur instruction de Shelley, qui est à Moscou (Adolf Bem, dirigeant de l’ISH qui sera liquidé en 1937). En fait de travail spécial, Richard Krebs est sur le point de tenter un retour clandestin en Allemagne et de se jeter dans la gueule du loup!
Où l’on se rend compte que les archives ne disent que ce qu’elles savent en oubliant tout le reste
72On perçoit donc à travers ces exemples multiples, tous issus des carottes géologiques du contre-espionnage anglais, concentrées dans le temps mais remarquablement réparties à travers l’espace et présentant une vaste diversité de situations, que Jan Valtin a rendu compte à travers son livre d’une existence vécue sous le drapeau de la révolution mondiale telle que l’envisageait le Komintern. On peut également inférer logiquement que:
73Si Krebs était en 1932 un cadre de l’Internationale des marins, c’est parce qu’il avait une expérience anciennement ancrée de militant: il fut certainement ce courrier interocéanique de l’Internationale qu’il décrit dans ses tout premiers chapitres. Il fut tout aussi vraisemblablement un jeune militant communiste de base, dès les années de l’après-guerre. S’il fut condamné en 1926, ce fut sans doute en rapport avec une covert action pour le compte du Komintern: on en trouve deux indices, le premier, très subjectif, est lié à son désordre mental simulé au cours du procès et dont son prétendu antisémitisme n’est qu’une composante (Valtin avait des origines juives, il épousa une juive, l’essentiel de son environnement américain était formé de juifs…). Le second, beaucoup plus objectif, renvoie aux documents américains, en particulier les archives du Counter Intelligence Corps utilisées par Ernst von Waldenfels et, surtout, aux traces laissées par les échanges entre le FBI et le MI5, tardivement, au cours de l’année 1943. Le 15 février, John Edgar Hoover, le patron de l’agence américaine, écrivait une lettre de quatre pages à Arthur Thurston, correspondant américain du MI5 à Londres [38]:
« Je réponds à votre lettre datée du 6 janvier 1943, demandant à ce que les informations disponibles concernant le cas Krebs puissent vous parvenir pour transmission à Mr. RH Hollis du Service de sécurité britannique [Roger Hollis est alors le principal spécialiste des questions communistes au sein du MI5; il deviendra son directeur en 1956] ».
75Après avoir précisé le rôle du FBI dans cette affaire – sujet sur lequel nous reviendrons immédiatement – Edgar Hoover précisait que:
« Krebs avait été interrogé à de très nombreuses reprises par les agents du FBI et [qu’il] leur avait fourni une information considérable. […] Le 1er août 1926, Krebs parvint en Colombie britannique […] Trois jours plus tard, il entra sur le territoire américain, sans passeport, à Port Angeles, État de Washington. Les archives du Conseil des appels sur l’immigration affirment que Krebs fit ce voyage sur ordre de ses supérieurs du Parti communiste. Le 14 août, agissant sur ordre de ces mêmes supérieurs, Krebs fut arrêté pour attaque à main armée contre un commerçant de Los Angeles, Californie. »
77Il convient de s’arrêter ici sur la portée de cette affirmation du chef du FBI: Valtin ayant été longuement entendu, il ne pouvait pas ne pas avoir définitivement convaincu ses interlocuteurs. La lecture de cet épisode fut en effet totalement distordue par les enjeux idéologiques de la guerre et de l’après-guerre: « Valtin-était-protégé-par-le-FBI-parce-qu’il était-de-la-Gestapo ». Or, pendant la guerre, celui qui tombait dans la suspicion d’un service de sécurité ne pouvait pas biaiser. Très nombreux furent les agents ennemis qui passèrent dans la moulinette de la Patriotic School britannique et finirent au bout d’une corde… Il en fut de même pour le FBI qui, durant toute la guerre, fut impérieusement guidé par le souci de la sécurité de ce pays où le mensonge est odieux. Krebs était contraint de dire la vérité et, si les agents du FBI le crurent, c’est qu’ils trouvèrent des confirmations précises de ce qu’il leur avait affirmé. Pour Edgar Hoover, Krebs devait être protégé plutôt qu’accablé. Il le précisait en ces termes à Roger Hollis:
« J’attire votre attention sur le fait que le Federal Bureau of Investigation n’est pas à l’origine des poursuites contre Krebs en tant qu’étranger ressortissant d’un pays ennemi et que le FBI s’est contenté de procurer au gouvernement des informations extraites de ses archives en vue de l’éclairer dans cette affaire. […] Compte tenu de l’immense publicité obtenue par Krebs grâce à son livre et aux nombreux papiers qu’il a donnés à la presse magazine, il lui a été demandé de paraître devant la Commission Dies [39], à Washington, les 26 et 27 mai 1941. Il s’y présenta et fut longuement questionné. À la Commission Dies, Krebs a fourni des informations relatives à sa propre vie ainsi qu’à ses activités, à la fois au sein du Parti communiste et de la Gestapo. Son témoignage intéressera particulièrement Mr. Hollis pour ce qui concerne ses relations avec la Gestapo. Il a témoigné être entré dans la Gestapo à la fin de l’année 1933, quand il fut envoyé en Allemagne par le Parti communiste afin d’y travailler contre les nazis. Il fut chargé d’infiltrer la Gestapo dans le cadre d’une tactique communiste visant à faire pénétrer des hommes au sein des organismes policiers de pays étrangers. Il fut trahi et donné à la Gestapo en novembre 1933, placé en détention et fut plus tard condamné à 13 ans de travaux forcés. Durant les six ou sept premiers mois de son emprisonnement, il fut conduit pour interrogatoire au sein des locaux de la Gestapo. Finalement, l’inspecteur Richard Jensen de la Gestapo l’interrogea longuement en 1936 et le déclara bon pour un travail en son sein. Krebs a témoigné de ce que, en accord avec leur politique, les gens de la Gestapo testèrent son potentiel en lui demandant d’écrire à un représentant du parti communiste afin d’obtenir de l’argent. Après qu’il eut reçu l’équivalent de 700 dollars, ils considérèrent que ses contacts pouvaient être utilisés de manière profitable. Krebs passa une partie de 1936 et de 1937 au sein de la division extérieure de la Gestapo. La direction était à Berlin mais les bureaux de la division étrangère se trouvaient encore à la Staathaus à Hambourg. Krebs a témoigné longuement de la manière dont était organisée la division étrangère de la Gestapo et sur ses moyens tactiques en usage. Il a insisté à travers son témoignage sur le fait que son affiliation n’avait pas d’autre but que de surveiller de l’intérieur les activités de la Gestapo en un temps où il était toujours loyal au parti communiste. En réponse à une question directe, il a admis que cette loyauté vis-à-vis du parti communiste avait duré jusqu’en décembre 1937. […] Après que Krebs eut témoigné devant le Conseil des appels sur l’immigration, son cas fut renvoyé devant l’Attorney General pour décision finale. Le 24 novembre 1942, l’Attorney General annonçait que Krebs avait été arrêté sur mandat ordonnant son expulsion vers l’Allemagne. Selon l’usage du ministère de la Justice, l’exécution de cet ordre ne pouvait s’accomplir avant la fin de la guerre. Cependant, à la même date, le ministère rendit également une directive présidentielle (Presidential Warrant) afin que Krebs soit considéré comme un dangereux ressortissant ennemi. Il fut interné par les autorités d’immigration et de naturalisation et il est depuis détenu à Ellis Island. Les 8 et 9 décembre 1942, Krebs a été présenté au Conseil chargé des étrangers ressortissants d’un pays ennemi à Hartford, Connecticut. Le témoignage de Krebs devant ce conseil contient des déclarations semblables à celles produites devant le Comité Dies et devant le Conseil des appels d’immigration en 1941. Il certifia alors qu’approximativement 80 % de ce qu’il avait relaté dans son livre Out of the Night relevait de ses propres expériences personnelles. Le gouvernement conclut de ces auditions que les déclarations de Krebs devant ces conseils et que le récit de sa vie dans son livre Out of the Night n’étaient pas vrais; que les événements censés s’être déroulés entre 1923 et 1931 étaient tous postérieurs à 1931. Le fil conducteur de l’argumentation du gouvernement était que Krebs était un agent de la Gestapo durant toute cette période et qu’il avait en réalité doublé le Parti communiste. Le principal témoin du gouvernement était un ressortissant allemand, un certain Paul Erich Krewet. Krebs avait témoigné contre Krewet à Hambourg en février 1934 tandis que Krewet était jugé pour activités antinazies. Un peu plus tard, Krewet fut appelé en tant que témoin contre Krebs à l’occasion de son procès pour haute trahison à Hambourg. Krewet témoigna qu’il avait connu Krebs en Allemagne, antérieurement aux procès ci-dessus mentionnés, et que les événements relatés dans Out of the Night étaient tous postérieurs à 1931. Ajoutons que Krewet avait été lui-même appréhendé en tant que dangereux ressortissant d’une puissance ennemie à Los Angeles, immédiatement après l’éclatement de la guerre, et qu’il fut libéré en novembre 1942. C’était la troisième fois que Krewet et Krebs se retrouvaient opposés dans le cadre d’une affaire judiciaire relevant de leurs activités subversives. » [40]
79Edgar Hoover suggérait d’une manière très claire à son excellent collègue britannique qu’en ce qui le concernait, Krebs/Valtin était exempt de reproche grave et qu’il s’était même montré un informateur précieux sur le fonctionnement de la Gestapo. Cependant, cette affaire était hautement politique. Le pouvoir exécutif y manifestait son propre avis: sensible aux arguments des Soviétiques et à la pression des progressistes américains, l’entourage de Roosevelt avait décidé que l’on prendrait ce qu’avait dit Krewet pour argent comptant. Krewet était un fonctionnaire communiste comme un autre, responsable de la section allemande de l’Interklub de New York, et son point de vue était nécessairement emprunt de perfidie vis-à-vis de l’auteur d’un ouvrage sacrilège. On était toutefois en guerre et il ne fallait pas faire perdre la face à l’allié stratégique, Joseph Staline… L’analyse de Hoover comporte l’intéressante hypothèse que Krebs ait été envoyé dès 1933 en mission de pénétration et une curieuse référence à un inspecteur « Richard Jensen » qui relève sans doute du quiproquo [41]. Autant de détails qu’il faudrait vérifier dans les archives de la Commission Dies à Washington car certains mystères demeurent. Pour le moins.
Où l’on se rend compte que les témoins sont capables de mentir
80Pourquoi les témoins sollicités pour la défense de René Cance avaient-ils menti? Pourquoi avaient-il affirmé en chœur que Valtin était le factotum de l’Interklub des marins de Hambourg alors qu’il en était un cadre politique reconnu et le principal adjoint d’Albert Walter [42], la grande figure de l’Internationale des marins jusqu’à son arrestation, en 1933? Et pourquoi avaient-ils dit que Krebs avait la réputation d’être un repris de justice alors que – nous en connaissons de nombreux exemples – dans l’univers communiste, les condamnations de droit commun touchant les camarades étaient, soit systématiquement tues, soit systématiquement mises à leur crédit en tant que victimes de la répression. Parmi les témoins sollicités, le cas d’Alfred Zahn est à ce titre intéressant: né en 1903, Zahn appartenait à la même génération que Krebs et il avait suivi un parcours politique comparable, essentiellement à Hambourg. Sous le nazisme, Zahn ne fut condamné qu’à deux ans de prison et, libéré en 1935, partit en exil en France où il retrouva peut-être Krebs à l’été 1937. Paris n’était pas seulement le centre du Komintern pour toute l’Europe de l’Ouest, c’était aussi la Babel des Allemands antinazis. Fait remarquable, Zahn émigra ensuite aux États-Unis où il participa activement aux campagnes de dénonciation de Krebs/Valtin en tant qu’agent de la Gestapo [43]. Il le connaissait donc infiniment mieux qu’il ne le déclare dans son témoignage officiel et c’est justement cette partie non dite qui ne laisse pas d’intriguer. La fin du printemps, l’été et le début de l’automne 1937 au cours desquels Krebs accomplit sa période gestapiste, furent cruels pour les communistes sensibles aux stigmatisations ad hominem et à l’hystérie de la campagne antitrotskiste lancée en janvier. En Espagne, le GPU liquidait le POUM et, en URSS, Iéjov lançait la Grande Terreur. Divers indices montrent que Krebs était lié à Piatnitski, l’ancien homme fort de l’Internationale communiste. Fin juin 1937, Piatnitski avait rué dans les brancards en dénonçant Staline et Iéjov lors du plénum du Comité central; arrêté au début du mois de juillet 1937, Piatnitski voyait son sort scellé.
81On pourrait donc envisager l’affaire Krebs à travers un scénario en deux temps. L’homme se retrouve en opposition au sein de l’organisation communiste, et peut-être singulièrement dans le mouvement des marins; il est rappelé en URSS et, dans un premier contexte de rupture, manifeste son refus catégorique – l’affaire du chalet-prison relevant probablement de l’invention romanesque, même si de telles prison du GPU ont existé et que de nombreux cargos soviétiques transportèrent en URSS les éléments à éliminer. Krebs se rend alors en France où il pense respirer un autre air. Il se retrouve au contraire au cœur des déchirements des milieux communistes allemands. Willi Münzenberg, cité par l’un des détracteurs de Krebs, est harcelé par le GPU qui lui demande de se rendre à Moscou. Krebs pense alors prendre la route des Pyrénées, dans une sorte de fuite en avant, mais il est barré au recrutement pour l’Espagne et catalogué comme trotskiste. Il part alors en Belgique d’où il embarque pour le Nouveau monde [44]. Un rapport de six pages intitulé « Quelques informations recueillies sur Richard Krebs alias Jan Valtin », réalisé par les services d’Auguste Lecœur à l’occasion du procès Cance, souligne, p. 4: « Dès que Krebs fut démasqué comme agent de la Gestapo, il fut accueilli à bras ouverts par les trotskistes d’Anvers, il semble que ce soit également eux qui lui aient facilité son passage à bord d’un bateau anglais pour les USA ». Suivant une logique terroriste d’exclusion et parce qu’il ne marchait plus droit, Krebs était devenu un hitléro-trotskiste; qu’il ait été par ailleurs un agent-double ou triple, de pénétration du GPU au sein de la Gestapo et de pénétration de la Gestapo au sein du GPU, ne change rien à cette affaire dont les ressorts semblent plus politiques que policiers. C’est d’ailleurs sur cette base que se fit la religion des dirigeants communistes. Une fiche d’écoute téléphonique du poste Holborn 15-28 en date du 27 février 1943 enregistre cette réponse du n° 3 du PCGB, Johnny Campbell, à un appelant dénommé Zinkin et qui fait référence à Valtin: « Gestapo agent, he is one of the 4th International gang! »
82Richard Krebs/Jan Valtin aimait citer Carl von Clausewitz qu’il avait attentivement lu. Ceux qui purent l’approcher aux États-Unis remarquèrent qu’il possédait dans les domaines relevant du politique une culture impressionnante. Un léniniste intelligent sait que tout dépend d’une définition claire des objectifs à atteindre. On peut alors, avec très peu de moyens, lever dans l’ombre une armée qui permettra de s’imposer. C’est cette griserie de puissance qui fut celle du mouvement communiste de l’entre-deux-guerres que Sans patrie ni frontières a tenté d’illustrer. Un petit nombre d’individus déterminés pouvaient soulever les foules et triompher: le cœur des problématiques de Que Faire? Cette théorie de l’action, réduite à sa dimension la plus sombre, Valtin l’avait transposée dans ce monde glauque des ports, dans ces villes sales et ces nuits de brume. Un monde qui espérait voir un jour le soleil et qui se situait aux antipodes de la cité démocratique du bourgeois à la mine réjouie et au confort stupide. Un monde incarné par Staline, l’homme qui tirait les ficelles, au-dessus de ceux qui tiraient d’autres ficelles, perché dans les cintres de la scène planétaire.
83Discipline militaire, Parteibefehl!, Valtin avait accepté cet obscurcissement de la volonté et de l’intelligence – c’est ce qui le maintenait lui-même debout – si l’on se relâchait là-dessus, on se faisait purger et on se faisait tuer! Le malaise naquit chez lui quand il prit conscience des tergiversations du tireur suprême des ficelles, qui avait raté toutes les occasions de tuer le nazisme dans l’œuf. Valtin démonte les mécanismes de l’échec et pointe les faits bruts avec une pédagogie qui n’a jamais été égalée. On voit la montée du nazisme se faire et, tout à coup, le débordement, foudroyant! Sans patrie ni frontières prend alors sa dimension de modèle. Le Komintern de Valtin deviendra celui de plusieurs générations de futurs militants; les gestapistes, les camps et les prisons de Valtin se retrouveront dans les films et dans d’autres romans. Lorsque les communistes accepteront de libéraliser l’idée qu’ils se font d’eux-mêmes, ils se créeront de cette partie immergée de leur propre entreprise la même représentation un peu sordide, en tout point conforme à celle de Valtin [45]. Des milliers de romans policiers plus tard… le noir du crime finira par investir le champ politique et singulièrement celui du communisme. Au cœur-même des débats sur son bilan, n’a-t-on pas vu aussi surgir un Livre noir?
84Valtin fut l’homme d’un seul succès [46]. Le recherchait-il encore après celui d’Out of the Night qui avait été si douloureux? Il s’était retrouvé écrasé sous le poids de cette œuvre unique. La presse l’avait accompagné vers la gloire mais, quand il se retrouva sur la sellette, elle l’abandonna en rase campagne. Confrontée à un événement qu’elle avait en partie contribué à gonfler, elle participa sans retenue à son extinction. La violente hostilité à laquelle Jan Valtin se trouva confronté à partir de la seconde moitié de l’année 1941 conforta son boycottage par une partie d’Hollywood; que le scénario qu’Henry Koppell avait extrapolé du livre ne fut jamais monté empêcha Out of the Night de trouver un nouveau souffle et de passer dans le domaine d’une histoire objectivée par le film [47]. Il ne fallait pas offenser l’URSS et, cette même année, la biographie que Trotski avait écrite de Staline fut tout simplement interdite à la publication. Ajoutons que la relation des historiens au livre pâtit de leur difficulté à pénétrer un certain type de réalités. Forts d’un surcroît d’esprit démocratique, ils peinent à admettre qu’une guerre secrète puisse se livrer et manifestent même un certain dégoût à l’imaginer. Faut-il « rationnaliser » face à cet aura de mystère superposée au récit de Valtin? Au contraire! Le mystère et le secret sont consubstantiels à cette partie cachée de l’histoire du communisme qu’on ne peut imaginer sans mystère, au sens très profond. Sûrs d’eux et même bornés, victime de leur provincialisme, malhabiles à percevoir ce qui pouvait être complexe et paradoxal, les hommes de la Gestapo en firent l’expérience. C’est d’ailleurs l’un des rares domaines dans lequel Valtin prend le temps de faire une leçon de choses détaillée (au chapitre 39). Ces policiers formés à la lutte contre l’action criminelle furent surclassés dès que la partie se plaça strictement au niveau de la ruse. Les agents du GPU possédaient une meilleure maîtrise individuelle. Ils surent agir en militants doués de capacités d’improvisation. La victoire de l’URSS fut celle de l’acharnement enragé sur la suffisance, acharnement dont Valtin avait exposé les ressorts dans ce palpitant ouvrage à redécouvrir. [48]