Article de revue

Entre les murs

Pages 9 à 14

Citer cet article


  • Léchenet, A.
(2009). Entre les murs. Le Télémaque, 35(1), 9-14. https://doi.org/10.3917/tele.035.0009.

  • Léchenet, Annie.
« Entre les murs ». Le Télémaque, 2009/1 n° 35, 2009. p.9-14. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2009-1-page-9?lang=fr.

  • LÉCHENET, Annie,
2009. Entre les murs. Le Télémaque, 2009/1 n° 35, p.9-14. DOI : 10.3917/tele.035.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-telemaque-2009-1-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tele.035.0009


Notes

  • [1]
    Entre les murs, film couleur de Laurent Cantet, 128 mn, adapté d’un roman de François Bégaudeau, Palme d’or au festival de Cannes 2008.
  • [2]
    Libération, 22 septembre 2008, 1-8, p. 6.
  • [3]
    La Croix, 27 mai 2008, p. 21.
  • [4]
    J.-Y. Rochex, « Pourquoi certains élèves défavorisés réussissent-ils ? », Clés à venir, 7, janvier 1995, p. 55-60.
  • [5]
    L. Cantet, Libération, 22 septembre 2008, 1-8, p. 6.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    L. Cédelle, « La Palme d’or réactive le débat national sur l’école », Le Monde, 28 mai 2008.
  • [8]
    « Mais s’il est vrai qu’après s’être vainement employé à corriger la syntaxe défaillante d’adolescentes qui se plaignaient d’avoir été “insultées de pétasses”, l’enseignant finit par utiliser certaines tournures du langage des élèves, “plus efficace que le sien”, alors on n’aura aucun motif de se réjouir. » A. Finkielkrault, « Palme d’or pour une syntaxe défunte », Le Monde, 4 juin 2008.
  • [9]
    P. Meirieu, « Cette école ne ressemble en rien à celle que je défends », Politis, 1018, 18 septembre 2008, 5.
  • [10]
    J.-L. Douin, « La guerre des mots au collège », Le Monde, 24 septembre 2008.
  • [11]
    S. Grassin, « Luttes dans les classes », Le Monde, 15 mai 2008.
  • [12]
    F. Bégaudeau, Libération, 22 septembre 2008, 1-8, p. 6.
  • [13]
    Cette réflexion s’appuie sur les hypothèses proposées par Marie-Louise Martinez dans « Approche anthropologique de la violence à l’école et dans le sport », in Les violences en milieu scolaire et éducatif. Connaître, prévenir, intervenir, B. Gaillard (dir.), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 45-67.
  • [14]
    R. Caillois, Les jeux et les hommes – le masque et le vertige [1958], Paris, Gallimard (Folio), 1991.
  • [15]
    L. Cantet, Libération, 22 septembre 2008, 1-8, p. 5.
  • [16]
    Ibid., p. 6.
  • [17]
    F. Bégaudeau, ibid., p. 4.

1L’effet de réalité est saisissant – certes on hésite sur le « genre » de ce film inclassable. On nous avertit qu’il a été réalisé sur le mode de la fiction, mais à partir d’un livre relatant l’expérience de professeur de François Bégaudeau, qui joue ici son propre rôle, avec de vrais élèves qui jouent des rôles d’élèves, dans une part d’improvisation, sous le regard de trois caméras placées comme pour l’enregistrement documentaire d’une réalité prise sur le vif. Et d’ailleurs les réalisateurs de documentaires opèrent eux aussi des choix, aussi bien pour le tournage que pour le montage, sans parler du commentaire. Effet de réalité, jusque dans la pulsion professorale que le spectateur professeur éprouve parfois face à la situation délicate dans laquelle se trouvent François Marin et ses élèves, et dans laquelle on voudrait presque intervenir, essayer de mettre en œuvre la réponse qu’on imagine, que l’on pense juste… Effet de réalité pour les spectateurs élèves, ou anciens élèves, qui ont éprouvé ces situations sans pouvoir toujours exprimer leur désarroi, sans parfois en repérer un peu clairement les éléments et les enjeux, ni au plan intellectuel, ni peut-être même au plan perceptif. C’est sans doute pourquoi on peut se réjouir que ces réalités, questionnements des élèves et des parents, expériences souvent difficiles des professeur-es, soient portées à la connaissance du public. Mais aussi s’inquiéter, car comme le dit Valérie Sultan, professeure invitée par Libération à débattre avec Laurent Cantet, « le statut ambigu entre la fiction et le réel fait que certains vont penser que l’école, c’est cela » [2].

2C’est pourquoi aussi, loin de chercher à classer, puisque nous reconnaissons si bien certaines de nos réalités, je propose seulement de réfléchir à ce qui est ici montré, mais en même temps dit, avec peut-être plus de complexité, ou d’ambiguïté, qu’il ne paraît à la vision de prime abord de cette belle tranche de vie scolaire.

Le collège en lui-même

3Il faut, déclare François Bégaudeau lors de l’annonce de la victoire de la Palme d’or, répondre à « tous ceux qui prétendent connaître la jeunesse et la définissent en trois aphorismes clairs et définitifs. En voyant ce film ils prendront des nouvelles de la jeunesse » [3].

4Voici en effet des nouvelles de la jeunesse, celle de ce quartier du XXe arrondissement de Paris, qui fréquente le collège Françoise Dolto. Voici comment elle parle, avec cette parole qui ne sait distinguer entre niveau courant et niveau soutenu, français écrit et français oral, mais dans une langue extraordinairement imagée et évocatrice, aux télescopages dignes du meilleur Plantu (« Vous allez m’envoyer chez Guantanamo »), avec ce questionnement lucide et sans concessions (le fameux « Mais à quoi sert ce qu’on (tente) de nous apprendre ici ? »). Voici comment elle vit, entre les murs, mais aussi hors des murs, une vie évoquée dans ses explorations (« Luxembourg, la station de métro »), ses incertitudes, parfois sa précarité – celle de Souleyman, dont la mère ne parle pas français mais signe le carnet de correspondance et que son père menace peut-être de renvoyer au bled ; celle de Wei, que ses professeurs félicitent au conseil de classe, mais dont ils évoquent aussi la menace d’expulsion qui pèse sur ses parents, l’arrestation de la maman lors d’une « rafle » – et dont on n’aura, entre les murs de l’école, plus aucune nouvelle.

5L’école apparaît comme un monde clos, salles pleines à craquer, couloirs étroits, escaliers labyrinthiques, minuscule rectangle de béton enchâssé entre de hauts murs en guise de cour. Mais les murs enserrent aussi l’esprit et le cœur des protagonistes, qui ne poursuivent aucune relation vraie (depuis l’écoute polie, parfois même empreinte d’empathie, des parents par le professeur principal, mais qui reste sans suite et dont on ne sait en quoi elle peut servir aussi bien à l’élève qu’au professeur, jusqu’à cette extraordinaire scène de la mère qui assiste au conseil de discipline concernant son fils sans autre traducteur que le fils lui-même, en passant par Khoumba, la jeune fille qui refuse d’entrer dans une parole vraie avec le professeur, peut-être parce que cette parole – de demande d’excuse – est demandée dans une relation asymétrique, dans laquelle le professeur tout à la fois reste maître de l’inscription d’un avertissement sur le cahier de correspondance et de la remise du carnet, mais aussi demande « ce qui s’est passé cet été », pourquoi la jeune fille a changé et ne souhaite plus « bien s’entendre » avec lui). Ces impasses relationnelles auraient-elles pour but de sauver l’essentiel, une relation vraie à des savoirs et à une culture qu’il semble si important de construire pour vivre du mieux possible dans la dureté du monde évoqué ? Or sur ce point, c’est François Marin, le professeur de français de cette classe de quatrième, qui semble enfermé dans un amour certes authentique de la langue et de la littérature, mais qu’il ne peut communiquer à ses élèves, et qui le place souvent tout près d’une posture narquoise et peut-être élitiste. Force est de remarquer que les « activités d’apprentissage scolaire » proposées ne semblent guère pouvoir « permettre aux élèves d’avoir accès au sens, cognitif ou culturel, et au plaisir d’apprendre et de savoir » [4] – on touche peut-être, avec ce lieu commun éculé d’un professeur qui fait compter les syllabes de l’alexandrin à des élèves qui « ont des hormones qui bouillonnent et passent six ou sept heures par jour assis à écouter un professeur » [5], à l’un des messages du réalisateur, Laurent Cantet :

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Le professeur dit : « C’est quand même étrange que, chaque fois qu’on veut vous apprendre quelque chose, vous mettiez d’abord en doute la nécessité de l’apprendre. Apprenez-le, et après on en discute. » C’est le résumé de tout ce que dit le film [6].

Quelle réalité ?

7Cette fiction réaliste, interrogative et à certains égards discrètement dénonciatrice, a logiquement suscité des débats très politiques. Luc Cédelle nous signale que

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Jack Lang, ancien ministre de l’éducation et député PS, a jugé, lundi 26 mai, sur LCI, que le film tombait « à point nommé, au moment où le gouvernement aime si peu et si mal l’école. » L’actuel ministre de l’éducation, Xavier Darcos, a quant à lui fait savoir qu’il le tenait pour « un très bel hommage rendu à tous les enseignants de France » [7].

9Alain Finkielkraut se prononce pour le respect de la syntaxe [8] ; Philippe Meirieu craint que l’on prenne la « pédagogie » montrée ici comme le reflet fidèle de ce que prône le courant pédagogique [9], La Croix présentant François Bégaudeau comme un « pédagogue convaincu », Libération comme un « iconoclasse »… Ces débats sont en effet « d’une actualité sociopolitique brûlante » [10], et il faut débattre de l’école, de son sens cognitif et de son sens social et politique, de ses méthodes, des relations qu’elle développe et auxquelles elle éduque. On peut discuter de l’exercice d’autoportrait demandé aux élèves « pour mieux les connaître » – et comprendre leur résistance. On peut se demander s’il est pertinent d’apprendre l’imparfait du subjonctif, ce « parler du Moyen Âge ».

10Mais ce débat comporte une difficulté fondamentale que l’on peut qualifier d’épistémologique, car il s’appuie sur ce qui prétend être une représentation fidèle d’une réalité par une image construite – et il n’est donc pas étonnant qu’il commence par une polémique sur ce qu’est la réalité de l’école.

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L’école est un milieu qui génère énormément d’idéologie, mais qu’on ne regarde pas. J’avais envie qu’Entre les murs échappe à cette idéologie. Que plutôt que d’y écouter ces discours, on y observe des personnes en train de l’appréhender [11],

12dit Laurent Cantet. Bégaudeau dit quant à lui, à propos de Cantet : « Je savais qu’il respecterait ce réel-là » [12]. En ce sens, on peut se demander si le débat politique et pédagogique est vraiment possible à partir de ce film, car on voit – et ce n’est pas étonnant – que les débatteurs reviennent toujours à la question de savoir si la « version » de Bégaudeau et Cantet est fidèle ou non à la réalité. Et nous nous enfermons dans le problème de la vérité non seulement des représentations, mais aussi de nos perceptions.

Dialogues ou joutes verbales ?

13Mais ne devrions-nous pas nous interroger aussi sur l’étrange jubilation que nous éprouvons dans notre fauteuil de spectateur en entendant la verve, les saillies et trouvailles de langage des élèves et du professeur, en regardant les affrontements parfois enrobés d’humour… et parfois brutaux qui surgissent, en suivant la tension qui monte, éclate, semble s’apaiser et repart de plus belle ? Que va répondre François Marin, qui s’est laissé poser une question « trop chaude » sur sa sexualité ? Que va faire l’élève sommé de lire publiquement son autoportrait et qui ne doit pas perdre la face devant les autres ? Après la première trahison, effectuée par les élèves déléguées au conseil de classe, qui, comme de vraies leaders, ont rapporté à la classe ses propos de manière manipulatrice, Marin descend dans la cour comme un torero se jette dans l’arène. Il rencontre un mur uni des élèves contre lui – même de ceux avec qui, comme Carl, il croyait avoir fait alliance – comme si, à travers le professeur, l’école était pour tous ces adolescents un ennemi – et peut-être, à travers l’école, la société tout entière. Et dans ce qui se construit au fil de la montée de la tension comme l’affrontement central, on est tenu dans l’orbe de la question de savoir qui va « tomber ». Qui va être la victime, mis à mort ? Marin ou Souleyman ? Sur quel sacrifice va s’apaiser la tension, se ressouder la communauté [13] ?

14Certes il nous est très clairement dit que cet affrontement est biaisé, car lorsque le professeur, par deux fois, est tutoyé (alors que les insultes sexistes et les coups entre élèves dans la classe ont à peine provoqué un froncement de sourcils), c’est alors qu’il va s’appuyer sur la force de l’institution scolaire, et faire tomber l’élève provocateur – jusqu’à l’exclusion de celui-ci, scène glaciale du silence de la mère, mais qui signe aussi l’échec définitif du professeur et de l’école. Mais un dernier retournement survient, lorsque, durant la tentative de bilan final à partir de la question « Qu’avez-vous appris cette année ? », Esmeralda prend une éclatante revanche en rendant compte de sa lecture – hors classe – de La république, ce qui n’est « pas un livre de pétasse », puis lorsqu’Henriette, du fond de son extrême timidité, révèle son désarroi de « n’avoir rien appris » – révélation qui semble, elle aussi, définitive.

15Interrogeons notre jubilation au spectacle de cet affrontement, notre implication peut-être mimétique dans les personnages de Marin, de Souleyman, d’Esmeralda, de Khoumba, dans leurs désirs exacerbés de triompher aux yeux des autres au jeu de la joute verbale. Que le professeur entre dans ce jeu – dans tous les sens du terme : la mise en scène, la lutte, le vertige [14] – avec les élèves est infiniment plus problématique que la question du vocabulaire ou de la syntaxe qu’il emploie. Cantet, qui dit « avoir pris plaisir à filmer les joutes verbales » (dossier de presse), ces « moments de confrontation sur lesquels le film est basé, […] moments où la classe se transforme en école de la démocratie, et parfois en école de l’école » [15] déclare à plusieurs reprises qu’il a voulu exposer une tentative de « débats démocratiques » entre le professeur et les élèves, et que ces débats seraient démocratiques au moins parce que « les élèves et le professeur, durant certains moments dans l’année, en viennent à discuter de manière presque égalitaire ». Certes « François Marin n’est pas à égalité et il le sait ! Il essaie de ménager des plages où le dialogue peut avoir lieu. Et il accepte un niveau de langage qui va l’autoriser » [16]. Ce métadiscours du réalisateur du film me semble révéler une illusion typique de certains de nos cultes aveugles. Car ce que pratiquent les personnages dans le huis clos de la salle de classe, ce ne sont pas des dialogues, ce sont en effet des joutes verbales – les dialogues, dont Esmeralda a bien compris la nature en lisant La république, se construisent dans la solidarité des partenaires en recherche d’un accord sur un peu de vrai ; les joutes verbales n’ont au contraire d’autre but que de gagner au jeu du regard des autres, et on gagne lorsque l’adversaire est tombé. Et les protagonistes de ces joutes ne sont pas des “égaux”, solidaires dans la recherche du vrai, mais plutôt des “rivaux” mettant en scène la fausse égalité de l’indifférenciation : si le professeur adopte le niveau de langage des adolescents, ce n’est pas pour se mettre à leur « niveau », c’est pour être comme eux, l’un des leurs, pour s’affronter avec eux sur leur terrain. Comment d’ailleurs ne pas être frappé par un autre métadiscours, celui de Bégaudeau qui, interrogé sur lui-même, déclare :

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J’ai toujours dix-huit ans et je ne vois rien dans ma vie qui pourrait changer ça ; elle n’a d’ailleurs pas beaucoup évolué par rapport à quand j’étais étudiant [17].

17Il ne s’agit pas ici de démocratie, mais plutôt de cette anomie produite par l’indifférenciation, et génératrice de l’autre face de la violence : non plus la violence des ordres anciens, hiérarchiques, autoritaristes, sacrifiant des victimes désignées à l’avance, mais la violence anomique des démagogies modernes, où les individus incertains et indifférenciés ne peuvent qu’exacerber leurs rivalités narcissiques et réactiver la vieille lutte à mort pour la reconnaissance à travers l’affrontement du non moins antique honneur et de ses codes. Il est d’ailleurs significatif que l’exercice de discours proposé par François Marin donne lieu à de fortes revendications identitaires, et même ethnico-nationales, de la part des seuls garçons de la classe, et à travers le sujet du football ; seul le plaidoyer d’Arthur pour son « look gothique » est différent, et il est émouvant, peut-être parce qu’Arthur se sent victime de rejet, mais cette émotion ne tiendrait qu’à l’autre face de la violence anomique moderne, celle de la victimisation.

18Le seul dialogue qui advient Entre les mursest peut-être ce moment où Souleyman, ayant réalisé des photos et des légendes de valeur, y compris selon des critères scolaires, pour son autoportrait, est authentiquement reconnu par le professeur. Moment de suspension de la lutte, d’espoir que Souleyman reprenne confiance en lui et en l’école, et entame une féconde construction de sa subjectivité. Cela suppose assomption du rôle de professeur et de la « responsabilité du monde », ce qui implique aussi celle d’une distance différenciatrice, dont on voit qu’elle peut être authentiquement bienveillante. Et cela montre aussi combien c’est une authentique pédagogie, assumée comme telle, orientée vers la construction de savoirs et de culture, qui construit pour les élèves ce véritable dialogue qu’“est” en réalité une heure de « classe ».


Date de mise en ligne : 01/02/2011

https://doi.org/10.3917/tele.035.0009