Compte rendu

Barbara Stiegler (2019). « Il faut s’adapter » : sur un nouvel impératif politique. Paris : Gallimard

Page II

Citer cet article


  • Melin, V.
(2021). Barbara Stiegler (2019). « Il faut s’adapter » : sur un nouvel impératif politique. Paris : Gallimard. Le sujet dans la cité, Actuels n° 11(1), II-II. https://doi.org/10.3917/lsdlc.011.0173b.

  • Melin, Valérie.
« Barbara Stiegler (2019). “Il faut s’adapter” : sur un nouvel impératif politique. Paris : Gallimard ». Le sujet dans la cité, 2021/1 Actuels n° 11, 2021. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-sujet-dans-la-cite-2021-1-page-II?lang=fr.

  • MELIN, Valérie,
2021. Barbara Stiegler (2019). « Il faut s’adapter » : sur un nouvel impératif politique. Paris : Gallimard. Le sujet dans la cité, 2021/1 Actuels n° 11, p.II-II. DOI : 10.3917/lsdlc.011.0173b. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-sujet-dans-la-cite-2021-1-page-II?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lsdlc.011.0173b


1 Barbara Stiegler s’interroge dans ce livre sur l’injonction à l’adaptation, très présente dans notre société contemporaine. L’auteur évoque le sentiment diffus, conforté par les dirigeants, d’un perpétuel retard à rattraper, d’un immobilisme dont il faudrait sortir en accélérant les rythmes et en renforçant la flexibilité dans tous les champs de l’existence. S’inspirant de l’enquête généalogique nietzschéenne, l’auteur, philosophe, montre que ces discours masquent une pensée politique dont elle trouve l’origine dans les thèses que Walter Lippmann a défendues dans un ouvrage paru en 1937, The good society. L’impératif de l’adaptation et de la réadaptation témoigne d’un discours sur le retard de l’espèce humaine et sur son avenir, inséparables d’une certaine conception du sens de la vie et de l’évolution, qui constitue, en fait, une figure majeure du néolibéralisme dont le colloque, dit « Lippmann », a consacré l’émergence en 1938. Barbara Stiegler centre son analyse sur l’histoire du néolibéralisme, jusqu’alors peu explorée, et plus particulièrement sur ses liens avec les théories de Darwin, dont il se revendique tout en les réinterprétant et les déformant pour servir son idéologie propre. L’auteur s’efforce ainsi de repenser l’articulation entre la politique et la vie en réinvestissant la question du « biopolitique » dont elle considère qu’il est urgent de reprendre le chantier. C’est à partir d’un dialogue entre les approches respectives de Lippmann et de Dewey sur cette question que Barbara Stiegler ouvre un espace critique à mettre en partage et à prolonger.

2 Le projet de Lippman consiste à repenser la doctrine libérale à partir d’une réflexion sur les apports des théories de Darwin visant à éclairer les difficultés que rencontrent les sociétés modernes à partir du principe de l’évolution qui nécessite l’adaptation continue des êtres vivants à de nouvelles conditions d’existence. L’histoire de l’espèce humaine se caractérise ainsi par une tension régulée entre la dynamique de transformation de l’environnement et la stase rendant compte de la tendance des êtres vivants à freiner et à contenir ce mouvement, avec les moyens dont ils disposent, pour le rendre supportable et lui survivre. La révolution industrielle a créé une rupture dans ce processus de régulation en faisant surgir un environnement auquel l’espèce humaine, pour la première fois de son histoire, a le plus grand mal à s’adapter. Lippmann considère que la cause en est le décalage de rythme entre les penchants naturels de l’espèce humaine hérités d’une histoire évolutive se modifiant au rythme très lent de l’histoire biologique et les exigences d’un nouvel environnement imposées brutalement par la révolution industrielle. Ce décalage ne peut être surmonté que par le renforcement de l’action de l’État selon Lippman qui bat en brèche le principe du laisser-faire, fondateur du libéralisme, dont il opère ainsi la critique et consacre le renouvellement. Le néolibéralisme dont il est à l’origine redonne un rôle majeur à l’État censé compenser les insuffisances de la nature humaine en transformant les dispositions les plus intimes des hommes en vue de combattre leur inertie.

3 La biopolitique, sous sa forme néolibérale, consiste en une politique visant à augmenter la vitalité des individus, pensée en termes d’adaptation à un environnement en constante mutation qui requiert une efficacité et des performances toujours plus grandes. Lippmann inaugure un nouvel âge de la biopolitique fondée non plus sur la confiance en une « bonne nature » mais sur le constat d’une déficience radicale de l’espèce humaine liée à l’inertie de son histoire évolutive. Les êtres humains ne sont pas capables de cet effort d’adaptation qui les maintiendrait en phase avec la marche du monde et, en particulier, avec les besoins de l’économie de marché mondialisée. Les hommes sont perçus par la doctrine néolibérale comme une somme d’individus beaucoup trop apathiques et inconscients pour y parvenir d’eux-mêmes, ni même pour en avoir par eux-mêmes la perception de la nécessité. Le néolibéralisme est inséparable de la mise en place d’une nouvelle organisation sociale qui s’appuie sur l’autorité hiérarchique d’experts dotés des savoirs requis pour accompagner les hommes politiques qu’ils secondent dans la réalisation de ce grand dessein auprès d’une masse inadaptée qu’il convient de rééduquer. L’efficacité du fonctionnement idéal du marché requiert l’amélioration de la qualité morale, cognitive et compétitive des agents. Cette représentation se révèle et s’affirme dans des mesures politiques volontaristes fondées sur le diagnostic d’un retard culturel de l’espèce humaine qui nécessite de produire un réajustement entre les stases de l’habitude et le flux du nouveau par l’accroissement d’une adaptabilité flexible, compétence sociale majeure à acquérir pour favoriser les relations économiques de coopération et de compétition régies par un marché mondialisé. L’État doit être éducateur et susciter l’adhésion de la population en renforçant les dispositifs disciplinaires avec l’aide d’experts et avec l’appui de techniques de communication. Le gouvernement des experts, présent dans toutes les institutions (éducation, santé, entreprises, etc.), consacre la scission entre ceux qui savent et ceux qui ignorent les fins que l’humanité doit poursuivre. Une telle approche n’est pas sans conséquence : l’idée de peuple qui témoigne de la souveraineté d’un corps social fondant une volonté commune et orientant son développement selon des fins partagées est vidée de toute substance. Le régime démocratique, s’il perdure, est réduit à des pratiques procédurales minimalistes et à une fabrication du consentement des masses qui lui font perdre tout son sens.

4 C’est autour des enjeux démocratiques couplés avec la question de l’interprétation des théories de Darwin que se noue le débat entre Lippmann et Dewey dont les termes permettent à Barbara Stiegler d’approfondir à la fois la compréhension du néolibéralisme et sa critique. Dewey, s’inspirant lui aussi des thèses de Darwin, reconnaît le problème de la désadaptation entre l’organisme et l’environnement, entre l’espèce humaine et les conditions de vie inédites auxquelles elle est confrontée dans la période contemporaine, tout en questionnant la représentation de l’évolution que Lippman promeut. Dewey s’oppose à l’approche téléologique de Lippman qui envisage l’évolution comme une fin en soi, en la considérant, à l’instar de Darwin, comme foisonnante et sans orientation prédéfinie ; Dewey récuse, en outre, la conception unilatérale de la relation entre l’environnement et l’organisme radicalement soumis alors à son emprise, en évoquant l’action réciproque de l’être vivant sur son milieu qu’il est donc en capacité de modifier. Dewey propose une tout autre réflexion sur les enjeux politiques de la théorie de Darwin. La question démocratique surgit du fait de la multiplicité des rythmes individuels dont la conséquence est une « hétérochronie » manifestée par l’avance de certains et le retard des autres, et qui nécessite de penser collectivement les conditions d’un accordage n’annihilant pas les singularités rythmiques. Selon Dewey, les individus vont traiter ces difficultés par le développement de l’intelligence collective tandis que le diagnostic que fait Lippmann le conduit à la disqualifier et à revendiquer un contrôle des masses par le haut.

5 Pour mieux comprendre ces divergences d’approche, il faut revenir au concept d’expérience qui est au cœur de la pensée philosophique de Dewey. L’expérience en tant qu’interaction entre un être vivant et son milieu, signifie, tour à tour, agir en initiant des changements dans l’environnement et subir les conséquences de ces initiatives. Cette rétroaction sur l’organisme est source d’une connaissance mobilisée pour renforcer son adaptation en modifiant son milieu dans les intérêts de la vie. Toute connaissance s’élabore à travers des chaînes de rétroaction entre l’activité et la passivité qui caractérisent l’expérience. Dewey, envisageant la globalité de l’expérience comme source potentielle de connaissance, ne peut que s’opposer à une dissociation entre les experts qui, décidant des fins, initieraient l’expérience et la masse des individus inadaptés qui, contraints à accomplir des fins hétéronomes, subiraient l’expérience. Le néolibéralisme, que Dewey condamne, contrecarre l’expérience, plaçant la population dans l’impossibilité d’expérimenter. Or c’est le rapport de chaque individu à l’expérience qui lui confère une forme d’expertise dans sa capacité à s’adapter au monde en produisant un savoir relatif à sa situation. Selon Dewey, l’adaptation se caractérise par une plasticité originaire, repérable chez l’enfant, qui tend à se fixer et à se former en disposition à travers les interactions avec le groupe social. Tout être humain est donc sujet à une double impulsion, celle qui propose des solutions nouvelles, constituant autant de leviers favorables à l’adaptation, et celle qui se repose sur des habitudes stables pouvant constituer des freins et susciter un retard sur l’évolution. La relation en tension entre mouvement et stase, si elle est problématique aux yeux de Lippmann qui raisonne en termes d’accélération continue, est considérée comme nécessaire et créatrice par Dewey, convaincu de la nécessité d’habitudes et d’attachements stables pour assumer l’épreuve du changement et s’engager dans l’évolution.

6 Néanmoins cette dualité propre à l’homme constitue la possibilité d’une scission qu’il faut travailler à surmonter par une intégration intellectuelle et morale de l’ancien et du nouveau qui ne peut faire l’économie d’un débat collectif sur la question des fins, des croyances et des valeurs. En effet, les uns et les autres sont affectés par les conséquences d’une transformation du milieu de vie qui apparaît collectivement comme un problème, source de souffrances et de difficultés diverses, et qui nécessite une réponse active. Ce débat collectif pose le public comme agent d’une expérimentation au même titre que l’individu face à ses conditions d’existence. Le politique émerge comme un nouvel espace de réflexion pour l’intelligence des vivants, contrainte de se socialiser en attention commune et en productions de solutions collectives pour affronter la divergence des rythmes évolutifs individuels. L’expérimentation collective doit avoir pour vocation de soumettre à discussion et à évaluation les conditions devenues dominantes dans la société actuelle, marquée par la mondialisation néolibérale, au lieu de s’y soumettre passivement, comme le met en avant Lippmann pour lequel l’intelligence humaine sociale a été formée pour un genre de vie organisé sur une petite échelle, source d’une inadaptation que le gouvernement doit corriger et réguler en combinant les savoirs des experts et les artifices du droit. La démocratie selon Dewey, repensée et revalorisée, n’est plus identifiée à la masse des individus atomisés mais promeut l’idée d’un public animé par l’intelligence collective qu’il faut organiser et entretenir. La conception intermittente, minimaliste et procédurale de l’action politique prônée par Lippmann empêche, en bloquant la production de l’enquête et sa diffusion, non seulement le processus démocratique mais aussi l’évolution cumulative et continue découverte par la logique génétique et expérimentale du darwinisme mise en valeur par Dewey. Ce sont les formes anciennes du pouvoir auxquelles s’accrochent les gouvernants qui contrecarrent en premier lieu l’auto-organisation du public et non pas les insuffisances constitutives des êtres humains.

7 Barbara Stiegler précise que notre époque ne se réduit pas à la seule hégémonie du néolibéralisme. Différentes conceptions et agendas politiques entrent en tension à l’heure actuelle, y compris le libéralisme de Dewey qui commence à prendre corps dans l’espace social au travers d’initiatives locales développant le principe de la participation. Néanmoins l’ouvrage de Barbara Stiegler nous permet de bien cerner les éléments d’une alternative qui pose les contours des devenirs possibles de nos sociétés à partir des univers de sens des mots « adaptation » et « adaptabilité ». C’est encore Dewey qui l’éclaire et nous guide en proposant de distinguer deux sens du mot « adaptabilité » qui témoignent des deux interprétations divergentes des théories de Darwin sur lesquelles la réflexion a porté tout au long de l’ouvrage : plasticité et malléabilité. La plasticité concerne l’aptitude du vivant à apprendre de l’expérience ou encore la capacité à modifier ses actions en fonction des résultats des expériences antérieures ; en revanche, la malléabilité évoque un changement passif, subi par le vivant du fait d’une pression extérieure qui détermine la forme nouvelle de son rapport au milieu. De ces deux acceptions dérivent deux conceptions opposées de la biopolitique. L’adaptabilité comme malléabilité requiert une biopolitique disciplinaire qui se caractérise dans le domaine du travail, de l’éducation et de la santé, par un contrôle social de plus en plus coercitif, et sur le plan de la démocratie, par la fabrique du consentement des masses par des experts qui monopolisent le droit de penser. À l’inverse, l’adaptabilité comme plasticité convoque un gouvernement des vivants, centré à la fois sur la libération des capacités de participation de tous les individus à l’expérimentation sociale et sur la détermination par l’intelligence collective des fins et des moyens de l’évolution. Ce livre propose ainsi une autre voie possible que celle du néolibéralisme, une voie dont l’époque que nous vivons impose à la fois l’exploration théorique et la mise à l’épreuve pratique.

8 Valérie Melin

9 Université de Lille


Date de mise en ligne : 17/08/2021

https://doi.org/10.3917/lsdlc.011.0173b