François Jullien (2017). Dé-coïncidence. D’où viennent l’art et l’existence ? Paris : Grasset, 162 pages
- Par Valérie Melin
Page II
Citer cet article
- MELIN, Valérie,
- Melin, Valérie.
- Melin, V.
https://doi.org/10.3917/lsdlc.hs07.0197b
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1 Dans ce livre au titre énigmatique mais dont l’intention ne vise pas moins que la détermination des origines, posées communes, de l’art et l’existence, François Jullien continue son œuvre de déconstruction créatrice des cadres conceptuels de la pensée occidentale. Il cherche à montrer les liens qui unissent de très près et de façon intime l’art et l’existence qu’une certaine tradition philosophique cherche à opposer, en se penchant tout particulièrement sur la célèbre distinction, dans le champ de la philosophie, entre essence et existence qui constitue le fil directeur, visible et parfois moins visible mais toujours présent, de sa réflexion. L’histoire de la pensée occidentale s’est en grande partie fondée sur cet écart entre l’essence et l’existence, tantôt accordant un privilège à la première, générale, nécessaire et stable dans sa définition, pour l’associer au concept pourvu des mêmes caractéristiques, au détriment de la seconde ravalée au rang de réalité secondaire, particulière, contingente et inconsistante, pour l’investir, beaucoup plus tard, dans un retournement de la relation hiérarchique, d’un pouvoir spécifique comme lieu d’expression de la liberté, seule dimension transcendante ouverte à l’homme et qui réduit l’essence à un rôle d’outil au service de la science et de la technique. François Jullien se situe résolument du côté des penseurs, dits existentialistes ou encore philosophes du soupçon, qui considèrent l’existence comme la dimension fondatrice de la condition humaine, en la rapportant à ce concept novateur de la dé-coïncidence qu’il définit en première instance comme « ce descellement laissant paraître – défaisant de l’intérieur tout ordre (en particulier celui des essences) qui s’instaurant, se fige – des ressources qu’on imaginait plus » (p. 10).
2 Cette distinction entre essence et existence est revisitée à la faveur d’une réflexion sur l’origine que l’auteur ne veut saisir ni comme un événement qui appelle toujours une cause antécédente, ni comme l’indice d’un principe transcendant auquel il conviendrait de la rapporter en dernière instance, mais « de façon strictement immanente et sans trahir le caractère processuel de l’expérience en même temps qu’on en reconnaît la nouveauté possible » (p. 9).
3 Jullien commence son périple philosophique par une méditation sur l’œuvre d’art en considérant le cubisme comme une entreprise de décoïncidence systématique qui « s’attache à défaire la capacité de coïncider qui était au cœur de la représentation et de son exigence » (p. 13) et qui ne manque pas de renvoyer à la définition de la vérité comme adéquation de la représentation avec le réel auquel elle renvoie. L’art, selon Jullien, aurait pour vocation de se risquer à défaire toute conformité possible au réel dans la ressemblance jugée stérile, pour promouvoir, par l’écart avec le donné, un « nouveau » de l’être. Le concept de dé-coïncidence apparaît comme en dessous, comme ce qui rend compte, en tant qu’origine, de la mise à distance que constitue l’écart. La dé-coïncidence est le concept « génétique et logique à la fois » qui exprime le processus vital par lequel l’adéquation, stabilisée et par conséquent désactivée, voit s’ouvrir en elle un espace qui « défaisant sa normalité, rouvre la possibilité d’un devenir » (p. 17). Ainsi l’art et l’existence font cause commune, ont une vocation partagée : exister, au sens de « se tenir hors », comme le signifie son étymologie latine, manifeste la mise à distance de l’adéquation-adaptation, sa « fissuration » à l’égard de la plénitude stérilisante de l’être qui, par « un mouvement de désolidarisation intérieure », libère à nouveau une initiative. « C’est en ouvrant une brèche dans sa normalité acquise, en osant un écart en somme, que la vie, défaisant toute possibilité d’essence, se promeut dans l’homme en existence ; qu’elle s’avive et se qualifie. » (p. 18) La décoïncidence se trouve au cœur même de l’adaptation comme son terme et sa finalité.
4 Jullien ne cesse d’approfondir dans la suite de sa réflexion les deux pôles de la décoïncidence, présents dans la double orientation de la définition même de la coïncidence telle qu’elle apparaît dans les usages de la langue, qui évoquent à la fois l’« adapté » de ce qui est en conformité et le « fortuit » d’une rencontre aléatoire. L’auteur considère que notre modernité « se doit de laisser œuvrer concurremment ces deux sens et même de les faire travailler l’un contre l’autre, plutôt que de chercher artificiellement à les accorder » (p. 32), afin de méditer, à l’instar de Flaubert dans L’Éducation sentimentale, « l’impossible adéquation qui fait la vérité de la vie ». Il revient sur la représentation de la vie comme coïncidence, dans l’ici et maintenant du présent, promue comme une vérité à redécouvrir par de nombreuses philosophies et religions ou encore par les techniques de développement personnel. Bien au contraire le vivant se maintient en vie en décoïncidant de son état actuel sans rupture ni discontinuité pour se renouveler et prendre son essor. Il fait ainsi preuve d’ex-aptation, terme issu de la langue des paléontologues qui signifie « la sortie de l’adaptation précédente à partir de laquelle de nouvelles potentialités peuvent voir le jour et s’essayer » (p. 43) et en particulier ce qui constitue l’homme en tant que manifestation d’un écart par rapport à la condition animale avec l’émergence de la pensée et de la conscience.
5 Jullien passe ensuite de l’analyse du vivant humain à celle de la nature comme ce qui le dépasse et le contient pour y rencontrer encore la figure originaire de la décoïncidence en interrogeant alors la physique matérialiste de Lucrèce et en particulier sa théorie du clinamen ainsi que la métaphysique chrétienne d’un Dieu créateur du monde. L’auteur voit à l’œuvre dans les deux systèmes de représentation du monde le concept de dé-coïncidence : dans la pensée de Lucrèce, il se manifeste sous la forme d’un écart vis-à-vis d’un ordre, d’une régulation assignée, qui rend possible une liberté physiquement inscrite à partir du mouvement des atomes ; dans la religion chrétienne, il apparaît dans le mouvement par lequel Dieu se dissocie de lui-même sous la forme de son fils qui permet sa révélation divine auprès des hommes. La figure originaire de la décoïncidence libère du poids de l’ontologie occidentale puisque la condition de possibilité qu’elle décrit n’est aucunement dépendante d’une vision dogmatique mais reste au plus près d’une « processualité effective » inscrite au cœur de l’expérience du monde et de l’existence humaine.
6 La sortie de l’ontologie sur laquelle débouche la réflexion portant sur la thématique de la décoïncidence comme origine invite à analyser la parenté des thèses de Jullien avec la pensée de la différance développée par Jacques Derrida, l’une et l’autre « dénonçant une saturation ou un rempliment non viable » (p. 64) de l’être. Jullien considère qu’en explorant la figure originaire de la décoïncidence il défait tout système de cohérence et rend vaine la tentative d’adéquation dont elle est inséparable ainsi que son effort de cohésion, tandis que Derrida déconstruit la présence qui n’est jamais véritablement pleine dans sa présentation et rend nécessaire le travail indéfini de la langue et du signe. Cette divergence se marque par l‘attention de Derrida à l’écriture qui fait trace ; en opposition, Jullien met l’accent sur la désadhérence que l’écart auquel renvoie la décoïncidence rend possible et, par conséquent, sur la conscience qui naît de la dissociation et de la désolidarisation d’avec le réel immédiat.
7 Il convient de distinguer l’esprit qui a vocation de coïncider puisqu’il a pour fonction de connaître, c’est-à-dire d’opérer la mise en conformité de la représentation et du réel, de la conscience qui émerge dans la prise de conscience, par la mise à distance de cadres pré-construits par la normalité logique, offrant la possibilité d’une nouvelle effectivité de la réalité. C’est en ce sens qu’il nous faut envisager une parenté entre la conscience et l’art qui opère, dans son activité de création, la remise en question de l’appareillage rationnel fondant la compréhension ordinaire de la réalité. La référence au bouddhisme zen est éclairante puisqu’il est « l’entreprise stratégique qui vise au désarroi de l’esprit pour nous faire sortir de son régime apprêté d’adéquation » (p. 82), c’est-à-dire l’éveil, autre nom possible de la conscience.
8 La dimension négative de la décoïncidence est à comprendre dans l’esprit de la pensée hégélienne qui envisage la différence de soi à soi, la dissociation interne comme l’occasion d’un dépassement et d’une transformation de soi. Néanmoins le concept de dé-coïncidence ne constitue pas une nouvelle figuration de la dialectique dont il se désolidarise, en définitive, du projet qui vise, en fait, l’intégration d’une adéquation à une vérité toujours plus haute et plus universelle. Jullien met résolument en valeur le négatif ou nég-actif de la décoïncidence dont la positivité témoigne de la capacité propre à tout processus de se relancer de lui-même. La positivité du négatif se manifeste tout particulièrement dans l’existence dont la dynamique consiste à se tenir hors du positif de la positivité puisque « toute adéquation-adaptation qui s’instaure est portée du même coup à s’installer et, s’installant, […] à coïncider et par là, à se perdre par (dans) ce qu’a de limitant-saturant sa coïncidence » (p. 93). Il faut bien comprendre que ce mouvement de désadaptation est, par opposition à la dialectique hégélienne, sans finalité ; ne pouvant anticiper son résultat, il relève de l’exploratoire et de l’expérimentation créative, caractéristique de la liberté. De l’ordre d’un processus existentiel opposé à la logique substantialiste de l’essence, « il promeut, mais ne promet pas » (p. 96).
9 « La décoïncidence en nous faisant passer de la pensée de l’Être, donc de l’adéquation-vérité, à celle du vivre décoïncidant de lui-même pour avoir à s’inaugurer, à s’activer et s’inventer » (p. 101), pose une exigence qui met au défi le sujet et inscrit ainsi l’éthique au cœur même de l’existence. Il s’agit d’une éthique qui n’est pas le renoncement ascétique à la vie mais qui déploie la vie et son mouvement d’adaptation-exaptation continu, en existence promouvant la décoïncidence pour elle-même. « C’est ce se tenir (hors) qui est éthique par ce qu’il signifie de résolu et d’assumé » (p. 106) et ce qui le constitue comme sujet. La liberté n’est ni décrétée ni concédée, mais « conquise peu à peu dans cette faille de la décoïncidence d’avec le monde – de pair avec l’évolution qui l’a promu en « homme » – et qu’il lui revient existentiellement d’activer » (p. 107) : l’homme est un « immanent existant ».
10 Jullien met en lien dans la dernière partie de son développement le thème de la décoïncidence avec des concepts qui lui sont chers et qu’il a élaborés dans des ouvrages précédents, tels que « vivre en existant » qui propose un mode d’être au monde qui traque les adhérences qui nous collent au monde, nous maintiennent au ras du vécu dans un état d’adaptation au monde et de sédimentation du soi en une forme définie de l’ordre d’une essence qui nous coupe du mouvement d’émergence de la conscience. « Désadhérence et désenlisement seront autant de stratégies éthiques appelant à la décoïncidence pour extraire la vie de son enfermement en son monde » (p. 111) et favoriser le maintien dans une transformation continue de soi-même, seule promotion effective du sujet. Le dehors est fondamentalement apporté par la rencontre avec l’Autre qui a le pouvoir de « libérer le sujet de l’adéquation de soi à soi ». C’est en ce sens qu’on peut considérer la relation à Autrui comme « le départ et la condition de l’éthique », sans qu’il y ait nécessité à poser des commandements ou des règles morales. L’entente entre les êtres ne doit pas être entendue comme une coïncidence qui enliserait les sujets mais comme un moment tel que « dans son occurrence rien ne se fige, ni ne se vautre », l’esprit s’y appliquant sans s’y identifier, fondamentalement ouvert à la décoïncidence.
11 Dans un dernier temps de la réflexion, Jullien revient sur le couple d’opposés que forment l’essence et l’existence pour rappeler que la pensée, marquée par la philosophie antique, fixée qu’elle est sur la visée des essences, a laissé « tomber l’existence ». « Vouée à la construction de la Coïncidence, elle a laissé la description de l’impossible coïncidence de la vie, de ses contradictions et de son ambiguïté […] à la charge de ce qu’on appellera tardivement – réactivement – la « littérature » » (p. 124). Cette représentation du monde a été battue en brèche en Europe à l’aube du xx e siècle lorsqu’ont été remis en question l’idée de la possibilité d’une adéquation d’ensemble et du même coup le projet même d’un système qui recouvrerait adéquatement l’étendue du réel et de la Nature dont on récuse dans un même mouvement la figure de totalité qui la définit en principe. La coïncidence avec les essences, entités illusoires, propre à la pensée, se réduit au fond à une forme d’adaptation au monde, comme Nietzsche ou Bergson en ont eu le soupçon.
12 Que reste-t-il quand la nécessité de la Nature disparaît ? Le jeu, selon l’analyse de Jullien qui l’investit d’un pouvoir majeur, celui de défaire tout fondement, « tout support ou garant de la pensée ». Résonne comme en écho l’ouvrage de Hermann Hesse, Le Jeu des perles de verres, qui s’inspire des cadres de la philosophie orientale comme condition de possibilité d’un dessillement de la conscience enfin libérée du poids des essences et d’une morale qui empêche la créativité humaine. Ce jeu en soi est sans en soi défait l’adéquation de l’en soi et de son usage, déjoue donc la grande fonctionnalité de la nature et comme tel est donc proprement l’Inutile (p. 144) ». Il n’y a plus à « expliquer » le monde mais à « l’interpréter comme autant de variations et de reconfigurations d’un tel jeu ».
13 Nous voici donc enfin au cœur de la compréhension du sous-titre « D’où viennent l’art et l’existence ? » sous la nouvelle perspective patiemment construite : la notion de Jeu, telle qu’elle est pensée par Jullien, nous installe dans l’espace de la création artistique dans laquelle se déploie la décoïncidence, en témoignant de l’essor de l’exister et de l’émergence de la liberté comme « dissidence à l’égard des cohérences établies dont l’écart, en lui-même, ensuite est prometteur » (p. 151). L’art et l’existence découvrent leur commune origine comme production de nouveauté et surgissement de l’inédit, non pas sous la forme d’un commencement mais bien d’un désengagement et d’un désenlisement qui fait advenir au sein même du vivant si singulier qu’est l’homme le « vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » que célèbre si magnifiquement le poème de Mallarmé.
14 Valérie Melin
15 Université de Lille