Compte rendu

Alain Badiou (2016). Que pense le poème ? Paris : Éditions NOUS, 176 p.

Page II

Citer cet article


  • Melin, V.
(2018). Alain Badiou (2016). Que pense le poème ? Paris : Éditions NOUS, 176 p. Le sujet dans la cité, 8(2), II-II. https://doi.org/10.3917/lsdlc.008.0251b.

  • Melin, Valérie.
« Alain Badiou (2016). Que pense le poème ? Paris : Éditions NOUS, 176 p. ». Le sujet dans la cité, 2018/2 N° 8, 2018. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-sujet-dans-la-cite-2017-2-page-II?lang=fr.

  • MELIN, Valérie,
2018. Alain Badiou (2016). Que pense le poème ? Paris : Éditions NOUS, 176 p. Le sujet dans la cité, 2018/2 N° 8, p.II-II. DOI : 10.3917/lsdlc.008.0251b. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-sujet-dans-la-cite-2017-2-page-II?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lsdlc.008.0251b


Notes

  • [2]
    Alain Badiou (1989). Manifeste pour la philosophie. Paris : Seuil.

1 Quelle place donnée à la poésie dans la pensée ? En quoi le poème et ce qu’il nous dit du « penser » questionnent-ils la philosophie en tant qu’elle revendique une forme scientifique d’émergence du savoir ? Cet ouvrage tente de répondre à ces questions en recueillant un ensemble d’articles écrits entre 1992 et 2014 et qui attestent l’importance de la thématique du « poème » dans la philosophie d’Alain Badiou. Cet auteur attribue au poème un rôle décisif dans le travail de conceptualisation de la philosophie : il est d’abord l’autre contre lequel elle s’est construite dès ses origines platoniciennes mais il est aussi subrepticement présent dans les formes les plus épurées de théorisation, révélant alors la « fondamentale bâtardise » de la langue philosophique. La thèse que discute Badiou s’articule autour de l’analyse de la tension propre au discours philosophique, entre le mathème et la force démonstrative de l’argumentation, et le poème dont la forme offre une autre modalité de toute puissance, celle du verbe et d’un état de la langue qui rendent présent le monde au-delà de toute preuve. Le recours au poème comme manifestation de l’antiphilosophie témoigne des limites de l’exercice philosophique lui-même. Le philosophe « ne démontre pas vraiment que ce qu’il dit est nécessaire, ni il ne peut établir que l’orientation de sa pensée est utile au regard des exigences qui sont celles d’une vie singulière dans un monde déterminé ». Il lui faut donc convoquer le poème, force d’évidence qui dessille le regard des lecteurs d’un jet d’écriture et les ouvre à la vacuité pleine de la dénomination.

2 Cette nécessité problématique de la poésie s’est particulièrement imposée dans la période contemporaine, marquée par l’« âge des poètes » revendiquant la fonction supérieure de cet art dépositaire d’une pensée qui s’ouvre sur une métaphysique libérée des lourdeurs insatisfaisantes de la tradition philosophique : « une métaphysique sans métaphysique » selon l’expression de Fernando Pessoa. Badiou a introduit en 1989, dans son Manifeste pour la philosophie[2], l’idée d’un « âge des poètes » en tant que catégorie philosophique qui définit la place particulière de la poésie dans le champ de la pensée à une époque où la philosophie parvient difficilement à se dissocier de la science, soumise à l’idéologie positiviste, et de l’engagement politique avec sa vocation révolutionnaire, conditions auxquelles on tend à l’attacher en la privant ainsi de sa spécificité. Dans ce contexte s’affirme un dire poétique qui « non seulement est une pensée et instruit une vérité, mais se trouve astreint à penser cette pensée ». Le poème se trouve alors potentiellement investi d’une fonction qui appartient en propre à la philosophie mais en la libérant de l’illusoire impératif de la réflexion qui affirmant un contenu de pensée se coupe de l’évidence de l’être dans la présence. Le poème cherche et propose une méthode qui parvient à articuler la pensée et le vide, « qu’il soit l’intériorité qui fait avènement d’un pur dehors intotalisable ou qu’il soit l’extériorité qui fait avènement d’un pur dedans inqualifiable. » Dans cette mesure, des opérations de pensée sont bien mises en œuvre dans la poésie, et donc repérables, pour rendre compte de l’espace de pensée qu’elle ouvre, caractérisé par la désobjectivation et la désorientation.

3 Badiou, pour approfondir cette thématique, opère un détour historique, propre à éclairer son approche singulière. Il revient ainsi sur l’histoire des relations entre poésie et philosophie. Il évoque un premier régime, dénommé parménidien, qui tend à fusionner poésie et philosophie. C’est avec le régime platonicien qu’on peut situer le commencement effectif de la philosophie qui suppose la désacralisation de la parole mythique et l’insurrection contre la fausse évidence énonciatrice du récit pour mettre en avant la consistance du raisonnement et l’examen critique de sa pertinence. Le troisième régime, dit aristétolicien, réduit la poésie à une catégorie d’objet qui prend place dans le système de connaissances produit par la philosophie. « Dans le premier cas, la philosophie envie le poème, dans le second elle l’exclut et dans le troisième, elle le classe. » Badiou met en évidence le rôle majeur de Heidegger qui a su interroger ces trois régimes traditionnels de relation entre poésie et philosophie. Il a d’abord remis en question la réduction esthétique de la poésie, propre à la pensée classificatrice d’Aristote, pour « la rendre à la vérité ». Il a aussi montré en quoi la poésie est donatrice d’un sens qui échappe à la philosophie et qui relève de la présence au monde dans sa temporalité singulière. Malheureusement, Heidegger n’a pas été en mesure d’inventer un quatrième régime, véritablement original, de la relation entre poésie et philosophie, puisqu’il s’est contenté de la resacralisation du dire poétique, confondu avec la philosophie, au mépris de la dimension argumentative du mathème qui fait séparation. Badiou veut explorer une nouvelle voie qui maintient à la fois la spécificité de la poésie, en tant que mode de penser avec ses propres opérations, et une relation de proximité avec la philosophie. La poésie, en tant que « présence du présent dans le transpercement des réalités et en tant que nom de l’événement dans le saut hors des intérêts calculables », est « tout contre » la philosophie.

4 Pour y parvenir, Badiou revient sur l’exclusion fondatrice du poète, banni de la cité idéale par Platon. Ce que Platon rejette, selon Badiou, dans la poésie, c’est qu’elle interdit le recours à la pensée discursive, c’est-à-dire à la dianoïa. Si la dianoïa « traverse » par le raisonnement la brume du monde et permet les distinctions sans lesquelles aucune vie commune ne serait possible, le poème, lui, se tient sur le « seuil », comme une offrande à l’obscure évidence, celle de l’expérience singulière, mêlée au sensible. Pourtant force est d’admettre que lorsqu’il s’agit de rendre compte de ce qui fonde et institue la pensée elle-même, la dianoïa échoue. Platon se voit alors condamné à recourir aux images et au dire poétique. Mais nous, les Modernes, nous savons que la poésie ne se réduit pas à des images. Elle constitue aussi une pensée avec ses propres opérations. Les mathématiques, nous le savons aussi, n’échappent pas non plus aux apories qui lui interdisent toute prétention à une absolue clarté et à une évidence indiscutable. Comme le souligne Badiou, « dans cette mesure, la modernité idéalise la poésie et sophistique le mathème ». La philosophie ne peut donc plus identifier de façon simple le poème à l’image et le mathème à l’idée. Poème et mathème se heurtent l’un et l’autre en tant que vérités singulières à ce que Badiou désigne par l’« innommable » et qui représente leur limite respective et spécifique (impossibilité pour les mathématiques de fonder la consistance du raisonnement, impossibilité pour la poésie de rendre compte de la puissance d’évocation de la langue). Badiou place la philosophie « sous la double condition du poème et du mathème, tant du côté de leur puissance de véridicité que du côté de leur impuissance, de leur innommable ». Quelle est alors la relation qu’il entend établir avec la poésie ? Badiou accueille la poésie pour la raison même qui avait conduit Platon à la bannir, c’est-à-dire parce qu’elle maintient à la conscience le fait qu’on ne peut pas « remplacer la singularité d’une pensée par la pensée de cette pensée ».

5 La poésie se trouve ainsi très paradoxalement investie d’une fonction critique ; son recours apparaît même comme une garantie de scientificité du discours philosophique qui doit pouvoir conjuguer compréhension de l’esprit du temps et intemporalité de la vérité. En effet, Badiou n’hésite pas à affirmer dans la préface : « La poésie, pour moi, est mon juge, au sens où sa fréquentation décide si mon ontologie mathématique et ses conséquences restent aptes à prononcer intemporellement la substance pensante de notre temps. » Lire la poésie serait donc une activité consubstantielle à l’exercice d’un auteur spécialiste de la discipline philosophique, soucieux de donner sens aux mathèmes qui ordonnent sa pensée en étant attentif à la singulière intemporalité de son temps.

6 Le paradoxe est encore renforcé par le singulier oubli dont souffre à l’heure actuelle la poésie, peu lue et peu connue parce qu’elle ne s’inscrit pas dans un espace de communication exigeant de mettre à plat le sens et de supprimer toute énigme. Le poème, au contraire, « s’exposant solitaire en exception du chahut qui nous tient lieu de compréhension », cultive le silence, un silence pur qui opère un retrait de la langue en elle-même, inventant une autre forme de connaissance et un autre rapport avec elle. Deux interprétations prédominent pour élucider ce qui se joue dans l’apparition poétique, ce que pense le poème : chant de la pensée, aux vers de Rimbaud, ou pensée de la pure présence, aux dires de Heidegger. C’est à partir de la lecture des poètes que l’auteur va explorer philosophiquement une tierce thèse selon laquelle, puisque le poème se laisse traduire, son silence musicien perdure dans la perte même de sa musique, conséquence de sa traduction. Ce silence musicien qui transcende la musicalité même du langage transporte le poème sur la rive de la pensée que Badiou dissocie radicalement de la connaissance des choses. Dans le cours de l’ouvrage, le lecteur a l’occasion de faire l’expérience du dialogue qu’entretient Badiou, en tant que philosophe soucieux de penser intemporellement son temps, avec la poésie et les poètes. Il s’efforce de penser la guerre et la figure du soldat en lisant Hopkins et Stevens, ou encore d’avancer dans la compréhension des paradoxes de l’ontologie en méditant sur l’être du sensible sous l’inspiration de la pensée poétique d’Alberto Caeiro. Badiou approfondit encore la douloureuse dialectique vécue par Pasolini, le poète, écartelé entre la nécessaire destruction de l’ancien monde et l’aspiration à un nouvel ordre de réalité, source d’émancipation effective, dont il cherche la voie qui doit à la fois surmonter la tentation du réalisme en politique et la fuite dans l’action désespérée. Il nous expose comment la poésie de Philippe Beck, au lyrisme inédit, le touche en tant que philosophe en tâchant d’éviter le double écueil de la séparation, qui scinde l’impression reçue par la lecture de la réflexion philosophique, et de l’absorption, qui réduit le poème à de la philosophie. Enfin Badiou nous montre qu’il y a « une preuve du communisme par le poème » en nous restituant sa lecture de très grands noms de la poésie internationale, sensibles au commun de la langue et de l’humaine condition, qui ont accompagné de leurs chants épiques l’histoire du xx e siècle, se penchant avec compassion sur le sort réservé aux démunis et célébrant le projet d’une nouvelle justice porté par l’héroïsme et l’enthousiasme des peuples opprimés.

7 Un entretien avec Charles Ramond fait office de conclusion. Badiou y revient sur son idée majeure qui pose la poésie comme condition de la philosophie et sur sa conception de la vérité. Ce philosophe n’envisage aucunement la science et la philosophie comme les seuls vecteurs de vérité. Il reconnaît qu’« il n’y a des vérités qui ne sont identifiables, par exemple, que dans la sphère artistique ou encore dans la sphère amoureuse ». La philosophie, selon lui, se définit métaphoriquement comme « entremetteuse de rencontres avec les vérités ». Il semble même qu’il faille interroger sa capacité propre à produire de la vérité, à constituer en tant que telle un lieu de vérité alors qu’elle garde bien sa fonction d’interroger l’essence de la vérité. Il convient donc de réfléchir à la relation entre la philosophie et ces lieux de vérité dont font partie la science et l’art. C’est dans ce contexte qu’il s’agit d’analyser la notion de condition de la philosophie. En ce qui concerne l’art poétique, Badiou opère une distinction entre une condition poétique caractérisée par la réception et l’appréciation d’une vérité immanente dans les poèmes et celle qui repose sur l’usage de certains poètes, dans le cadre de l’élaboration des catégories philosophiques elles-mêmes. Ce second sens qui s’éloigne du statut naturel de la poésie renvoie à ce que Badiou désigne sous l’expression « condition de la philosophie » et qui envisage le poème « comme l’horizon événementiel d’une philosophie ». Cette dimension événementielle signifie un questionnement inédit, propre au temps présent, qui va susciter des remaniements dans la pensée philosophique, réinstaurant du mouvement dans une discipline qui pourrait être tentée par la réitération du même. Selon Badiou, « le poème, l’activité artistique, avec ce qu’elle enchaîne de sensibilité avec son effet particulier de frappe sur la subjectivité pensante, est en position de condition. » Il convient de préciser, en particulier, ce qui fait la spécificité de la poésie et en quoi philosophie et poésie se distinguent. La poésie « est dévouée à capturer dans le langage la singularité de la présence du sensible et à faire ce qu’apparemment le langage est impuissant à faire : nommer non pas la catégorie de la chose, mais la chose elle-même, telle qu’elle se présente ». La philosophie, si elle se doit d’assumer sa dimension conceptuelle, ne saurait omettre de se placer sous condition de la poésie « à propos d’une question qui lui est intime, et qui est le rapport entre l’universel et le singulier, entre le concept et la chose même ». Badiou affine sa définition de la poésie sous la perspective des liens qu’il établit avec elle en tant qu’auteur d’une philosophie originale centrée sur la question de l’événement, de l’événement sans épaisseur, dont l’évanescence interdit qu’il fasse situation. La poésie, comme condition du rapport singulier de Badiou à sa discipline, l’« éduque dans ce vers quoi la philosophie doit rester tendue et qui est l’accueil de l’imprévisible » et l’assiste dans son effort « de faire système de la possibilité que l’événement ait lieu dans la surprise radicale qu’il impose à la pensée elle-même ». Badiou se défend contre une réduction hégélienne du poème à la philosophie qui resterait au bout du compte la manifestation souveraine de la pensée. Il confesse qu’il est convaincu d’un retard de la philosophie sur la poésie relativement au « surgir pur » que constitue l’événement, retard qu’il s’efforce de combler dans son travail de philosophe, au même titre qu’il considère que la philosophie est en retard sur les mathématiques concernant la question de l’infini. Dans cette mesure, le mathème des mathématiques et le poème de la poésie constituent ses deux instructeurs.

8 Cet ouvrage est passionnant parce qu’il réfléchit sur un aspect dont les philosophes témoignent peu et qu’ils théorisent encore moins : le rôle de la lecture des œuvres littéraires dans leur vie philosophique et dans la construction de leur pensée. Si certains auteurs ont mis en avant la dimension inspirante de la lecture de romans ou de textes fondateurs comme la Bible, Badiou, à ma connaissance, est le seul philosophe qui ait donné une telle place à la poésie. Cet auteur nous convie à nous interroger sur les séparations clivantes entretenues dans le champ des sciences humaines entre les différentes vérités régionales, entre les lieux de science et les lieux de l’art, et sur le rapport à l’écriture scientifique qui en découle. N’est-il pas temps de questionner, comme Badiou le fait pour la philosophie, l’« âge des poètes » et la nécessité d’une écriture qui cesse d’effacer le sensible ? Mathèmes et poèmes peuvent devenir aussi les instructeurs conjoints des sciences humaines.

9 Valérie Melin

10 Université Lille 3


Date de mise en ligne : 23/03/2018

https://doi.org/10.3917/lsdlc.008.0251b