Éditorial. La preuve, l’épreuve et l’éprouvé
- Par Guy-Noël Pasquet
Pages 9 à 13
Citer cet article
- PASQUET, Guy-Noël,
- Pasquet, Guy-Noël.
- Pasquet, G.-N.
https://doi.org/10.3917/graph.hs012.0009
Citer cet article
- Pasquet, G.-N.
- Pasquet, Guy-Noël.
- PASQUET, Guy-Noël,
https://doi.org/10.3917/graph.hs012.0009
Notes
-
[1]
voir à ce propos l’émission « Réplique » sur France Culture du 31 août 2019. « La formation de la faculté d’attention est le but véritable et presque l’unique intérêt des études […]. Beaucoup de mots me manquent pour dire les choses, et donc pour les voir et y faire attention. » En ligne : https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/le-chant-du-monde (consulté le 10 septembre 2019).
1La thématique de l’épreuve est un pari difficile. Si l’on parle de l’épreuve de l’écriture, on ne parle pas de ce qui est écrit, mais du fait même d’écrire. Tout comme l’épreuve du baccalauréat ne mentionne que le fait même de subir l’épreuve sans même parler du contenu des épreuves. Et on retient davantage qu’on a réussi les épreuves que ce qu’il nous a fallu dire et faire pour les réussir.
2C’est que l’épreuve est une forme en quelque sorte qui éclipse le contenu. Dans cette habituelle séparation du fond et de la forme, l’épreuve est la forme qui prend le pas sur le fond. Ou plutôt, c’est le rappel que la forme agit tout autant que le fond, que la forme elle-même est un contenu au-delà même du fait qu’elle est un contenant. Tout contenant figure le contenu. Dans un verre, il y a de fortes chances pour que soit contenu un liquide et dans une boite, des objets. L’épreuve, c’est ce handicap mis sur la route pour départager ceux qui passent cette épreuve et ceux qui ne la passent pas. Et comme pouvait le dire justement Pierre Bourdieu (1982), l’épreuve départage autant ceux qui passent l’épreuve que ceux qui ne parviennent pas à le passer. Ainsi, le rite initiatique des garçons pour devenir hommes détermine peut-être surtout les filles qui sont celles qui n’ont pas d’épreuves. Outre ceux qui réussissent ou non l’épreuve, il y a surtout ceux qui n’ont pas d’épreuves.
3Ainsi de l’épreuve de l’écriture sur laquelle on peut sans cesse revenir pour dire combien cette épreuve est difficile, mais il y a aussi (et peut-être surtout), ceux qui n’entrent pas dans cette épreuve. Autrement dit, il y a ceux qui écrivent (furent-ils dans l’épreuve) et ceux qui n’écrivent pas. Dans les épreuves d’examen, l’écriture est encore ce qui marque l’épreuve. Les épreuves sont écrites, même si on tend à des examens et des épreuves orales, voire multimédias. L’épreuve des examens, l’épreuve de la recherche d’emploi, empruntent à l’écriture. Ceux qui n’ont pas de formation et pas d’emploi sont comme dédouanés de ces épreuves. Mais dès lors qu’ils souhaiteront obtenir une aide, ils seront soumis à l’épreuve de l’écriture du dossier administratif. Difficile d’échapper à l’épreuve ! Surtout dans des sociétés qui demandent des comptes. L’épreuve, c’est l’affirmation que l’on peut mettre ses efforts et sa souffrance au service de la société et que celle-ci, en retour, sera prête à lui accorder son aide.
4Mais si l’on fait suffisamment fonctionner une pensée dialectique, on pourrait penser que souffrir de ne pas avoir accès aux épreuves est aussi une épreuve. L’épreuve de la rue par exemple ou de l’analphabète qui ne peut passer les épreuves des dossiers administratifs et se retrouve démuni. Mais ce serait confondre l’épreuve et l’éprouvé. La rue, la condition d’individu isolé ne sont pas des épreuves, mais bien au contraire quelque chose qui n’a pas d’épreuves et n’en finit pas de s’éprouver. La rue n’est pas une épreuve dans le sens où il y a un avant et un après. Quand on y est, la rue s’éprouve tous les jours, à chaque instant. Il n’y a pas le début de l’épreuve qui commence avec la mention de la durée et du moment où elle s’arrête.
5Le froid n’est pas une épreuve, mais on l’éprouve. Ceux qui peuvent faire l’épreuve du froid sont ceux qui, pour le Nouvel An par exemple, décident d’aller prendre un bain dans la mer du Nord. Ils vont certes éprouver le froid, mais dans un espace-temps délimité préalablement. Le froid de la rue n’a pas cet espace-temps, il n’est donc pas une épreuve, mais un éprouvé. Celui qui éprouve le froid peut toujours dire à celui de la rue qu’il comprend le froid parce qu’il l’a lui aussi éprouvé. Et de s’entendre répondre en retour que non, il ne connaît pas le froid. La discussion qui s’ensuit pourrait être cocasse, le premier donnant la température de l’eau, de l’air, etc., lorsque le second lui répondrait la nuit, les odeurs, l’humidité, le vent, etc.
6C’est que l’épreuve à des instruments de validité là où l’éprouvé n’a que du récit. L’épreuve est mesurable, quantifiable, repérable dans le temps et dans l’espace et reproductible. L’épreuve du baccalauréat recommence chaque année. On connaît la date et les lieux des épreuves de philosophie par exemple. De la même façon, l’épreuve du bain dans l’eau glacée de la mer du Nord se reproduit chaque année au Nouvel An. L’épreuve est quantifiable, avec les notes obtenues, le degré de l’eau et de l’air. Autrement dit, il y a des preuves pour les épreuves. On peut en attester, donner des documents pour prouver qu’on a réussi les épreuves du baccalauréat. De la même façon qu’il y a des preuves à la température de l’eau le 31 décembre à minuit ainsi que de la température de l’air à la même date. Autrement dit, l’épreuve peut se prouver. Pas l’éprouvé !
7Comment prouver les conditions dans lesquelles vit celui de la rue ? Comment prouver les conditions de vie de l’aveugle ? De celui qui est atteint d’autisme ? De celui qui vieillit ? Eux ne peuvent pas prouver, mais témoigner de ce qu’ils éprouvent. Parce que leur épreuve n’a pas de limite dans le temps et l’espace, ils ne peuvent que raconter comment les évènements, peu à peu, les ont conduits là où ils en sont et la façon dont il le vive chaque jour, chaque instant. Le récit s’attache aux détails et non à la grandeur d’une réussite. Ils parlent de la difficulté de se couper les ongles dans la rue par exemple. Ils font récit là où nous jetons les preuves de nos réussites. Qui parlerait de se couper les ongles, de toutes ces techniques que nous utilisons pour nos ongles, alors que cette activité est passée au second plan derrière ce que les épreuves que nous avons passées nous permettent de faire ? On a autre chose à faire quand on est travailleur social que de s’intéresser aux ongles ! Pourtant, ce sont sans doute les récits de ces activités qui nous permettraient de rencontrer ceux qu’on appelle des usagers.
8Les preuves contre l’éprouvé, sans doute pour s’assurer qu’on est du bon côté de la rue ! Et de ce qui se passe derrière les façades, ça reste du domaine privé. C’est ce que l’on raconte à ses proches, à sa famille, à son conjoint, à ses amis. Pour les autres, il y a la preuve de son titre, de sa fonction, comme des preuves sans cesse données pour montrer qu’on fait partie de ceux qui ont subi les épreuves…, qui nous mettent à l’abri d’avoir à être dans l’éprouvé. Ce sont ceux pour qui je suis rétribué qui sont dans l’éprouvé ! Ce sont eux qui doivent faire le récit du monde, le récit du déploiement du monde pendant que les autres, comme s’ils n’avaient pas à le subir, n’ont qu’à prescrire les bonnes pratiques, financer des programmes et diriger des affaires.
9Alors au moment de lire ce numéro, il est possible de rechercher les preuves de ce qui est écrit. Chercher la scientificité, autrement dit, comment ce qui est dit est-il étayé de références comptables, de spécifications géographiques, d’exemples récurrents, d’échantillons qui se répètent, de posture d’observation, etc., le lecteur trouvera probablement bien des épreuves qui ne sont pas conformes à une forme de scientificité stricte comme peuvent l’établir les discussions entre Hume et Popper par exemple. Si la discussion, voire la dispute sur ces questions de scientificité, des preuves et des épreuves est passionnante, mon propos ne vise ici qu’à essayer de montrer qu’elles sont loin de recouvrir à elles seules, toutes les réalités vécues. La lecture des textes ci-dessous peuvent aussi être lus comme des récits, un peu à la façon du roman, de la prose, de la poésie qui essaient de retranscrire quelque chose de ce que Jean Giono (1976) appelait Le chant du monde [1]. Le récit est le seul moyen pour essayer de dire l’éprouvé. Si l’épreuve et la preuve peuvent s’atteindre, on ne peut que tendre à atteindre l’éprouvé. Il n’est par définition jamais atteignable, parce que sans cesse remis sur l’ouvrage, sans cesse vécu dans une temporalité qui ne cesse jamais. Il n’y a guère en effet que le temps du récit (Ricœur, 1985) qui peut tendre vers la temporalité vécue de celui qui se trouve dans l’éprouvé.
10Aussi, le lecteur qui cheminera dans cette sorte de lecture éprouvera-t-il sans doute à son tour, mais il lui sera difficile de pouvoir en dire quelque chose. Un peu comme à la fin du roman, il est difficile d’en dire quelque chose…
- Bourdieu, Pierre, Ce que parler veut dire. L’énigme des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982.
- Giono, Jean, Le Chant du monde, Paris, Folio, 1976.
- Hume, David, Essais et traité sur plusieurs sujets. Tome 3, Enquête sur l’entendement humain, dissertation sur les passions, Paris, Vrin, 2004.
- Popper, Karl, Les Deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance, Paris, Hermann, 1999.
- Ricœur, Paul, Temps et récit. Tome 3, Le Temps raconté, Paris, Seuil, 1985.