Le Sacré et la parole. Le serment au Moyen Âge, éd. Martin Aurell, Jaume Aurell, Montserrat Herrero, Paris, Classiques Garnier, 2018 ; 1 vol., 327 p. (Rencontres, 378 ; Civilisation médiévale, 34). ISBN : 978-2-406-08034-3. Prix : € 32,00
Page LI
Citer cet article
- LACHAUD, Frédérique,
- Lachaud, Frédérique.
- Lachaud, F.
https://doi.org/10.3917/rma.263.0559zy
Citer cet article
- Lachaud, F.
- Lachaud, Frédérique.
- LACHAUD, Frédérique,
https://doi.org/10.3917/rma.263.0559zy
1 Le serment a attiré une attention renouvelée ces dernières années, dans le cadre des études sur les rituels et le pouvoir. Le volume des actes du colloque tenu à l’Université de Poitiers en octobre 2016 réunit onze contributions sur ce thème, alternant entre études de cas et courtes synthèses. L’introduction, par J. Aurell et M. Herrero, envisage largement l’évolution du serment – défini comme un acte humain qui établit une correspondance entre les mots qui sont prononcés et les actes réels d’une personne par la médiation d’un témoin –, sa place dans la constitution du politique, et postule que la perte de compréhension du monde symbolique a rendu la sphère politique plus précaire. Des contributions en anglais et en français considèrent ensuite le serment, individuel ou collectif, assertoire ou promissoire, dans le règlement des conflits au haut Moyen Âge, celui des communes et des chevaliers, les liens entre le serment et la royauté et enfin des figures du serment à la fin du Moyen Âge et dans l’Italie de la Renaissance, à partir de textes de la pratique, de textes littéraires et d’images.
2 Le serment individuel est abordé dans trois contributions. C. Pichot analyse les accords en justice à la fin du Moyen Âge, qui permettent aux femmes, par le biais du serment, de protéger leur honneur et celui de leur parenté. J. Tibault montre que si le serment est omniprésent dans les textes de la Vulgate arthurienne, il est difficile de l’identifier dans l’iconographie, à l’exception du serment de Galaad pour la quête du Graal. En revanche, certains promesses présentes dans le texte deviennent, par l’ajout de sens porté par l’image, de véritables serments. La question de l’absence du serment dans les chansons de croisade est évoquée par M. Raguin-Barthelmebs, pour qui l’engagement individuel se substitue en quelque sorte au serment.
3 Mais ce sont les serments collectifs – au niveau de groupes, de villes ou de royaumes tout entiers – qui dominent nettement l’ouvrage. Le serment public et la place du serment entre le roi et le royaume sont traités dans plusieurs contributions. C. Camby souligne qu’en dépit de l’opposition entre le serment à l’empereur dans le monde romain et le refus du serment public par les chrétiens, il existe, dans le vocabulaire du serment public à l’époque mérovingienne, des proximités réelles avec le serment romain. Quant au fameux terme leudesamium, considéré à la suite des travaux de K. Zeumer comme une preuve de l’apport « germanique » au serment au haut Moyen Âge, l’analyse du ms. Paris, Bibliothèque nationale de France, lat. 4627 montre qu’il s’agit en réalité d’une erreur de lecture. J. Nelson suit l’évolution des serments de fidélité pendant les périodes mérovingienne et carolingienne : l’examen de treize textes (entre 532 environ et 877) permet de mettre en exergue le caractère conditionnel de la royauté franque, la consécration ne prenant place qu’après l’engagement du futur roi de respecter un certain nombre de préceptes. On retrouve, à plusieurs siècles de distance, cet aspect conditionnel de la royauté avec le cas de la Navarre (J.A.). Plusieurs étapes permettent en effet de comprendre la place unique du serment du roi en Navarre en comparaison des autres royaumes d’Occident : la restauration du royaume en 1134, contre la volonté de l’Aragon et du pape, le serment prêté par Thibault Ier au moment de son accession au trône un siècle plus tard, la réintroduction de l’onction en 1257, l’accession des comtes d’Évreux en 1329 et enfin l’auto-couronnement de Charles III en 1390.
4 Le serment collectif est aussi une donnée majeure de la vie communale. C. Garcia, à partir de l’exemple des relations conflictuelles entre l’abbaye bénédictine de Domnos Sanctos à Sahagún, sur le chemin de Saint-Jacques, et ses dépendants, démontre l’importance du serment dans les pratiques politiques du royaume de Léon : c’est bien grâce au serment collectif que les bourgeois font entendre leur voix, pèsent sur les coutumes et obtiennent même leur pardon. L’importance du serment dans la vie communale est également souligné avec l’exemple de la paix de Brescia (1298). Rector de Brescia et à ce titre chargé temporairement de tous les pouvoirs, l’évêque Berardo Maggi choisit de renforcer la légitimité de sa position par l’image : la prestation de serment lors de la paix est commémorée par une peinture murale au palais Broletto peu après les événements, ainsi que, quelques années plus tard, par le décor sculpté sur son tombeau.
5 La question des conjurations est un autre fil conducteur de l’ouvrage. G. Althoff propose de voir dans la constitution de coniurationes une forme de levier pour obliger le roi à négocier, au-delà de la procédure normale où le roi donne et prend conseil. N. Vincent revient de manière détaillée, en apportant des éléments de lecture nouveaux sur un certain nombre de documents, sur la place envahissante du serment pendant le règne de Jean sans Terre et sur l’ambivalence de la conjuration, louée par les uns, décriée par les autres. Sur le long terme, c’est en dernière lecture l’impossibilité pour l’opposition baronniale de lier un roi par des serments qui conduit les barons à considérer que les seules formes d’action possibles sont l’abdication ou le « meurtre judiciaire ». Mais il faut, pour A. Bento, attendre les Discours (iii, 6) de Machiavel pour voir les congiure, considérées à la fois du point de vue du prince et des conjurés, pleinement intégrer la philosophie politique.
6 Frédérique Lachaud