Filip van Tricht, The Horoscope of Emperor Baldwin II. Political and Sociocultural Dynamics in Latin-Byzantine Constantinople, Leyde–Boston, Brill, 2019; 1 vol., X-300 p. (The Medieval Mediterranean. Peoples, Economies and Culture, 400–1500, 114). ISBN : 978-9004372443. Prix : € 120,00 ; USD 144
- Par Xavier Hélary
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Citer cet article
- HÉLARY, Xavier,
- Hélary, Xavier.
- Hélary, X.
https://doi.org/10.3917/rma.263.0559zx
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https://doi.org/10.3917/rma.263.0559zx
1 Spécialiste reconnu de l’empire latin de Constantinople (1204–1261), F. van Tricht livre ici une étude approfondie d’un dossier difficile et étonnant, tournant autour de l’horoscope réalisé pour Baudouin II de Courtenay (1217–1273), empereur de Constantinople. Repéré depuis longtemps, le dossier avait déjà fait l’objet de quelques travaux, notamment en 1973 par M. Préaud, mais, tout en apportant sa pierre à la compréhension fine du dossier, F.v.T. entend aussi mettre son exceptionnelle connaissance du contexte au service de son interprétation proprement historique. Le dossier comprend trois documents, publiés dans les annexes : l’horoscope proprement dit, construit sur la date de naissance de Baudouin II, le 20 décembre 1217 ; son résumé en vers ; un traité en prose sur l’astronomie et l’astrologie dédié à l’empereur et écrit à sa demande. Rédigés en français, ces trois textes sont conservés dans un même ms., le Paris, Bibliothèque nationale de France (= BnF), fr. 1353, mis en ligne sur Gallica – comment ne pas remercier la BnF de la générosité avec laquelle les mss sont ainsi rendus disponibles ! Le fr. 1353 comprend également trois traités astrologiques, écrits originellement en arabe mais traduits en français depuis leur version latine, que F.v.T. ne prend pas en compte en tant que tels dans son étude. Le ms. n’est pas particulièrement soigné ; il s’agit sans doute seulement d’une copie, qu’on peut dater du dernier tiers du xiiie siècle, le dossier lui-même ayant probablement été composé vers 1260, comme le montre l’A. de façon convaincante. Le commanditaire en est explicitement nommé : A le hennor del tres haut empereor B., par la grace de Deu tres feel en Jhesu Christ, coroné de Deu, governeor de Romanie / Romains et touz tems accroissant por cui nos commençons ce livre. Traditionnellement, le dossier a été interprété comme s’inscrivant dans la diplomatie de Baudouin II, désireux de susciter l’intérêt de ses parents les rois de France et de Castille. Pour F.v.T., cependant, il s’agit avant tout de convaincre le cercle des conseillers de Baudouin II du bien-fondé du recours à l’astrologie pour la conduite de l’action politique. À cet égard, plus que dans le roi de France Saint Louis, l’auteur du dossier place visiblement ses espoirs dans le roi de Castille Alphonse X, I. grant seignor devers Occident, dont les ambitions étaient vastes, et qui était le cousin de la femme de Baudouin II, l’impératrice Marie de Brienne. C’est Alphonse X par cui cist sires et la dame et lor filz seront relevé de lor povreté et de lor soffraite ; de fait, en 1259, le roi de Castille joue un rôle important dans la libération de Philippe de Courtenay, que les Vénitiens gardaient comme garantie d’un prêt concédé à son père Baudouin II – sur cette affaire étudiée autrefois par R. Wolff, F.v.T. apporte d’ailleurs un nouvel éclairage, grâce à un document découvert à Venise. Il n’est pas inutile de préciser que, dans l’horoscope, les « marchands » (mercheanz), comme l’auteur de l’horoscope appelle les Vénitiens, ne sont guère flattés ; leur est même opposée la hautesce du lignage de l’empereur, le plus haut segnor qui vive et li plus granz sires qui en son tens fust nez de fame. Descendant des Capétiens et des comtes de Flandre, allié par sa femme au roi de Castille, Baudouin II regardait-il de haut ses partenaires vénitiens, indispensables et encombrants ? L’horoscope ne cache pourtant pas sa pauvreté ni les difficultés qui s’accumulent. Malgré tout, comme le montre F.v.T., l’empereur et ses conseillers multiplient les combinaisons et les alliances pour dégager Constantinople de la menace des Byzantins. Les plans mirifiques et assez utopiques conçus alors montrent que Baudouin conservait une certaine marge de manœuvre, et que la chute finale, en 1261, n’est pas écrite à l’avance. Parmi les apports passionnants de son livre, on retiendra aussi la façon dont l’A. présente la reprise, après 1204, de l’idéologie impériale byzantine par les nouveaux-venus, qui purent compter sur le ralliement de beaucoup de Grecs, puis, au temps de Baudouin II, sur les hommes et les femmes nés de mariages entre chevaliers français et dames de l’aristocratie byzantine. À la menace extérieure, toutefois, s’ajoutent des rivalités à l’intérieur de l’élite constantinopolitaine ; l’horoscope fait ainsi allusion, de façon malheureusement voilée, à des menaces contre Baudouin II, venues de son entourage même et pouvant aller jusqu’à des tentatives d’empoisonnement. F.v.T., ici aussi, fait le point sur ce qu’on peut en savoir, et fait l’hypothèse que le beau-frère de Baudouin, Jean d’Acre, le fils de Jean de Brienne, roi de Jérusalem et empereur de Constantinople, aurait pu prétendre à la couronne impériale.
2 Tout au long du livre, F.v.T. utilise son intime connaissance des sources relatives à la période pour éclairer les différents aspects du dossier. C’est le cas, notamment, quand il s’agit d’identifier l’auteur, resté anonyme, mais qui est sans doute un clerc de l’entourage de Baudouin, pour lequel plusieurs hypothèses sont possibles. Un des nombreux apports du livre est d’ailleurs de montrer le dynamisme culturel au moins relatif de Constantinople sous les empereurs latins. Contrairement à l’idée généralement admise, en effet, et malgré la crise politique et militaire dans laquelle vit l’Empire en permanence, la capitale demeure un centre intellectuel où un petit nombre de lettrés entretient une tradition d’étude enrichie par la connaissance de plusieurs langues, le latin et le grec, bien sûr, mais aussi le français et peut-être, dans certains cas, l’arabe. La fin brutale de la domination latine, en 1261, a sans doute entraîné la destruction de la plupart des œuvres qui ont été produites dans ce contexte, mais ce qui subsiste, que ce soit le cycle de fresques autour de la vie de saint François dans une des églises de Constantinople, ou les textes historiques, littéraires, scientifiques ou religieuses, atteste du bon niveau culturel de cette société mixte née des événements tragiques de 1204. À côté des monuments que sont les chroniques de Geoffroy de Villehardouin et de Henri de Valenciennes, c’est avec autant d’ingéniosité que de prudence que F.v.T. rassemble les éléments qui, dans les textes de nature non historique conservés, pourraient laisser penser à une conception constantinopolitaine. À vrai dire, comme le reconnaît volontiers l’A., les exemples vraiment attestés sont rares, mais le cas de Guillaume de Moerbeke, qui traduit en latin plusieurs traités rédigés en grec, n’est sans doute pas unique ; et Villard de Honnecourt, célèbre pour son carnet de croquis, a peut-être fait partie de l’entourage de Robert de Courtenay, le frère et un des prédécesseurs de Baudouin II.
3 L’étude de F.v.T. devait au départ n’être qu’un article. Il faut se féliciter que l’A. ait pris le parti d’en faire un livre, aussi instructif qu’agréable à lire : c’est une véritable exploration de Constantinople au milieu du xiiie siècle qui se trouve ici proposée, et le format d’un livre donne évidemment une hauteur de vue sans comparaison avec un article.
4 Xavier Hélary