S'abonner
Article de revue

Les débuts d’al-Andalus : des textes, des monnaies et des sceaux

Pages 511 à 537

Citer cet article


  • Guichard, P.
  • et Sénac, P.
(2020). Les débuts d’al-Andalus : des textes, des monnaies et des sceaux. Le Moyen Age, Tome CXXVI(3), 511-537. https://doi.org/10.3917/rma.263.0511.

  • Guichard, Pierre.
  • et al.
« Les débuts d’al-Andalus : des textes, des monnaies et des sceaux ». Le Moyen Age, 2020/3 Tome CXXVI, 2020. p.511-537. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2020-3-page-511?lang=fr.

  • GUICHARD, Pierre
  • et SÉNAC, Philippe,
2020. Les débuts d’al-Andalus : des textes, des monnaies et des sceaux. Le Moyen Age, 2020/3 Tome CXXVI, p.511-537. DOI : 10.3917/rma.263.0511. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2020-3-page-511?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.263.0511


Notes

  • [1]
    P. Sénac, T. Ibrahim, Los precintos de la conquista omeya y la formación de al-Andalus, Grenade, 2017.
  • [2]
    Voir en particulier E. González Ferrín, Historia general de al-Ándalus. Europa entre Oriente y Occidente, Cordoue, 2016 (1re éd., 2006), et Id., Cuando fuimos árabes, Cordoue, 2017. Pour une remise en cause de ces opinions, voir A. García Sanjuán, La conquista islámica de la península Ibérica y la tergiversación del pasado, Madrid, 2013.
  • [3]
    T. Ramadan, Inscribed Administrative Material Culture and the Development of the Umayyad State in Syria-Palestine (671–750 CE), Thèse de doctorat, Wayne State University, 2017. Nous remercions Y. Benhima de nous avoir signalé l’existence de cette publication accessible en ligne. Le catalogue des sceaux se trouve aux p. 311–335. Le même ouvrage renvoie en particulier à N. Amitai-Preiss, Islamic Lead Coins, Weights, and Seals in the Israel Museum, Israel Museum Studies in Archaeology, t. 6, 2007, p. 13–20, et donne des références à d’autres articles postérieurs de ce même auteur. Plus récemment, voir P.M. Sijpesteijn, Expressing New Rule. Seals from Early Islamic Egypt and Syria, 600–800 CE, The Medieval Globe, t. 4, 2018, p. 99–147.
  • [4]
    J.M. Ortega Ortega, La conquista islámica de la península Ibérica. Una perspectiva arqueológica, Madrid, 2018.
  • [5]
    P. Chalmeta, Invasión e islamización. La sumisión de Hispania y la formación de al-Andalus, Madrid, 1994, p. 42. Cet ouvrage a fait l’objet d’une seconde édition à Jaén en 2003, mais les références fournies ici se rapportent à la première édition. L’auteur n’ignore pas Khalîfa b. Khayyât (connu du public arabisant par l’article de J. Schacht, The Kitâb al-Târîḫ of Halifa b. Hayyât, Arabica, t. 16, 1969, p. 79–81), mais il évoque avec un peu de surprise le silence presque total que celui-ci garde sur al-Andalus, en dehors de la venue de Mûsâ b. Nusayr dans la Péninsule (et du soulèvement des Berbères en 124/741–742). Le Târîkh de Khalîfa b. Khayyât a été publié à Beyrouth en 1995 par M.N. Fawwâr et H. Fawwâz chez Dâr al-Kutub al-ilmiyah, et traduit dans Khalifa ibn Khayyat’s History on the Umayyad Dynasty (660-750), trad. C. Wurtzel, R.G. Hoyland, Liverpool, 2015. Les références à ce texte, faciles à retrouver du fait du rigoureux classement des faits par dates, ne seront pas données ci-dessous.
  • [6]
    P. Guichard, Structures orientales et occidentales dans l’Espagne musulmane, Paris–La Haye, 1977, p. 391.
  • [7]
    Voir ainsi ses pages sur une poésie arabe contemporaine qui n’a pas de correspondance en al-Andalus (K.Y. Blankinship, The End of the Jihâd State. The Reign of Hishâm Ibn ‘Abd al-Malik and the Collapse of the Umayyads, Albany, 1994, p. 157–161).
  • [8]
    Cette situation incertaine est analysée par Chalmeta, Invasión e islamización, p. 250–251. Les groupes de conquérants restés en Hispania se seraient plus ou moins mis d’accord pour se donner comme chef ou arbitre, mais de façon transitoire, un neveu de Mûsâ b. Nusayr, ‘Ayyûb b. Habîb al-Lakhmî. Les sources ne s’accordent pas sur la durée de cette période.
  • [9]
    Ibid., p. 255–256.
  • [10]
    Ibid., p. 261–265. L’auteur insiste avec raison sur ce point et sur le fait qu’il en résulta une véritable « crise » chez les Arabes déjà établis, qui envoyèrent, pour se plaindre, une délégation au calife.
  • [11]
    Ibid., p. 268.
  • [12]
    Ibid., p. 270–279.
  • [13]
    Ibid., p. 274–279, 288–289.
  • [14]
    T. Bianquis, P. Guichard, M. Tillier, Les débuts du monde musulman (viiexe siècle), Paris, 2012, p. 97–98. C’est une « guerre tribale » qui, avec la victoire de Qudâ‘a sur Qays à la bataille de Marj Râhit au nord de Damas en 64/684, « permit aux Omeyyades de conserver le pouvoir en Syrie ».
  • [15]
    Ibid., p. 98, 100–102 : « L’opposition entre Qays et Yaman » qui s’était exprimée à Marj Râhit (64/684) et qui fut vigoureusement réactivée à la fin des Omeyyades sous la forme d’un « factionnalisme tribal », qui se limita d’abord aux provinces, puis sous les derniers califes, entraîna de telles rivalités en Syrie même qu’elles provoquèrent la chute du régime. On ne peut éviter d’employer les termes qu’utilisent les sources arabes qui permettent de connaître cette époque. Voir aussi H. Kennedy, The Prophet and the Age of the Caliphates, Londres, 1986, p. 104–112. Le caractère « tribal » des guerres civiles peut certainement être relativisé en utilisant le terme de « factionnalisme », qui insère les rivalités tribales dans un contexte politico-social évidemment très modifié par rapport aux « tribus » de l’Arabie d’où partirent ces tribus. F. Micheau, Les débuts de l’Islam, Paris, 2012, p. 176, plaide pour « une approche sociale, dégagée des cadres figés de l’appartenance tribale et ethnique », mais ce facteur tribal ne peut être exclu de la réflexion sur les « faits historiques ». Pour Blankinship, The End of the Jihâd State, p. 42, 44–46, « l’organisation même du califat fut affectée fortement par l’identification de ses sujets musulmans avec des groupes tribaux d’origine arabe préislamique » et même si les identités tribales arabes tendirent à s’affaiblir, ce fut surtout sous les Abbassides. Elles sont encore très fortes à l’époque du calife Hishâm b. ‘Abd al-Malik, mort en 125/743.
  • [16]
    E. Manzano, Conquistadores, emires y califas. Llos omeyas y la formación de Al-Andalus, Barcelone, 2006, p. 55–70.
  • [17]
    Il s’agit-là d’un point spécifique de ces monnaies réformées sur lequel insiste justement le livre récent de M. Hammad, L’instauration de la monnaie épigraphique par les Omeyyades, Paris, 2018.
  • [18]
    A. Fenina, L’arabisation du monnayage d’Ifrîqiya : étapes et signification, Civilisations en transition (II) : Sociétés multilingues à travers l’histoire du Proche-Orient, éd. J.L. Fournet, J.M. Mouton, J. Paviot, Byblos, 2015, p. 115–168 ; T. Jonson, The Earliest Dated Islamic Solidi of North Africa, Arab-Byzantine Coins and History, éd. T. Goodwin, Londres, 2012, p. 157–168.
  • [19]
    E. Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, t. 1, Paris, 1999 (1re éd., 1950), p. 27.
  • [20]
    Y. Benhima, P. Guichard, Mûsâ ibn Nusayr. Retour sur l’histoire et le pouvoir d’un gouverneur omeyyade en Occident musulman, Pouvoir et culture dans le monde arabe et musulman médiéval. Études à la mémoire de Thierry Bianquis, éd. A. Zouache, Bulletin d’Études Orientales, t. 66, 2017, p. 97–116.
  • [21]
    M. Bates, The Coinage of Spain Under the Umayyad Caliphs of the East, 711–750, Actas del III Jarique de numismática hispano-árabe, Madrid, 1993, p. 271–289.
  • [22]
    Sur ces chiffres, voir A. Medina Gómez, Monedas hispano-musulmanas. Manual de lectura y clasificación, Tolède, 1992, p. 65. Il existe des fractions pour les monnaies à légende latine. Les semisses (demi-dinars) pesaient autour de 1,9 g et les tremisses (tiers de dinars) autour de 1,2 g.
  • [23]
    Le premier dinar réformé date de 77 (696–697) et le premier dirham réformé de 79 (698–699).
  • [24]
    Chalmeta, Invasión e islamización, p. 95. Sur la date de nomination de Mûsâ b. Nusayr, voir Benhima, Guichard, Mûsâ ibn Nusayr. Retour sur l’histoire, p. 97–116.
  • [25]
    La date du départ d’Espagne de Mûsâ que proposait Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, t. 1, p. 29 était l’été 714/fin 95 ; Chalmeta, Invasión e islamización, p. 198 la place au même moment. En revanche, Manzano, Conquistadores, emires y califas, p. 60, qui ne mentionne pas Khalîfa b. Khayyât parmi ses sources, donne l’automne de 713/début 95, de même que L.A. García Moreno, España, 702–719. La conquista musulmana, Séville, 2013, p. 466 (« à la fin de 713 »). La question mériterait d’être reprise, en tenant compte du monnayage d’or que l’on attribue à Mûsâ b. Nusayr en Espagne, qui concerne essentiellement les années 93 et 94 (voir Manzano, Conquistadores, emires y califas, p. 60, 510, n. 10–11), et le temps assez long mis par Mûsâ pour revenir en Syrie avant la mort du calife al-Walîd Ier en février 715 (milieu de l’année 96), avec les tractations qui auraient eu lieu à son arrivée pour qu’il se présente à al-Walîd Ier et non pas à son successeur Sulaymân. Le retour de Mûsâ au Maghreb fin 94/début 95, soit vers septembre–octobre 713, puis son lent voyage à Damas avec un important cortège et les richesses qu’il emmenait durant l’année 95 et au début de 96 (c’est-à-dire entre octobre 713 et la fin de l’automne–début de l’hiver 714–715) paraît le plus vraisemblable.
  • [26]
    Chalmeta, Invasión e islamización, p. 201.
  • [27]
    Ibid., p. 198–208.
  • [28]
    Ibid., p. 202. Ceci montre bien que l’on ne saurait prendre les termes de Qays et de Yaman comme exprimant des oppositions tribales rigides et prédéterminées, puisque Mûsâ b. Nusayr, d’après les sources, était proche de la tribu « yéménite » de Lakhm.
  • [29]
    Manzano, Conquistadores, emires y califas, p. 55–70.
  • [30]
    Medina Gómez, Monedas hispano-musulmanas, p. 68.
  • [31]
    M.L. Bates, Roman and Early Muslim Coinage in North Africa, North Africa from Antiquity to Islam. Papers of a Conference held at Bristol, October 1994, éd. M. Horton, T. Wiedemann, Bristol, 1995, p. 12–15 ; A. Ariza Armada, Del sólido al dinar. En torno a las primeras emisiones áureas del Magreb (76/695–696 – 100/718–719), Revista numismática Hécate, t. 4, 2017, p. 103.
  • [32]
    La bibliographie relative à ce sujet est considérable. On citera C. Morrisson, Regio dives in omnibus bonis ornate. The African Economy from the Vandals to the Arab Conquest in the light of coin evidence, North Africa under Byzantium and Early Islam, éd. J.P. Conant, S.T. Stevens, Washington, 2016, p. 173–198 (sur la spécificité du monnayage de Carthage à l’époque byzantine, voir p. 186). La continuité du premier monnayage musulman avec le précédent est relevée par tous les auteurs. Ainsi, Fenina, L’arabisation du monnayage, p. 157–158. L’hypothèse d’un atelier itinérant ayant accompagné Mûsâ b. Nusayr dans ses déplacements entre l’Espagne et l’Afrique a été bien marquée par M.L. Bates, The coinage of Spain under the Umayyad caliphs of the East, 711–750, III Jarique de numismática hispano-árabe. Actas, Museo Arqueológico Nacional, Madrid, 13–16 diciembre 1990, Madrid, 1992, p. 271–289.
  • [33]
    Chalmeta, Invasión e islamización, p. 261 et p. 265–266.
  • [34]
    P. Sénac, Charlemagne et Mahomet en Espagne, viiieixe siècles, Paris, 2015. Là encore, une évolution semble s’être manifestée : al-Samh avait été nommé pour appliquer la politique « yéménite » de ‘Umar II, et il mena en définitive une politique expansive « qaysite ». Cette apparente contradiction pourrait s’expliquer en raison d’un contexte local, à savoir le refus de se soumettre de la part des populations de Narbonnaise, déjà attaquées par al-Hurr. L’expédition vers Toulouse en 721 pourrait en revanche s’inscrire dans une autre logique, à savoir la reprise de la guerre sainte à la suite de l’avènement d’un nouveau calife. Voir également Id., Cuando fueron árabes. La présence musulmane en Narbonnaise (viiie siècle), Arabización, islamización y resistencias en al-Andalus y el Magreb, éd. B. Sarr, M.Á. Navarro García, Grenade, 2020, p. 145–168.
  • [35]
    R. Frochoso Sánchez, Los feluses de al-Andalus, Madrid, 2001 ; Id., El símbolo de la estrella en las primeras acuñaciones andalusíes, Historiografía y representaciones. III Estudios sobre las fuentes de la conquista islámica, éd. L.A. García Moreno, E. Sánchez Medina, L. Fernández Fonfría, Madrid, 2015, p. 215–232 ; S. Gasc, L’iconographie des monnaies transitionnelles d’al-Andalus, 711. El Arte entre la Hégira y el Califato Omeya de al-Andalus, éd. A.E. Momplet Míguez, F.J. Moreno Martín, N.S. Santa-Cruz, Anales de Historia del Arte, t. 22, 2012, p. 161–170 ; Id., Numismatics data about the Islamic conquest of the Iberian Peninsula, Journal of Medieval Iberian Studies, t. 11, 2019, p. 1–17 ; Id., La numismática de ambas orillas. Monedas y circulación monetaria en torno al mar de Alborán (finales del viixi), Poblamiento e intercambios en las zonas costeras de al-Andalus y el Maghreb, éd. B. Sarr, Grenade, 2018, p. 341–359.
  • [36]
    R. Frochoso Sánchez, Las acuñaciones andalusíes en la primera mitad del siglo viii, Del Nilo al Guadalquivir. II Estudios sobre las fuentes de la conquista islámica, éd. L.A. García Moreno, E. Sánchez Medina, Madrid, 2013, p. 175–187.
  • [37]
    Id., Los feluses de al-Andalus, p. 40–41.
  • [38]
    F. Martín Escudero, Monedas que van, monedas que vienen… Circulación monetaria en época de cambios, De Mahoma a Carlomagno. Los primeros tiempos (siglos viiix). XXXIX Semana de Estudios Medievales de Estella, Pampelune, 2012, p. 311–350 citant l’opinion d’A. Canto García, Felús estrella, 711. Arqueología e historia entre dos mundos. Museo Arqueológico Regional, Alcalá de Henares, Madrid del 16 de diciembre de 2011 al 1 de abril de 2012, Madrid, 2011, p. 138 : « los feluses que tienen como tipo iconográfico una estrella […] pudieron ser acuñados en el intervalo cronológico que va desde la conquista al año 108/726 ». Dans le même sens d’une frappe précoce de fulûs en al-Andalus : « son probablemente el tipo monetario más acuñado durante la época de conquista y gobernadores » (Gasc, L’iconographie des monnaies, p. 346).
  • [39]
    M.G. Klat, Catalogue of the Post-Reform Dirhams. The Umayyad Dynasty, Londres, 2002, p. 305.
  • [40]
    M. Parvérie, Corpus des monnaies arabo-musulmanes des viiie siècle et ixe siècles découvertes dans le Sud de la France, Las monedas hispano-musulmanas, Omni. Revista numismática, t. 1, 2014, p. 79–100 ; Id., D’Arbûnah à Sakhrat Abinyûn. Quelques hypothèses sur la présence musulmane en Narbonnaise et dans la vallée du Rhône au vu des découvertes monétaires, Annales du Midi, t. 124, 2012, p. 166–181.
  • [41]
    F. Mateu y Llopis, Hallazgos numismáticos musulmanes, Al-Andalus, t. 19, 1954, p. 439–450.
  • [42]
    Chalmeta, Invasión e islamización, p. 264.
  • [43]
    Loin d’être un fait secondaire destiné à « recentrer » le siège du gouvernement au regard de l’extension des conquêtes vers le nord, ce changement mériterait d’être étudié de plus près. Il pourrait aussi traduire la volonté de rompre avec une période nusayride « conciliante » à l’égard des anciennes élites, mais aussi le souci de s’éloigner de certaines tribus arabes trop puissantes à Séville. Le choix de cette nouvelle capitale s’inscrirait ainsi dans une politique soucieuse de reprendre en mains le contrôle de cette province.
  • [44]
    Chalmeta, Invasión e islamización, p. 276–280.
  • [45]
    Encore une fois, l’utilisation des termes « Yéménites » et « Qaysites » demeure délicate. Dans un livre publié en 1971, l’historien M.A. Shaban avait récusé la signification « tribale » donné à ces termes et il avait défendu l’idée que les factions ainsi désignées par les sources, qui s’opposèrent dans les derniers temps du califat omeyyade, relevaient davantage de tendances politiques que d’oppositions fondées sur des appartenances à des groupes tribaux traditionnellement opposés les uns aux autres. Voir à ce sujet M.A. Shaban, Islamic History A.D. 600–750 (A.H. 132). A New Interpretation, Cambridge, 1971 et P. Crone, Were the Qays and Yemen of the Umayyad Period Political Parties?, Der Islam, t. 71, 1994, p. 1–57. La question reste ouverte, mais elle n’est pas sans importance pour l’histoire d’al-Andalus où le rôle de ces factions dans le deuxième quart du viiie siècle fut important. Les sources y évoquent une assez vive rivalité, parfois des conflits armés, entre des groupes qui se rattachent aux Yéménites, d’une part, et aux Qaysites, d’autre part, jusqu’à l’avènement du premier émir omeyyade ‘Abd al-Rahmân b. Mu‘âwiya en 756, avec l’aide de contingents yéménites qui se retourneront rapidement contre lui.
  • [46]
    Il n’est pas sans intérêt de souligner que ce personnage figure dans la liste des émirs d’al-Andalus que contient la Chronique prophétique (883) sous la forme Mohomad Halasci alors qu’il n’apparaît pas dans la Chronique d’Albelda, ni dans la Chronique d’Alphonse III, à peine plus tardives : Y. Bonnaz, Chroniques asturiennes (fin ixe siècle), Paris, 1987, p. 8 notamment.
  • [47]
    Il est vrai cependant que nous ne disposons pas d’exemplaires clairement datés qui soient antérieurs à la nomination d’al-Hurr, mais on peut admettre avec Manzano, Conquistadores, emires y califas, p. 68–69, que des fulûs furent frappés et utilisés dès le moment de la conquête pour le paiement des troupes.
  • [48]
    Ibid., p. 61. Ceci rejoint, mais pour une province encore sans doute bien moins « arabisée », la thèse défendue par Ramadan, Inscribed Administrative Material Culture sur la consolidation, au travers de la langue, de l’État islamique en formation.
  • [49]
    M.T. Urvoy, Art. Butin, Dictionnaire du Coran, éd. M.A. Amir-Moezzi, Paris, 2007, p. 137–139.
  • [50]
    Cette variété dans les désignations des émirs se manifeste également dans le cas du gouverneur ‘Abd al-Rahmân al-Ghâfiqî qui apparaît chez Ibn ‘Abd al-Hakam sous la nisba de al-‘Aqqî.

1Peut-être du fait d’un nombre d’exemplaires trop limité, la publication en 2017 aux Presses universitaires de Grenade de l’ouvrage intitulé Los precintos de la conquista omeya y la formación de al-Andalus (711–756) n’a pas bénéficié de tout l’intérêt que les nouvelles sources de la conquête arabe présentées dans ce livre méritent de susciter [1]. Celles-ci constituent en effet une référence importante pour tous ceux qui s’intéressent à la formation de cette lointaine province de l’empire omeyyade que fut al-Andalus. Le livre regroupe près de 150 sceaux à inscriptions arabes de la première moitié du viiie siècle provenant de prospections menées sur le site de Ruscino (Pyrénées-Orientales) et ses environs, et de trouvailles plus dispersées et d’origine incertaine faites sur le marché numismatique dans le Sud de la péninsule Ibérique. Certains de ces objets avaient déjà fait l’objet de plusieurs articles, mais jamais encore ils n’avaient été rassemblés pour une édition complète sous la forme d’un catalogue. Alors même qu’une seconde édition de cet ouvrage est en cours à la suite de nouvelles découvertes, il n’est pas inutile d’apporter quelques observations relatives à ces plombs, tant il s’agit de documents dont on n’a peut-être pas encore mesuré la portée, d’autant qu’ils achèvent, si cela était encore utile, de démontrer l’inanité de certaines publications mettant en cause la « réalité de la conquête [2] ».

2Avant de passer à la présentation de ces sceaux, il importe cependant de préciser que durant la même année 2017 était soutenue à la Wayne State University de Détroit, sous le titre de Inscribed Administrative Material Culture and the Development of the Umayyad State in Syria–Palestine (671–750 CE), la thèse de T. Ramadan, importante du même point de vue, puisqu’elle contient la transcription de 84 sceaux de plomb conservés au Musée numismatique de la Banque nationale de Jordanie [3]. Ce travail fait lui-même référence aux travaux antérieurs de N. Amitai-Preiss, qui a soutenu en 2007 une thèse en hébreu à l’Université du Néguev sur l’administration des djund/s du Jourdain et de Palestine sous les Omeyyades et au début des Abbassides, incluant l’étude d’une autre série de sceaux trouvés sur des sites israéliens et conservés dans les collections de l’Israël Museum de Tel Aviv. Il ne s’agit pas ici d’entrer dans une étude comparée de ces objets découverts aux deux extrémités du bassin méditerranéen, les uns en Syrie–Palestine, les autres en al-Andalus. Dans l’attente de trouvailles identiques dans d’autres provinces de l’empire islamique, ils pointent une intéressante similitude entre les deux régions du point de vue de leur processus d’arabisation « étatique », avant la venue en Espagne des djund/s syriens en 742. Il est évident que ces sceaux, qui relèvent de toute évidence des premiers temps de l’empire omeyyade, mériteraient une étude conjointe, mais une telle enquête dépasserait largement le cadre de cet article.

3Les sceaux de plomb commentés et « contextualisés » dans les pages qui suivent, qu’ils aient été produits en al-Andalus proprement dit ou en Narbonnaise après son rattachement à la nouvelle province du Dar al-Islâm vers 720, datent de toute évidence dans leur majorité des premières années de l’occupation de l’Hispania et de la période qui voit l’avancée arabo-berbère se poursuivre en Gaule méridionale. Ils constituent un ensemble documentaire exceptionnel, voire même « inattendu » du fait de la nature et de la date de ces objets. On pourrait même considérer qu’ils forment des « documents de la pratique », comparables à des diplômes originaux mérovingiens ou carolingiens du viiie siècle ou à des papyrus égyptiens de la même époque. Ils témoignent directement d’une « réalité historique » à laquelle correspond un panorama historiographique particulièrement pauvre en sources contemporaines des événements et parfois quelque peu embrouillé par des controverses.

4Il a sans doute existé dans les premières décennies du viiie siècle, dans la zone mouvante de contact entre l’Islam en expansion et la Chrétienté en recul, et à la frontière de deux civilisations qui accordaient l’une et l’autre une place notable à l’écrit, une documentation latine et arabe d’une certaine consistance. Nous ne pouvons malheureusement pas en évaluer l’importance du fait de sa totale disparition. De cette période d’une trentaine d’années qui suit l’entrée des Arabes et des Berbères dans la péninsule Ibérique et qui voit se produire l’occupation d’une partie de la Narbonnaise wisigothique, il ne nous restait jusqu’à la publication de ce catalogue de sceaux, comme témoins directs de cette « invasion » ou de cette « conquête », que des monnaies et pratiquement pas de preuves archéologiques assurées [4]. Toutes les sources écrites sont postérieures, soit d’assez peu comme la célèbre Chronique mozarabe de 754, écrite peu après le milieu du viiie siècle par un clerc chrétien vivant à l’époque du premier émir omeyyade de Cordoue, soit d’une période sensiblement plus tardive pour les sources arabes, la plus ancienne étant le Târîkh de l’Iraquien Khalîfa b. Khayyât (m. 854). Il s’agit-là d’un texte important pour le parcours de Mûsâ b. Nusayr au Maghreb, mais qui ne consacre que quelques lignes à son intervention en al-Andalus et qui ne dit étrangement rien de cette province pendant les décennies suivantes [5].

5Le caractère tardif du « récit historiographique » arabe, sa rédaction à l’époque où s’épanouit la culture abbasside, et le fait que, s’agissant d’al-Andalus, ses premières manifestations repérables soient extérieures à cette province, à l’image de l’œuvre de l’Egyptien Ibn ‘Abd al-Hakam (m. 871), peuvent toujours laisser place à un doute sur la « fiabilité » de ces textes et sur la « réalité historique » qu’ils permettent d’atteindre. Or, ce ne sont plus maintenant deux, mais trois séries distinctes de documents dont nous disposons pour approcher cette réalité : des textes, des monnaies et des sceaux. Après un bref rappel sur les sources et la bibliographie qui s’y rapporte, on se propose donc de procéder ici à un croisement de ces documents en situant d’abord les monnaies par rapport aux textes, et en s’interrogeant ensuite sur la façon dont les sceaux viennent « s’emboiter » dans le récit qu’ils fournissent.

1 – Des sources écrites et des livres …

6L’histoire de la mise en place d’un nouveau système à la fois politico-administratif, fiscal et religieux, mais aussi monétaire, dans une Hispania devenue al-Andalus, est d’abord fournie par les textes. Ceux-ci ont permis d’établir un tableau de la succession des gouverneurs d’al-Andalus, comme celui qui figure dans l’ouvrage auquel ces lignes sont consacrées, et que nous reproduisons ici. Cette chronologie des gouverneurs, à quelques détails près, est connue depuis longtemps et il n’était pas très difficile dans les années 1976–1977 de la résumer dans un tableau qui reste encore valable aujourd’hui [6]. P. Chalmeta, dans son Invasión e islamización de 1994, a étudié de façon approfondie cette période en scrutant scrupuleusement les sources latines et arabes, malheureusement pauvres et parfois contradictoires, mais qui, mises en parallèle, relatent bien cependant une même réalité historique vue de deux points de vue différents.

7Les gouverneurs d’al-Andalus (date de nomination) :

  • Mûsâ b. Nusayr
  • ‘Abd al-‘Azîz b. Mûsâ (octobre/novembre 713)
  • ‘Ayyûb b. Habîb al-Lakhmî (mars 716)
  • Al-Hurr b. ‘Abd al-Rahmân al-Thaqafî (août 716)
  • Al-Samh b. Mâlik al-Khawlânî (mars/avril 719)
  • ‘Abd al-Rahmân b. ‘Abd Allâh al-Ghâfiqî (int. juin 721)
  • ‘Anbasa b. Suhaym al-Kalbî (août 721)
  • ‘Udhra b. ‘Abd Allâh al-Fihrî (int. janvier 726)
  • Yahyâ b. Salama al-Kalbî (février/mars 726)
  • Hudhayfa b. al-Ahwas al-Qaysî (juin/juillet 728)
  • ‘Uthmân b. Abî Nis’a al-Khath‘amî (novembre/décembre 728)
  • Al-Haytham b. ‘Ubayd al-Kilâbî (avril 729)
  • Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î (janvier/février 730)
  • ‘Abd al-Rahmân b. ‘Abd Allâh al-Ghâfiqî (mars/avril 730)
  • ‘Abd al-Mâlik b. Qatan al-Fihrî (octobre 732)
  • ‘Uqba b. al-Hadjdjâdj al-Salûlî (novembre 734)
  • ‘Abd al-Mâlik b. Qatân al-Fihrî (janvier 741)
  • Baldj b. Bishr al-Qushayrî (septembre 741)
  • Tha’laba b. Salâma al- ‘Âmilî (août 742)
  • Abû al-Khattâr al-Husâm b. Dirâr al-Kalbî (mai 743)
  • Thuwâba b. Salâma al-Djudhâmî (avril 745)
  • ‘Abd al-Rahmân b. Kathîr al Lakhmî (?)
  • Yûsuf b. ‘Abd al-Rahmân al-Fihrî (fin 746)

8Ce que l’on sait de cette phase initiale de l’histoire d’al-Andalus se réduit à assez peu d’informations en dehors de cette série de gouverneurs. Certains fronts de l’avancée arabe sont un peu mieux lotis comme le Khurassân et la Transoxiane, dont traite K.Y. Blankinship dans son livre La fin de l’État de Jihâd[7]. Le Maghreb présente aussi jusqu’à un certain point davantage de traditions anciennement recueillies sur place ou transmises par des traditionnistes égyptiens. En fait, avec quelque exagération et un peu de provocation, on pourrait presque dire que c’est pour une bonne part grâce à un texte latin, la Chronique mozarabe de 754, que l’on peut étoffer et compléter la liste des gouverneurs par des données sur leur action, au point que R. Collins, dans son Arab conquest of Spain de 1989, se fiait essentiellement à cette source, de préférence aux auteurs arabes plus tardifs qui ne vont guère au-delà d’une sommaire énumération des émirs successivement en charge d’al-Andalus.

9Grâce à l’étude de P. Chalmeta, on constate qu’aux trois années de la conquête et des gouvernements de Mûsâ b. Nusayr puis de son fils ‘Abd al-‘Azîz, assassiné probablement en radjab 97 (mars 716), et à une période d’incertitude quant au statut exact et au gouvernement de la nouvelle conquête [8], succéda une première période assez calme, où, en dépit de changements importants dans sa politique générale, le califat de Damas semble avoir assez bien contrôlé cette lointaine province. C’est cette seconde phase qui est de loin la plus visible dans les inscriptions qui figurent sur les sceaux présentés par P. Sénac et T. Ibrahim. La « normalité » califienne est d’abord rétablie avec l’envoi de al-Hurr b. ‘Abd al-Rahmân al-Thaqafî mentionné sur plusieurs sceaux. Celui-ci serait arrivé en al-Andalus avec de nouvelles forces militaires en dhû al-hidjdja 97, soit dans le dernier mois de cette année (août 716) [9]. Les sources arabes lui accordent une durée de gouvernorat de deux ans et huit mois, ce qui correspond à la date donnée par plusieurs sources pour la venue de son remplaçant al-Samh b. Mâlik en ramadân de l’an 100 (avril 719).

10« L’ordre califien » rétabli caractérise le gouvernorat de cet al-Samh b. Mâlik al-Khawlânî, qui fut envoyé par le calife ‘Umar II et qui mourut en 102 près de Toulouse (juin 721), lors d’une bataille contre le duc Eudes d’Aquitaine, après deux ans et quatre mois de gouvernorat. Ce gouverneur, mentionné également par plusieurs sceaux et mort en martyr de la foi, bénéficie aussi dans l’historiographie arabe de l’aura dont jouit le calife ‘Umar II qui le nomma. Ce dernier est en effet considéré comme le meilleur des souverains omeyyades, qui tenta d’appliquer une politique plutôt pacifique à l’extérieur, tout en cherchant à mieux intégrer les convertis non arabes dans la nouvelle société, c’est-à-dire une politique que l’historiographie a souvent considérée comme « yéménite ». L’action d’al-Samh en al-Andalus est mieux connue que celle de la plupart des autres gouverneurs. Alors que ‘Umar II avait d’abord hésité sur l’opportunité du maintien des Arabes du djund en al-Andalus, ce calife aurait, après avoir été convaincu de celle-ci, voulu régulariser la situation foncière résultant d’une conquête qui avait donné lieu à des situations plutôt de fait que de droit. Quelles qu’aient été les intentions initiales du pouvoir central de Damas, al-Samh semble être venu en al-Andalus accompagné de nouveaux contingents arabes [10], peut-être surtout destinés à consolider l’occupation de la province. On constate toutefois qu’après le décès du calife ‘Umar II en radjab 101/février 720, ce gouverneur reprit la politique de conquête voulue par Yazîd II (101–105/720–723), considéré comme un partisan des « Qaysites » et désireux de reprendre un mouvement d’expansion dont témoigne alors l’offensive de 102 (721) menée contre les Francs [11]. Ce gouverneur semble donc s’être conformé aux directives du pouvoir central, alors même qu’elles s’orientaient de façon différente sous ‘Umar II et sous son successeur Yazîd II.

11Par la suite, le second quart du viiie siècle constitue une période troublée. Les sources apportent des informations suffisantes pour que ‘Anbasa b. Suhaym al-Kalbî, qui succède à al-Samh de 103/721 à 107/726, et que mentionne clairement un sceau, occupe cinq pages dans la première édition du livre de P. Chalmeta, alors que les brèves notices relatives aux trois émirs suivants n’en remplissent que quatre au total [12]. Deux sont en fait occupées par la mention de l’intervention en al-Andalus d’un autre personnage que l’on retrouvera plus loin, et que P. Chalmeta n’inscrit pas dans la succession des émirs, Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î, alors que P. Sénac et T. Ibrahim pensent que son nom figure sur l’un des sceaux avec la qualification d’amîr. À partir des années 110–111 (vers 728–730), le récit historiographique semble se désorganiser. La succession des gouverneurs en al-Andalus, assurée jusqu’à ‘Anbasa b. Suhaym, est mal établie pour les années suivantes, de même que l’identité de l’autorité qui les nomme, c’est-à-dire le calife ou le gouverneur de Kairouan [13]. Historiquement, si l’on considère aussi bien al-Andalus que l’ensemble de l’empire omeyyade, ces années correspondent à une réactivation sporadique des tensions qui s’étaient momentanément apaisées dans le Dâr al-Islâm après l’arrivée au pouvoir en 64/684 des Marwanides portés au califat par une coalition de tribus yéménites victorieuse des Qaysites [14]. Ces tensions se produisent de manière précoce en al-Andalus, d’une part entre éléments conquérants arabes et berbères, comme l’indique l’expédition de ‘Abd al-Rahmân al-Ghâfiqî en 731–732 (113–114), juste avant la bataille de Poitiers (ramadân 714/octobre 732) contre le chef berbère Munûsâ établi dans les Pyrénées, mais aussi comme dans d’autres régions où surgissent des oppositions entre éléments arabes de diverses tribus, que l’on a traditionnellement interprétées comme des conflits entre factions « yéménites » (assimilées parfois à des « colombes ») et « qaysites » (que l’on pourrait désigner comme des « faucons »).

12Tout en étant bien conscient que de tels termes ont fait l’objet de nombreux débats et qu’ils ne sont sans doute pas les plus appropriés, on les emploiera toutefois ici dans la mesure où ce sont ceux qu’utilisent les sources arabes. En al-Andalus, le regard que porte sur la classe dirigeante arabe la Chronique mozarabe de 754 y voit plutôt des conflits entre « Syriens » et Arabes du pays (ou baladî/s). Mais le peu de traditions arabes conservées, qui semblent pour la plupart remonter à la venue des djund/s syriens en 742 ou aux années qui suivent plutôt qu’à une « mémoire » locale, font état de conflits similaires à ceux que l’on désigne en Orient de cette façon et qui vont contribuer à la chute du régime omeyyade [15]. Des tensions semblables entre éléments arabes qui revendiquent encore de telles attaches tribales surviennent en al-Andalus, et elles sont bien développées dans l’étude de P. Chalmeta, alors que le livre plus récent d’E. Manzano, Conquistadores, emires y califas, paru en 2006, n’y apporte que peu d’attention, plus soucieux d’insister sur le caractère organisé de la conquête et sur l’aspect « impérial » de l’encadrement opéré par le califat de Damas. La chronologie qu’il reprend reste la même, mais il s’efforce légitimement de la mettre en rapport avec les émissions monétaires, ces dernières constituant une autre source documentaire [16].

2 – Des monnaies…

13Avant d’en venir plus spécifiquement aux sceaux, il convient de souligner que les textes historiographiques postérieurs et les monnaies émises dans l’Occident musulman de ce temps constituent deux types de sources bien distinctes, voire même presque « hétérogènes », dans la mesure où les monnaies, lorsqu’elles sont datées, comme les dinars et les dirhams, ne renvoient pas aux textes, ni les textes aux monnaies. Les monnaies n’apportent par elles-mêmes aucune information sur les gouvernants, et les textes qui permettent de donner une chronologie des califes de Damas et des gouverneurs des provinces, ne disent rien des émissions monétaires [17]. De la sorte, certaines questions restent encore mal éclairées comme le monnayage latin de Mûsâ b. Nusayr au Maghreb et en al-Andalus, alors qu’une connaissance plus précise de celui-ci pourrait aider à mieux comprendre la politique de ce célèbre conquérant [18]. Plusieurs générations d’historiens et de numismates se sont efforcées d’établir une relation entre ces deux séries d’informations, mais la mise en rapport des monnaies avec la liste des gouverneurs fournie par les sources est loin d’être aisée.

14Comme on vient de le mentionner, la cause en est que, si nombre d’entre elles sont bien datées, les monnaies des premiers temps de l’Islam ne portent, à de très rares exceptions près, pas de noms de gouvernants. L’absence des noms des gouverneurs de province, qui se succèdent à un rythme assez rapide, s’avère la plus gênante. On ne pourrait guère citer, pour l’Occident musulman de cette époque, que le cas d’un fals maghrébin en latin de Mûsâ b. Nusayr qui, lui, n’est malheureusement pas daté (fig. 1) [19]. Cette absence des noms de dirigeants sur les monnaies contraste avec leur présence assez habituelle sur les monnaies de l’Occident latin. Elle a suscité bien des incertitudes, d’autant que la liste des gouverneurs et les dates de leurs mandats, établies d’après les textes, soulèvent aussi quelques problèmes. Là encore, le cas de Mûsâ b. Nusayr, pour lequel on a proposé des dates de prise de fonctions à Kairouan après Hassân b. al-Nu’mân variant entre 698 et 705, est parmi les plus significatifs [20]. En revanche, plusieurs sceaux publiés dans le livre de P. Sénac et de T. Ibrahim portent, sinon des dates, du moins des noms des émirs d’al-Andalus, ce qui les situe dans une position presque « intermédiaire », voire même complémentaire entre textes et monnaies.

Fig. 1

Une monnaie de bronze (fals) au nom de Mûsâ b. Nusayr en caractères latins

Description de l'image par IA : Deux pièces de monnaie en bronze avec inscriptions latines.

Une monnaie de bronze (fals) au nom de Mûsâ b. Nusayr en caractères latins

(Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, t. 1, p. 27)

15Les numismates et les historiens peuvent tout de même constater une évidence, à savoir que la conquête arabo-berbère introduit d’emblée dans l’Hispania wisigothique un système monétaire radicalement différent de celui qui y avait eu cours jusque-là [21]. Les rois wisigoths n’avaient frappé qu’un type de monnaie, le tiers de sou d’or ou trémis, d’un poids d’environ 1 g à 1,5 g et d’un diamètre de quelque 20 mm, avec des figurations royales la plupart du temps très schématiques. Ces monnaies portaient le nom du roi et celui de l’atelier d’émission depuis la réforme de Léovigilde (m. 586), mais pas de date. Dans les toutes premières années de l’intervention arabe, des monnaies d’or bien différentes sont frappées. Elles sont de moindre diamètre (autour de 12–14 mm), assez irrégulières en poids mais sensiblement plus lourdes (entre 3 et 4,7 g) que les tremisses [22], et donc bien plus épaisses (environ 3 mm), étant frappées initialement dans la tradition byzantine de Carthage adoptée par les Arabes lors de la conquête de cette capitale, tradition différente de celle de l’Orient, à partir de petites « boules » d’or plutôt que de flans ou rondelles de métal. Elles portent des légendes non pas arabes mais latines et sont normalement datées en ce qui concerne ces premiers solidi ou dinars. Mais si l’on considère les données numismatiques dans leur ensemble, on est incité à admettre que dès la conquête, ou très peu après, furent aussi émis des fulûs ou monnaies de bronze très rarement datées qui, en ce qui concerne leurs émissions dans la Péninsule, portent d’emblée des inscriptions en arabe, comme les sceaux de plomb.

16Les émissions par les Arabes de monnaies d’or à inscriptions latines, dites « transitionnelles », semblent pour leur part témoigner, dans les provinces d’Occident rattachées au Dâr al-Islâm, de certaines hésitations dans les premières frappes de ce métal, ou en tout cas d’un régime particulier. En Orient était en effet intervenue à la fin du viie siècle une importante réforme sur la base de la frappe de dinars d’or et de dirhams d’argent aniconiques et épigraphiques, en langue arabe, « normalisés » par le calife ‘Abd al-Malik à partir de 695/75. Mais on sait que ces monnaies « réformées », frappées dans tous les ateliers orientaux du califat omeyyade, ne seront introduites que deux décennies plus tard en Ifrîqiya et en al-Andalus, où le monnayage d’or musulman reste latin.

17Les raisons de ce retard sont loin d’être évidentes. Du point de vue du pouvoir central omeyyade, la légitimité de Mûsâ b. Nusayr à gouverner l’Ifrîqiya puis à conquérir l’Espagne, lui venait initialement non pas du calife ‘Abd al-Malik, mais du frère de celui-ci, ‘Abd al-‘Azîz, le gouverneur d’Égypte, une sorte de « vice-roi » mis en place par leur père, le calife Marwân Ier, et cet ‘Abd al-‘Azîz semble bien avoir été, de fait, pratiquement inamovible dans son gouvernement de l’Égypte entre 685 et 705. Si l’on suit la chronologie donnée par Khalîfa b. Khayyât, qui était particulièrement bien informé des événements d’Ifrîqiya et du parcours de Mûsâ b. Nusayr, ce dernier avait été nommé à Kairouan par ‘Abd al-‘Azîz en 78–79/697–699, contre l’avis du calife. Celui-ci aurait souhaité y maintenir le gouverneur qu’il y avait nommé, Hassân b. al-Nu’mân. ‘Abd al-‘Azîz au contraire, qui avait pris Mûsâ à son service, aurait profité d’un retour de Hassân venu à Damas rendre compte au calife de sa gestion, pour envoyer Mûsâ b. Nusayr à sa place au Maghreb. Cette information est également fournie par l’historien égyptien Ibn ‘Abd al-Hakam et par toute une série de sources s’inspirant de la même tradition.

18Cela créait initialement une situation directe de dépendance du Maghreb par rapport à l’Égypte, mais celle-ci semble avoir été affectée par un certain « flou ». En Égypte même, il ne semble d’ailleurs pas y avoir eu dans ces années de frappes de monnaies d’or ni d’argent significatives. La réforme monétaire de ‘Abd al-Malik n’est attestée pour l’Orient qu’à partir de 78/697 [23], ce qui signifie qu’au moment où Mûsâ b. Nusayr fut envoyé au Maghreb par le gouverneur d’Égypte et frère du calife, en discordance avec les intentions de ce dernier, il n’y avait guère de raison que cette réforme ait pu aussitôt s’appliquer dans ce Maghreb lointain en voie de rattachement à l’empire. Une certaine « légalisation » du pouvoir de Mûsâ b. Nusayr par Damas semble n’être intervenue qu’un peu plus tard, probablement au début du règne du calife al-Walîd Ier (705–715), sans doute à la suite des succès remportés par Mûsâ en Occident [24].

19On peut cependant se demander si cette sorte de « flou » initial et de dépendance assez lâche par rapport à Damas, avec peut-être des initiatives propres à Mûsâ b. Nusayr en fonction des circonstances locales, ne contribue pas à expliquer que le système monétaire des nouvelles conquêtes en cours ait, pour le métal précieux qu’est l’or, un tel décalage avec celui de l’Orient. Au tout début du viiie siècle, Mûsâ b. Nusayr, ne relevant que du puissant gouverneur d’Égypte ‘Abd al-‘Azîz et non du calife ‘Abd al-Malik (m. en 86/705), qui l’appréciait peu ou même lui était hostile, a-t-il eu dans ses décisions en matière monétaire une certaine marge de manœuvre ? Le fait que l’Égypte n’ait pas d’émissions monétaires d’or ou d’argent propres crée en tout cas dans ces années où sont émises les monnaies d’or transitionnelles, une sorte de vaste hiatus géographique entre les lointaines émissions occidentales de Mûsâ b. Nusayr et les monnaies « de la réforme » émises dans les ateliers omeyyades qui dépendaient directement de Damas à la fin du viie siècle.

20On constate donc que l’Occident musulman dans son ensemble suit une autre logique que celle de la réforme monétaire du calife ‘Abd al-Malik, qui n’est en effet appliquée par Mûsâ b. Nusayr ni en Ifrîqiya ni dans al-Andalus après sa conquête. On trouve alors in Spania, comme on l’a dit, des monnaies d’or qui suivent le modèle déjà expérimenté au cours des années précédentes in Africa par les autorités arabes. Pour se limiter à l’Espagne, Mûsâ y fit frapper ces nouvelles monnaies datées selon le système byzantin dit « de l’indiction », mais aussi (et c’est la première fois pour ces frappes transitionnelles « nusayrides » d’Afrique et d’Espagne) des années 93 et 94 (c’est-à-dire 711–713), inscrites en chiffres romains. Parmi les inscriptions de certaines d’entre elles figurent les deux lettres NN (interprétées comme l’abréviation de Novus Nummus, « nouvelle monnaie »), et l’on peut insister à nouveau sur leur aspect qui rapproche ces monnaies frappées en Espagne des monnaies d’or « globulaires » ou « épaisses » héritées en Ifrîqiya du système byzantin de Carthage.

21En Espagne toujours, la figuration humaine royale sommaire des tremisses disparaît au profit d’une étoile au centre de l’avers. De façon abrégée, les légendes latines de ces monnaies d’or expriment la nouvelle croyance musulmane en l’unicité divine. On s’accorde généralement sur le fait que ces frappes de solidi (ou « sous ») in Spania coïncident exactement avec la présence du gouverneur Mûsâ b. Nusayr dans la Péninsule. Parti de Kairouan, d’après Khalîfa b. Khayyât, dans le mois de muharram 93 (octobre–novembre 711), Mûsâ vint prendre le contrôle de la nouvelle conquête où il demeura depuis l’été 712 et, toujours selon Khalîfa b. Khayyât, jusqu’à une date imprécise de 94 (année qui s’achève fin juin 713), sur laquelle ni la bibliographie contemporaine ni les sources ne s’accordent [25]. Aucune de ces monnaies d’or frappées in Spania ne porte son nom ni celui du calife, et ce sont seulement les sources écrites qui nous renseignent sur la venue en al-Andalus du gouverneur de Kairouan, sur les dates de celle-ci (un peu incertaines en ce qui concerne son retour au Maghreb), et sur les rapports du conquérant avec le souverain al-Walîd Ier.

22Ces premières frappes in Spania s’interrompent ensuite pendant les années 95, 96 et 97 (714–716) qui correspondent pour l’essentiel au gouvernement à Séville du fils de Mûsâ b. Nusayr, ‘Abd al-‘Azîz. Toujours selon Khalîfa b. Khayyât (qui ne mentionne pas ce dernier), dès son retour au Maghreb, Mûsâ aurait adressé au calife al-Walîd Ier le khums et des couronnes (sans doute wisigothiques), et il aurait rejoint la Syrie en l’année 95 avec des charriots emportant d’immenses richesses. Il y serait arrivé à la fin de rabi’ II ou à la fin de djumâda I 96, c’est-à-dire en décembre 714 ou janvier 715. La première de ces deux dates demeure la plus probable dans la mesure où l’on sait que ce fut peu de temps avant la mort du calife al-Walîd Ier qu’il parvint à Damas et que ce décès survint entre rabi’ I ou II 96 et djumâda II de la même année, c’est-à-dire entre la mi-novembre 714 et janvier–février 715 [26]. Ce fait et ces dates sont loin d’être secondaires, puisque la plupart des sources insistent sur le fait que Mûsâ b. Nusayr, en remettant les trésors qu’il rapportait à al-Walîd Ier avant sa mort, aurait déplu à son successeur, le calife Sulaymân.

23Il semble que pendant tout ce temps ‘Abd al-‘Azîz b. Mûsâ n’ait pas été légitimé par une nomination de la part de Damas, où l’on devait attendre le retour de Mûsâ, avec les richesses considérables qu’il avait annoncées, pour prendre des décisions. Établi à Séville, ‘Abd al-‘Azîz b. Mûsâ ne s’arrogea pas le même droit que son père de frapper des monnaies et il mourut assassiné par son entourage arabe en radjab 97 (mars 716), avec semble-t-il l’approbation (ou à l’instigation ?) du calife Sulaymân (715–717). Tout ce que l’on sait du retour de Mûsâ b. Nusayr à Damas et de sa situation dans les derniers jours d’al-Walîd Ier et surtout au début du règne de Sulaymân [27] puis de l’action de ce calife envers ses deux fils, ‘Abd Allâh à Kairouan et ‘Abd al-’Azîz à Séville, l’un et l’autre interrompus brutalement dans leur gouvernement, montre que le pouvoir central souhaitait en finir avec la « vice-royauté » des successeurs de Mûsâ b. Nusayr en Occident, les Nusayrides. Le calife Sulaymân était crédité selon les auteurs d’une tendance « yéménite » modérée, ou plus affirmée si l’on en croit P. Chalmeta qui rapporte que des changements drastiques dans les gouvernorats des provinces survinrent dès son accession au pouvoir [28].

24L’étude des émissions monétaires postérieures des gouverneurs nommés par Kairouan ou par Damas, a bien été synthétisée par E. Manzano [29]. Al-Hurr b. ‘Abd al-Rahmân al-Thaqafî, chargé de la reprise en main d’al-Andalus arriva du Maghreb en dhû al-hidjdja 97 (août 716) avec de nouvelles troupes. C’est lui qui transféra le siège du gouvernorat à Cordoue et il resta en fonctions de dhû al-hidjdja 97 à ramadân 100 (été 716 au printemps 719). On ne connaît sous son gouvernement qu’une seule série de monnaies émises en Espagne. Ces monnaies dites « bilingues » portent encore des légendes en latin sur une face, en arabe sur l’autre, et sont datées de l’année 98 (fin août 716–début août 717). Du point de vue de l’arabo-islamisation des légendes, une innovation se dessine qui permet de les distinguer des monnaies d’or datant du moment de la conquête : elles évoquent en effet, sur la face en arabe (fig. 2), l’indication de leur frappe en al-Andalus et la mission prophétique de Muhammad (Muhammad rasûl Allâh). Par leur module de 13,6 à 15,3 mm et leur poids de 4–4,3 g, ces dinars bilingues présentent encore certaines caractéristiques qui les rapprochent des dinars transitionnels antérieurs davantage que des dinars « réformés » plus minces et de diamètre supérieur frappés à ces dates dans les ateliers de l’Orient musulman [30]. M. Bates, en 1995, repris plus récemment par A. Ariza Armada, supposait cependant que c’est à ce moment, à partir de l’Ifrîqiya où l’on ne constate pas les mêmes interruptions des émissions monétaires, que l’on commença dans l’Occident musulman à abandonner la tradition des monnaies dites parfois « globulaires » de la tradition byzantine de Carthage pour frapper des monnaies à partir de flans ordinaires, peut-être à l’initiative de monétaires venus d’Orient [31]. Cette question de l’évolution des modalités techniques de la frappe en Occident musulman est complexe et l’aspect « physique » des monnaies (leur diamètre et leur épaisseur) est parfois un peu délaissé au profit de l’interprétation des légendes latines des monnaies transitionnelles, objet de spéculations parfois difficiles à suivre dans leur détail [32].

Fig. 2

Dinar bilingue frappé en al-Andalus, 98/718

Description de l'image par IA : Deux pièces de monnaie circulaires avec inscriptions en arabe et en latin.

Dinar bilingue frappé en al-Andalus, 98/718

(Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, t. 1, p. 27 ; suite à une erreur graphique, il manque le de rasûl).

25Sous al-Hurr, on ne semble pas avoir frappé en al-Andalus d’autres monnaies d’or que celles de 98, année qui se termine le 13 août 717. Ce gouverneur reste pourtant encore en fonction toute l’année 99 et jusqu’en ramadân de l’année 100 (mars–avril 719). Il est alors remplacé par al-Samh b. Mâlik al-Khawlânî, gouverneur envoyé par le calife ‘Umar II, qui a accédé au pouvoir à Damas en 717 et qui privilégie la stabilisation interne de l’Islam sur la poursuite de l’expansion, une politique souvent considérée comme « yéménite ». On prête même à ‘Umar II la première intention d’abandonner al-Andalus, considérant que les musulmans y étaient peu en sécurité, mais il se serait laissé convaincre de s’y maintenir [33]. Ces incertitudes sur l’avenir de la province expliqueraient-elles une nouvelle et assez longue interruption dans le monnayage d’or de celle-ci en 99, 100 et 101, années pour lesquelles on ne connaît pas de frappes d’or en al-Andalus ?

26Mais le « pacifisme » que l’on reconnaît au calife ‘Umar II cesse avec sa mort en radjab 101 (février 720). « L’arabo-islamisation » des monnaies d’or en al-Andalus reprend en 102 avec l’émission de dinars de type « oriental » (4,25 g et 19 mm de diamètre) entièrement arabisés dont une légende circulaire de l’avers est une phrase coranique répétée deux fois dans le Coran (ix, 33 et lxi, 9) hostile aux « associateurs », mais incomplète sur ces dinars. E. Manzano note avec raison que ceux-ci, datés de 102, doivent être antérieurs à la mort d’al-Samh devant Toulouse à trois semaines de la fin de cette même année. Selon P. Chalmeta, al-Samh, pourtant nommé par ‘Umar II, reprit donc la politique d’expansion après le décès de celui-ci. L’effort de guerre sainte se constate en effet moins avec la prise de Narbonne, qui se produit probablement vers le milieu de l’année 719 comme le propose P. Sénac, qu’avec la tentative de prendre Toulouse peu après [34]. Mais celle-ci échoue et c’est la défaite musulmane devant cette ville qui voit la mort en martyr de l’Islam d’al-Samh b. ‘Abd al-Mâlik, très probablement en dhû al-hidjdja 102 (juin 721). Ce mois de dhû al-hidjdja étant le dernier de l’année musulmane, ce n’est que dans le cours de l’année 103 (en août 721 ?) que lui succéda ‘Anbasa b. Suhaym al-Kalbî, qui resta en fonctions jusqu’à sa mort en 107/726, survenue lors d’une vaste offensive en Gaule.

27Après la seconde interruption du monnayage d’or qui vient d’être évoquée, et qui semble donc correspondre à l’époque de ‘Umar II, on frappe en al-Andalus des monnaies identiques à celles d’Orient. Le changement concerne le type des monnaies et le métal avec lequel elles sont frappées. Si à partir de 102 on va encore frapper en al-Andalus des dinars correspondant à ce nouveau type « oriental », ceux-ci semblent avoir été peu nombreux, alors qu’à partir de 103/721–722, sous le gouvernement de ‘Anbasa b. Suhaym, est introduit le dirham d’argent (de 2,8 g et 27 mm) qui restera jusqu’au xe siècle le seul métal de valeur frappé dans la Péninsule. Cette monnaie n’est cependant pas la seule puisque l’on trouve aussi, frappés sans doute en quantité bien plus importante, et généralement sans indication de date et d’atelier de frappe, des fulûs arabisés analogues à ceux qui furent antérieurement frappés au Maghreb et en Orient.

28Comme les sceaux, ces fulûs sont en arabe et ne portent que des légendes épigraphiques ; on ne connaît que quelques rares exemplaires moins rigoureusement « aniconiques » frappés dans l’Ouest du Maghreb (à Tlemcen et Tanger). Ceux qui furent frappés en al-Andalus portent tout au plus une étoile en plus de leurs légendes religieuses, et dans quelques cas un poisson [35]. De faible valeur, ces fulûs présentent une grande variété de taille et d’aspect pour qu’on les suppose frappés localement, peut-être dans la suite des mouvements des armées. Ces monnaies ont été abondamment publiées et leur étude est particulièrement prometteuse [36]. En dépit de la rareté de leur datation, on possède des fulûs du moment même de la conquête datés de l’année 92 (derniers mois de 710 et dix premiers mois de 711), qui ont été trouvés en al-Andalus [37]. Les premiers datés et certainement frappés dans la province sont de 108/726–727, même si d’autres, non datés, sont très probablement antérieurs [38]. On n’a peut-être pas suffisamment souligné la grande similitude du motif étoilé central, entouré d’une légende religieuse, qui rapproche beaucoup les fulûs à l’étoile (fig. 3) des dinars transitionnels (fig. 2) ; ceci inciterait à établir un lien entre les deux et à les supposer frappés au même moment. Si c’était le cas, il y aurait contemporanéité entre les dinars à légendes latines et l’arabisation des fulûs, déjà réalisée sans doute au Maghreb, qui n’est pas modifiée et se poursuit dans la période qui suit la conquête d’al-Andalus, où l’on n’a pas trouvé, semble-t-il, de monnaies de cuivre à inscriptions latines.

Fig. 3

Un fals frappé en al-Andalus

Description de l'image par IA : Deux faces d'une pièce ancienne, avec des inscriptions et des motifs, et une mesure de 3 cm.

Un fals frappé en al-Andalus

(Barcelone, Museu d’Art de Catalunya, no 63.291)

29Si l’on en revient aux dirhams frappés en al-Andalus et connus à partir de 103/721–722, ils s’apparentent à ceux frappés en Orient. Ce sont des pièces de faible épaisseur (moins d’1 mm), d’un diamètre d’environ 25 à 27 mm et d’un poids moyen de 2,8 g. En dehors de l’indication de la date et du lieu de frappe (al-Andalus), ils ne portent que des légendes à caractère religieux : l’affirmation de l’unicité divine et celle distinguant l’islam du christianisme (« Il n’a pas engendré et il n’a pas été engendré »), avec un verset du Coran inscrit circulairement sur la marge. Celui-ci était incomplet sur les dinars, mais il est repris dans toute sa vigueur « anti-associationniste » sur les dirhams, affirmant le prophétisme de Muhammad et la nécessaire suprématie de l’islam sur les autres croyances : « Muhammad est le Prophète de Dieu. Il a été envoyé avec la direction et la véritable religion, pour que celle-ci prévale sur toute autre religion, en dépit de l’opposition des associateurs » (Coran, ix, 33 et lxi, 9). On possède dans les collections numismatiques suffisamment d’exemplaires de ces monnaies d’argent frappées en al-Andalus pour ne pas douter de leur émission assez régulière à partir de 103/721–722 : ainsi, dans le Catalogue of the Post-Reform dirhams de M.G. Klat, des dirhams frappés en al-Andalus sont donnés pour toutes les années entre 103 et 132 (juillet 721–août 750), à l’exception de l’année 128/745–746 (fig. 4) [39].

Fig. 4

Un dirham frappé en al-Andalus (103/721–722)

Description de l'image par IA : Deux pièces de monnaie circulaires avec inscriptions en arabe, mesure indiquée en cm.

Un dirham frappé en al-Andalus (103/721–722)

(Collection Tonegawa)

30Les trouvailles réalisées montrent que ce furent des dirhams frappés en Orient qui circulèrent en bien plus grand nombre durant ces premiers temps d’al-Andalus. Ainsi autour de Narbonne, occupée de 720 à 759 environ, sur la dizaine de monnaies d’or et d’argent dont le lieu de trouvaille est connu et qui datent de la première moitié du viiie siècle, c’est-à-dire à l’époque de la présence arabo-musulmane, aucune n’est frappée en al-Andalus. Il s’agit en effet de trois dinars latins et bilingues frappés en Ifrîqiya en 97–99/715–717, ce qui semble bien indiquer la venue de troupes assez nombreuses depuis le Maghreb, et de sept dirhams ou fragments de dirhams frappés en Orient entre 81/700 et 111/729–730 [40]. Un peu plus au sud, le trésor de 176 dirhams trouvé en 1954 à Garraf, près de Barcelone, dont la composition est connue grâce à une étude de F. Mateu y Llopis parue dans Al-Andalus en 1954, et dont les dernières monnaies sont de 128/745–746, est presque entièrement constitué par des monnaies orientales (Wâsit et Damas surtout, mais aussi 25 autres ateliers de l’Iraq et de l’Iran), à l’exception de six pièces d’al-Andalus, soit 4 % seulement du total [41].

3 – Les sceaux des premiers temps d’al-Andalus

31Le récit des premiers temps d’al-Andalus qui vient d’être évoqué associe les deux types de sources connues jusqu’à ces dernières années : d’une part des monnaies datées sur lesquelles il n’est jamais fait mention des gouverneurs, et d’autre part des sources écrites qui permettent d’établir la liste et la chronologie approximative de ceux-ci. L’intérêt de ce croisement est de mieux faire ressortir l’importance de cette troisième source que constitue la collection de sceaux de plomb rassemblée par P. Sénac et T. Ibrahim. Pour bien en prendre conscience, il convient de se reporter en priorité aux quinze premiers d’entre eux présentés dans le catalogue : y sont en effet inscrits, au moment même de leur mandat, les noms de certains des premiers gouverneurs d’al-Andalus. Ils évoquent chacun un ordre (amr) émanant d’une autorité portant le titre d’amîr. Le rapport entre les deux est particulièrement évident dans l’inscription que porte le no 12, par laquelle l’amîr ‘Anbasa b. Suhaym (al-Kalbî), qui gouverne de 103/721 à 107/725, est le donneur d’un ordre (hadhâ mâ amara bi-hi, « voici ce qui a été ordonné »), ordre dont on ne connaît malheureusement pas la nature.

32Il importe de constater que la majorité des sceaux portant des noms de gouverneurs viennent s’insérer dans la trame historique que l’on vient de retracer brièvement. Aucun sceau, pour l’instant, ne porte le nom des deux premiers gouverneurs, Mûsâ b. Nusayr et son fils ‘Abd al-‘Azîz, et si un sceau portant le nom d’al-Hurr recouvre une légende antérieure où figure le mot al-Andalus, rien ne prouve que ce dernier soit contemporain du gouvernement de ‘Abd al-‘Azîz. Six sceaux, les nos 1–6 du catalogue, portent le nom, comme donneur d’ordre (amr) de l’émir al-Hurr, successeur en août 716 de ‘Abd al-‘Azîz b. Mûsâ. Il est le premier nommé par l’autorité légitime (le calife ou son gouverneur de Kairouan) et son nom complet est donné par des sources écrites postérieures : il s’agit de al-Hurr b. ‘Abd al-Rahmân al-Thaqafî, qui gouverne dans les années 97–99 (milieu 716–printemps 719). On a vu que son gouvernement marquait des changements importants, comme le transfert du siège du pouvoir de Séville à Cordoue et l’émission d’une série de monnaies bilingues en 98/716–717, dont la face arabe indique la mission prophétique de Mahomet, légende qui ne figurait pas sur les solidi de Mûsâ b. Nusayr. Les sceaux portant son nom se réfèrent tous à un partage (qism) réalisé en al-Andalus, dont il faudrait pouvoir préciser la nature exacte (biens mobiliers ou fonciers ?), ce qui indique qu’il s’acquitta bien de la mission qui lui avait été confiée.

33Le gouverneur suivant, qui figure sur les sceaux nos 7–11 sous le nom de ‘Abd Allâh b. Mâlik (et ‘Abd Allâh al-amîr sur le no 11), ne pouvait être identifié par les auteurs qu’avec le successeur d’al-Hurr, al-Samh b. Mâlik al-Khawlânî, celui qui, envoyé par le calife ‘Umar II dans les premiers mois de 719 mourut au début du mois de juin 721. La tonalité des cinq sceaux qui évoquent cet Ibn Mâlik, désigné donc non pas par le nom de al-Samh b. Mâlik que lui donnent les textes, mais par l’appellation de ‘Abd Allâh b. Mâlik, est plus nettement « religieuse » que celle des sceaux de son prédécesseur. Non seulement du fait de ce nom de ‘Abd Allâh (« Serviteur de Dieu ») dont il use, mais aussi parce que leurs inscriptions commencent par une invocation à Dieu (bismillâh) que ne portaient pas les précédents. Ces sceaux d’al-Samh évoquent tous un sulh ou « pacte de paix », et l’on sait qu’il avait pour mission de légaliser le statut des terres en distinguant les terres conquises par la force de celles de sulh[42]. La qualité émirale de l’autorité émettrice de ces sceaux est confirmée par le sceau no 12, qui provient du troisième émir nommé, ‘Anbasa b. Suhaym (al-Kalbî). Il prend la suite d’al-Samh en 721 et reste au pouvoir jusqu’à sa mort au début de 726. Les sceaux nos 13–14 se réfèrent aussi à deux émirs postérieurs, dont l’identité est moins assurée que celle des précédents, et le no 15, plus tardif, est indiscutable puisqu’il réfère à ‘Abd al-Rahmân b. Mu‘âwiya, le premier émir omeyyade (756–788), même si celui-ci a davantage l’allure d’une médaille que d’un sceau.

34Il n’est guère possible d’attribuer au seul hasard le fait que la majorité des sceaux « émiraux » présentés dans cette première section (12 sur 15) corresponde de façon tout à fait remarquable aux trois émirs « légitimes » d’al-Andalus ayant succédé aux deux gouverneurs nusayrides. On ne peut peut-être pas en conclure que tous les sceaux catalogués, dont la majorité ne portent pas de nom de gouverneur, correspondent plutôt à la période de ces gouverneurs qu’au moment de la conquête et du gouvernement nusayride, bien qu’aucun sceau retrouvé jusqu’ici ne mentionne Mûsâ b. Nusayr ou son fils ‘Abd al-‘Azîz. Une certaine concordance semble cependant se dessiner par ailleurs dans le vocabulaire de nombreux sceaux entre d’une part l’idée de « partage » ou de répartition (qism) qu’évoquent les six sceaux qui réfèrent au gouverneur al-Hurr, et la même notion qui se retrouve sur un nombre assez élevé de sceaux (nos 42–57, soit seize exemplaires), dont l’un concerne d’ailleurs Cordoue où al-Hurr transfère le siège du pouvoir [43]. Il en va de même de la notion de « paix » ou suhl qui se trouve sur quatre des cinq sceaux portant le nom du successeur d’al-Hurr, ‘Abd Allâh (al-Samh) b. Mâlik, et sur toute une série d’autres exemplaires sans nom de gouverneur, mais évoquant aussi des pactes de sulh ou musâlahat relatifs à diverses villes ou territoires, dont principalement Séville (sceaux nos 16–33). Ce ne sont là que des constatations très superficielles, comme peut l’être le fait que, en dehors de Narbonne qui apparaît sur la série des sceaux relatifs à un butin légalisé dans cette cité (les sceaux nos 58–73), la ville de loin la plus présente est ainsi Séville, dont le nom apparaît sur les sceaux nos 19–27 et 34–39, soit au total quinze sceaux. On pourrait supposer qu’il s’agit de documents référant à la première installation arabe du début de la conquête, ou de régularisations territoriales et fiscales postérieures par l’administration califale. On ne peut que rappeler encore à ce sujet la curieuse association du terme sulh, préférentiellement semble-t-il sur les sceaux au nom d’al-Hurr, alors que ce dernier aurait eu la mission de distinguer les terres conquises par la force de celles qui l’avaient été en vertu d’un tel « pacte de paix » (sulh).

35Il faudrait comprendre pourquoi après al-Hurr et al-Samh surtout, puis ‘Anbasa b. Suhaym, c’est-à-dire après 726/111, les mentions de gouverneurs sont à la fois moindres et moins évidentes. Deux autres gouverneurs semblent pourtant figurer sur les plombs nos 13–14, qui sont aussi au nom d’un amîr, mais l’identification de ces gouvernants s’avère plus problématique. Si vraiment l’émir Muhammad, dont le nom n’est que partiellement lisible sur le sceau no 13, est bien Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î, ceci coïnciderait avec le moment précis où les tensions entre tribus arabes commencent à affecter al-Andalus. Toutefois, la seule mention encore hypothétique du nom d’al-Ashdjaî sur ce sceau no 13 demeure insuffisante pour éclairer ces années troublées. Quant au sceau no 14, il est supposé se référer à Abû al-Khattâr al-Husâm b. Dirâr al-Kalbî, envoyé en 125/742 ou 743 pour remédier aux tensions qui divisaient les Arabes d’al-Andalus, qu’il s’agisse des conflits opposant les baladî/s venus au temps de la conquête et les Syriens arrivés en 124/742, ou des rivalités entre Qaysites et Yéménites.

36Les années 107/726 à 111/729 comptent en effet parmi les plus difficiles à reconstituer de la période des émirs dépendant de Damas. En revanche, les années suivantes, surtout à partir de la venue des troupes syriennes de Baldj b. Bishr en 124/742, sont mieux connues. C’est à partir de cette date, puis après la proclamation de l’émir omeyyade ‘Abd al-Rahmân Ier, que commence à se construire une historiographie proprement andalouse. À ‘Anbasa b. Suhaym al-Kalbî, au pouvoir depuis 103/721 et qui figure sur le sceau no 12, succède en shawwâl 107 (février–mars 726) un autre membre de la même tribu de Kalb, Yahyâ b. Salama al-Kalbî, désigné par le gouverneur de Kairouan Bishr b. Salama al-Kalbî. Ce Yahyâ b. Salama cesse ses fonctions en 110/728 et son gouvernement « tyrannique » est suivi par celui de trois autres émirs dont la chronologie est incertaine et le mandat agité [44]. C’est dans ce contexte perturbé des années 726–730 qu’apparaît dans les sources écrites ce Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja’î.

37Les nominations à cette époque de plusieurs émirs kalbites « yéménites » (la tribu de Kalb appartient à ce groupe) dans les provinces occidentales de l’empire musulman après la mort du calife ‘Umar II en 101/720 constituent jusqu’à un certain point une « anomalie ». Si celui-ci avait en effet appliqué une politique considérée comme « yéménite », plus soucieuse de réformes et de l’intégration des nouveaux convertis que de la poursuite des conquêtes, ses successeurs Yazîd II (101/720–105/723) et Hishâm (105/724–125/743), revinrent à une tendance « qaysite », qui aurait caractérisé le « parti » rival des Yéménites, celui des « Arabes du Nord [45] ».

38Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î, auquel se réfère le sceau no 13 si cette attribution est exacte, y est qualifié d’émir (amîr), alors que la nature du pouvoir qu’il a pu exercer peu de temps en al-Andalus comme envoyé du calife Hishâm pour le règlement d’un problème entre Yéménites et Qaysites reste incertaine d’après les textes. P. Chalmeta a bien fait le point sur ce qui peut apparaître comme un détail sans grande portée dans la chronologie des gouverneurs, mais qui pourtant semble bien avoir été un événement politique important. Sans réexaminer les textes qui s’y rapportent, on peut s’appuyer sur la reconstitution qu’en a faite le même auteur pour en rappeler l’essentiel. Vers 111/729, le gouverneur de Cordoue est al-Haytham b. ‘Ubayd al-Kilabî (ou al-Kinânî), un partisan déterminé des Qaysites dont ni l’action ni la chronologie ne sont bien connues. D’après la Chronique mozarabe de 754 et les sources latines qui en dérivent, il s’était livré en al-Andalus à une répression sanglante contre des notables appartenant à la tribu de Kalb qu’il suspectait d’un projet de révolte contre lui [46]. D’après les sources arabes, un poème vengeur et menaçant composé par un notable kalbite vivant au Maghreb, Abû al-Khattâr b. Dirar al-Kalbî (futur gouverneur d’al-Andalus), fut lu devant le calife par l’un de ses secrétaires, lui-même de la tribu de Kalb, et il aurait provoqué l’envoi par le calife Hishâm de Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î comme arbitre, et peut-être comme émir si l’attribution du sceau est correcte.

39L’épisode affecte à la fois le Maghreb et al-Andalus, et témoigne des relations plus intenses qu’on ne pourrait le penser entre Damas, Kairouan et Cordoue, à un moment où les tensions entre Arabes commençaient à agiter les zones périphériques avant de menacer dans son centre la construction omeyyade elle-même. Au qualificatif de « tribaux » volontiers appliqué aux conflits qui vont dès lors agiter le Dâr al-Islâm, et qui s’ajoutent à d’autres facteurs, religieux et idéologiques, on a plutôt substitué celui de « factionnels ». La nature exacte de ces factions est loin d’être claire. Elles cherchent sans doute à s’emparer d’un pouvoir local, puis central, à dimension maintenant étatique. On le voit bien en al-Andalus où, après une guerre civile impliquant plutôt les « baladî/s » et les « Syriens » venus en 742, les tendances du gouvernement « pro-kalbite » de l’émir Abû al-Khattâr en 743–745 vont évoluer, lors de son conflit avec le chef des Qaysites al-Sumayl, vers une guerre entre les deux factions à caractère plus évidemment « tribal ». Suivirent la victoire des Qaysites et l’acceptation, tant bien que mal selon les régions, du gouvernement pratiquement autonome de Yûsuf al-Fihrî de 747 à 756, avant que le pouvoir ne passe à l’émir ‘Abd al-Rahmân Ier, grâce à l’appui des djund/s à base tribale yéménite si l’on en croit les récits qui nous en sont faits.

40* * *

41Si les sceaux que l’on vient d’examiner n’apportent rien de nouveau sur la part de la « tribalité » qui vient d’être évoquée dans la mise en place de la société « arabe » d’al-Andalus, leur apport n’en demeure pas moins décisif dans la mesure où ces documents permettent de mieux éclairer la rapide mise en place d’un régime foncier, administratif et fiscal fortement arabisé, ainsi que les pratiques en cours lors des combats. On n’a malheureusement rien conservé de ces premières décennies d’une possible documentation latine rédigée par des scribes « autochtones », comparable à celle en langue grecque que nous ont livrée les papyrus égyptiens. Le seul document écrit conservé relatif à la conquête est le fameux traité de Tudmir (713), copié tardivement, qui n’existe que dans sa version arabe, même si l’existence même de ce Théodomir, chef goth de la région d’Orihuela, est bien attestée par la Chronique mozarabe. Celle-ci, tout comme d’autres références au secteur « mozarabe » de la population, montrent bien que l’on écrit (et parle) la langue des autochtones quatre décennies après la conquête, et plus tardivement encore. Il est possible que l’absence d’une telle documentation en langue latine fausse la perspective, mais il n’empêche que les sources conservées, les monnaies et les sceaux, permettent d’aboutir à plusieurs constats…

42On observera d’abord que les sceaux valident la fiabilité des données des textes et des monnaies. Ils sont en totale cohérence avec ces autres documents et tous semblent bien témoigner, au niveau de l’administration, de la fiscalité et de l’affirmation de la nouvelle religion, d’une rapide « arabo-islamisation » d’al-Andalus. La langue des sceaux est l’arabe, comme sur tous les fulûs de ce temps trouvés dans la Péninsule et en Narbonnaise sans doute pour une bonne part frappés peu de temps après la conquête, comme les fulûs à l’étoile qu’il est tentant de mettre en rapport avec les dinars décorés de la même façon [47]. L’effort d’adaptation à la culture locale ne dépasse guère la brève période des monnaies d’or latines frappées par Mûsâ b. Nusayr. La langue des Arabes est l’élément visible de la nouvelle domination politico-religieuse, comme le note justement E. Manzano à propos des premiers dinars bilingues de 98/716–717 : « à ces dates si précoces, il est douteux que les indigènes aient été nombreux à pouvoir lire les légendes en arabe de ces monnaies, mais cela importait peu. Le gouverneur al-Hurr était un arabe, le calife de Damas était arabe, et les principaux destinataires de ces monnaies étaient aussi arabes [48] ». La solution « nusayride » de transition ou de « compromis » ne dura pas puisque la monnaie fut très vite complètement arabo-islamisée avec l’adoption de dinars et de dirhams réformés qu’il faut considérer comme un élément visible de la domination des Arabes. Il ne fait guère de doute que l’élimination de ‘Abd al-‘Azîz b. Mûsâ, tout comme celle de son frère ‘Abd Allâh à Kairouan, constitue un tournant qui permit au califat d’imposer sa volonté. On ne disposait pas jusqu’ici de preuves de cette arabisation avant les monnaies pleinement arabo-islamisées d’or et d’argent des années 102–104/720–723, mais les sceaux portant les noms des gouverneurs al-Hurr et al-Samh permettent de remonter quelque peu dans le temps le témoignage formel de l’arabisation des pratiques administratives et fiscales, jusqu’aux années de leurs mandats, c’est-à-dire pour al-Hurr les années 97–99/716–719 et pour al-Samh les années 99–101/719–721.

43On retiendra également du point de vue de l’islamisation culturelle que tout le vocabulaire juridico-religieux utilisé sur les sceaux est arabo-islamique, comme on le voit dans le classement adopté dans le catalogue pour la présentation des différentes espèces de sceaux en fonction des termes qui y apparaissent (sulh/musâlaha, djizya, fay’…). S’agissant plus particulièrement des sceaux témoignant de la légalisation du butin à Narbonne, on pourrait s’interroger sur les concepts mis en œuvre par les responsables musulmans. Dans son article sur le butin du Dictionnaire du Coran, M.T. Urvoy écrivait que « les traités de droit [en] donnent une classification théorique très précise qui n’est pas fondée sur le Coran, ni même sur la Sîra [la biographie de Mahomet], et dont les informations, bien que détaillées, ne sont pas systématiques. Sous les premiers califes sont distinguées plusieurs catégories : nafal (anfâl au pluriel, premier des trois termes qui désignent le butin dans le Coran), une attribution supplémentaire de butin accordée à certains combattants en sus de leur part due ; ghanîma (seul le pluriel, maghânim, se trouve dans le Coran) le butin transportable pris à l’issue d’un combat armé ; fay’ (seul son verbe afâ’a se trouve dans le Coran), toute prise faite sur les infidèles sans combat, terres et habitation, par exemple. [49] » Sans disposer des compétences qui permettraient de discuter ces assertions en fonction des récentes découvertes à l’extrême Occident du Dâr al-Islâm dont rend compte le livre de P. Sénac et de T. Ibrahim, on observera cependant que les inscriptions des sceaux trouvés sur le site de Ruscino témoignant d’un partage du butin de guerre à Narbonne (fig. 5) pour le légaliser (maghnûm tayyib) présentent un vocabulaire qui semble bien calqué directement sur celui du verset 69 de la sourate viii consacrée au butin (al-anfâl), verset dans lequel il est dit « mangez, sur ce que vous avez pris en butin, ce qui est licite et excellent » (fa kulû mimma ghanimtum halâllan tayyiban).

Fig. 5

Sceau découvert à Ruscino (Pyrénées-Orientales) mentionnant un butin partagé à Narbonne

Description de l'image par IA : Deux fragments de pierre avec des inscriptions latines gravées.

Sceau découvert à Ruscino (Pyrénées-Orientales) mentionnant un butin partagé à Narbonne

44La présence d’éléments d’une culture « coranique » importée à Narbonne dans les premiers temps de la conquête dans la Gaule méridionale, pourrait être illustrée et concrétisée non plus par les sceaux, mais aussi par les dirhams d’origine orientale, fidèles au type « réformé », qui y ont circulé lors de la prise de possession de la ville et de ses environs, comme l’ont bien montré les découvertes « archéologiques » de monnaies à l’époque de la conquête. Elles circulaient déjà au cours de la décennie précédente dans le reste d’al-Andalus. Elles y véhiculaient aussi déjà un message sinon forcément de « guerre sainte » proprement dite, du moins de suprématie voulue par le Dieu de l’islam sur les autres monothéismes, qui ne pouvait que légitimer, s’il en était besoin, les efforts d’avancée guerrière omeyyade contre les chrétiens du Sud de la Gaule. On a déjà insisté sur l’une de leurs légendes circulaires, adoptée de façon emblématique par les souverains de Damas, qui reproduisait en effet la phrase coranique citée précédemment (Muhammad rasûl Allâh ; arsalahu bi al-huda wa dîn al-haqq, li yudhirahu ‘ala al-dîn kulih walaw kariha al-mushrikûn, ce qui peut être traduit, on l’a vu, par « Muhammad est le Prophète de Dieu, qui l’a envoyé avec la direction et la religion de vérité, pour la faire prévaloir sur la religion en entier, en dépit de l’aversion des associateurs »). La sourate ix où elle se trouve est l’une des plus vigoureuses dans l’avertissement aux croyants de se méfier de ces « associateurs » en raison de leur perversité. Cette accusation de shirk (associationisme) et cette désignation devraient en toute rigueur être plutôt appliquées aux véritables païens, mais elles pouvaient facilement, en contexte de guerre – et les sceaux de Ruscino (fig. 5) témoignent de cet environnement guerrier –, être détournées contre les chrétiens (qui sur les mêmes dirhams apparaissent bien « en négatif » en quelque sorte avec la légende rappelant, d’après la sourate cxii (al-Ikhlâs) que Dieu n’a ni engendré ni été engendré : lam yalid wa lam yûlad. Ainsi, le verset 8 de la sourate ix déjà citée se demande comment les musulmans pourraient-ils nouer des pactes avec les associateurs « alors que s’ils l’emportent (yadhharû) sur vous, ils n’observent à votre égard ni alliance ni engagement », en se plaçant dans l’hypothèse où ce ne sont pas les musulmans mais les mushrikûn qui l’emporteraient.

45Une fois mis en relation avec les sources écrites et les monnaies de ce temps, le corpus de sceaux contenu dans l’ouvrage auquel ces pages sont consacrées invite finalement à aborder de nouvelles problématiques en soulevant la question de ce que ces plombs ne contiennent pas. On a déjà noté que les noms de gouverneurs qui y figurent n’apparaissent pas forcément sous la forme exacte où nous les font connaître les textes. C’est le cas d’al-Samh b. Mâlik al-Khawlânî, désigné comme ‘Abd Allâh (« Serviteur de Dieu ») b. Mâlik, ou de son prédécesseur al-Hurr que l’on reconnaît plus facilement sous son nom plus complet de al-Hurr b. ‘Abd al-Rahmân al-Thaqafî. On constate cependant que ‘Anbasa b. Suhaym, dont l’identification est la plus assurée des trois, même s’il n’apparaît que sur une seule inscription, n’est pas davantage mentionné avec sa nisba tribale d’al-Kalbî, non plus d’ailleurs que l’émir ‘Abd al-Rahmân b. Mu‘âwiya qui, sur le sceau no 15 dont l’inscription est pourtant particulièrement développée, n’est pas dit al-‘Umawî (« l’Omeyyade »). On identifiait sans doute assez rapidement sur ces documents d’ordre fiscal ou administratif l’identité de l’émir donneur d’ordre pour qu’il soit besoin, dans un espace aussi limité, de développer davantage son nom [50].

46Il n’est peut-être pas inutile de revenir sur ces nisba/s qui figurent dans les textes ni sur la question de la « tribalité ». Les tensions entre Qaysites et Yéménites déjà évoquées pour la période des gouverneurs n’apparaissent dans les sceaux que de façon extrêmement indirecte, voire encore hypothétique, et seulement si le sceau no 13 est bien attribuable à Muhammad b. ‘Abd Allâh al-Ashdja‘î. C’est une hypothèse probable d’autant qu’aucun autre gouverneur de cette époque ne porte de nom se terminant de la même façon. On a vu que P. Chalmeta avait restitué cet épisode dans toute son importance historique et avec son incontestable dimension « tribale », mais le problème mériterait peut-être d’être réexaminé, d’autant que les incertitudes des sources concernant ces années affectent aussi les dates de nomination et l’action d’un autre personnage beaucoup plus célèbre, le gouverneur ‘Abd al-Rahmân b. ‘Abd Allâh al-Ghâfiqî, tué à la bataille de Poitiers. Les deux brefs passages que le Bayân al-Mughrib d’Ibn ‘Idhârî (xiiie siècle) consacre à ce gouverneur, dans sa partie consacrée au Maghreb et dans celle consacrée à al-Andalus, proposent en effet deux dates différentes pour sa mort en martyr : 114/732 et 115/733. L’historien Ibn al-Athîr (m. 1225) lui-même se dit incapable de dater sûrement cette bataille et aucun auteur arabe n’en dit davantage que l’Égyptien Ibn ‘Abd al-Hakam. Ces imprécisions contrastent avec l’abondance des traditions, y compris poétiques, relatives aux guerres menées par les musulmans en Orient. En dehors de la référence à la mort de ‘Abd al-Rahmân b. ‘Abd Allâh al-Ghâfiqî et des siens au combat de « la Chaussée des Martyrs », les sources arabes ne disent pratiquement rien de cet épisode militaire, qui n’est abordé que par la Chronique mozarabe de 754. Il est aussi curieux qu’Ibn Hazm (m. 1064), qui mentionne la généalogie de ce gouverneur dans la Djamharât ansâb al-arab, soit silencieux sur les circonstances de sa mort. Pour sa part, l’historien Ibn Habîb (m. 852) ne donne qu’une très sèche liste de gouverneurs, d’ailleurs correcte dans son ensemble, mais aucune tradition historiographique ne s’était constituée à ce sujet dans al-Andalus des premiers temps, en dehors de quelques bribes éparses, comme la tradition familiale rapportée par Ibn al-Qûtiyya (m. 977) ou quelques récits presque hagiographiques relatifs au gouverneur al-Samh b. Mâlik. En somme, tout conduit ainsi à considérer qu’une véritable tradition historiographique ne commença vraiment à apparaître qu’avec la venue des contingents syriens un peu avant le milieu du viiie siècle, courant qui se consolidera avec les nouveaux apports de même origine sous l’émir omeyyade ‘Abd al-Rahmân Ier (756–788).


Mots-clés éditeurs : Al-Andalus, Espagne wisigothique, monnaies, sceaux, sources arabes

Date de mise en ligne : 07/04/2021

https://doi.org/10.3917/rma.263.0511