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Compte rendu

Amelie Bendheim, Wechselrahmen. Medienhistorische Fallstudien zum Romananfang des 13. Jahrhunderts, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2017 ; 1 vol., 470 p. (Studien zur historischen Poetik, 22). ISBN : 978-3-8253-6654-4. Prix : € 82,00.

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  • Pérennec, R.
(2018). Amelie Bendheim, Wechselrahmen. Medienhistorische Fallstudien zum Romananfang des 13. Jahrhunderts, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2017 ; 1 vol., 470 p. (Studien zur historischen Poetik, 22). ISBN : 978-3-8253-6654-4. Prix : € 82,00. Le Moyen Age, Tome CXXIV(3), X-X. https://doi.org/10.3917/rma.243.0733j.

  • Pérennec, René.
« Amelie Bendheim, Wechselrahmen. Medienhistorische Fallstudien zum Romananfang des 13. Jahrhunderts, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2017 ; 1 vol., 470 p. (Studien zur historischen Poetik, 22). ISBN : 978-3-8253-6654-4. Prix : € 82,00. ». Le Moyen Age, 2018/3 Tome CXXIV, 2018. p.X-X. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2018-3-page-X?lang=fr.

  • PÉRENNEC, René,
2018. Amelie Bendheim, Wechselrahmen. Medienhistorische Fallstudien zum Romananfang des 13. Jahrhunderts, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 2017 ; 1 vol., 470 p. (Studien zur historischen Poetik, 22). ISBN : 978-3-8253-6654-4. Prix : € 82,00. Le Moyen Age, 2018/3 Tome CXXIV, p.X-X. DOI : 10.3917/rma.243.0733j. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2018-3-page-X?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.243.0733j


1 Il y a beaucoup d’allant dans l’ouvrage d’A. Bendheim, issu d’une thèse de doctorat conduite sous double sceau (Université de Mayence, Université de Luxembourg) ; il porte sur trois œuvres narratives allemandes du xiiie siècle pouvant être rangées sous l’étiquette de « roman courtois » et s’attache à la partie que l’A. appelle « Anfangsrahmen » (disons : « cadre liminaire »), que, dans un premier temps, l’on peut dire composée d’un prologue et d’une part. présentant des éléments situés en amont du corps du récit (« Haupterzählung »), qu’A.B. appelle – classiquement – « Vorgeschichte », « pré-histoire ». Reprenant et renforçant une formule remontant à Maître Eckhart, réemployée par Hermann Hesse, devenue par ce biais d’utilisation assez courante dans les pays germanophones et depuis peu, par la grâce des temps, peut-être en passe de s’agglomérer à la phraséologie française, l’A. se propose de déterminer la part de « magie du commencement » qui habite le roman « courtois », magie qui serait même nécessaire à ce genre, compte tenu du contexte de sa naissance et de son développement (p. 30). Si le propos général est clairement d’ordre narratologique, il prend donc en compte, comme indiqué dans le titre, l’environnement historique ; celui-ci est considéré essentiellement sous l’angle de la médialité, cette dernière étant elle-même d’une part saisie sous ses formes d’expression directe, orale ou écrite, encore largement coalescentes à l’époque indiquée – une plasticité qui favorise la variabilité textuelle –, et, d’autre part interprétée dans son rôle de guidage de la réception (partielle ou globale) du récit étudié. Pour figurer l’idée directrice de son travail, A.B. a opté pour l’image du cadre, qui facilite le raccord avec un corpus théorique abondant (p. 31–108) ainsi qu’avec une terminologie transnationale (« frame »), et qui surtout, sous la spécification « Wechselrahmen », évoque la variabilité. Dans la langue courante, un « Wechselrahmen » est un cadre qui s’ouvre et se ferme aisément, permettant un changement (« Wechsel ») rapide d’éléments encadrés. Jouant sur la grande souplesse de la composition lexicale en allemand, A.B. met un fort accent sur la première moitié du mot, c’est-à-dire sur la fonction de l’objet, lequel permet des adjonctions comme des retraits et peut donc être imaginé par exemple en cadre pour photos. Mais mieux vaut ne pas imaginer trop précisément l’objet concret de référence lui-même ; l’objet de l’étude a trait à ce qui est à l’intérieur du cadre si on entend « cadre » au sens habituel de ce mot ; il concerne ce qui est encadré (ce que A.B. signale elle-même, sans doute un peu tard, p. 406 : « l’image conventionnelle [du “Wechselrahmen”] est inversée »).

2 La visée historique, donc le facteur « temps », joue un rôle important dans la réflexion narratologique menée ; le facteur « espace » reste à l’arrière-plan, au point que le fait que les récits considérés appartiennent à l’aire allemande ne ressort aucunement du titre. Les comparaisons entre les textes étudiés, nombreuses, restent, à quelques remarques près (comme p. 110 s., à propos de Flore und Blanscheflur), internes au domaine allemand. Vu l’abondance de la matière, d’autres sélections s’imposaient ensuite. Les choix ont été à l’évidence très réfléchis. Celui de l’objet « commencement » est en cohérence avec la mise en perspective historique. Sur la base de « l’observation fondamentale » selon laquelle la narration in medias res « ne peut plus être pensée dans le roman courtois, ne semble plus fonctionner que ce soit pour le narrateur ou pour le public » (à preuve la réorganisation du début de l’Énéide dans le Roman d’Eneas), les romanciers à l’œuvre un certain temps après l’éclosion du genre sont portés à envisager des « modes de commencement alternatifs » (p. 27). Le choix des textes, ensuite, a une netteté quasi géométrique. Les trois « études de cas » correspondant aux trois cas de figure qui peuvent être déterminés en fonction de ce que A.B. repère comme étant la seule variable dans la construction du « cadre liminaire » : le prologue. Sont ainsi distingués : le prologue « obligatoire » – celui de Flore und Blanscheflur (une adaptation du Conte de Floire et Blancheflor due à Konrad Fleck, à lire maintenant dans l’édition de C. Putzo) se recommande tout particulièrement à l’attention par son feuilletage – ; le prologue « facultatif » (au vu de la tradition manuscrite) – l’œuvre retenue est le Wigalois de Wirnt von Grafenberg – ; enfin le « cas zéro » que représente Wigamur (si l’absence de prologue a été volontaire – à noter cependant que N. Busch, qui a procuré en 2009 une édition critique de ce récit, considère de son côté qu’il y a eu en fait perte de texte).

3 La focalisation sur le rôle joué par le « cadre liminaire » conduit l’A. à distinguer trois modes de « conditionnement poétologique » (p. 400). Le premier mode, analysé à partir de Flore und Blanscheflur, peut être qualifié de « doux » ; la pré-histoire prépare la fin – et travaille donc à un cadrage entendu dans l’emploi banal de ce mot – en se raccordant à l’histoire générale, celle du monde, par l’évocation de situations en rapport avec le conflit entre monde chrétien et monde musulman. Ce souci d’inscription dans la grande histoire ne se remarque plus dans le corps du récit, mais réapparaît dans l’épilogue : le jeune prince musulman, Flore, se convertit pour pouvoir épouser Blanscheflur, la chrétienne ; de leur union sortira une fille, Berhte, qui sera la mère d’un certain Charles (v. 7858 s.). Flore und Blanscheflur ouvre dans le domaine allemand la série des romans « idylliques », mais on voit que cette tonalité découle d’une stratégie consistant à partir de contrastes prononcés pour ensuite les réduire. La mère de Blanscheflur, capturée, est réduite en esclavage, mais le couple royal musulman lui témoigne beaucoup de considération. Le comportement du roi lui-même semble annoncer cet équilibrage des rôles masculin et féminin qui est sans doute le trait dominant du récit d’amour et d’aventures que propose l’histoire proprement dite de Flore et Blanscheflur.

4 Cette fonction anticipatrice du « cadre liminaire » ne se retrouve pas dans Wigalois. Bien loin de là. Selon A.B., la pré-histoire – un millier de vers – exposerait au contraire ce qu’une œuvre de fiction ferait mieux de ne pas reproduire ou prolonger. Cette partie du récit, avec une scène arthurienne initiale, puis la relation du passage (contraint) de Gawein dans un monde très clos à caractère féérique, de l’union du neveu du roi Arthur et de Florie conduisant à la naissance du héros, Wigalois, enfin avec le départ sans retour possible du père, semble enclencher une histoire du type Bel Inconnu, mais on a assez souvent jugé que ce début, ce démarrage dans une sorte d’apesanteur, était mal connecté au reste de l’œuvre. Pour l’A., cette déficience dans la construction du récit serait délibérée, jouerait un rôle programmatique ; elle évoquerait précisément ce que dans la conception poétique de Wirnt le roman entend ne plus être ; il constituerait un adieu à la mondanité arthurienne et préparerait ainsi par des moyens contrastifs l’ouverture d’un « horizon de sens transcendental », la Providence divine prenant en charge le pilotage de l’aventure (p. 297). L’idée est brillante, elle fait de la faiblesse présumée un point d’appui. Il sera intéressant de suivre la discussion qu’elle devrait susciter.

5 Pour ce qui est enfin de Wigamur, A.B. réussit à donner un certain lustre à cette œuvre peu en vue dans les histoires de la littéraire allemande médiévale ; elle suggère l’existence d’un lien entre l’absence de prologue et la caractéristique la plus frappante du récit, à savoir la radicalisation de la légitimation de l’exercice du pouvoir par l’excellence de la filiation. La prégnance de la pensée dynastique est certes un trait commun aux Enfances, épiques ou arthuriennes, mais elle atteint dans Wigamur un degré exceptionnel. Faute de prologue, tel est le raisonnement de l’A., c’est à la pré-histoire seule qu’il revient d’aiguiller la réception de l’œuvre dans la direction souhaitée. Or, le corps du récit (du type « roman familial ») est constitué par une quête des origines. Wigamur, fils du roi Paltriot, enlevé, encore « enfançon » (kindelin, éd. Busch, v. 130), à sa famille par une ondine, puis à l’ondine elle-même par un monstre marin, reste pendant une bonne partie de sa vie aventureuse dans l’ignorance de son ascendance et, pour cette raison, refuse par deux fois la terre qui lui est proposée comme récompense pour sa vaillance. Variante lors d’une troisième « occasion » ; la princesse que le héros a tirée d’une mauvaise situation renonce à lui proposer le mariage et la terre, car elle est au courant des deux refus préalables. Ainsi le déficit dont la pré-histoire avait décrit la cause est remarquablement long à se combler, creusant une attente qui a pour effet, dans le débat « mérite versus naissance », de faire pencher lourdement la balance du côté du second terme. Ceci rend plausible l’idée que le prologue, par son absence même, participe de la même stratégie. Calculé, le vide produit du sens. On en vient du coup à se demander si la non-mention dans le titre de l’ouvrage recensé de la provenance « régionale » des œuvres étudiées ne serait pas à voir sous cet angle. De fait, par la vigueur de la réflexion méthodologique et le choix fait de facto d’une matière qui a connu une belle diffusion translinguistique (Floire et Blancheflor / Le Bel Inconnu), l’ouvrage de A.B. devrait aussi intéresser des médiévistes œuvrant principalement dans des disciplines autres que la germanistique. Il mérite un public de lecteurs large et varié.

6 René Pérennec


Date de mise en ligne : 15/11/2019

https://doi.org/10.3917/rma.243.0733j