Chiara RUZZIER, Xavier HERMAND, Ezio ORNATO, Les stratégies éditoriales à l’époque de l’incunable : le cas des anciens Pays-Bas, Turnhout, Brepols, 2012 ; 1 vol., 238 p. (Bibliologia. Elementa ad librorum studia pertinentia, 33). ISBN : 978-2-503-54390-1. Prix : € 75,00.
- Par Renaud Adam
Page XIV
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- ADAM, Renaud,
- Adam, Renaud.
- Adam, R.
https://doi.org/10.3917/rma.193.0723n
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Notes
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[1]
Ses travaux ont été réunis au sein d’un volume paru en 1997 : E. ORNATO, La face cachée du livre médiéval. L’histoire du livre vue par Ezio Ornato, ses amis, ses collègues, Rome, 1997. Une mise à jour de sa production scientifique est disponible sur le site du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris ( http://lamop.univ-paris1.fr/Annuaire/previsualiser. php?nom=ORNATOE).
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[2]
C. BOZZOLO, D. COQ, E. ORNATO, La production de livres en quelques pays d’Europe occidentale aux XIVe et XVe siècles, Scrittura e Civiltà, t. 8, 1984, p. 129 – 159 ; C. COQ, E. ORNATO, La production et le marché des incunables. Le cas des livres juridiques, Le Livre dans l’Europe de la Renaissance. Actes du XXVIIIe colloque international d’Études humanistes de Tours, éd. P. AQUILON, H.J. MARTIN, Paris, 1988, p. 305 – 322.
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[1]
Voir www.gesamtkatalogderwiegendrucke.de et www.bl.uk/catalogue/istc.
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[2]
G. VAN THIENEN, Watermarks, Incunabula printed in the Low Countries, http://watermark. kb.nl.
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[3]
J. GOLDFINCH, G. VAN THIENEN, Incunabula printed in Low Countries. A Census, La Haye – Londres, 1999.
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[1]
Il aurait été intéressant d’intégrer, dans ce chap. prometteur, quelques remarques sur les formules employées par les imprimeurs dans leurs colophons ou, tout au moins, lancer quelques pistes. D’autant que la collection Bibliologia a accueilli l’ouvrage de L. Reynhout dédié aux formulaires de colophons de mss : L. REYNHOUT, Formules latines de colophons, 2 vol., Turnhout, 2006.
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[1]
W. NIJHOFF, M.E. KRONENBERG, Nederlandsche bibliographie van 1500 tot 1540, 3 vol., La Haye, 1923 – 1971 ; Netherlandish Books. Books Published in the Low Countries and Dutch Books Printed Abroad Before 1601, éd. A. PETTEGREE, M. WALSBY, 2 vol., Leyde, 2011. L’ouvrage d’A. Pettegree a certes été publié en 2011, trop tardivement pour pouvoir être utilisé lors de la construction de la base de données par les A., mais les données étaient déjà disponibles en ligne sur le site de l’Universal Short-Title Catalogue ( http://www.ustc.ac.uk).
1 E. Ornato, entouré d’une équipe de chercheurs, travaille depuis de nombreuses années sur la problématique de la diffusion de la culture écrite au bas Moyen Âge [1]. Ses recherches ont notamment pour ambition de découvrir les phénomènes généraux et les tendances longues de la production livresque à cette époque. Sur la base d’enquêtes statistiques rigoureuses, E.O. et ses collègues ont développé une méthodologie érudite qui s’est progressivement imposée comme un champ d’investigation propre en histoire du livre, la codicologie quantitative. Tout naturellement, ces chercheurs se sont penchés sur la problématique de la production imprimée au XVe siècle. Deux art. ont fait date, l’un consacré à la production générale, l’autre à l’impression de livres juridiques [2]. Poursuivant cette tradition, E.O., accompagné cette fois-ci de X. Hermand et de C. Ruzzier, s’est penché sur le cas de la production imprimée des anciens Pays-Bas. Les résultats de leur enquête viennent d’être publiés dans un passionnant volume de la collection Bibliologia sous le titre Les stratégies éditoriales à l’époque de l’incunable : le cas des anciens Pays-Bas. Ce livre se compose de deux part. : la première, rédigée conjointement par X.H. et C.R., présente l’étude des stratégies éditoriales mises en place par les imprimeurs des anciens Pays-Bas ; la seconde, écrite par E.O., propose une imposante mise au point sur les méthodes d’évaluation de la production d’incunables.
2 Par « stratégie éditoriale », les A. entendent « l’ensemble des choix de toutes sortes opérés par un imprimeur dans le but d’écouler le plus rapidement possible sur le marché la totalité de sa production » (p. 10). Dans le cas des anciens Pays-Bas, la volonté de X.H. et de C.R. est de faire ressortir, grâce à une analyse comparative menée à l’échelle européenne, les particularités de la production imprimée des anciennes possessions bourguignonnes de par deçà. Ici, les stratégies éditoriales ont été considérées collectivement et non de manière isolée. L’enquête statistique s’est dès lors imposée comme l’outil indispensable pour mener à bien ce travail. Pour ce faire, les A. disposaient d’outils de premier ordre : le Gesamtkatalog der Wiegendrucke (GW) et l’Incunabula Short-Title Catalogue (ISTC) [1]. Ces deux répertoires généraux d’incunables sont à la fois concurrents et complémentaires. Le premier, commencé en 1925 et toujours en cours, est d’une grande précision au niveau de la description bibliographique, mais n’est parvenu qu’à la lettre H. Le second couvre l’ensemble de la production imprimée du XVe siècle, certes, mais est tributaire du recensement effectué dans les bibliothèques du monde entier. Sans compter qu’il présente une certaine sécheresse au niveau de la description matérielle de chaque livre, problème inhérent à toute entreprise de type « census ». En outre, les chercheurs désireux de se pencher sur l’étude de la production des anciens Pays-Bas bénéficient de deux autres instruments de références : un répertoire de filigranes relevés dans la production de cet espace territorial (Watermark in Incunabula Printed in the Low Countries = WILC [2]), qui donne pour chaque exemplaire le nombre de feuillet de papier utilisé pour son impression, ainsi que le catalogue Incunabula Printed in the Low Countries de J. Goldfinch et G. van Thienen, qui est d’une plus grande précision pour la localisation des exemplaires survivants que ne l’est l’ISTC [3]. Ces outils ont permis aux deux A. de réunir une base de données décrivant les quelque 2 000 ouvrages imprimés dans les anciens Pays-Bas au cours des trois dernières décennies du XVe siècle, soit un peu moins de 8 % de la production globale conservée qui est estimée à quelque 28 000 éditions. Pour affiner l’étude de cet imposant corpus, X.H. et C.R. ont mis au point une grille d’analyse inédite et multidimensionnelle permettant, d’une part, d’utiliser une classification très générale et, d’autre part, d’isoler avec une grande précision des petits groupes de textes. Cette typologie, certainement l’une des innovations majeures du livre, est subdivisée en cinq grandes thématiques découpées chacune en plusieurs sous-sections, qui intègrent des champs concernant la personnalité de l’A., le titre de l’œuvre, la classification textuelle, l’adresse bibliographique, les données matérielles ainsi que la localisation des exemplaires. Ces données ont permis aux A. de multiplier les angles d’approche de la production imprimée par la diversification des indicateurs statistiques : nombre de villes d’imprimerie, d’ateliers typographiques ou d’éditions conservées, nombre de feuillets par édition (la « consistance »), la quantité de feuilles de papier utilisée au cours d’une période et/ou dans un centre de production donnés (l’« investissement unitaire global en papier ») ainsi que le nombre et la localisation des exemplaires survivants de chaque édition. Tous ces paramètres, étudiés séparément ou simultanément, ont permis de dresser un panorama des différentes évolutions de la production imprimée des anciens Pays-Bas.
3 Les A. se sont ainsi donnés pour objectif d’esquisser les grandes lignes de la production imprimée des anciens Pays-Bas au cours des 30 dernières années du XVe siècle, soit de l’année 1473 – date de l’apparition simultanée de l’imprimerie à Alost et à Utrecht – à l’année 1500. Il ressort de leur travail que cette production fait figure d’exception par rapport à la situation européenne. On ressent en effet une stagnation à partir de 1485 suivie d’une chute de la courbe de production alors que dans les autres régions d’Europe, la tendance est à la croissance. Les troubles politiques qui ont agité les anciens Pays-Bas depuis la mort de Charles le Téméraire expliquent en grande partie cette situation. Les conséquences pour les imprimeurs ont été lourdes : beaucoup d’ateliers ont disparu, la production s’est recentrée sur les centres économiques dynamiques que sont Anvers et Deventer, sans compter que les parts de marché ont été progressivement rognées par la forte concurrence exercée par les typographes étrangers. Pour survivre, les imprimeurs des anciens Pays-Bas ont dû s’adapter en déployant diverses stratégies. Ils ont alors été contraints de recentrer leurs catalogues sur le marché intérieur, privilégiant l’impression de textes en langue néerlandaise et à destination des établissements scolaires. Dans ce contexte difficile, soucieux de limiter les frais de production, ces typographes ont privilégié l’impression de livres de plus petits formats, moins volumineux et reproduits à l’aide de caractères aux corps réduits. L’analyse de la localisation actuelle des exemplaires conservés a de surcroît permis de mesurer l’impact des imprimeurs des anciens Pays-Bas sur le marché international, montrant que les pays germaniques constituaient leur marché extérieur de prédilection. La première part. du volume se termine par un court chap. consacré aux colophons d’imprimeurs dans lequel les A. ont tenté de déceler les facteurs qui pourraient expliquer la variation du taux de présence de souscription dans un imprimé. Des colophons se retrouvent ainsi en priorité dans les livres imprimés au cours de la période 1485 – 1500 dont la consistance est importante et dont le texte est reproduit en langue vernaculaire [1].
4 La seconde part. du volume, écrite par E.O. et intitulée L’évaluation quantitative des stratégies éditoriales. Problèmes méthodologiques et techniques, peut être assimilée à un manuel bibliométrique applicable à l’étude quantitative des incunables. Très honnêtement, l’A. reconnaît que sa méthode n’est pas applicable à l’ensemble de la recherche en histoire du livre, car « chaque recherche possède ses propres caractéristiques ; elle requiert donc l’élaboration de protocoles d’observation particuliers, la construction de procédures ad hoc d’enquête et de validation, ainsi que la constitution d’outils spécifiques qu’il faut chaque fois littéralement inventer » (p. 203). Reconnaissons d’emblée à E.O. d’avoir réussi ce défi pour le cas particulier de l’étude de la production imprimée des premiers typographes. Il a structuré son texte en quatre grands chap. Dans le premier, il se penche rapidement sur la problématique de la définition du concept des stratégies éditoriales et de leur classification. Il s’attarde ensuite sur les méthodes d’analyse quantitative de la production livresque, tant pour le manuscrit que pour l’imprimé. Une présentation critique des méthodes de recensements des exemplaires survivants fait l’objet de la troisième part. Le livre se clôt par une savante analyse des problèmes inhérents à toute tentative d’estimation de la production d’incunables, que ce soit sous l’angle de l’indicateur « nombre d’éditions » ou de celui de l’aspect volumétrique.
5 C.R., X.H. et E.O. ont écrit ensemble un livre d’une grande rigueur scientifique qui présente de nombreuses qualités. On retiendra en premier lieu la méthodologie mise au point par ces A. pour analyser une production livresque, sorte de vadémécum pour des recherches ultérieures. Les pages les plus intéressantes sont certainement celles consacrées à la présentation de leur typologie textuelle proposée (p. 19 – 29). La structure multidimensionnelle de leur classification des différents genres littéraires permet de rendre compte au plus près de toutes les subtilités et de toutes les particularités du catalogue d’un typographe ou de la production imprimée d’un ensemble territorial. On ne peut aussi que se féliciter du choix de l’espace étudié par C.R. et X.H., la naissance de l’art typographique dans les anciens Pays-Bas souffrant depuis quelques décennies d’un certain désintérêt de la part de la communauté scientifique. Nous avons toutefois été quelque peu surpris que Valenciennes n’ait pas été retenue dans le corpus de base de cette enquête. Même si la production du XVe siècle dans cette ville ne se limite qu’à neuf impressions, rien ne justifie de l’écarter. Valenciennes faisait alors partie intégrante du comté de Hainaut et plus largement des anciens Pays-Bas. Les A. ne donnent d’ailleurs aucune explication relative à cette éviction. On aurait en outre espéré que les cadres temporels de ce travail aient été élargis au début du XVIe siècle. Cette remarque vaut également pour de nombreux travaux publiés sur le sujet. En effet, les historiens du livre n’ont de cesse de clamer l’inadéquation du concept incunable et du caractère arbitraire de la césure au 31 décembre 1500, mais continuent, par confort et par commodité, de limiter leurs travaux au XVe siècle en totale distorsion avec la réalité du livre imprimé. Si l’absence d’un répertoire général des livres imprimés au XVIe siècle est généralement avancée pour restreindre les recherches au XVe siècle – parfois avec raison –, il faut néanmoins signaler que dans le cas particulier des anciens Pays-Bas, le chercheur dispose de répertoires de qualité qui auraient pu être couplés avec les données fournies par l’ISTC et le GW. On pense ainsi à la Nederlandsche bibliographie de W. Nijhoff et M.E. Kronenberg ou encore à la récente entreprise bibliographique de l’Université de Saint-Andrews menée sous l’égide d’A. Pettegree [1]. Il est certain que la comparaison de la production imprimée des territoires sous domination burgondo-hasbourgeoise avec celle du reste de l’Europe aurait été très compliquée en raison justement des lacunes de certains catalogues de livres du XVIe siècle. Cependant, les données récoltées de la sorte auraient pu fournir de précieux détails sur l’évolution de la production des anciens Pays-Bas : suprématie progressive d’Anvers, émergence de Louvain en tant que pôle principal de l’imprimerie humaniste, croissance de la production livresque à partir des années 1510, etc. Cette dernière remarque ne remet nullement en cause les qualités intrinsèques du livre de C.R., X.H. et E.O. Leur ouvrage prouve que l’histoire des premiers temps de l’imprimerie contient encore de nombreux domaines à investiguer et que le développement de nouveaux outils, tel que celui mis au point par A. Pettegree, offrira sans conteste la possibilité de réaliser des enquêtes sur les stratégies éditoriales des premiers typographes au niveau européen sur les 50 années qui suivent l’invention de Gutenberg.
6 Renaud ADAM