Kenneth ROONEY, Mortality and Imagination. The Life of the Dead in Medieval English Literature, Turnhout, Brepols, 2011 ; 1 vol. in-8o, XIV – 304 p. (Disputatio, 12). ISBN : 978-2-503-52431-3. Prix : € 100,00.
- Par Leo Carruthers
Page XXII
Citer cet article
- CARRUTHERS, Leo,
- Carruthers, Leo.
- Carruthers, L.
https://doi.org/10.3917/rma.191.0189v
Citer cet article
- Carruthers, L.
- Carruthers, Leo.
- CARRUTHERS, Leo,
https://doi.org/10.3917/rma.191.0189v
1 Véritable analyse de la place des morts dans l’imaginaire médiéval anglais, ce livre s’intéresse moins à la mort en tant que telle qu’à la représentation des morts dans différents genres littéraires – le mort comme figure rhétorique et didactique. La différence entre les deux n’est pas toujours évidente, car si la mort abstraite apparaît également dans les textes, K. Rooney décèle une tendance croissante à la remplacer par un mort, un homme ou une femme réels, connus ou anonymes, dont l’humanité est considérée comme plus frappante, parlant aux vivants plus que ne le ferait une allégorie. Cette dernière ne disparaît pas totalement, néanmoins, car on trouve encore, à la fin du Moyen Âge, la mort comme figure dominante dans le célèbre Everyman, qui est à la fois un traité de moralité et une pièce dramatique. Remarque judicieuse sur le sexe de cette figure (p. 255), il est intéressant de constater que le genre grammatical ne l’emporte pas toujours. Autrement dit, bien que les allégories anglaises aient tendance à suivre le genre grammatical de leurs sources et que « la mort » soit de genre féminin en français, c’est rarement le cas lorsqu’il s’agit du personnage : dans les deux langues, la mort prend souvent les traits d’un homme.
2 La variété des textes étudiés ici, l’Everyman y compris, est un aspect très positif de l’ouvrage. Si la période couverte va de 1100 à 1550, le propos se concentre nettement sur le Moyen Âge tardif (XIIIe et XIVe siècles). Passant de la poésie anglaise au roman, du sermon au théâtre, et du traité des vices et des vertus à la collection d’exempla, l’A. navigue à son aise à travers la littérature vernaculaire. L’étendue de ses connaissances transparaît également dans les citations, aussi nombreuses que variées, qui parsèment le volume, notamment sur les inter-pages de chaque chap., procédé inhabituel mais heureux. De l’empereur Hadrien (Anima vagula blandula) à Shakespeare et du Festial de John Mirk au poète Coleridge, ces citations montrent la fascination éternelle qu’exercent les morts et la mort sur les écrivains de toutes époques.
3 Une place de choix est accordée dans cette étude aux textes religieux en langues vernaculaires, ce qui ne surprend guère lorsqu’on connaît à la fois l’importance de la religion dans la vie médiévale, et la rareté relative de la littérature romanesque en langue anglaise dans une société où le français a longtemps jouit d’un rôle prestigieux. Il faut donc remercier K.R. d’avoir attiré l’attention sur des genres généralement assez peu étudiés, comme le Débat entre le corps et l’âme ou la Disputation entre le cadavre et les vers de terre. Il tire judicieusement profit des traités de moralité homilétiques comme Jacob’s Well, ou encore des collections d’exempla comme The Alphabet of Tales (traduit du latin), dont les anecdotes souvent macabres nourrissaient l’imaginaire populaire. Il est largement reconnu de nos jours que, sans avoir étudié les manuels de ce type, aussi peu divertissants qu’ils soient à première vue, on ne peut guère comprendre la mentalité d’un poète majeur comme Chaucer (sur son Livre de la duchesse, p. 117 – 118).
4 Le volume propose onze planches en couleur illustrant la mort et les morts, tirées soit des mss, soit des peintures murales, venant d’Angleterre, d’Italie et de France. L’A. n’oublie pas de mentionner que la plus célèbre représentation de la Danse macabre (thème du chap. 7) était celle qui ornait autrefois le cimetière des Innocents à Paris, une image malheureusement détruite en 1785. Particulièrement frappant parmi les planches est le roi mort couronné, image qui pourrait même être le portrait d’un René d’Anjou cadavérique ; disparu en 1480, ce monarque fut le beau-père du roi Henri VI d’Angleterre. Comme on peut le constater sur certains tombeaux royaux, les souverains de ce monde n’avaient point d’illusion sur le sort de leur enveloppe charnelle. Prédicateurs et moralistes ne laissaient pas plus d’illusions au peuple.
5 Une bibliographie bien fournie, qui n’ignore pas les A. non anglophones, et un index complètent cet excellent livre qui accroît nos connaissances sur la religion populaire au Moyen Âge et sa relation profonde avec la littérature.
6 Leo CARRUTHERS