Marcus MILWRIGHT, The Fortress of the Raven : Karak in the Middle Islamic Period (1100–1650), Leyde–Boston, Brill, 2008 ; 1 vol. in-8o, XVIII–445 p. (Islamic History and Civilization, 72). ISBN : 978-90-04-16519-9. Prix : € 134,00 ; USD 200.
- Par Frédéric Bauden
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Citer cet article
- BAUDEN, Frédéric,
- Bauden, Frédéric.
- Bauden, F.
https://doi.org/10.3917/rma.183.0683o
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https://doi.org/10.3917/rma.183.0683o
1 Selon le témoignage du célèbre voyageur musulman Ibn Battuta († 1377), la forteresse de Kérak (al-Karak en arabe) était connue sous le nom de « forteresse du corbeau ». Cette place-forte, véritable nid d’aigle, devait son appellation à sa position quasi imprenable qui fit sa renommée dans l’histoire du Proche-Orient à partir du XIIe siècle. En effet, elle ne fut jamais prise par les armes avant l’époque ottomane où de nouvelles techniques guerrières permirent de venir à bout de ses remparts. L’endroit choisi, un éperon rocheux situé sur un plateau fertile au sud-est de la mer Morte, était connu depuis l’Antiquité. L’existence d’un village fortifié y est attestée depuis l’époque byzantine et celui-ci fut occupé dès la conquête arabe. Toutefois, il fallut attendre que les croisés fissent leur apparition sur la scène orientale pour que le site reçût la forteresse – une des fortifications les plus spectaculaires du Bil?d al-Sh?m – qui s’y dresse encore de nos jours. La construction en est attribuée à Payen le Bouteiller († 1148), seigneur d’Outre-Jourdain. Commencés vers 1142, les travaux qui conduisirent à l’érection de la place forte se poursuivirent pendant près de deux décennies. Pour les historiens des croisades, le site est surtout associé au nom de Renaud de Châtillon († 1187), qui y résida en sa qualité de seigneur d’Outre-Jourdain et d’Hébron et à partir duquel il mena des actions guerrières contre les musulmans allant même jusqu’à menacer les villes saintes de l’islam. Pour les historiens de l’islam, le site d’al-Karak est indéniablement lié aux sultans mamelouks d’Égypte sous lesquels il connut sa véritable période de gloire. La forteresse subit de multiples modifications au fil du temps et bien peu visibles sont encore les éléments qui peuvent être datés de l’époque des croisades. La forteresse, le village voisin et la région qui les environnent ont joué un rôle non négligeable à toutes les époques. Leur consacrer une étude qui les envisageât dans leur ensemble et dans toute leur complexité faisait encore défaut. Nous ne pouvons donc que nous réjouir de voir paraître un ouvrage qui leur est tout entier consacré.
2 M. Milwright, actuellement professeur d’histoire de l’art et d’archéologie islamiques à l’Université de Victoria (Canada), nous offre avec cette étude, tirée de sa thèse de doctorat préparée à l’Université d’Oxford, une histoire complète d’al-Karak. Ses compétences, tant en archéologie, et en particulier en céramologie, qu’en histoire, lui permettent d’étudier le site et la région dans une perspective que l’on pourrait qualifier d’archéologie historique puisqu’il envisage non seulement les sources traditionnelles (chroniques dues aux auteurs latins et musulmans), mais aussi et surtout celles qui ressortissent aux sciences auxiliaires de l’histoire : épigraphie et archéologie (architecture et céramique). Grâce à ces trois types de sources, il parvient à reconstruire dans toute sa globalité l’histoire de la forteresse et de la zone environnante comme centre politique et économique sur près de cinq siècles, c’est-à-dire peu de temps avant la fondation du bastion jusqu’à son déclin sous les Ottomans.
3 L’A. a divisé son ouvrage en deux parties. Dans la première (p. 25–134), il retrace l’histoire de la ville et de la région à partir des sources historiques (chroniques, épigraphie et architecture) en suivant l’ordre chronologique des dynasties. La seconde part. (p. 137–272) est réservée à l’analyse de la céramique mise au jour sur le site au cours de multiples campagnes de fouilles et pour laquelle un catalogue est fourni dans l’annexe 1. Cette seconde partie a pour buts 1. de fournir un catégorisation des productions afin de mieux identifier des fluctuations dans la consommation locale et 2. d’analyser la distribution des motifs pour les types inviduels (productions locales et extérieures). Grâce à ces éléments, l’A. parvient à identifier la zone d’al-Karak comme un point de passage stratégique entre la Syrie-Palestine et la Péninsule arabique et, dans une moindre part, entre l’Égypte et ces mêmes régions. Grâce au plateau fertile, la ville profitait d’une production agricole importante et variée (on y produisait même de la canne à sucre et des moulins y sont attestés) à laquelle était associé l’élevage d’ovins essentiellement. Ces produits étaient évidemment destinés à la consommation locale avant tout mais des surplus permettaient à la population de vendre les produits de la terre et d’élevage dans les régions voisines (surtout en Palestine, plus proche) en échange de produits manufacturés (notamment la céramique). En effet, on constate que localement les produits manufacturés étaient peu variés (tapis réputés et céramique locale pour la consommation commune). Les tessons de céramique trouvés sur place prouvent que c’est surtout à l’époque mamelouke que la ville connut son heure de gloire, ceux-ci témoignant d’importation de pièces de luxe produites en territoire musulman ou venant de l’étranger (pièces chinoises). Tout au long des cinq siècles ici parcourus, al-Karak fut donc avant tout une ville marchande locale. Elle fut aussi, à toutes les époques, le siège d’un pouvoir dont la nature a changé au fil du temps (résidence princière, capitale du sultanat pour une brève période, refuge pour les sultans démis).
4 Cette étude fondamentale complète notre connaissance de la forteresse et de la région où elle fut érigée. Elle constitue la première véritable approche globale de son histoire, considérant tous les types de sources qui peuvent être exploitées. Sa lecture sera utile aux historiens des croisades et de l’islam ainsi qu’aux archéologues et céramologues spécialisés dans la région du Proche-Orient.
5 Frédéric BAUDEN