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Article de revue

Noëlle Laborderie (24 décembre 1932–21 novembre 2010)

Pages 861 à 863

Citer cet article


  • Dufournet, J.
(2010). Noëlle Laborderie (24 décembre 1932–21 novembre 2010) Le Moyen Age, Tome CXVI(3), 861-863. https://doi.org/10.3917/rma.163.0861.

  • Dufournet, Jean.
« Noëlle Laborderie (24 décembre 1932–21 novembre 2010) ». Le Moyen Age, 2010/3-4 Tome CXVI, 2010. p.861-863. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2010-3-page-861?lang=fr.

  • DUFOURNET, Jean,
2010. Noëlle Laborderie (24 décembre 1932–21 novembre 2010) Le Moyen Age, 2010/3-4 Tome CXVI, p.861-863. DOI : 10.3917/rma.163.0861. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-moyen-age-2010-3-page-861?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rma.163.0861


1 Il est des disparitions dont il est difficile de parler, tant elles suscitent la révolte et la colère. C’est le cas pour Noëlle Laborderie, que ses qualités avaient mise hors de pair, une intelligence lumineuse et une science exceptionnelle, une modestie et une discrétion incomparables, une bonté exemplaire, que manifestait son doux sourire, et elle formait avec Jean Laborderie un couple remarquablement uni.

2 Elle fut un bel exemple de promotion républicaine. Née à La Chapelle Laurent (Cantal) dans une famille nombreuse (huit enfants) de modestes agriculteurs le 24 décembre 1932, son institutrice, après l’école primaire, persuada ses parents de lui faire passer le concours des bourses et de l’envoyer au lycée de Saint-Flour. Comme il n’y avait pas d’internat pour les filles, elle vécut en pension. Après le baccalauréat, toujours boursière, elle entra en hypokhâgne à Clermont-Ferrand, puis à Toulouse, où, en 1953, elle réussit le concours d’entrée à l’École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses. Elle composa, en 1956, sous la direction de Robert-Léon Wagner, un mémoire de maîtrise sur le Roman de la Rose et, en 1957, fut reçue première à l’agrégation de grammaire. Cette même année, elle épousa l’helléniste Jean Laborderie dont elle eut trois enfants : Claire (1958), Catherine (1963), Hélène (1968). Elle s’éteint le 21 novembre 2010.

3 Elle fut professeur au lycée de Vendôme de 1957 à 1960, aux lycées La Bruyère et Rameau à Versailles de 1960 à l969. En même temps, elle donna un cours d’ancien français pour le Capes et l’agrégation à l’ENS de Fontenay. En novembre 1969, elle devint assistante à la Sorbonne, puis, en 1974, fut nommée maître de conférences. Le 19 mars 1983, sous la direction de Claude Régnier, elle soutint sa thèse de doctorat d’État (mention très honorable) sur Florent et Octavien (étude et édition des PARIS, BnF, mss fr. 1452, 12564 et 24384). Inscrite sur la liste d’aptitude aux fonctions de professeur des Universités en 1992, elle prit sa retraite en 1997.

4 Disciple attentive de Claude Régnier, Noëlle Laborderie nous a procuré de remarquables éditions de textes, la première, publiée en 1991 chez Champion (2 vol., 195 p. d’introduction, 993 p. de texte et un glossaire) consacrée à Florent et Octavien, une chanson de geste tardive de la seconde moitié du XIVe siècle, dont les 18509 alexandrins étaient alors inédits, et qui conte l’histoire de Florent et Octavien, fils jumeaux de l’empereur de Rome Octavien, ami de Dagobert. Évoquant les temps mérovingiens, la chanson a été composée peu après la bataille de Poitiers, l’abbaye de Saint-Denis constituant le lien entre les deux époques. Écrite en alexandrins, tout en conservant le style proprement épique, elle est originale dans la mesure où la première partie s’inspire d’un roman octosyllabique du XIIIe siècle, Octavian, dont l’épilogue sert de point de départ pour la deuxième partie, à l’origine d’un cycle mérovingien (Charles le Chauve, Théseus de Cologne, Ciperis de Vignevaux). Quant à la troisième partie, plus récente, elle annexe la chanson à Florence de Rome. Enfin, cette chanson possède des points communs avec le Cycle de la Croisade et Baudouin de Sebourc.

5 Hugues Capet (Paris, Champion, 1997), éditée en 1864 par le marquis de la Grange, méritait tout à fait d’être republiée, car cette chanson de geste de 6320 vers a la vivacité d’un roman de cape et d’épée, marqué par le pittoresque et l’humour noir. C’est l’œuvre d’un ménestrel expérimenté qui évoque avec précision le Hainaut et le Brabant, mais aussi Paris et ses environs, de Saint-Denis à Saint-Cloud. Attentif au réel, ce texte révèle les tensions politiques et sociales, ainsi que les nouveaux goûts du public au milieu du XIVe siècle.

6 Ensuite, en 1999, elle publia avec Thierry Delcourt, le tome 2 du Roman de Tristan en prose (PARIS, BnF, ms. fr. 757), qui commence avec les souffrances et l’égarement de Lancelot congédié par Guenièvre et s’achève sur le départ de Tristan quittant le château de la Joyeuse Garde pour retrouver Arthur. Le récit est fertile en aventures et en rebondissements qui font intervenir des lignages entiers, comme celui de Gauvain contre la famille de Lamorat. Tristan y est tour à tour menacé et victorieux, emprisonné et redoutable. Y apparaissent le roi Marc, l’enchanteur Mabon et le château de Corbenic. Cet ouvrage, paru dans les CFMA, n133, comporte une riche introduction historique avec une étude des manuscrits et de la langue ainsi qu’un glossaire.

7 Toutes ces éditions se signalent par un soin extrême et une grande rigueur philologique.

8 Non contente d’être digne de son maître pour l’édition des textes, elle a mis toutes les ressources de sa science et de sa pédagogie à la disposition des jeunes médiévistes pour qui elle a publié, en 1994, un Précis de phonétique française, l’un des succès de la collection 128. L’ouvrage offre une vue d’ensemble des lois qui ont présidé sur le plan phonétique aux transformations du latin au français et détaille les grandes lignes de base et leurs conséquences sur la morphologie tout en s’interrogeant sur les cas particuliers ou complexes. À la suite de l’exposé, des exercices et des fiches sont autant d’applications. Ce manuel pratique, qui se termine par un glossaire des termes et un index des mots étudiés, permet d’aborder avec profit les ouvrages plus complets.

9 La vie nous avait rapprochés à plusieurs reprises. Nous avons préparé ensemble, en 1956–1957, l’agrégation de grammaire que Noëlle réussit plus brillamment que moi, puisqu’elle termina première du concours féminin. Elle faisait partie du petit groupe que nous formions avec Jean Laborderie et François Kerlouégan, et qui suivait les cours de philologie ancienne de Pierre Monteil, fervent disciple d’Émile Benvéniste, que nous appelions affectueusement le Schwa 2. Nous avons ensuite fréquenté et aimé le même maître, Claude Régnier, l’éditeur de la Prise d’Orange et l’auteur des Parlers du Morvan. Il fut le directeur de sa thèse ; il guida mes premiers pas de médiéviste, et j’ai recouru sans cesse à sa science. L’un et l’autre nous lui avons été fidèles jusqu’au terme de sa vie.

10 Quand elle eut soutenu sa thèse, je la publiai dans la NBMA, et ce fut un grand bonheur de la retrouver à cette occasion. Aussi, lorsque fut créée à Arras une chaire de philologie française, je l’invitai à se porter candidate, mais elle refusa, préférant rester maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne, où elle se trouvait très bien, et surtout par souci de demeurer disponible pour sa famille.

11 Avec l’âge, nos liens se sont encore resserrés de couple à couple. Nous avons souvent mangé ensemble. Ce fut aussi pour moi l’occasion d’apprécier encore davantage ses qualités, tant de maîtresse de maison et d’épouse aimante que de médiéviste. C’est pourquoi sa disparition a créé en nous un grand vide que nous ressentons constamment.


Date de mise en ligne : 28/10/2011

https://doi.org/10.3917/rma.163.0861