Daniel HELLER-ROAZEN, Fortune’s Faces. The Roman de la Rose and the Poetics of Contingency, Baltimore, The Johns Hopkins U.P., 2003 ; 1 vol. in-8°, XIII-206 p. (Parallax. Revisions of Culture and Society). ISBN : 0-8018-7191-3. Prix : USD 45.
- Par Armand Strubel
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- STRUBEL, Armand,
- Strubel, Armand.
- Strubel, A.
https://doi.org/10.3917/rma.151.0147c
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1 La cohérence du Roman de la Rose, en particulier dans la partie de Jean de Meun où la « digression » semble à ce point être la règle que le mot n’a plus de pertinence, a fait l’objet d’une importante bibliographie. Le défi consiste, dans ce domaine, à découvrir un principe unificateur, formel ou thématique, qui dégagerait une structure signifiante sous-jacente, jusque là négligée et engagerait une relecture globale du texte. Ici, l’A. propose de renoncer à la traditionnelle vision du poème, surtout de Jean, comme rhapsodie ou compilation encyclopédique, en réhabilitant la notion de « contingence » comme moteur de la création à partir d’une réévaluation de ses enjeux philosophiques et poétiques ; l’intérêt d’une telle entreprise – et aussi le risque d’un effet purement rhétorique de ce renversement point trop inattendu des termes – se révèle immédiatement, dans la mesure où elle transforme en solution ce qui est la définition même du problème, le hasard et la discontinuité apparents, promus paradoxalement facteurs d’ordre. Le sérieux et la richesse de l’enquête en amont et en périphérie permettent heureusement de contourner l’écueil. Fortune pourrait devenir, dès lors, la figure centrale de l’œuvre, malgré la discrétion de sa présence dans le texte.
2 En plaçant le Roman de la Rose au carrefour de deux courants de pensée sur les relations du langage et du hasard, le lyrisme provençal et ses épigones (le vers de dreit nient) d’un côté, et la tradition aristotélicienne de réflexion sur les futurs contingents (de Boèce à saint Thomas) de l’autre, l’A. démontre, de manière souvent convaincante, que l’on peut éclairer l’ensemble des mécanismes signifiants du texte (autobiographie, subjectivité anonyme et éclatée, allégorie, digression) par le critère de la contingence, revendiquée comme mode d’écriture.
3 L’argumentation s’articule autour de quatre chapitres qui abordent de façon complémentaire les répercussions du concept de contingence dans le langage poétique médiéval. Le premier est une mise au point sur les aspects théoriques, surtout philosophiques du débat : le langage portant sur la contingence apparaît d’emblée comme une forme limite du discours, qui se constitue en modèle pour le langage littéraire vernaculaire. Les trois autres se consacrent aux fonctions littéraires de la contingence : l’étude du « sujet contingent » à travers les références grammaticales, logiques et philosophiques de l’ego conduit à une analyse du « je » commun à Guillaume et Jean, de l’instance anonyme et démultipliée qui oscille entre narrateur et Amant, comme « chiffre d’une subjectivité littéraire, qui définit l’œuvre entière comme contingente » ; Fortune, persona ficta qui n’a d’existence que dans le discours de Raison, devient la puissance tutélaire du poème qui régit l’ensemble du dispositif ; le dernier chapitre présente la discussion sur le libre arbitre et la prescience divine, dans la fin du Roman comme détournement et réappropriation du problème théologique des « futurs contingents ». La conclusion consiste essentiellement en une réinterprétation du personnage de Faux Semblant, dont la duplicité et la nature protéiforme sont qualifiées d’emblématique du Roman de la Rose.
4 L’ouvrage de D.H.R. est brillant, bien construit et fondé sur une connaissance appréciable du contexte intellectuel de la création littéraire. Sans doute est-il trop marqué par le besoin systématique de prendre ses distances avec les interprétations – si nombreuses – qui l’ont précédé, et par le pari de renouveler la compréhension de l’œuvre (bien qu’il s’en défende préventivement dans son introduction). Il s’agit là d’une perspective effectivement peu exploitée jusqu’ici, qui permet de poser de manière différente des questions clefs.
5 Armand STRUBEL