Henri SUHAMY, Guillaume le Conquérant, Paris, Ellipses, 2008 ; 1 vol. in-8°, 426 p. ISBN : 978-2-7298-3785-3. Prix : € 28,00.
- Par Alban Gautier
Page II
Citer cet article
- GAUTIER, Alban,
- Gautier, Alban.
- Gautier, A.
https://doi.org/10.3917/rma.151.0147b
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1 Cette dernière biographie de Guillaume le Conquérant (l’A. en a consulté sept autres en français et deux en anglais, publiées entre 1928 et 2003) est de toute évidence un ouvrage destiné au grand public : l’absence presque totale de notes et la brièveté de la bibliographie, qui ne cite pratiquement aucun article, nous place clairement hors de l’histoire universitaire : c’est donc d’après ces critères qu’il faut en rendre compte. Le récit s’organise en sept chapitres de longueur inégale, qui se répartissent en fait en deux parties principales. Les trois premiers présentent l’histoire des origines de la Normandie, l’enfance de Guillaume le Bâtard et le gouvernement du duc jusqu’à la veille de la conquête de l’Angleterre. Puis l’A. opère un retour en arrière pour présenter l’histoire de l’Angleterre saxonne avant de narrer les événements de l’année 1066 et de poursuivre son récit jusqu’à la mort de son héros. Il s’agit donc en apparence d’une biographie équilibrée, ayant pour simple but de présenter à un large public la personne du duc-roi, les conséquences de ses conquêtes dans le cadre des sociétés normande et anglaise du XIe siècle. Malheureusement, l’A. ne cite que très peu les textes et semble ignorer l’existence de certaines sources majeures comme le Carmen de Hastingae proelio de l’évêque Guy d’Amiens, ou tout simplement la plupart des diplômes du Conquérant. Le Domesday Book est présenté comme « un énorme manuscrit » et comme « un registre qui se présente en deux parties » pour lesquelles « la méthode de recensement et de description reste la même » : quand on connaît la fécondité des études reposant sur les différences de traitement d’une région à l’autre au sein du Domesday Book, on ne peut que s’étonner d’une telle affirmation. Il en résulte un récit particulièrement désincarné, qui ne laisse presque jamais entendre la voix des contemporains : même Guillaume de Poitiers, qui a côtoyé le Conquérant, n’apparaît que très peu sous la plume d’H. Suhamy.
2 L’ensemble pourrait toutefois apparaître comme légitime si l’A. ne faisait pas preuve d’une réelle méconnaissance de son objet d’étude. La bibliographie anglophone est indigente, et la présentation de l’Angleterre anglo-saxonne s’en ressent. L’A. semble en effet se contenter d’ouvrages aujourd’hui dépassés tels que l’Anglo-Saxon England de Stenton (d’ailleurs appelé p. 319 Anglo-Saxon Britain) ou le Domesday Book to Magna Carta de Barlow. Pour les institutions anglo-saxonnes, l’A. recourt aux vieux manuels de Maitland (1897) et de Fernand Mossé (1950). En revanche, des travaux majeurs semblent ignorés, en particulier la biographie d’Édouard le Confesseur par F. Barlow (Londres, 1970), l’ouvrage d’E. Mason sur la maison de Godwine (Londres, 2003), ou celui d’I. Walker sur le roi Harold II (Stroud, 1997). Ceci entraîne ici ou là des contresens majeurs : il est ainsi entendu aujourd’hui que les moyens d’action d’Édouard le Confesseur n’avaient rien de « dérisoires » (p. 323) à l’intérieur de son royaume, et que l’émergence des earldoms au cours du XIe siècle ne représentaient en rien des « tendances séparatistes » (p. 241) montrant la « large autonomie » accordée à « des anciens royaumes devenus comtés » (p. 249), et que le « parti pro-normand » à la cour du Confesseur est un bel exemple de mythe historiographique (cf. p. 188). Pour lui, l’Angleterre du milieu du XIe siècle, christianisée depuis le VIIe, « pouvait passer pour un pays encore à demi païen » (p. 201). Le choix d’une carte de l’Heptarchie saxonne du VIIe siècle (elle-même dénoncée depuis longtemps comme un autre mythe) pour illustrer « la Grande-Bretagne d’avant la Conquête normande » est à cet égard révélateur (p. 362 : cette « Grande-Bretagne » couvre d’ailleurs l’Irlande, et l’A. récidive p. 253 en parlant de « la Grande-Bretagne, Irlande comprise »).
3 Le récit d’H.S., spécialiste de Shakespeare et de Walter Scott, cherche donc à faire partager au lecteur novice sa découverte des réalités médiévales : le propos est donc émaillé de remarques sur le fonctionnement des sociétés du Moyen Âge. Si certaines sont pertinentes, comme par exemple quand il s’agit de présenter brièvement le phénomène viking (p. 24-26), la plupart semblent témoigner d’une certaine méconnaissance de l’âge féodal. Plusieurs aspects sont présentés de manière intéressante, pour être oubliés dans les pages suivantes. C’est ainsi que l’A. insiste à juste titre sur l’existence aux alentours de l’an mil de plusieurs formes de mariage, dont le mariage more danico (p. 15) ; mais cela ne l’empêche pas de parler d’un « concubinage amoureux » entre Guillaume Longue-Épée et Sprota, d’un Robert le Magnifique « amoureux » d’Herlève, de la « bigamie » de Cnut (p. 174) ou du fait que Harold Ier était né « hors-mariage » (p. 182). Les erreurs ponctuelles sont innombrables : mentionnons une confusion entre comté et duché de Bourgogne (p. 81) ; une autre entre forêt et bois (p. 315 : une différence pourtant majeure pour comprendre l’œuvre de Guillaume en Angleterre) ; l’affirmation selon laquelle les puissants, en nommant évêques et abbés, « empiétaient sur les prérogatives de Rome » (p. 100) ; ou celle qui veut que l’usage de la langue latine dans le Domesday Book trahisse « l’influence du clergé ». Sans compter l’utilisation de « gaélique » au lieu de « celtique » (p. 143-144), les paysans dépendant des produits de la chasse pour leur alimentation (p. 328), le nomadisme des Vikings (ch. 1), une épidémie de peste à Caen en 1083 (p. 308), la mention des Annales de Tite-Live (p. 330) ou l’allemand edel qui signifie « noblesse » (p. 194). Et si le Roman de Rou porte ce titre, c’est d’après l’A. un signe du caractère fictif du récit (p. 79). Tout cela contribue à donner au lecteur une image du Moyen Âge faite d’inexactitudes, de poncifs et de jugements hâtifs, loin de celle que les médiévistes, historiens autant que littéraires, ont patiemment élaborée depuis près d’un siècle.
4 Ajoutons que le ton se veut moral et tend à juger les réalités du temps. Ainsi l’évêque Odon de Bayeux est-il présenté comme « indigne d’un tel sacerdoce » (p. 98). Les incessantes considérations sur la psychologie de Guillaume ne tiennent absolument pas compte des nombreux travaux sur l’histoire des émotions ou sur la communication non verbale : le XIe siècle est donc « un siècle de gloutonnerie effrénée, où les banquets duraient des heures » (p. 109) et Édouard le Confesseur un roi faible qui « se laisse guider par ses sentiments » (p. 103). « L’Histoire » avec un grand H est maintes fois invoquée dans le livre : un peu d’histoire aurait suffi.
5 Alban GAUTIER