La représentation de l'islam dans l'Historia orientalis. Jacques de Vitry historien
- Par Jean Donnadieu
Pages 487 à 508
Citer cet article
- DONNADIEU, Jean,
- Donnadieu, Jean.
- Donnadieu, J.
https://doi.org/10.3917/rma.143.0487
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- Donnadieu, J.
- Donnadieu, Jean.
- DONNADIEU, Jean,
https://doi.org/10.3917/rma.143.0487
Notes
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[1]
A. NOTH, Art. Muhammad, Encyclopédie de l’islam, 2e éd., t. 7, Paris, 1993, p. 379-382.
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[2]
Jacques de Vitry (ca 1165-1240) a été chanoine régulier de Saint-Augustin au prieuré d’Oignies dans le diocèse de Liège. Vers 1211, il commence une carrière de prédicateur de croisade poursuivie jusqu’en 1216 en Belgique et dans le nord-est de la France. Entre 1216 et 1226/1227, il est évêque d’Acre, capitale du deuxième royaume latin de Jérusalem. Il participe alors à la cinquième croisade en Palestine et en Égypte (1216-1221). Entre 1221 et 1227 il partage son temps entre des légations et son siège d’Acre.
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[3]
Les chapitres 4,5,6. Nous désignons l’Historia orientalis par l’abréviation H. Or. en suivant l’organisation et la pagination de l’édition de Douai : Jacobi de Vitriaco primum Acconensis deinde Tusculani episcopi et sanctae ecclesiae romanae cardinalis sedisque apostolicae, in terra sancta, in imperio, in Francia olim legati, Libri duo, quorum prior orientalis, sive Hierosolymitanae, alter occidentalis historiae nomine inscribitur, éd. F. MOSCHUS, Douai, 1597.
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[4]
JEAN DAMASCÈNE, Écrits sur l’islam, éd. R. LE COZ, Paris, 1992, p. 35 s.
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[5]
G. TROUPEAU, Art. Al-Kindî, Encyclopédie de l’islam, t. 5, p. 123 ; AL-KINDÎ, Apologia del christianismo, éd. J. MUNOZ-SENDINO, Miscalanea Camillas, t. 11-12, Madrid, 1949.
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[6]
A.T. KHOURY, Les théologiens byzantins et l’islam, textes et auteurs, Lyon, 1966.
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[7]
ID., Polémique byzantine contre l’islam (VIIIe -XIIIe siècle), Leyde, 1972.
-
[8]
F. BRUNHÖLZ, Histoire de la littérature latine du Moyen Âge, t. 1, vol. 2, Turnhout, 1990, p. 253-257 ; Los Textos antimahometanos mas antiguos en codices espanoles, éd. M.C. DIAZ Y DIAZ, Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, t. 37,1970, p. 149-168.
-
[9]
GUIBERT DE NOGENT, Gesta Dei per Francos, Recueil des Historiens des croisades. Historiens occidentaux (= R.H.C. Occ.), t. 4, Paris, 1879, p. 127 s.
-
[10]
M.T. D’ALVERNY, La connaissance de l’islam en Occident du IXe au XIIe siècle, L’Occidente e l’Islam nell’alto Medieovo, t. 1, Spolète, 1965, p. 577-803.
-
[11]
Au milieu du Xe siècle, ANASTASE LE BIBLIOTHÉCAIRE, Chronographia, Patrologie grecque (= P.G.), éd. J.P. MIGNE, t. 108, Turnhout, 1862.
-
[12]
Raoul Glaber, Sigebert de Gembloux, Hugues de Flavigny, Hugues de Fleury, B.Z. KEDAR, Crusade and Mission, European approaches toward the Muslims, Princeton, 1984, p. 85-96.
-
[13]
G. CAMBIER, Embericon de Mayence est-t-il l’auteur de la Vita Mahometi ?, Latomus, t. 16,1957, p. 468-479.
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[14]
PIERRE ALFONSE, Dialogo contra Iudeos, éd. K.P. MIETH, Huesca, 1996.
-
[15]
Ibid., p. IX-XI.
-
[16]
M.T. D’ALVERNY, Deux traductions latines du Coran au Moyen Âge, Archives d’Histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, t. 16,1947-1948, p. 69-131.
-
[17]
PIERRE LE VÉNÉRABLE, Schriften zum Islam, éd. R. GLEI, t. 1, Altenberge, 1985, p. 6.
-
[18]
Patrologie latine (= P.L.), éd. J.P. MIGNE, t. 210, Turnhout, 1855, col. 421-430 ; M.T. D’ALVERNY, Alain de Lille et l’islam, Cahiers de Fanjeaux, t. 18,1983, p. 304-350.
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[19]
H. BRESC, Les chocs des reconquêtes et de la croisade, dans J.C. GARCIN, États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval, Xe -XVe siècle, t. 1, Paris, 1995, p. 198.
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[20]
JACQUES DE VITRY, Lettres (1160/70-1240), éd. R.B.C. HUYGENS, Leyde 1960 ; ID., Lettres de la Cinquième Croisade, trad. G. DUCHET-SUCHAUX, texte établi par R.B.C. HUYGENS, Turnhout-Brepols, 1998.
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[21]
JACQUES DE VITRY, Lettres, p. 48 s., 178-200 ; H. Or., ch. 76.
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[22]
KHOURY, Polémique, p. 11-18.
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[23]
JACQUES DE VITRY, Lettres, p. 64-65.
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[24]
MATHIEU PARIS, Chronica majora (= Scriptum), éd. H.R. LUARD, Londres, 1872-1884, p. 343-360.
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[25]
Scriptum, p. 344 n. 2.
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[26]
N. DANIEL, Islam et Occident, Le Caire, 1993, p. 305 n. 7.
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[27]
GEOFFROI DE VITERBE, Panthéon, éd. G. WAITZ, M.G.H., SS., t. 22, Hanovre, 1963, p. 280 n. k.
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[28]
JACQUES DE VITRY, Lettres, p. 176-194.
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[29]
A.P. COLE, The preaching of the Crusades to the Holy Land 1095-1270, Cambridge (Mass.), 1991, p. 213-215.
-
[30]
J. DONNADIEU, L’Historia orientalis de Jacques de Vitry, tradition manuscrite et histoire du texte, Sacris Erudiri, t. 45,2006, p. 379-456.
-
[31]
Au Livre 26 de l’édition de Strasbourg, VINCENT DE BEAUVAIS, Speculum Historiale, éd. J. MENTELIN, Strasbourg, 1473. Cette édition est plus sûre que celle de Douai, cf. J. BERLIOZ e.a., Identifier sources et citations, Turnhout, 1994, p. 241 ; M. TARAYRE, L’image de Mahomet et de l’Islam dans une grande encyclopédie du Moyen Âge, le Speculum historiale de Vincent de Beauvais, Le Moyen Âge, t. 109,2003, p. 313-343.
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[32]
KHOURY, Polémique byzantine, p. 58.
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[33]
H. Or., ch. 1 et 2, p. 2-7.
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[34]
« Ce séducteur de Mahomet, tel un autre antichrist, premier né de Satan et, comme Satan, déguisé en ange de lumière, après avoir bravé la grande colère et l’immense indignation de Dieu et s’être fait le complice de l’ennemi du genre humain, pervertit et attira dans son erreur un plus grand nombre de peuples qu’aucun hérétique avant lui n’est réputé n’en avoir séduit, ou qu’aucun autre saint ne s’est trouvé en avoir converti par sa prédication et ses miracles. Car sa doctrine empoisonnée, se répandant comme un chancre, infecta mortellement non seulement les Arabes et les Syriens, les Mèdes et les Perses, les Égyptiens et les Éthiopiens et les autres peuples de l’Orient, mais encore elle parvint en Espagne après avoir corrompu l’Afrique et plusieurs autres contrées d’Occident. Je ne pense pas que depuis l’enfance de la primitive Église jusqu’à sa vieillesse et sa décrépitude, jusqu’au temps du fils de perdition, l’abomination de la désolation a été ou doive être plus grande ni que la sainte Église de Dieu soit accablée à l’avenir par un plus grand fléau que le pernicieux venin de cette exécrable erreur, vomie par l’antique serpent il y a environ six cents ans, au milieu d’une telle quantité de peuples par la bouche de ce faux prophète et de ses successeurs. » H. Or., ch. 4, p. 8.
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[35]
JEAN DAMASCÈNE, Écrits sur l’islam, p. 212.
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[36]
PIERRE LE VÉNÉRABLE, Schriften zum Islam, p. 16.
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[37]
C. CAROZZI et H. TAVIANI-CAROZZI, La fin des temps terreurs et prophéties au Moyen Âge, Paris, 1999, p. 81.
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[38]
P. ALPHANDERY, Mahomet-Antichrist dans le Moyen Âge, Mélanges H. Derenbourg, Paris, 1909, p. 261 s.
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[39]
ISIDORE DE SÉVILLE, Étymologies, liv. 8, ch. 11, § 20-23, éd. W.M. LINDSAY, Oxford, 1957.
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[40]
« Nous savons que […] Dieu, par une décision légitime, impénétrable pourtant, a permis à cet ennemi de faire fureur jusqu’à aujourd’hui, par l’impie Mahomet, le fils de perdition. » H. Or., ch. 4, p. 10.
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[41]
Notamment les 4e et 5e croisades.
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[42]
« Seigneur, toi qui es le Juste, s’il m’est permis de discuter avec toi, qu’en vérité ce soit pour te questionner sur tes décisions. Pourquoi as-tu cédé à une bête si cruelle et lui as-tu lâché les rênes ? Pourquoi, comme le puissant paralysé par le vin, l’homme fort qui ne peut guérir, gardes-tu aussi longtemps le silence alors que l’impie écrase et dévaste ta vigne et t’enlève tant de milliers d’âmes pour lesquelles tu as répandu ton sang ? Pourquoi, notre ennemi, en homme fort armé, a-t-il gardé si longtemps en paix l’entrée de sa maison et qu’un plus fort n’est pas survenu avec vigueur pour lui enlever ses armes, délivrant le petit du plus fort, l’indigent et le pauvre des mains des spoliateurs ? » H. Or., ch. 4, p. 9-10.
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[43]
« Nous savons ainsi, bien que notre vieil adversaire ne puisse rien qu’autant que Dieu le permet, que ce sont nos péchés qui nous l’ont rendu redoutable, en sorte que Dieu par une décision légitime, impénétrable pourtant, a permis à cet ennemi de faire fureur jusqu’à aujourd’hui, par l’impie Mahomet, le fils de perdition. » H. Or., ch. 4, p. 10.
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[44]
RICCOLD DE MONTECROCE, Pérégrination en Terre sainte et au Proche-Orient, Lettres sur la chute de Saint-Jean d’Acre, éd. P. KAPPLER, Paris, 1997.
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[45]
KHOURY, Polémique, p. 65-66.
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[46]
« Mais ensuite cette femme le prit ouvertement pour époux et lui apporta beaucoup d’argent. Ainsi lui, qui jusque-là avait toujours mené une pauvre et misérable existence, devenu subitement riche par un hasard inattendu et fortuit, se mit à s’élever à ses propres yeux, se glorifier sans raison. Il se mit en tête de chercher par tous les moyens à dominer ces peuples sans roi, leurs tribus, à se grandir aux yeux de ces gens. » H. Or., ch. 5, p. 11.
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[47]
Scriptum, p. 346-347.
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[48]
« Donc, il rassembla d’abord des pauvres, des indigents accablés de dettes, des gens sans religion, voleurs et pillards, homicides et ravisseurs, pour amasser avec leur aide de l’argent en grande quantité par la violence et la rapine, pour se faire un nom et devenir pour tous un sujet de crainte. Or, quand il eut réuni une troupe non négligeable d’hommes pervertis et de gens réduits au désespoir, vrais fils de Bélial, il les mit en embuscade dans des lieux cachés à proximité des grandes routes pour dépouiller, sans pitié aucune, les marchands venus d’Asie pour les affaires de leur commerce. Une fois, il expédia trente de ses brigands pour dépouiller des marchands qui traversaient ces régions. Un homme puissant de ce pays, auquel Mahomet avait enlevé un chameau, attaqua ses compagnons avec trois cents hommes, il les mit en fuite et délivra les marchands des mains de leurs ravisseurs. Une fois encore, Mahomet envoya soixante de ses soldats pour lui rapporter du butin, mais ils furent tous tués par des gens dans une embuscade, en sorte que pas un seul ne retourna chez son maître. Une troisième fois, Mahomet envoya nombre de ses complices en un lieu pour voler une grande quantité d’ânes et les marchandises qu’ils transportaient, mais avant qu’ils n’y parviennent, les marchands et les ânes étaient passés la veille. » H. Or., ch. 5, p. 11-12.
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[49]
Ainsi, Barthélemy d’Édesse, KHOURY, Polémique, p. 40-41.
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[50]
« Voilà comment ces malheureux sarrasins furent abusés, voilà comment dans la nuit de leurs ténèbres épaisses ils mentent en affirmant que Mahomet avait un don de prophétie supérieur à celui des autres prophètes, que de tout temps dix anges le protégeaient et l’avaient en leur garde. » H. Or., ch. 5, p. 13.
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[51]
« Donc, bien que lui-même ait reconnu ne pas avoir reçu la grâce de faire des miracles, et que les sarrasins proclament de tels miracles à son sujet et s’en glorifient, il est évident que ces miracles sont faux, que les sarrasins, abusés et aveugles, ignorent la vérité. Ainsi, un jour, racontent-ils, un loup apparut à Mahomet sur la route où il marchait, et après que Mahomet eut levé les trois doigts, le loup terrifié prit aussitôt la fuite. Ces hommes sots et laissés aux seules ressources de la nature affirment aussi qu’un bœuf lui aurait adressé la parole, qu’un figuier, à sa voix, sur son ordre, après s’être incliné jusqu’à terre s’avança humblement jusqu’à lui. Ils disent encore qu’il reçut dans sa poitrine la lune jusqu’à lui descendue, qu’il la divisa en quartiers, puis lui redonna forme. Ils rapportent encore qu’on lui avait, un jour, présenté du poison dans de la viande d’agneau, que l’agneau se mit à parler en disant : “Je suis empoisonné, garde-toi de me manger !” » H. Or., ch. 5, p. 14.
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[52]
KHOURY, Polémique, p. 42-58 ; JEAN DAMASCÈNE, Écrits sur l’islam, p. 192 s. ; PIERRE ALFONSE, Dialogo contra Iudeos, p. 97.
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[53]
Scriptum, p. 350.
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[54]
KHOURY, Polémique, p. 122-123.
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[55]
« Ainsi, celui qui refusait d’adopter ses commandements était passé au fil de l’épée ou contraint de payer tribut pour prix de son incrédulité. Ceux qui refusaient de croire à sa loi, ou professaient le contraire, étaient combattus sans relâche, puis massacrés et, si possible, leurs femmes et leurs enfants réduits à jamais en servitude.
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[56]
KHOURY, Polémique, p. 88-89.
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[57]
Ibid., p. 78-80.
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[58]
« Frappé par par un juste jugement de Dieu, il souffrait d’épilepsie, il tombait parfois à terre, l’écume aux lèvres. Sa femme, dont il a été question, de honte et par dégoût de la maladie, voulait le renvoyer. Il racontait alors à son épouse que l’ange du Seigneur, Gabriel, lui parlait, l’instruisait de la loi à donner aux hommes, lui transmettait les commandements divins. Il racontait que son corps ne pouvait supporter la présence de la majesté divine, que son esprit, comme pris dans une sorte d’extase, recevait la parole de l’ange et retenait exactement ses préceptes. » H. Or., ch. 5, p. 15.
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[59]
Infra, n. 66 ; KHOURY, Polémique, p. 77-79.
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[60]
Ibid., p. 83.
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[61]
« Il était débauché, enflammé par l’ardeur des sens plus encore que tous les hommes d’Orient ; de cela cependant il se faisait une gloire excessive, se vantant d’avoir, par grâce divine et à lui tout seul, plus que quarante hommes, la capacité de procréer et d’avoir reçu de Dieu une puissance au-dessus du commun pour s’unir aux femmes » H. Or., ch. 5, p. 15.
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[62]
KHOURY, Polémique, p. 90-93.
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[63]
« Il avait un serviteur qui, en raison de la beauté de sa femme, se défiait beaucoup de la luxure de son maître. Il prescrivit donc à celle-ci de ne se faire voir de Mahomet sous aucun prétexte ni lui parler. Malgré ce, un jour pourtant, la femme parla à Mahomet ; le serviteur dans son indignation et sous l’empire de la colère la répudia et la renvoya sur-le-champ. Le maître appela la femme répudiée et la reçut parmi ses femmes. Comme il redoutait qu’on aille le salir par une accusation d’adultère, il simula qu’une lettre du ciel lui avait été envoyée par Dieu où il lui était ordonné de promulguer une loi pour son peuple, selon laquelle si quelqu’un venait à répudier sa femme, elle devienne l’épouse de qui la veut prendre. De nos jours encore, ce précepte a valeur de loi chez eux. De même, au cas où la femme ne pourrait être convaincue d’adultère par le mari qui l’a répudiée en la soupçonnant de ce crime, d’une autre souillure ou pour toute autre raison, et que, touché par le regret, le mari veuille ensuite la remettre dans son lit, elle ne puisse alors y retourner qu’après avoir été prise par un étranger sous les yeux de son mari et avoir été ainsi accablée d’une grande honte. Alors, ces malheureux pensent que la femme, purifiée par cette souillure, se retrouve digne de revenir à son mari. » H. Or., ch. 5, p. 17.
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[64]
Scriptum, p. 356.
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[65]
« Il dit en effet dans son livre appelé Alcoran : “Si tu as des femmes ou des servantes, fais-en ce que tu veux, uses-en à ton gré !” Pour cette sentence exécrable il aurait dû être brûlé vif sur-le-champ. C’est ainsi que cet ennemi de la nature a introduit insidieusement dans son peuple le vice de sodomie. Il en résulte que la majeure partie, se livrant à une débauche effrénée entre l’un et l’autre sexe et avec les animaux même, se comporte comme le cheval et le mulet dépourvus d’intelligence. En guise d’excuse, ils avancent avec malignité qu’il est loisible d’user du plaisir comme d’un bien propre, librement et à son gré. »
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[66]
Scriptum, p. 346.
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[67]
« Et parce que cet homme inculte et illettré devait être le grand lacet du diable et la fosse profonde de perdition, l’auteur de la malice, l’ennemi de la religion chrétienne lui fournit des alliés et des collaborateurs pour son erreur, qui auraient à l’assister comme instruments de son impiété, à l’instruire de manière trompeuse, l’encourager dans la voie du mal. Ainsi, un moine apostat et hérétique, fils de Bélial du nom de Sosius, qui avait été convaincu publiquement à Rome d’une exécrable hérésie, condamné, enchaîné dans les liens de l’excommunication, chassé de la totalité de l’Église de Dieu, rejeté sans réserve par la communauté des fidèles, s’enfuit en Arabie avec le désir de combattre les chrétiens pour l’affront qu’il en avait reçu. Or, comme il avait trouvé Mahomet qui jouissait déjà d’un certain ascendant sur son peuple sans pour autant passer encore pour un prophète aux yeux du grand nombre, de concert avec un juif qui s’était attaché aussi à sa personne, il commença à l’encourager. Il lui fit valoir, qu’à l’instar de Moïse et du Christ qui donnèrent une loi à leur peuple et en avaient acquis une grande et universelle renommée, lui aussi, Mahomet, sur le conseil et les leçons du moine et du juif, pour devenir grand prophète et de grand renom, et rendre les gens sensibles à sa doctrine, donnerait une loi à ce peuple, dont une grande partie adorait les idoles. Lui alors, suivant leurs perverses suggestions, pour donner à sa loi l’apparence d’une plus grande autorité et du crédit à son erreur, conformément aux leçons de l’hérétique et du juif, ajouta des emprunts faits à l’Ancien et au Nouveau Testament à ses propres trouvailles telles que sorties de son imagination et telles que le diable les lui avait inspirées. » H. Or., ch. 6, p. 19-20.
-
[68]
GUIBERT DE NOGENT, Gesta Dei, p. 128-129.
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[69]
M. GAUDEFROY-DEMOMBYNES, Mahomet, Paris, 1969, p. 65-66.
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[70]
KHOURY, Polémique, p. 186.
-
[71]
JEAN DAMASCÈNE, Écrits sur l’islam, p. 212-213,217-219.
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[72]
« Ils n’admettent pas la Trinité, mais tiennent notre foi en horreur, ils se moquent de nous comme adorant trois dieux et n’acceptent pas l’ineffable génération du Fils par le Père, mais comprennent indifféremment toute génération au sens charnel comme issue de la reproduction. » H. Or., ch. 6, p. 20.
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[73]
« Mais après avoir ajouté le poison de l’erreur, il affirme que le Christ avait été un homme pur, semblable aux autres prophètes qui ont été, non des dieux, mais des hommes purs. Or, ne connaissant pas la vertu d’humilité, ignorant le mystère de la sainte croix, il affirme, comme les Manichéens, que le Christ ne fut pas vraiment crucifié, n’a pas souffert sa passion, n’est pas mort en vérité, n’a pas été mis au tom-
-
[74]
« Pour avoir appris dans l’?vangile que Jésus-Christ avait été baptisé par saint Jean, les sarrasins tiennent ce dernier en grande estime. En guise de baptême ils ont coutume de se laver le corps à l’eau pure après s’être livrés sans retenue à toutes les souillures, ils pensent par là s’être purifiés de leurs impuretés ; ils font ainsi surtout quand ils doivent entrer dans leurs lieux de prière. Ainsi égarés dans cette fausse voie, ils s’adonnent à des plaisirs obscènes et excessifs, sans mesure, en tous lieux, et puis, comme dit, ils vont faire leurs ablutions. » H. Or., ch. 6, p. 22.
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[75]
« Ils reçoivent le Pentateuque de Moïse et tous les livres des prophètes et des apôtres auxquels Dieu avait parlé, sans leur dénier la sainteté. Ils reconnaissent encore le Psautier et la traduction de tout l’Ancien Testament selon la version de la Septante. Mais comme les juifs, ils entendent les ?critures selon la lettre ou les expliquent chaque fois de façon erronée. Ils lisent l’évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ sans le comprendre, tenant quand même pour vrai tout ce que le Christ a dit. De la même façon, ils reconnaissent les apôtres qui ont vécu avec le Christ et que Mahomet nomme dans son livre “les hommes vêtus de blanc”, ils reçoivent leurs écrits. » H. Or., ch. 6, p. 23.
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[76]
KHOURY, Polémique, p. 210 s.
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[77]
« Alors, quand il leur semble voir une contradiction entre leur loi et les écrits des évangiles du Christ, ceux des saints apôtres ou même de l’Ancien Testament, s’ils ne peuvent faire autrement, ils disent que nos livres ont été gâtés par des faussaires qui ont écarté des choses pour en ajouter d’autres à leur gré. C’est leur dernier et misérable refuge. Telle est, en effet, la réponse de l’ignorant ; eux-mêmes par leurs livres, les juifs par l’Ancien Testament et quiconque, par les livres des Anciens, ne pourraient rien prouver sans passer par une autorité. » H. Or., ch. 6, p. 23-24.
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[78]
« Il y a dans son traité tant de confusion et de contradiction qu’il lui arrive parfois d’affirmer que tout un chacun peut être sauvé par sa loi, mais de rapporter ailleurs que tout le monde sera damné sauf les sarrasins ; que ces derniers si mal qu’ils se conduisent seront sauvés à sa prière que Dieu exaucera en tout. Ainsi par ces mots a-t-il libéré ce peuple séduit de la peur du péché, poussant les siens à commettre toutes les turpitudes et les impiétés, les confortant dans leurs iniquités. » H. Or., ch. 6, p. 22.
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[79]
« Les sarrasins, des ignorants qui vivent selon la chair, ne croient pas que les biens temporels, les désirs terrestres, les délices de la vie présente fassent, en quoi que ce soit, obstacle à la béatitude future. C’est pourquoi, ils poursuivent la convoitise de la chair, tels des animaux enfoncés dans la fange d’une volupté obscène, morts et ensevelis, incapables de résister au vice. Ils sont misérablement soumis aux passions de la chair, souvent même sans qu’elles ne soient provoquées par le désir, et ils croient qu’il est méritoire d’exciter de honteux appétits. Ainsi dans les pays d’Orient, surtout dans les régions chaudes, ces gens incultes et débauchés auxquels l’austérité de la religion chrétienne semblait intolérable et insupportable, délaissent la voie étroite qui conduit à la vie et la porte étroite, et entrent en toute facilité dans la voie large et spacieuse qui mène à la mort. Enchaînés dans les séductions de la chair, ils se sont multipliés à l’infini. » H. Or., ch. 6, p. 25-26.
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[80]
« De peur que ne soient mises en évidence la fausseté de sa secte dévoyée et ses folles institutions, pour pouvoir les dissimuler sous quelque commandement religieux presque honnête et excuser son erreur sous couleur de religion, il recommanda beaucoup aumônes et prières. » H. Or., ch. 6, p. 28.
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[81]
« Parce que les chrétiens ont coutume pour prier de se tourner vers l’est et les juifs vers l’ouest, Mahomet ne voulant pas passer pour un plagiaire trouva un nouveau mode de prière tourné au sud afin de se singulariser et asseoir son entière autorité sur les siens. Les sarrasins ne donnent pas la dîme, ils ne font pas de sacrifice ni ne reçoivent de bénédiction pour le mariage et ils s’accouplent comme les chiens. Toutes les nuits ils font proclamer la loi de Mahomet par quelqu’un perché sur un lieu élevé. Après avoir crié aux oreilles de tous que la loi de Mahomet est sainte et juste, qu’il a été le plus grand prophète envoyé par Dieu, tous les autres lui apportent confirmation dans leur réponse. Voilà ce qu’il leur suffit de croire pour être sauvés. Mahomet avait remarqué que les juifs, selon leur loi, célébraient chaque semaine le sabbat, jour consacré au repos, et que, de même, les chrétiens célébraient un jour, le dimanche, en l’honneur de la résurrection du Seigneur. Aussi pour que son peuple, distinct des autres nations, renonce à les imiter, il ordonna d’observer solennellement comme jour de fête le sixième jour de la semaine, le vendredi. » H. Or., ch. 6, p. 28-29.
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[82]
Ces deux lettres sont datées par l’éditeur de 1221, Die Schriften des Kölner Domscholasters, späteren Bischofs von Paderborn und Kardinal-Bischofs von S. Sabina Oliverus, éd. H. HOOGEWEG, Tübingen, 1894, p. 296-314.
1Le Moyen Âge chrétien a accordé une place plus ou moins importante à la personne de Mahomet, fondateur de l’islam. La représentation qui en est faite revêt une dimension polémique et il serait exceptionnel de découvrir chez un auteur chrétien au Moyen Âge un discours apaisé sur une question qui touchait au fondement culturel et idéologique du monde médiéval chrétien. Cette représentation a pris une tournure différente selon les lieux et les époques, tant en Orient chrétien, qu’en Occident [1]. L’Historia orientalis (ca 1216-1223/4) de Jacques de Vitry se situe dans cette tradition [2]. Plusieurs chapitres sont un traité sur le fondateur de l’islam et son enseignement [3].
2Nous proposons de montrer l’originalité de cette contribution en soulignant ce qu’elle doit aux auteurs chrétiens orientaux.
1. La place de l’Historia orientalis dans la littérature chrétienne sur la représentation de l’islam (VIIe-XIIIe siècle)
a. Survol de la tradition
3En Orient, les chrétiens accueillirent d’abord assez favorablement l’occupation musulmane plus libérale que la domination byzantine, mais après une période d’entente, les rapports en vinrent à se dégrader au milieu du VIIIe siècle [4]. Sous les premiers califes Abbassides les chrétiens continuèrent à tenir des positions en vue, et, dans le débat doctrinal, ceux-ci pouvaient faire preuve d’esprit critique à l’égard de l’islam. Cette liberté d’expression est apparente dans une apologie du christianisme, rédigée sans doute à Bagdad au IXe siècle, qui présente les arguments respectifs d’un musulman et de son ami chrétien, la Lettre ou Apologie d’al-Kindî [5]. Mais la guerre endémique entre Byzance et le califat entretenait de part et d’autre des foyers de tension religieuse [6]. Ainsi, côté byzantin, se développa une abondante littérature polémique à partir du VIIIe siècle [7].
4En Occident, les premiers témoignages sur Mahomet se retrouvent dans la péninsule ibérique. Au IXe siècle, Euloge de Cordoue avait retranscrit une Vita Mahometi, récit anonyme conservé dans un manuscrit d’un monastère de Leira près de Pampelune [8]. C’était une présentation sommaire de la vie de Mahomet qui devait ensuite trouver bien des échos. Ainsi Guibert de Nogent, au début du XIIe siècle, rapporte une vie de Mahomet présentée comme la plebeia opinio, l’opinion vulgaire [9]. Dans ce contexte les questions de pure doctrine sont restées ignorées [10] et les débuts de l’histoire de l’islam ont été lus dans la traduction de Théophane par Anastase le Bibliothécaire [11].
5Les récits de pèlerins en terre sainte, les incursions sarrasines en territoire chrétien, la guerre entre chrétiens et musulmans en Espagne ont contribué à désigner les sarrasins comme les ennemis de la chrétienté [12]. Pourtant le lien entre sarrasins et Mahomet lui-même n’est pas toujours apparent ; ce dernier est devenu alors, pour longtemps, un personnage réprouvé comme sujet de littérature [13]. Par ailleurs, aux XIe et XIIe siècle, la France méridionale accueillait des écrits inspirés de milieux mozarabes. Le rôle de la diaspora juive dans cette diffusion fut essentiel. Un juif converti au christianisme, Pierre Alfonse, dans le premier quart du XIIe siècle, composait un traité sous forme de dialogues entre un juif et un chrétien, véritable apologie du christianisme dans laquelle judaïsme et islam étaient présentés sous un jour critique [14].
6Ces Dialogues contre les juifs s’appuyaient, en ce qui concerne Mahomet, sur l’Apologie d’al-Kindî. Ils eurent un grand succès, on n’en connaît pas moins de 80 manuscrits datés du XIIe au XVe siècle. De cette façon, les Dialogues ont contribué à diffuser une représentation de Mahomet en Occident [15].
7Dans ce courant, vers 1142, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à la suite d’un long séjour en Espagne, s’était engagé à réunir et faire traduire des livres appartenant à la tradition de l’islam, base qui lui parut indispensable pour une réfutation raisonnée. Ainsi la première traduction latine du Coran fut produite avec celle d’autres ouvrages, dont l’Apologie d’al-Kindi [16].
8L’entreprise clunisienne marquait ainsi une étape nouvelle de la connaissance de l’islam en Occident [17]. Cependant vers 1200 encore Alain de Lille composait un traité dogmatique sur l’hérésie, De fide contra haereticos, dans lequel, et entre autres, il résumait les principes de l’islam [18]. À l’extrême fin du XIIe siècle, l’Europe, notamment avec les traducteurs de l’école de Tolède, commençait à mieux recevoir les éléments d’une culture transmise par les auteurs de langue arabe [19]. Un tel courant ne paraît pas avoir eu d’effet novateur concernant le personnage de Mahomet. Dans ce domaine, à la fin du siècle, les informations de Pierre le Vénérable sont l’ultima ratio. D’un autre point de vue, les Latins d’Orient ne semblent pas s’être intéressés à la question. Guillaume de Tyr, qui écrit dans le troisième quart du XIIe siècle, renseigne peu sur Mahomet, sauf à considérer que ses Gesta orientalium principum, ouvrage perdu maintenant, apportaient des informations originales. Il faut attendre le début du XIIIe siècle pour constater une tentative contemporaine de la cinquième croisade et des toutes premières missions en terre musulmane ; alors, une place doit être faite à l’Historia orientalis de Jacques de Vitry.
b. Les sources de l’Historia orientalis
9Jacques de Vitry a séjourné près de huit ans en Orient comme évêque d’Acre (1216-1226/7). Il a laissé de ce séjour sept lettres adressées au pape, à ses amis et connaissances du diocèse de Liège et de Paris [20]. Ces lettres montrent qu’il entretenait des relations avec les communautés chrétiennes vivant depuis le VIIe siècle au contact du monde musulman [21]. Au cours de ce séjour il composait l’Historia orientalis ou Historia Hierosolymitana abbreviata dont les chapitres 4 à 6 traitent de la naissance de l’islam.
10La documentation de l’Historia est proche de la littérature polémique produite dans le monde chrétien oriental depuis Jean Damascène [22]. Le récit semble assez au fait de la tradition de l’islam, mais interprétée de façon erronée : Coran, hadîths, récits de la vie du Prophète, chroniques, telle celle d’al-Tabarî, écrite au Xe siècle à Bagdad. Nous ignorons les conditions de ces emprunts car Jacques de Vitry ne connaissait pas l’arabe et on ne peut lui faire crédit d’une lecture directe de ces sources [23]. Le texte partage avec l’Apologie d’al-Kindî des informations communes au sujet de Mahomet, mais surtout il a utilisé une documentation circulant au début du XIIIe siècle dans les milieux savants chrétiens, documentation héritée de la tradition polémique byzantine. D’ailleurs, pour l’ensemble de l’ouvrage, et particulièrment pour les chapitres 5 à14, l’information de l’Historia est tributaire de données transmises par cette voie.
11Plusieurs citations apocryphes prêtées au Prophète, rapportées dans le récit, font penser qu’il existait une vulgate de la vie de Mahomet, véhiculée par les chrétiens orientaux, dont Jacques de Vitry a pu s’inspirer. L’hypothèse semble confirmée par l’existence d’un texte dont le contenu est proche des chapitres 5-7 de l’Historia, et dont les dominicains ont eu connaissance en Orient dans les années 1236. Cet écrit est rapporté dans la Grande Chronique de Mathieu Paris sous le titre : De quodam scripto misso ad dominum papam de lege Mahometi [24]. Il partage en de nombreux passages les informations de l’Historia orientalis dans des termes identiques. Cependant, chaque texte comporte des précisions que l’autre ne produit pas, ce qui permet d’écarter un remploi de l’un à l’autre et de conclure à une référence commune. L’éditeur de Mathieu Paris proposait d’y voir l’influence de l’Apologie d’al-Kindî, ce qui, en l’absence d’éléments probants, n’est pas inadmissible [25]. Pourtant l’Apologie est moins précise sur la vie de Mahomet et d’autre part elle est rédigée comme une controverse avec échange d’arguments, ce qui correspond plutôt aux traités de même nature. Le Scriptum et l’Historia n’entrent pas dans ce schéma et font un récit très critique de la vie et la doctrine de Mahomet. On a proposé de lier le Scriptum et l’Historia au Panthéon de Geoffroi de Viterbe, composé vers 1180 [26]. Mais les manuscrits connus du Panthéon, datés du XIIe siècle, ne comportent pas de passage sur l’islam et son fondateur. La trace d’une telle mention se retrouve dans des exemplaires du XIIIe siècle, dont rien ne dit qu’ils ne dépendent pas alors de l’Historia orientalis ou de la référence dont elle est inspirée [27]. En conséquence, les passages des chapitres 5 et 6 dériveraient plutôt d’un écrit autonome, sans doute amendé par Jacques de Vitry et inséré à cet endroit. Le procédé n’est pas exceptionnel. La lettre 7 reproduit deux cartae sur le légendaire roi David ; morceaux récupérés justement auprès des chrétiens orientaux, traduits et glissées dans la correspondance adressée à Honorius III [28]. Le chapitre 92 de l’Historia est aussi un extrait recopié in extenso de l’Historia de preliis.
12L’Historia orientalis a eu un grand succès, chez les dominicains notamment.
13En 1255, Humbert de Romans, maître général de l’Ordre, en recommandait la lecture et nous possédons bien des témoignages dans ce sens [29]. Mais sa tradition manuscrite montre que son influence ne s’exerça qu’à partir du troisième quart du XIIIe siècle [30]. Vincent de Beauvais († 1264), qui appartient à la génération suivante, offre un portrait de Mahomet qui – en dépit des apparences – ne doit rien à l’Historia orientalis composée plus tôt. La compilation du Speculum historiale réalisée au milieu du XIIIe siècle est une reprise assez fidèle de l’Apologie d’al-Kindî et des Dialogues de Pierre Alfonse dont l’Historia orientalis n’est pas vraiment tributaire [31]. Il s’agit dans les deux cas de traditions d’origine différente, qui reproduisent des épisodes voisins mais racontés bien autrement.
14L’information de Jacques de Vitry tient avant tout à sa présence en Orient et à ses contacts directs avec les milieux chrétiens ; et une partie au moins du chapitre 6 peut être considérée comme un témoignage vécu. Cela étant, l’existence d’une source commune à l’Historia et au Scriptum ne résout pas la question de l’emploi de références issues de la tradition islamique et lues à travers le prisme déformant de la tradition byzantine. Le texte est fondé sur des sources chrétiennes orientales, considération qui ne peut entièrement satisfaire. La part de chaque communauté est ignorée, celle des chrétiens de confession melkite, nestorienne ou jacobite. En l’état, la question des sources sur Mahomet et l’islam dans l’Historia orientalis, leur origine et leur transmission restent une énigme.
15A.T. Khoury note qu’il serait possible d’écrire une vie de Mahomet à partir des textes des adversaires de l’Islam, qui ont utilisé les épisodes de cette vie à des fins polémiques [32]. C’est en quelque sorte ce que proposent l’Historia orientalis et le Scriptum qui mettent l’accent sur la vie de Mahomet. Cette Vita est placée au centre d’une question qui – en Europe chrétienne – fait droit au sentiment que l’Islam, dans les premières années du XIIIe siècle au Proche-Orient, est une force politique et religieuse en pleine vitalité. La fonction du texte se déplacerait ainsi du domaine de la doctrine – champ coutumier de la tradition byzantine – à la personne même de Mahomet, présenté comme l’instrument et la cause première du déclin de l’Église en Orient.
2. Position de la question. Le chapitre 4
16L’Historia consacre trois chapitres à Mahomet et l’islam. Le point de départ de cette histoire est fixé au règne d’Héraclius, et son terme à la mort de Mahomet et l’instauration du califat. Ce récit s’inscrit dans le devenir de l’Orient chrétien c’est pourquoi les circonstances de l’avènement de l’islam sont introduites dans un discours qui rappelle les aléas de l’histoire universelle [33]. Il est encore l’expression du point de vue d’un prélat de l’Église, prédicateur de renom, lié au mouvement réformateur de la vie religieuse que connut l’Europe aux alentours du concile de Latran IV (1215).
a. Présentation du personnage
17Le chapitre 4 est une introduction inspirée des réflexions de Pierre le Vénérable. Mahomet est présenté comme un autre « antichrist », « premier né de Satan », « complice de l’ennemi du genre humain », terminologie formelle, qui revient à lui conférer une responsabilité particulière dans la « séduction » des peuples qui, passés à l’islam, sont présentés comme victimes. Mahomet est ainsi le plus grand ennemi de l’Église :
Seductor autem ille qui dictus est Mahometus, quasi alter antichristus et primogenitus Satane filius, tanquam Satan in angelum lucis transfiguratus, ira Dei magna et indignatione maxima sustinente et inimico generis humani cooperante, plures populos pervertit et in errorem suum traxit quam aliquis alius hereticus ante tempora ipsius legatur subversisse vel aliquis sanctus predicatione vel miraculis ad Dominum convertisse reperiatur. Doctrina enim eius pestifera, serpens ut cancer, non solum Arabes et Syros, Medos et Persas, Egyptios et Ethiopes et alios orientales populos letaliter infecit, sed etiam Africam et plures occidentales regiones corrumpens usque in Hispaniam pervenit. Nec puto quod ab infantia primitive ecclesie usque ad senectam et senium eiusdem, videlicet usque ad tempora filii perditionis, maior fuerit vel futura sit abominatio desolationis vel maius flagellum ecclesiam sanctam Dei oppresserit, quam execrabilis erroris venenum pestiferum quod serpens antiquus per os pseudoprophete et successorum eius in tanta populorum multitudine iam fere per sexcentos annos evomuit [34].
19Depuis le VIIIe siècle il existait une tradition associant Mahomet à l’histoire de l’Antéchrist des Fins dernières. Selon Jean Damascène, Mahomet était un faux prophète et la superstitio des ismaélites annonçait la venue de l’Antéchrist [35]. Pierre le Vénérable admettait la relation [36]. À la fin du XIIe siècle, Joachim de Flore, en replaçant l’eschatologie dans l’histoire des hommes, met un nom ou un visage sur les personnages néfastes qui en jalonnent la route. Mahomet est l’un d’eux [37]. Le Moyen Âge, pourtant, ne l’a pas assimilé à l’Antéchrist des textes canoniques, mais il a sa place dans une telle perspective, il est un de ses précurseurs [38]. Le texte relève deux mentions associant Mahomet à un antichrist. Ici, il est désigné comme quasi alter antichristus, et au chapitre 6 il est plus directement : antichristus ille. Les termes n’ont pas la même signification. Selon Isidore de Séville, un antichrist n’est pas l’annonciateur des fins dernières, mais la personnification de l’hérésie [39]. Un antichrist est le contraire du Christ, un homme qui en reproduit les gestes pour tromper :
Scimus enim, […] ut Deus iusto, licet occulto, iudicio usque ad tempora nostra, per filium perditionis perfidum Mahometum, eundem inimicum permiserit insanire [40].
21Le récit rapporte les événements de la vie de Mahomet à partir d’un fonds traditionnel, mais parfois choisis pour produire l’effet inverse d’une vie du Christ. Son personnage est installé dans le cours de l’histoire – son règne (regnum) – et colle de cette façon à une référence familière, quasi alter antichristus. Dans le chapitre 5, il est antichristus ille, antichrist parmi d’autres, l’un de ceux annoncés par Jean (1 Jn 2,18). Le terme prend alors un sens affaibli.
22Mahomet n’entre pas dans la dimension de l’histoire des derniers temps.
23Il est désigné comme un des ennemis du Christ, sans apparaître comme un hérétique à part entière, sorti à un moment donné et volontairement de l’Église universelle. Il est plus simplement un homme doté d’un destin singulier lui assignant une place dans l’histoire de l’Orient.
b. Un sentiment d’impuissance
24Selon l’Historia, l’impuissance des chrétiens à mettre un terme à la domination de l’Islam dans plusieurs parties du monde d’alors, et notamment au Proche-Orient, reste un mystère. Le constat est consécutif aux échecs répétés des opérations militaires en Orient [41]. C’est une interrogation grandissante au fil du temps, et qui s’exprime alors dans une prière :
Iustus es Domine si disputem tecum verumtamen iusta loquar ad te ! Cur bestie tam crudeli tam laxas habenas concessisti ? Quare tanquam potens crapulatus a vino et tanquam vir fortis qui salvare non potest tanto tempore silvisti, concultante impio et vastante vineam tuam et tot animarum milia pro quibus sanguinem fudisti tibi auferente ? Cur fortis armatus inimicus noster tanto tempore in pace custodivit atrium suum, et fortior non supervenit qui vasa eius potenter auferret, eripiens inopem de manu fortiorum eius, egenum et pauperem a diripientibus eum [42] ?
26Le fait plonge donc ses racines dans une logique indépassable qui est celle du divin. L’importance historique de Mahomet s’en trouve confirmée dans la chaîne des événements, comme étant le corollaire de cette logique. Il est apparent, dès le début, qu’il est entré dans le dessein de Dieu :
Scimus enim quod, licet antiquus adversarius noster nihil possit nisi quantum Deus permiserit, peccata tamen nostra adeo fecerunt ipsum contra nos potentem, ut Deus iusto, licet occulto, iudicio usque ad tempora nostra, per filium perditionis perfidum Mahometum, eundem inimicum permiserit insanire [43].
28Dieu permettrait ainsi au diable d’agir dans le monde par l’intermédiaire d’un homme. Comme pour les Hébreux dans l’Ancien Testament, les malheurs survenant aux chrétiens seraient consécutifs à leurs péchés, c’est là un thème usuel de la rhétorique chrétienne de la croisade depuis saint Bernard.
29Le dominicain Riccoldo de Monte Croce, au lendemain de la chute d’Acre en 1291, exprime en des termes presque identiques l’impuissance du monde chrétien devant les conquêtes de l’islam [44].
30Au début du XIIIe siècle, le climat de guerre, entretenu par l’idéologie de croisade et de reconquête en Espagne et en Palestine conduit à un discours qui tend à se radicaliser. Ainsi, l’Historia ne se situe plus dans une perspective de dialogue ou d’échange d’arguments entre deux thèses. C’était le discours traditionnel que l’on retrouvait dans les Dialogues de Pierre Alfonse et les écrits de Pierre le Vénérable. L’Historia n’est pas un traité de défense de la foi chrétienne et de réfutation de l’islam, mais une charge contre la personne de Mahomet. Elle aboutit à en montrer au lecteur le caractère néfaste.
3. Carrière de Mahomet : portrait
31Le chapitre 5 est un développement sur la carrière de Mahomet et les principales étapes de sa vie, portrait moral émaillé d’épisodes déjà utilisés par les docteurs byzantins. Les événements de sa vie sont rapportés par les sources coutumières : son origine modeste, ses débuts et son mariage, son enrichissement, ses premières révélations. Il est présenté comme un homme cruel, falsificateur, dépravé. Sur un tel fondement moral, la mission prophétique s’exclut d’une certaine façon, Mahomet ne pouvant prévoir les événements et ne pouvant faire de miracles. Tous ces points se retrouvent à quelques nuances près chez la plupart des auteurs chrétiens.
32Le chapitre 5 commente avec sobriété les débuts de Mahomet jusqu’à son mariage [45]. Son changement de situation matérielle lui donne l’ambition de régner sur son peuple :
Postea vero mulier illa cum eo publice matrimonium contraxit et copiosam pecuniam tradidit illi. Ipse vero qui semper vitam miseram et inopem usque ad dies illos duxerat, subito et quasi casu fortuito et inopinato ditatus, cepit in oculis suis extolli et apud se inaniter gloriari, cogitans intra se et modis omnibus procurans qualiter super gentes illas que regem non habebant et tribus suas posset dominari et apud homines illos magnus haberi [46].
34Le récit de ces combats conduit à placer ici des épisodes plus tardifs, contemporains de la période de Médine, et repris de façon plus complète dans le Scriptum [47] :
Primo igitur congregavit homines pauperes et inopes et obligatos ere alieno, viros prophanos, latrones, predones, homicidas et raptores, ut eorum auxilio multa pecunia per violentiam et rapinam congregata nomen sibi faceret et ab omnibus timeretur. Cum autem ex huiusmodi perversis et desperatis hominibus, filiis Belial, non modicam multitudinem congregasset, posuit eos iuxta vias publicas in insidiis et locis abditis, ut negotiatores causa mercimonii de Asia venientes sine misericordia spoliarent. Quadam die misit trigenta de latrunculis suis, ut mercatores quosdam per partes illas transeuntes spoliarent. Quidam autem vir potens de partibus illis, cuius camelum Mahometus abstulerat, cum trecentis hominibus occurens sociis Mahometi fugatis ipsis, mercatores illos de manibus predonum liberavit. Alia vice, misit sexaginta de militibus suis ut sibi predam adducerent, qui omnes a quibusdam in insidiis positis ita sunt occisi, ut nec unus ad dominum suum reverteretur. Misit tertia vice multos ex sociis ad locum quendam, ut multitudinem asinorum qui per locum illum transire debebant mercibus variis onerati raperent ; sed antequam ad locum illum pervenissent, mercatores cum asinis die precedente transierant [48].
36Ces mésaventures sont considérées comme des preuves contraires de sa vocation prophétique, Mahomet n’ayant pu prévoir les événements de sa vie [49].
37Selon l’Historia, les musulmans auraient été abusés et trompés, transmettant eux-mêmes de fausses informations :
Ecce quam decepti sunt et crassis tenebris involuti miseri saraceni qui mendaciter affirmant ipsum super omnes prophetas spiritum prophete habuisse, et decem angelos sibi faventes et eum custodiente omni tempore secum habere [50]. Cum igitur ipse de se fateatur quod gratiam faciendi miracula non haberet, miracula illa que de illo Saraceni gloriantes predicant, constat esse falsa, et ipsos deceptos oculis penitus excecatis veritatem ignorare. Dicunt enim quod lupus quidam in via qua ambulabat aliquando ei obviam venit, contra quem cum tres digitos Mahometus erexisset, lupus exterritus confestim fugiendo recessit. Affirmant etiam homines animales et bruti quod bos quidam quandoque cum eo loquutus fuisset, et quod arbor fici ad eius vocationem et imperium ad terram inclinata ad eum humiliter accessit. Dicunt etiam quod lunam ad ipsum descedentem in sinu suo recepit, et ipsam lunam in partes ab eo divisam iterum coniunxit. Asserunt etiam quod cum venenum in carne agnina aliquando sibi fuisset oblatum, agnus loquutus sit ei dicens : « In me habeo venenum, cave ne me sumas in cibum [51]. »
39Prenant argument de la tradition coranique (Coran, 17,90-93), les auteurs chrétiens ont fait de l’absence de miracles un argument supplémentaire pour rejeter la mission prophétique de Mahomet [52]. Tel n’est pas vraiment le cas dans l’Historia qui souligne, comme le Scriptum, les faits tels qu’ils sont rapportés par l’opinion populaire, sans en tirer de conséquence doctrinale [53].
40L’Historia, là comme ailleurs, fait le constat d’une situation donnée, sans ouvrir la voie à la controverse. La suite du récit est construite sur le même modèle. L’enchaînement des faits revient à établir un catalogue d’arguments qui s’ordonnent jusqu’à la conclusion. La Vita Mahometi forme le cœur de la démonstration comme un anti-exemplum. Il restait à l’Historia à expliquer les raisons de l’adhésion des peuples à cette cause. Le texte y revient à plusieurs reprises, soulignant comment menaces et promesses ont eu raison de toute résistance [54] :
Si qui autem credere legi sue renuerunt vel contrarium predicarent contra eos prelia semper inferrent et ipsis trucidatis, si possent uxores eorum et liberi perpetue servituti subderentur. Inimicis etiam fidei sue nec fidem nec promissionem observare, sed eos omnibus modis decipere concidebat [55].
42La violence, la fraude sont encore des arguments soulevés et largement exploités par les théologiens byzantins face aux musulmans [56].
43Ce portrait moral se double ensuite de singularités physiques. Mahomet est présenté comme un homme diminué par la maladie qui a su en tirer profit pour réaliser ses desseins. Ainsi, les révélations de l’ange sont abordées comme le voulait la tradition polémique chrétienne [57] :
Ipse autem divino percussus judicio, morbo aduco laborans, aliquando in terram cadendo spumabat. Predicta autem uxor ejus pre verecundia et morbi abominatione volebat eum dimittere. Ipse autem dicebat uxori sue quod angelus Domini Gabriel ei loquebatur, ipsum de lege quam dabat hominibus instruens et Dei mandata ad ipsum deferens ; ipse vero presentiam numinis corporaliter sustinere non poterat, spiritus autem eius quasi in ecstasim raptus, angeli vocem audiebat et precepta firmiter retinebat [58].
45L’Historia ne fait pas droit à la version légendaire qui attribue un rôle à un moine chrétien hérétique auprès de Khadîdja [59]. Dans le récit, Mahomet lui-même explique ses révélations à son épouse qui le croit. La version de l’Historia serait donc plus proche de Barthélemy d’Édesse qui fait porter à Mahomet la responsabilité de ses affirmations [60]. Une autre singularité physique de Mahomet en fait un homme jouissant d’une exceptionnelle force sexuelle :
Erat luxuriosus et libidinis ardore succensus super omnes homines orientalis regionis, ex quo tamen ipse in immensum gloriabatur, iactans se solum supra quadraginta homines ex divino munere virtutem generativam habere et coeundi supereminentem potestatem a Deo accepisse [61].
47Il admettait ne respecter ni serment ni promesse pour les ennemis de sa foi et les tromper en toute occasion. » H. Or., ch. 5, p. 14. Là encore, la correspondance de ton avec les auteurs byzantins est ap-parente [62]. Dans cette polémique, plusieurs épisodes sont restés célèbres, notamment celui de l’épouse de Zayd ou de la loi sur le remariage :
Ipse autem servum quendam habebat qui propter uxoris sue pulchritudinem domini sui luxuriam valde suspectam habebat. Unde uxori sue districte precipiebat, ne aliquo modo a domino suo videretur, vel cum eo loqueretur. Illa tamen nihilominus quadam die loquuta est cum Mahometo, servus autem ille indignatus et iracundia concitatus eam repudiavit, et a se statim eiecit. Dominus autem eiectam eius vocavit et cum uxoribus suis eiectam recepit. Timens autem ne de adulterii crimine blasphemaretur, finxit quod charta de celo missa fuisset illi a Deo, in qua a Domino mandaretur ut genti sue legem promulgaret, quatenus si quis uxorem repudiaverit, si alius eam recipere voluerit, uxor illius sit qui eam suscepit. Istud usque hodie inter Saracenos habetur pro lege. Si autem adultera non possit a marito convinci et propter criminis suspicionem, vel propter feditatem aliquam, sive ob aliam causam eam repudiatam dimiserit, si postea penitentia ductus ipsam velit ad thorum revocare, non aliter licet mulieri ad virum suum accedere, nisi prius tanta verecundia confundatur quod in oculis mariti sui ab alio viro extraneo cognoscatur ; et sic per huiusmodi pollutionem ipsam, miserabiles homines existimant purgari et dignam quod ad maritum suum revertatur [63].
49Dans l’ensemble, le texte tend à relier les prescriptions divines à des travers moraux que ces prescriptions viennent à justifier : loi sur l’adultère, loi sur le remariage, légalisation de pratiques considérées comme illicites dans le monde chrétien [64] :
Ait enim in libro suo quem vocat alchoranum : « Si uxores vel ancillas habetis ipsas pro modo vestro ad voluntatem vestram parate » ; pro quo execrabili verbo statim vivus deberet concremari. Per hoc enim latenter vitium sodomiticum hostis nature in populo suo introduxit. Unde ipsi ex maxima parte non solum in utroque sexu, sed etiam in brutis turpitudinem abusive operantes, facti sunt sicut equus et mulus quibus non est intellectus. Asserunt enim ad perniciosam sui excusationem quod re propria ad omnem voluntatem et voluptatem suam quilibet licite possit uti [65].
51Les enseignements de Mahomet sont présentés comme servant à justifier un comportement répréhensible. C’est un discours encore hérité de la polémique chrétienne, mais en présentant ce portrait, l’Historia radicalise, plus encore, le discours sur un mode crescendo, donnant à penser au lecteur que Mahomet est conforme au rôle qui lui a été assigné au début du développement comme agent du mal.
52Ce durcissement s’explique et doit se comprendre dans l’économie générale de l’ouvrage dont ces pages ne sauraient être considérées comme une parenthèse. La place de Mahomet en tant que personnage historique, essentiel pour l’histoire de l’Orient, ressort de l’importance qui lui est accordée puisque le récit subséquent jusqu’au chapitre 15, et même au-delà, vise à exposer les conséquences de son œuvre pour l’histoire des peuples. Le reste de l’ouvrage, les échecs répétés des Latins, se trouve rattaché à cette réalité.
53Par ailleurs, au début du XIIIe siècle, Jacques de Vitry, utilisant la documentation des auteurs chrétiens, contribue a recréer un modèle anti-chrétien pour son temps en lui donnant une consistance morale et physique que les ouvrages de Pierre le Vénérable ne lui donnait pas.
4. La doctrine et ses développements
54Le chapitre 6 traite de la doctrine de Mahomet et débute par l’évocation de l’hégire et l’installation à Médine [66]. L’Historia relie cet événement à la rencontre d’un moine hérétique et d’un juif qui révèlent le contenu des Écritures à Mahomet. De ce point de vue, cette position rejoint encore celle de la tradition chrétienne qui vient à expliquer ainsi certaine similitude entre la doctrine de Mahomet, le christianisme et le judaïsme :
Et quoniam magnus laqueus diaboli et profunda fovea perditionis futurus erat homo ille, cum rudis esset et illiteratus, providit ei ille malitie artifex, christiane religionis inimicus, socios et coadiutores erroris sui qui eidem tanquam impietatis instrumenta assisterent et ipsum fallaciter instruerent et in nequitia foverent. Quidam enim monachus, homo apostata et hereticus, vir Belial nomine Sosius, cum de execrabili heresi Rome fuisset publice convictus et condemnatus et excommunicationis vinculo innodatus, extra omnem ecclesiam Dei esset eiectus et a fidelium consortio fuisset penitus expulsus, fugit ad partes Arabie, cupiens se de molestia sibi facta contra christianos vindicare. Cum autem invenisset Mahometum qui iam aliquam habebat in populo suo preeminentiam nec tamen a multis adhuc propheta putabatur, cepit eum cum quodam iudeo qui similiter ipsi Mahometo adheserat exhortari et ammonere quatenus sicut Moyses et Christus legem dederunt populo suo, et propter hoc ab universis reputati sunt magni ; ita ut et ipse magni nominis et summus propheta haberetur, consiliis et documentis ipsius monachi et iudei, legem daret illi populo cuius maior pars idola colebat, et facile ad eius doctrinam flecti possent. Mahometus autem eorum perversis acquiescens suggestionibus, ut maioris auctoritatis lex eius esse videretur ex veteri et novo testamento ad augmentum erroris sui predictis heretico et iudeo docentibus, quedam adiunxit ex adinventionibus propriis que suggerente diabolo de corde suo finxit [67].
56La version retenue ici fait droit, en partie, à celle de Guibert de Nogent :
déconvenue d’un moine hérétique et rencontre avec Mahomet encore jeune,
dont l’ermite devient le mentor [68]. Pourtant le récit montre qu’au moment de
la rencontre, Mahomet jouissait déjà d’un ascendant au milieu des siens [69].
57Il faudrait alors supposer qu’il ait reçu ses premières révélations comme le texte semble dire, soulignant l’originalité de sa doctrine, enrichie ensuite des apports des Écritures. Il est à noter que cette présentation bouscule la chronologie traditionnelle, puisque l’intervention d’un mentor révélant la vocation de Mahomet est antérieure à la Révélation.
58À partir de là, le récit se divise en deux parties qui, l’une et l’autre, perdent la virulence sensible dans le portrait de Mahomet. Faisant suite à ces enseignements supposés, la première partie est un état résumé des points communs entre islam et christianisme, suivi d’un code de morale comparée.
59La seconde est un catalogue des principes et prescriptions de l’islam. Le ton est assez différent du chapitre précédent qui mettait l’accent sur les travers de Mahomet. La critique de la doctrine ne s’exprime pas dans un débat argumenté, mais plutôt dans un parallèle de comparaison.
60La première partie est consacrée à la christologie de l’islam pour laquelle l’Historia montre qu’il existe des points de convergence avec le christianisme.
61C’est un aspect connu de la tradition depuis Jean Damascène [70]. Il est rappelé que les musulmans nient la nature divine du Christ, sa mort sur la croix, et rejetent la Trinité [71]. Il s’agit d’un constat et non d’une discussion argumentée avec questions et réponses :
Trinitatem autem non recipiunt, sed abominantur fidem nostram et derident nos tanquam tres deos adoremus, ineffabilem filii generationem non recipientes a patre, sed carnaliter tantum et per partium decisionem omnem indifferenter intelligentes generationem [72]. Postea vero venenum infidelilitatis adnectens, asserit ipsum fuisse purum hominem sicut alii prophete non dii, sed homines puri fuerunt. Nesciens autem humilitatis virtutem et sancte crucis mysterium ignorans, asserit cum Manicheis quod Christus nec vere fuit crucifixus, nec vere passus, nec in veritate mortuus vel sepultus, nec tertia die resurrexit ; sed alius quidam homo similis ei pro eo fuit crucifixus. Christus autem sicut a Deo venit, ita ad Deum vivus absque ulla mortis passione rediit et in celos ad Deum qui miserat eum ascendit [73].
63Le respect des musulmans envers la personne de Marie et Jésus, présenté comme un prophète qui annonce Mahomet, est remarqué. Sa naissance miraculeuse est soulignée, ainsi que sa vocation prophétique et ses miracles. Mais dans l’ensemble l’Historia dénonce une interprétation quelque peu naïve :
Et quoniam in evangelio Iesu Christi, ipsum Christum a beato Ioanne baptizatum audierunt saraceni, ipsum beatum Ioannem in magna reverentia habentes ; loco baptismi, post omnes immundicias quas turpiter operantur, et maxime quando ad oratorium debent accedere, corpus suum aqua simplici abluendo ab immundiciis suis hoc modo se estimant purificari. Unde passim et frequenter hac fallacia seducti obscenis et abusivis voluptatibus inquinantur et postea ut dictum est aquis abluuntur [74]. Recipiunt autem pentateuchum Moysi et omnes libros prophetarum et apostolorum quos a Deo fuisse loquutos et homines fuisse sanctos non negant. Psalterium etiam et totius veteris testamenti translationem secundum septuaginta interpretes recipiunt. Sed more iudeorum vel ad litteram tantum intellegunt scripturas vel perverse aliqua quandoque exponunt. Evangelia autem domini nostri Iesu Christi legunt et non intellegunt ; vera tamen esse cum Christo quos Mahometus libro suo vocat viros albis indutos, et eorum libros recipiunt [75].
65Autre débat. L’accusation de la falsification de la Bible par les juifs et les chrétiens est un thème connu de la controverse entre théologiens musulmans et byzantins [76]. L’Historia en fait état, soulignant la faiblesse d’un argument qui ignore la place de l’auctoritas et de l’exégèse dans la religion : beau ni n’est ressuscité le troisième jour. Ce fut un autre semblable qui fut crucifié à sa place. Le Christ venu de Dieu est retourné vivant à Dieu sans avoir souffert la passion de la mort. Il est monté au ciel auprès de Dieu qui l’avait envoyé. » H. Or., ch. 6, p. 21.
Quando autem ex libris evangeliorum Christi vel sanctorum apostolorum vel etiam ex veteri testamento aliqua legi sue repugnare videntur, cum aliter non possunt evadere dicunt libros nostros a falsariis esse corruptos quibusdam subtractis et aliis pro voluntate appositis. Hoc est ultimum et miserabile eorum refugium. Ita enim quolibet idiota respondente nec ipsi ex libris suis, nec iudei ex veteri testamento, nec aliqui ex scriptis antiquorum per locum ab auctoritate possent aliquid probare [77]. »
66De même, la dimension morale des actes humains, la notion de péché qui en découle dans le monde chrétien, sont encore des points de divergence :
Ipse autem tam christianos, quam iudeos, frequenter « homines legis » appellat. Et ita confusus est in tractatu suo et sibi ipsi contrarius quod, aliquando affirmat quod quilibet homo in lege sua possit salvari, aliquando vero asserit quod omnes, preter Saracenos, damnabuntur. Ipsi autem Saraceni omnes, quantumcumque pessime egerint, ad preces eius quem Deus in omnibus exaudiet, salvabuntur. Ex quo verbo timorem peccandi populo seducto abstulit et ad omnes turpitudines et impietates suos incitans, securos in iniquitatibus suis reddidit [78].
68En définitive, l’Historia établit le catalogue des positions de l’une et l’autre croyance. Si le résultat se fait au bénéfice du christianisme, le ton de l’exposé est plutôt celui d’un constat ou d’une découverte. Le récit ne se perd pas en digressions plus ou moins légendaires et donne le sentiment de viser à l’essentiel. Cette première partie forme un petit ensemble doctrinal qui reprend des thèmes connus de la polémique sans en adopter forcément l’argumentation. L’ordre de ces thèmes indique une tentative d’exposer la religion de l’Autre, assez originale chez un auteur occidental, et qui annonce la seconde partie sur les prescriptions de l’islam.
69En dépit de ressemblances avec le christianisme et, point d’aboutissement des passages sur la question, ces prescriptions mettent en avant les caractères singuliers de la religion musulmane. L’auteur, Jacques de Vitry, alors évêque d’Acre, dénombre quelques règles rituelles qui suscitent sa réprobation. Dans l’ensemble la singularité de ces règles se trouve fondée sur des prémisses géographiques et morales :
Carnales autem et imprudentes saraceni, lucra temporalia et terrena desideria et presentis vite delicias, futuram beatudinem nullatenus credunt impedire. Unde more pecudum post carnis concupiscentias abeuntes, in luto voluptatis obscene infexi, mortui et sepulti, nullis vitiis resistere norunt, sed carnis passionibus miserabiliter subiecti et suppeditati, plerumque non provocati ab appetitu credunt esse meritorium fedos appetitus provocare. Ex quo factum est quod in partibus orientis, et maxime in calidis regionibus, bruti et luxuriosi homines quibus austeritas christiane religionis intolerabilis et importabilis videbatur ; arctam viam que ducit ad vitam et angustam portam deferentes, latam et spasiosam viam que ducit ad mortem facile sunt ingressi ; et multiplicati sunt super numerum carnalibus illecebris irretiti [79].
71Une telle vision péjorative du milieu concerné revient à lui conférer une singularité à l’égard d’un modèle occidental chrétien ; et plusieurs chapitres qui suivent reprennent ce thème, les rubriques sur les Syriens et les Poulains notamment. Selon cette vision, cette singularité ne tiendrait pas à des causes superficielles, mais aux hommes, à la terre, au climat. Le discours, en forçant le trait, tend à faire de ces terres d’Orient un monde différent par nature, par coutume et par croyance.
72Est-ce à dire que l’islam est présentée dans l’Historia comme une religion à part entière ? Certaine remarque peut en faire douter :
Ut autem perverse secte sue falsitatem et irrationabilia instituta non deprehenderent et quibusdam ea quasi honestis religiosis mandatis posset involvere, et aliquo religionis colore suum excusaret errorem, eleemosynas et orationes multum commendavit [80].
74Le récit hésite entre « erreur » et « religion ». Pourtant les dernières indications du texte donnent de la lex Mahometi l’image d’une croyance indépendante à l’égard des autres croyances, le christianisme en particulier, dans l’exécution des rites : prière, aumône, carême, pèlerinage, interdits alimentaires qui sont présentés comme autant de marques significatives de la piété des musulmans :
Quoniam autem christiani versus orientem solent orare, iudei autem ad occidentem, ipse nolens aliorum imitator reputari, ut singulariter et super alios eius auctoritas premineret, novum modum orandi invenit scilicet versus meridiem. Ipsi autem saraceni nec decimas reddunt nec aliqua sacrificia faciunt nec etiam aliquas in matrimoniis suis benedictiones adhibentes, more canum copulantur. Faciunt autem qualibet nocte legem Mahometi ab aliquo in eminente loco astante proclamari. Qui cum legem Mahometi sanctam et iustam esse et ipsum summum prophetam a Deo missum fuisse in auribus omnium proclamavit, alii omnes respondentes affirmant ita esse, et hoc sibi sufficere credunt ad salutem. Attendens autem quod iudei secundum legem suam unum diem sabbati qualibet septimana quiescendo feriantur, similiter christiani diem unum scilicet dominicum in honore resurrectionis dominice singulis hebdomadis solemnizant, ut gens eius a predictis nationibus distincta alias imitari recusaret, sextam feriam diem scilicet veneris ipse solemniter in qualibet septimana precepit observare [81].
76Au terme de l’étude, nous pouvons conclure que Jacques de Vitry, au cours de son séjour de plus de huit années, a rassemblé, auprès des chrétiens orientaux et de leur tradition, des éléments de la vie de Mahomet et de sa doctrine.
77Qu’apporte-t-il de neuf à l’image que l’Occident pouvait se faire de l’islam comme religion et de son fondateur Mahomet dans les années 1220 ?
78Nous avons remarqué que la plupart des questions abordées n’étaient pas nouvelles et la présentation d’ensemble doit se situer dans la grande tradition polémique héritée des théologiens byzantins et celle, plus proche, de Pierre le Vénérable. L’originalité du récit de Jacques de Vitry semble se situer à un double niveau.
79En premier lieu, il donne de Mahomet un portrait péjoratif dans lequel il rassemble les données éparses d’une tradition ancienne. On peut donc s’interroger sur cette résurgence et le durcissement du discours à l’époque de Jacques de Vitry. La critique apportée à l’islam trouve à se concrétiser principalement sur la personne de son fondateur. La première cause en est sans doute la réactivation de la guerre sainte en Occident. Il faut replacer alors ce portrait dans le contexte d’échec des opérations militaires menées par les Latins depuis la perte de Jérusalem (1187). Les obstacles pour la restauration du royaume latin ont exacerbé le sentiment d’impuissance en Occident, où le fondateur de l’islam apparaît comme en partie responsable des malheurs de l’Église. Par ailleurs, le chapitre 5 est rédigé dans un esprit qui n’ignore appremment pas le contexte de la réforme de l’Église au début du XIIIe siècle.
80Chez un auteur et moraliste comme Jacques de Vitry le caractère exemplaire ou anti-exemplaire d’une Vita Mahometi ne peut être négligé. Mais encore, l’Historia présente la doctrine de Mahomet, l’islam, comme une religion à part entière, indépendante du christianisme ou du judaïsme, en relation avec les hommes et les coutumes de l’Orient. Ce trait avait été relevé par Pierre le Vénérable déjà. Mais Jacques de Vitry, et c’est là un aspect significatif de son apport, paraît tirer de ce constat une forme de désenchantement.
81Dans la collection des écrits attribués à Olivier le Scolastique deux lettres sont adressées au sultan [82]. Elles sont une justification de la foi chrétienne et une invitation à la conversion des sarrasins. Elles rassemblent des données que l’on retrouve dans l’Historia, exposées au milieu d’arguments susceptibles de convaincre l’interlocuteur. Elles dénotent un effort quelque peu désespéré pour entraîner l’adhésion du sultan en évitant de blesser les sarrasins. Notre texte, contemporain de ces lettres, n’a pas cette fonction et ne vise pas à convaincre l’adversaire. Son propos paraît être de faire le bilan des positions en place et à essayer d’expliquer les faits. À ce titre, dans sa subjectivité même, Jacques de Vitry a fait œuvre d’historien.