Bibliographie Nouer le dialogue, dénouer les situations politiques ?
Quand les messageries épiques médiévales se mettent à l'heure de la communication
Pages 353 à 359
Citer cet article
- CAZANAVE, Caroline,
- Cazanave, Caroline.
- Cazanave, C.
https://doi.org/10.3917/rma.142.0353
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- CAZANAVE, Caroline,
https://doi.org/10.3917/rma.142.0353
Notes
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Jean-Claude VALLECALLE, Messages et ambassades dans l’épopée française médiévale. L’illusion du dialogue, Paris, Champion, 2006 ; 1 vol., 629 p. (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 82). ISBN : 2745315005. Prix : € 90,00.
1Le temps que nous partageons est à ce point hanté par les problèmes liés à la communication qu’un peu partout dans le monde surgissent des filières d’enseignement qui se spécialisent dans ce domaine. Communiquer avec n’importe qui, dans n’importe quel lieu, à n’importe quels prix et conditions, voilà que cela tourne à l’obsession. La sphère des accros, pour ne pas dire des drogués, s’élargit dans des proportions considérables, tout comme grimpe le niveau des exigences. Dès que le seuil de la maternelle aura été franchi par eux, nos chers petits anges seront bientôt équipés de téléphones portables, si ce n’est déjà fait. Dans les sphères élyséennes, les affaires privées accompagnées par celles qui servent la direction de l’État règlent en parfait mélange leur progression à coups de SMS. Même si leur vibrant intérêt ne fait aucun doute, nous allons calmement laisser de côté ces dérives alarmantes que rien ne peut stopper pour préférer réveiller quelques images du passé venant illustrer, sur le terrain de la littérature auquel s’ajoute celui des realia, comment lors des ambassades et de la transmission des messages l’heure de la communication s’y prenait pour sonner au Moyen Âge. Cette histoire est notre histoire et, pour la recomposer, nous disposons d’un excellent guide qui va nous entraîner à réfléchir.
2En effet, pour notre plus grand profit à tous, le grand secteur qu’apporte l’épopée française a servi à J.C. Vallecalle de terrain d’observation spécifique. Un type de communication, rencontré sur des « messageries » d’une autre espèce, et bien plus noble que nos actuelles prises de contact, a pu être retenu, particularisé et interrogé. Que peuvent bien encore apprendre à l’homme d’aujourd’hui ces importants témoins qu’ont été les messages et les ambassades des chansons de geste ? A été ouverte une enquête fouillée, dont les résultats sont portés par un beau livre dans une collection prestigieuse (qu’il n’est pas besoin de présenter puisque la Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge compte maintenant plus de quatre-vingts titres). Des actions se sont déroulées, c’est-à-dire que leur accomplissement a été chanté puis raconté, devenant après coup pour l’homme contemporain un bel objet de lecture. On peut saisir cette occasion exceptionnelle de feinte communication pour poser aux porteurs de mission de l’époque pseudo-carolingienne la série de questions qui nous intéresse : quelle sorte de dialogue instauriez-vous ? S’agit-il vraiment d’ailleurs, dans les conditions que vous nous présentez, d’un « dialogue » ? Quelles illusions la littérature qui vous a fait exister a-t-elle pu faire parvenir jusqu’à nous ?
3Pour mener scientifiquement son enquête, J.C.V. s’est attaqué à un corpus dont l’ampleur a de quoi impressionner. Une centaine d’œuvres ont livré à ce chercheur infatigable le contenu de leurs pages, le souci manifesté n’hésitant pas à aller à la rencontre des versions multiples qui, par leurs divergences faisant contraste, donnent accès à des confrontations encore plus fines. La volonté de fonder en solidité la pluralité des œuvres choisies comme supports a aussi abouti à intégrer dans le champ d’étude toutes les épopées franco-italiennes, ouverture judicieuse aboutissant à mieux faire connaître ces textes trop souvent secondarisés. De cet élargissement on ne peut que se féliciter. En passant des chansons anciennes aux chansons tardives, des poèmes illustres aux exemples dont la réception est plus ténue, plusieurs perspectives ont été dégagées. La société médiévale fait découvrir ce qu’est l’Autre pour elle.
4Dans ce volume de bonne taille deux parties copieuses, débouchant sur une troisième un peu moins épaisse, se répartissent entre elles les points de rassemblement d’où partent neuf chapitres. La question linguistique et les aspects du message composent le premier pôle. Puisque « messagers » il y a, quels mots permettaient de désigner ces émissaires ? On découvrira vite que les dénominations médiévales sont abondantes. Certains codes désignatifs apportent des précisions efficaces (concernant l’appartenance sociale ou la capacité à servir d’interprète), alors que d’autres placent sur un plan d’équivalence. Il arrive aussi à certaines distinctions qui nous paraissent indispensables de n’être pas toujours pratiquées (le même vocable étant parfois susceptible de renvoyer tantôt à l’homme, tantôt à l’objet de sa mission).
5Du garçon à l’anbaseor, la diversité du rang auquel les envoyés appartiennent est manifeste. Et parce que la poétique épique use de constants dédoublements, parce qu’il y a chez elle une polyphonie réussie, le message en tant que « motif » fait naître de belles harmoniques. Le lyrisme travaille musicalement sur le phénomène de perception d’échos. Tantôt rappel, tantôt annonce, la séquence narrative qui fixe le déroulement d’un message apporte dans sa construction une forme dédoublée. Quant à son unité (sa « fonction » au sens où Propp l’entendait), elle ne peut être que plurielle tant il y a de façons de procéder. De la diffusion d’informations, bien souvent capitales, héros, comparses, personnages pittoresques, animaux ou petites ruses improvisées se chargent tour à tour. Employé à la comparaison de pareils morceaux, il y a toujours moyen de recenser et compter les clichés, puis d’observer et de décomposer leur grammaire. Mais les stéréotypes prévisibles peuvent tout autant être escamotés que développés : aucun des constituants repérables ne subit l’obligation de se présenter au rendez-vous. C’est dans le fait d’établir un contact sous une forme réduite ou au contraire amplifiée que réside l’originalité de chaque texte. Comme J.C.V. le fait très bien apparaître, au terme de quantité de métamorphoses et de traitements, la diversité des réalisations obtenues à partir d’un noyau ne remet en cause ni l’unité, ni la constance du motif, qui est à la fois et sans paradoxe simple et foisonnant.
6Si les tableaux montrant un rapport établi avec un Autre sont si facilement mis en vedette dans l’épopée, un genre qui fait de la réitération une de ses règles de jeu favorite, c’est aussi parce que l’acte de communication qui consiste à faire passer un message joue volontiers à utiliser deux supports, en conséquence de quoi la transmission des nouvelles se retrouve automatiquement dédoublée et « miroitante ». J.C.V. examine alors avec pertinence quel rôle actif est dévolu à la parole vive, cette énonciation parlante étant ensuite confrontée à ses variantes, lesquelles passent par d’autres voies concurrentes. L’oralité et l’écriture font alliance, à moins qu’elles ne se jouent des bons tours. Sonner du cor, arborer un anneau servant de signe de reconnaissance, remettre une lettre…, il y a tant de modes d’expression significatifs qui remplacent ou renforcent en le complétant le discours.
7Le fonctionnement de la diplomatie était-il déjà très défini ? Un diplomate n’est pas un simple courrier ; il est bien plus qu’un messager ordinaire. Mais, pendant les XIIe et XIIIe siècles, quelle était la nature exacte de la représentation officielle ? Un mandataire était-il un procurator disposant de quelque autonomie dans l’exercice de ses fonctions ? ou bien restait-il un nuncius, c’est-à-dire l’interprète et l’instrument d’une autorité qui s’exprimait à travers lui ? Le quatrième chapitre de ce travail s’intéresse aux applications de ce distinguo. Parfois dans les tableaux littéraires la qualité exacte des envoyés n’est pas soulignée. Il peut y avoir ambiguïté, le départage entre ce qui relève du cadre de la féodalité, ou des relations vraiment « publiques » et « extérieures », restant forcément une approximation. La critique de J.C.V. regarde l’agent diplomatique être un acteur qui prend part à l’action. Cet homme de représentation n’a pas de caractère permanent ; son rôle n’est jamais passif. La personnalité du délégué existe et se dévoile ; elle a été choisie. À chacun son lot : les ambassades épiques sont confiées aux chevaliers. Pour ce qui les concerne, les clercs sont affectés au travail de chancellerie. Un point de détail dans la description paraît manquer quand les trouvères ne pourvoient pas de lettres de créance les ambassadeurs de chansons de geste : c’est qu’un autre code est mis par eux en application. À défaut de formaliser son accréditation par écrit, l’émissaire va montrer dans son apparence, son attitude, ou en brandissant un symbole de paix ou d’autres attributs, que sa qualité est celle d’un envoyé que sa mission protège. Cet intermédiaire représente son seigneur parce qu’il est son vassal. C’est pour cette raison qu’il a été choisi. Des lettres de créance ne lui sont pas utiles, dès lors que sa qualité de mandataire officiel, de double de son seigneur est reconnue. L’immunité diplomatique est un principe que nul n’ignore, mais les dangers bien réels que font courir les missions explosent vite. À la même époque, juristes et trouvères n’attribuent pas aux ambassadeurs les mêmes privilèges : l’inviolabilité épique est peu protectrice car s’affranchir des franchises est un réflexe libertaire productif. Le goût médiéval pour le protocole réclame des délégations nombreuses et brillantes. L’ostentation se porte bien. Les fictions épiques donnent de l’importance à certains usages protocolaires, font référence à des gestuelles codées, mais elles sélectionnent, montrent une attitude de repli et leur autonomie par rapport à ce qui relève de l’apparat, du cérémonial et de la parade. Globalement les versions littéraires sont moins superficielles, moins formalistes. Les marges de manœuvre qu’ont les ambassadeurs sont limitées : sans toujours se focaliser sur les aspects juridiques de cette question, les chansons de geste partagent pour commencer cette conception un peu figée. Mais dès la fin du XIIe le procurator se différencie du nuncius car, lui, il est habilité à négocier et peut prendre un engagement au nom de son mandant. Villehardouin et ses compagnons négociant le transport des croisés avec la République de Venise en 1201 montrent par exemple un exercice de plena potestas. Quelques textes épiques, peu nombreux, sont influencés par ce nouveau type permettant de raconter ce qu’est le plénipotentiaire. Mais plus souvent la vision des pouvoirs restreints reste en place, habilement tempérée par un jeu subtil sur les petites initiatives. L’art du masque permet à Ganelon le félon de paraître fidèle à une mission scrupuleusement endossée : tel est bien le raffinement du grand modèle que propose le Roland, dont le raisonnement, comme le démontre et démonte l’analyse qu’en fait J.C.V., est dédoublé. Si l’arrière-garde est perdue, de son côté la discipline et son respect sont saufs. Diplomate et champion ne sont pas dans un rapport d’exclusion : l’identité entre les deux catégories personnelles est prônée, sinon atteinte.
8Après avoir passé en revue ces différents aspects qui débouchent sur bien des limites restreignant le dialogue, J.C.V. consacre la deuxième partie de son ouvrage à regrouper les dominantes qui permettent de rêver l’unicité, mais font découvrir pour finir l’échec du dialogue. Par avance la situation d’union est bien compromise quand l’ambassadeur est belliqueux et qu’il adresse un ultimatum. Cela tombe sous le sens commun. Un déplacement qui a pour finalité de lancer un défi est-il alors utile ? Est-ce qu’il ne serait pas plus naturel d’économiser à la fois le temps, la mission, la peine et le trajet ? Mais nature et culture relèvent de deux ordres. Pour comprendre qu’il y a pleine justification du point de vue médiéval, l’histoire des mentalités doit prendre en compte que venir jeter un défi c’est pour nos ancêtres accomplir un acte de loyauté. L’accord ne passe pas ? Alors ça casse, et la rupture du lien vassalique se matérialise au travers de quelques formalités d’usage : plusieurs accessoires de décor, tels un rameau de pin, un fétu ou un gant font les frais de la théâtralisation rituelle. Car il faut montrer, dès la phase des salutations, que la conciliation est mal engagée. La dureté du ton, la rigidité des attitudes font tenir aux formules de politesse un discours de doublage énoncé à contre-courant. Les exigences de tribut que le messager réclame sont souvent extravagantes, quand ce ne sont pas les païens qui font des offres presque spontanées dont il faudrait savoir se méfier. Il y a des ultimatums dont les obligations humiliantes visent majoritairement les destinataires, comme il y a également le cas de Huon de Bordeaux où la démesure de Charlemagne veut en réalité condamner à mort le messager du bon parti. À quoi faut-il aboutir ? La conversion peut être requise, mais pas forcément, et chaque demande de transformation spirituelle recouvre aussi un acte de pouvoir politique (l’hommage féodal, la mise sous dépendance peuvent être prioritaires, tout en se glissant finement dans les lignes du récit ; les exigences religieuses servent plutôt de vitrine d’exposition). L’homme entré en mission va donner à choisir entre la sujétion ou la guerre, avancer quelques propositions médiocres, ou meilleures, mais toujours fermes : il doit promettre peu, menacer beaucoup, annoncer avec emphase quels seront les pires traitements qu’un refus très prévisible va entraîner : le marchandage auquel il se livre n’a pas pour caractéristique principale d’être alléchant. C’est pourquoi, dans la Chanson de Roland, l’attitude de Ganelon devant Marsile est plus cohérente et modérée qu’on a bien pu l’imaginer. L’ambassadeur des chrétiens s’en tient à sa mission. D’autre part s’exprime aussi l’homme qui en lui hait Roland. Cette part interne de lui-même arrive à nouer avec le parti adverse une complicité dans laquelle ne s’investit pas l’envoyé officiel (que Ganelon reste par ailleurs profondément).
9L’ambassade belliqueuse est un affrontement démultiplié. Le négociateur est un guerrier qui représente son seigneur les armes à la main, qui soutient des combats singuliers destinés à manifester le droit, comme à montrer ses qualités. L’hostilité qui règne entre les deux camps peut conduire à certains mouvements spontanés, car l’irritation incontrôlable et dévastatrice fait partie des clichés. J.C.V. démontre que la diplomatie n’est pas la prolongation de la guerre : il se trouve qu’elle est la guerre, porteuse de dangers dont les personnages ont généralement conscience, à moins que les risques afférents ne soient comme oubliés. Le vassal messager peut être une victime envoyée vers sa mort, punition que son héroïsme lui permettra d’éviter. Dans ce cas il n’y a pas de dialogue ouvert avec l’ennemi sarrasin, mais l’emploi d’une ruse destinée par Charlemagne à transformer un faux interlocuteur en instrument de vengeance privée. Et comme évoquer les manœuvres du langage permet de passer facilement au mensonge, le cours de l’étude menée de main de maître embraye dans un suivi thématique cohérent vers les faux messagers et les vrais espions qu’appliquant une recette que tous les « polars » contemporains remplis d’agents doubles ont su reprendre avec profit nos vieilles chansons ont la vivacité de recruter pour épicer un peu le cours de leurs événements « naturels ». L’espionite épique est très inventive. Elle développe un pittoresque inquiétant ou comique (car il est facile de trembler ou de rire sous cape). Quant aux trompeurs, les trouvères ne les condamnent que s’il s’agit de traîtres, punis de manière infamante, encore que parfois une certaine indulgence rende moins dur leur traitement. Toutefois l’espionnage, c’est bien le moins, est un terrain visqueux qui recouvre bien des ambiguïtés. J.C.V. met chaque fois à la disposition de ses lecteurs les illustrations les plus contrastées : découvrir la réflexion des poètes sur le sujet qu’ils traitent devient possible. Une comparaison avec l’attitude rencontrée chez les chroniqueurs médiévaux est éclairante. L’observation déloyale peut être une mesure de sagesse. L’ambassadeur et l’espion sont des porteurs de masques, donc des proches parents. Les anciennes agences de renseignements ont fait de la publicité à plusieurs types de recrues, certaines servant la bonne cause, d’autres la mauvaise. Transparence et opacité alternent, Bien et Mal font de même, ce qui nous oblige à bien chausser nos lunettes de juge avant de trancher entre les applications textuelles. Au fil de cette exploration qui permet de vagabonder, c’est un grand plaisir que d’être invité à « y » regarder à deux fois, dans un « y » savant qui rassemble autant d’exemples finement opposés. Entrer en communication, on finit par le comprendre, est une action bien difficile : le dialogue doucereux échoue à peu près aussi sûrement que la revendication agressive. Négocier ouvre une discussion qui aborde des points précis (échanges de prisonniers, existence d’autres moyens d’entente virtuels). Comme mensonges et félonies resurgissent très vite, que la confiance ne règne guère et que l’honneur reste chatouilleux, les subtilités ne manquent pas. La négociation épique ne se compromet pas à réussir absolument (c’est même tout le contraire).
10Les défauts liés à la guerre sont terribles, mais ils révèlent au moins une qualité indéniable. Les individus de la féodalité sont invités à « rester masse », leurs aspirations se subordonnant à l’intérêt collectif. La somme que réalise J.C.V. s’intéresse alors, dans son troisième et ultime grand volet, aux opérations qui créent l’unité, comme le service de cour et les convocations de vassaux, parfois employés à rendre la justice. Les messagers « rassemblent », tel est leur emploi, auquel se joint celui d’aller chercher barons et combattants, quand le service d’ost remplit l’actualité. La levée de l’armée est une opération qui révèle, outre les liens de dépendance, les liens amicaux. Et quand le service d’auxilium n’est pas dû et que l’alliance sollicitée n’est pas souhaitée, la mission du messager ne sera pas de tout repos. Remplissant une fonction d’amplification et d’ornementation, le motif de la convocation est souplement soumis à de multiples approches. La volonté de cohésion et de solidarité s’exprime dans ces grands ou ces petits tableaux, qui ne sont pas toujours accueillis par des réponses favorables. Quand le mouvement s’inverse, la demande de secours part du vassal et remonte vers le suzerain. La protection va-t-elle jouer ? le sauvetage avoir lieu ? L’appel à l’aide est un motif dont le traitement, en soi traditionnel, est capable d’évoluer sans que l’épopée se renie. Les assiégés qui font passer un appel de détresse parce qu’ils sont cernés dans un château et n’en peuvent plus de résister traversent des épreuves que les chroniqueurs et les poètes rendent pathétiques, ces épisodes étant soumis par les trouvères à certains choix. Pour que l’opération de délivrance réussisse, plusieurs solutions sont jouables. D’ailleurs les suites données aux prises de forteresse sont elles aussi changeantes, car l’esprit et les enjeux des gestes ne restent pas fixes. La prise de possession des cités orientales, si elle n’est plus soumise à l’idéologie de la croisade, restera légère, éphémère et n’apparaîtra plus comme pleine d’intérêt. L’individualisme des aventures remplace progressivement la dimension collective : un destin particulier peut ne pas s’encombrer d’une conquête qu’un groupe, dans un autre esprit, aurait gardée en son pouvoir. La mission qu’accomplissent certains envoyés n’est pas facile à exécuter ; elle est soumise à une grande ligne directrice qui n’interdit pas l’intégration de péripéties reliées à des préoccupations plus personnelles. Les œuvres les plus tardives s’attachent à renforcer l’autonomie des faits et gestes de chacun. Rester à combattre, ou partir réclamer du secours : dans ces deux attitudes, laquelle soutient l’héroïsme le plus dense ? On peut en débattre et c’est bien ce que font les textes épiques, dans les pages d’album qu’ils font tourner devant nos yeux. Ébruiter la détresse, refuser de la faire connaître, voilà encore un autre dilemme. La démesure de Roland en exemplarise surtout le versant négatif (néanmoins le fanatisme de cette silhouette jusqu’au-boutiste est revu et corrigé dans les réfections déformantes de ce célèbre passage, quand la relation intertextuelle dicte d’autres circonstances et souffle dans les nouveaux corps d’autres comportements à tenir). Rester unis ou bien chercher sa gloire : l’intérêt de la collectivité et de l’individu rêvent de coïncider, mais ils n’y parviennent pas toujours.
11Apprendre à connaître les aspects du message, pénétrer dans les démarches et les manœuvres des envoyés en mission, analyser les principaux emplois qui occupent la vie fictionnelle et historique des messagers, la répartition qui lie entre eux ces trois champs complémentaires confère au livre une puissante unité. Le dialogue est envisagé dans sa forme simple et métaphorique, réalisé ou rêvé, dans des conditions de performance qui ont trait au théâtre car la parole n’est pas spontanée, mais jouée. Ce sont les mots dictés par un auteur caché qui sont récités. Messages et ambassades dans l’épopée française médiévale ordonne une somme très importante d’exemples et de comparaisons qui se répètent, se dédoublent, passent d’une immuabilité apparente à des fluctuations profondes, révélatrices de grands changements sociaux et idéologiques. La communication entre chrétiens et sarrasins échoue, car le dialogue entre les personnalités de camps ennemis crée une grande illusion, alors que la parole qu’adresse J.C.V. à ses lecteurs dissipe au contraire les nuages de la rêverie : le discours du critique sait débusquer les faux-semblants et les appeler à s’évanouir, en renvoyant au réel et en expliquant dans quel univers nous pénétrons. Les commentaires qui examinent au cas par cas permettent de mieux comprendre le pourquoi et l’ambiguïté des attitudes, aident à décomposer tous les éléments de la construction des apparents paradoxes. Au fur et à mesure que les fines analyses de cette étude s’additionnent, le fonctionnement de la féodalité est mieux percé à jour.
12De grande qualité, ce livre a su accueillir des approches différentes. Les angles d’attaque sont intelligemment variés. Un thème, qui paraissait au départ assez limité, a permis de révéler quelle amplitude pouvait être la sienne dès lors que les inépuisables problèmes que posent l’évolution de la forme épique et la fictionnalisation de l’Histoire entraient dans son programme.
13La conclusion générale de ce bel ouvrage ne reste pas sur une note pessimiste. Oui, le langage est un pouvoir et le rejet de l’Autre un réflexe spontané : il est si facile de laisser en soi s’exprimer l’intolérance. Mais le fanatique est un inquiet et la grande force qu’il déploie ne correspond jamais qu’à la manifestation de son état de fragilité interne. D’autre part les exemples portés par les chansons tardives et les poèmes franco-italiens permettent à J.C.V. de clore sa grande discussion sur une annonce positive : « on répugnera moins à établir, avec l’étranger, un véritable dialogue ». Au terme de cette étude qui ne néglige aucun aspect, les phénomènes épiques médiévaux ont su montrer que tous leurs changements littéraires et psychologiques sont pleins de sens. Bien analysée sur une période précise, l’histoire des Gestes et des dialogues permet même de reprendre espoir. Entre hommes de bonne volonté, les problèmes de communication se règlent. Tout est affaire d’éducation et d’évolution. À l’échelle de l’humanité, réjouissons-nous alors de cette précieuse, réconfortante et scientifique démonstration. La poésie du Moyen Âge nous parle beaucoup de feintes et d’illusions, de déni de dialogue, donc aussi de déni de justice, mais elle ne s’arrête pas là puisqu’elle sait ensuite trouver la vraie parole, la vraie mission d’échange. On peut aller chercher celui avec lequel on ne s’entend pas pour lui parler et l’écouter. Toutes les ambassades ne jouent pas à faire semblant de s’intéresser à Autrui. La lecture de ce volume nous prévient : rien n’est simple dans le discours rapporté. D’où la difficulté pour moi d’écrire un compte rendu. Je préfère dire en direct et simplement : « J’ai beaucoup aimé ce livre, parce qu’il m’a beaucoup appris ». Puisse mon message être écouté !