L'humour d'un intellectuel des années 1440.
Le Traité de la Défense des Femmes Vertueuses de Diego de Valera
- Par Béatrice Leroy
Pages 287 à 313
Citer cet article
- LEROY, Béatrice,
- Leroy, Béatrice.
- Leroy, B.
https://doi.org/10.3917/rma.142.0287
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- LEROY, Béatrice,
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Notes
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[1]
Sans entrer dans les détails historiques, ni dans les divisions des partis au sein de la noblesse, il convient de citer des ouvrages fondamentaux : L. SUÀREZ FERNÀNDEZ, Monarquia hispana y Revolución Trastámara, Madrid, 1994 ; M.C. GERBET, Les noblesses espagnoles au Moyen Âge, XIe -XVe siècles, Paris, 1994 ; S. DE MOXO, De la nobleza vieja a la nobleza nueva. La transformación nobiliaria castellana en la baja Edad Media, Cuadernos de Historia, t. 3,1969, p. 1-210.
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[2]
DIEGO DE VALERA,Tratados y Epistolas, éd. M. PENNA, Prosistas castellanos del Siglo XV, Madrid, 1959, p. 55-202, notamment p. 55-76 pour Tratado en Defensa de Virtuosas Mugeres.
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[3]
ALFONSO MARTINEZ DE TOLEDO, El Arcipreste de Talavera ou El Corbacho, Barcelone, 1983 ; D. ALONSO, El Arcipreste de Talavera, a medio camino entre moralista y novelista, De los siglos oscuros al de Oro, Madrid, 1958, p. 125-136. Alfonso Martinez de Toledo développe dans ses chapitres les commandements de Dieu, comme les vertus à observer, donne conseils et exemples ; ses allégories et illustrations sont toujours des peintures des défauts féminins, des cas, soi-disant connus de lui en telle ou telle ville d’Espagne, d’adultère, de vice, voire de mutilation ou de meurtre par la faute des femmes, concluant à plusieurs reprises sur l’inutilité de l’amour qui provoque tous les défauts et tue même l’idée du mariage, dont le seul but est la procréation. Toute la seconde partie de ses sermons ou Exempla est une revue des « vices, défauts, mauvais penchants des femmes mauvaises et vicieuses », mais aussi en exergue une louange parallèle des bonnes épouses. Maniant le dialogue, animant ses femmes citées en exemples, auxquelles il donne des prénoms, il décrit, au fil des chapitres, les avaricieuses, la femme bavarde et accusatrice, les femmes aimant à droite et à gauche, la femme envieuse de toute autre plus belle qu’elle, l’inconstante, la femme-visage à deux faces, la désobéissante, l’orgueilleuse, la femme jurant et se contredisant, « comment l’homme doit se méfier de sa fiancée », la femme parlant sans cesse d’autre chose, les femmes aimant n’importe qui de n’importe quel âge, mais, chapitre 14, « comment aimer Dieu est sagesse, et aimer le reste du monde est folie ».
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[4]
La Chevalerie en Castille à la fin du Moyen Âge. Aspects sociaux, idéologiques et imaginaires, éd. G. MARTIN, Paris, 2001, notamment J.M. NIETO SORIA, La realeza caballeresca en la Castilla de mediados del Siglo XV, p. 61-80 ; M. GARCIA, Chevalerie et politique en Castille, histoire d’un défi et de son arrière-plan politique (1413-1414), p. 81-100 ; V. SEVERAT, Royauté et chevalerie, sur un débat cancioneril méconnu (MN 24-105-108), p. 101-128 ; I. BECEIRO PITA, El pasado nacional y los referentes del caballero, p. 129-144 ; C. HEUSCH, l’Amour et la femme dans la fiction chevaleresque castillane au Moyen Âge, p. 145-190.
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[5]
SÉNÈQUE, Dialogues, t. 3, Consolations, éd. et trad. R. WALZ, 3e éd., Paris, 1950, Préambule, p. 11, et XVI, 1, p. 32.
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[6]
Les notes 8 à 68 de cette traduction sont les 61 notes de l’auteur, que nous laissons dans leur intégrité. Diego de Valera écorche quelquefois des noms de la mythologie ou de la Bible (mais peut-être prononçait-on ainsi en Castille ?), oublie les muses Clio, Euterpe, Melpomène, avoue souvent qu’il n’a jamais lu tel ou tel nom de père ou d’ancêtre… Il est quand même très cultivé et ce texte est un bon témoignage de la science historique et littéraire de la noblesse de ce temps, qui aime les livres et possède des florilèges et aide-mémoire. En suivant ses notes, dans lesquelles il détaille à plaisir ses connaissances, voici ce qu’on peut apporter ou corriger en quelques informations supplémentaires, qui ne font que mettre en valeur les remarquables savoirs de ce chevalier. Les quatre fleuves de l’Enfer sont l’Achéron, le Styx, le Phlegetonte et le Cocyte, tandis que le Lethé et l’Eumé sont les fleuves du Purgatoire, selon Dante. Atalante a battu ses prétendants à la course, s’est laissée distancer par Hippomène, mais ce serait avec un autre mari, Méléagre, qu’elle tua le sanglier de Calidon. Camille, fille de Métabus, reine des Volsques, héroïne de l’Énéide, fut tuée en combattant Aruns, prêtre de Cybèle. La vestale Claudia Quinta, pour prouver sa chasteté, obtint de Cybèle de tirer sur le Tibre, de sa seule écharpe, le lourd vaisseau portant la Pierre Noire de Sélinonte ; Claudia Antonia, fille de l’empereur Claude, fut tuée pour avoir refusé Néron. Hérophyle, la Sibylle la plus anciennement connue, fut peut-être une amante d’Apollon. Harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite, épouse de Cadmos, vécut éternellement dans les Champs Élysées. Lucrèce, femme de Tarquin Collatin, violée par Sextus Tarquin, s’est tuée, et Rome s’est alors révoltée contre les Tarquin. Pénélope est la fille d’Icarios et de Periboea. Porcia, fille de Caton d’Utique, femme de Brutus en deuxièmes noces, qu’elle pousse à tuer César, se tue à la mort de Brutus en s’emplissant la bouche de charbons ardents. Cornelia, fille de Scipion Metellus et femme du grand Pompée, qui était veuf de Julia, la fille de César, reçoit de ce dernier les cendres de son mari. Tamaris est plutôt Tomyris, reine des Massagètes, qui avait perdu son fils lors d’une des batailles remportées par Cyrus le Grand. Les Massagètes, peuple Scythe d’au-delà de l’Iaxarte, avaient été conquises ainsi, mais Cyrus trouva la mort en 530 av. J.-C. dans cette expédition. Selon Hérodote, Tomyris fit chercher son corps, l’exhuma, lui coupa la tête, la mit dans une outre remplie de sang humain en disant : « Rassasie-toi de ce sang que tu as tant aimé ». Argia, fille du roi Adastre d’Argos, épouse de Polynice, aide Antigone à enterrer son mari ainsi qu’Étéocle, malgré les ordres de Créon. Hippolyte est reine des Amazones, fille d’Arès, et commande quelques travaux à Hercule. La femme du roi Admète de Phères en Thessalie est Alceste ; ayant obtenu d’Apollon le privilège d’échapper à la mort, Admète voit sa femme Alceste se sacrifier pour lui. Deborah, prophétesse et juge d’Israël, sur un ordre de Barac, marcha contre Sicara, général de Jabin, roi des Cananéens, et remporta la victoire. Thamar, fille du roi David, est violée par son frère Amnon et donne un exemple célèbre de pénitence, le corps nu enduit de cendres, pour implorer le pardon. Sarah, Sipora, Esther, Myriam, Élisabeth, Anne, Rébecca et Rachel sont bien connues dans l’Histoire sainte, il n’est pas nécessaire d’en préciser les traits, par ailleurs fort exactement donnés par Valera. Mais il convient enfin de rappeler que le martyre de sainte Ursule et des 11 000 vierges à Cologne, se situe lors des persécutions de Dioclétien (Diego de Valera parle d’un Deconactus, roi d’Angleterre, confondant probablement un nom et un autre).
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[7]
SÉNÈQUE, Dialogues, t. 4, De la Providence. De la Constance du sage. De la Tranquillité de l’âme. De l’Oisiveté, éd. et trad. R.WALTZ, 4e éd., Paris, 1959, XIV, p. 53.
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[8]
Quatre fleuves coulent en Enfer, dont l’un est le Lethé, dont la propriété est de faire perdre totalement la mémoire du passé à celui qui boit son eau.
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[9]
Mon traité est tellement simple et fait de termes si grossiers que, pour bien le comprendre, il n’est pas nécessaire d’expliquer quoi que ce soit ; mais j’ai voulu tout de même écrire cette petite exposition, supposant que quelque doute se présenterait à ceux qui n’ont guère l’habitude de lire les histoires qui s’y trouvent et qui jugeraient mystérieuse leur présence dans le texte. Dans cette explication préliminaire, je veux faire deux choses : d’abord, je décrirai brièvement les histoires telles que les poètes et les historiens en ont fait mention ; puis, j’expliquerai les points qui peuvent paraître obscurs. Au début de toute œuvre, pour qu’elle soit bien claire, il est nécessaire de faire savoir quatre points ; je veux les rappeler tout d’abord. Le premier est le but de l’auteur de l’œuvre, puis qui est la personne avec laquelle il parle, troisièmement quel en est le sujet, quatrièmement à quelle fin va cette œuvre. Mon but personnel est de mettre par écrit ce que j’ai tant de fois soutenu par la parole, car dans les questions débattues oralement, il y a beaucoup d’hésitations et d’embarras et comme je voudrais les passer sous silence, j’ai préféré rédiger ce traité. J’ai écrit comme si je m’adressais à un ami, recherchant les conclusions de ces médisants, non seulement en notant celles-ci, mais encore en contredisant chacune d’entre elles et en les annihilant, selon la faiblesse de mon jugement ; je n’ai parlé qu’à un seul ami et non à plusieurs, ayant bien conscience que je lui infligeais un lourd travail de correction, lui qui sait tant dans de choses, car j’ai écrit bien des choses à revoir et à juger, or le jugement du grand nombre est rarement exact et vient plutôt alors de l’imagination collective et Sénèque le dit très justement. Ce sujet présent est une satire ; on sait bien que tous les écrivains choisirent l’un des quatre modes de l’écriture, le tragique, le comique, le lyrique, le satirique. Le tragique, c’est parler de choses qui ont commencé dans la joie et qui ont une fin triste et douloureuse. Le comique, c’est le récit de choses qui ont un début triste et une fin prospère et allègre. Le lyrique, c’est la façon de scander et chanter en mètres ; ce terme vient de la lyre, car dans les temps anciens c’était l’instrument le plus doux, et on voulait dire que parler en rimes était aussi doux que le son de la lyre, qui a quatre cordes et qui se complètent alors que si on supprime ou on ajoute une corde, la douceur du son se perd ; et dire qu’on écrit en rimes est faire preuve de l’art de marier les syllabes savantes, sinon ce terme serait inutile de même que le vocable lyrique. Ce terme de rime vient de Remus, frère de Romulus, premier roi de Rome, et la cité tient son nom de ce roi, car de ce Remus on dit qu’il fut l’inventeur de cet art parfait de rimer, que dans notre langue nous traduisons par le verbe trouver. Le satirique, c’est la façon de louer des vertus tout en dénonçant des vices. Cette œuvre est satirique, cela se voit clairement, car tout son propos veut louer les vertus des nobles dames et dénoncer l’état vicieux de ceux qui en parlent mal habituellement, en ne sachant pas différencier la lumière des ténèbres. Mon but a été de ne pas supporter le mensonge ni non plus de masquer la vérité, car la vertu et l’excellence des nobles dames ne restent pas dans ces pauvres attaques venues de la malice et du manque de savoir de ces médisants.
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[10]
Ce mont, dit Ovide dans le premier livre de ses Métamorphoses, et beaucoup d’autres poètes font la même mention, est situé en Thessalie, province de la Grèce. Ce mont a deux crêtes, l’une dite Elicon, l’autre Citéron, mais certains les appellent Sirra et Visa. S’y trouvent deux temples, l’un consacré au dieu Apollon, l’autre au dieu Bacchus. Sur ce mont se trouvaient des herbes précieuses, des eaux salutaires, des airs suaves et des sylves délectables, tout ce qui convenait aux hommes d’études. Sur ce mont, on lisait toutes les sciences qui se lisent aujourd’hui dans notre monde, et aussi beaucoup d’autres qui sont maintenant défendues. Telles étaient les merveilles rencontrées sur ce mont, tellement que les poètes chantèrent que tout homme y pénétrant devenait aussitôt savant.
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[11]
De celle-ci, Ovide dans le quatrième livre de ses mémorables Métamorphoses, dit ceci : il y avait en Libye une femme appelée Méduse, qui avait des cheveux de serpents, chaque mèche de cheveux étant une couleuvre, et elle avait telle propriété que tous ceux qui la regardaient étaient transformés en pierre. Le sut Persée, fils de Jupiter et de Danaé, souffrant de ce malheur jeté sur cette noble terre ; il voulut aller en Libye pour supprimer un tel mal. Pour se garder du péril de la vision mortelle de Méduse, il prit l’écu cristallin de Pallas et le harpon tranchant de Mercure. Il quitta sa terre, il marcha jusqu’en Libye, y trouva la terrifiante Méduse qui, se mirant dans l’écu, fut tuée par sa propre vue et changée en pierre, ainsi Persée put lui couper la tête et, la tenant par les cheveux, la rapporta ainsi. Du sang qui en sortait furent engendrés, dans toutes les terres où il marchait, une multitude de serpents venimeux, Lucain donne certains de leurs noms dans son neuvième livre lorsqu’il rappelle cette histoire ; et toujours en la portant ainsi, il monta sur le mont Parnasse, sur la crête Elicon, et là, tomba une goutte de sang de cette tête vénéneuse, et de cette goutte jaillit un cheval, qui fut appelé Pégase. C’est lui qui, galopant sur la terre, fit jaillir cette source, appelée dès lors Pegassea puisque née de Pégase. D’autres l’appellent Musanea, car les neuf muses habitèrent sur ses rives ; et d’autres encore Liberté, car ce qui donne la plus grande liberté est la science, qui rend le cœur libre de toute crainte. Et en effet, les poètes disent que celui qui buvait de cette source devenait savant. Voici cette fabuleuse histoire, ou cette poétique fiction.
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[12]
Un homme appelé Phoebus, de la descendance de Jupiter et de Latone, né dans l’île de Delos, mais je n’ai pu trouver qui était son père, je crois parce que les gentils, pour ceux qu’ils divinisaient, cachaient leurs pères pour encombrer encore plus la folle opinion de leurs gens et leur faire croire encore mieux que c’étaient des dieux transportés dans les cieux. Ce dit Phoebus fut très savant en toutes sciences, et comme dieu du savoir il fut adoré des gentils, qui crurent qu’il avait été transporté au ciel dans la planète du soleil. Il fut appelé Phoebus par la gloire de la victoire qu’il remporta sur le serpent Python, qu’il tua de ses mains mêmes, comme le dit Ovide dans le premier livre de ses Métamorphoses. Et on l’appelle encore d’un autre nom, Apollon, qui peut signifier adolescent, et dans notre langue jeune garçon, car le soleil renaît chaque jour ; par d’autres il est appelé Titan, qui pourrait signifier l’Unique, puisque le soleil est unique ; et encore appelé Soleil, soit le Seul. Ce Phoebus fut le premier inventeur de l’art de la magie, car tous ceux qui dans cette science furent avisés, eurent le nom de Pythonisses ; car du cuir du serpent Python, Phoebus couvrit sa table à trois pieds, sur laquelle au long de sa vie il donnait certaines réponses à ceux qui l’interrogeaient. C’est ainsi peut-être que dans l’Ancien Testament dans le premier livre des Rois est fait mention d’une femme, Pythonisse, qui ressuscita Samuel par la magie, à la demande du roi Saül.
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[13]
Neuf sœurs, selon les poètes, furent appelées les Muses, et ce nom de Muse signifie science, car elles furent savantes dans les Arts Libéraux. Elles vivaient sur le mont Parnasse et reçurent des noms propres dont Ovide donne l’ordre, Terpsychore, Calliope, Polymnie, Erato, Thalie, Uranie ; où qu’elles soient, on comprend grâce à elles les Arts Libéraux, et la science devient douce grâce à leurs chants. Mon intention, dans ces petites histoires mentionnées, est de rappeler que chez ceux qui n’ont jamais rien vu, chez les ignorants et les grossiers, il faut faire taire cette ignorance et c’est pour cela qu’il faut écrire ; et j’y ai ajouté une autre raison en disant qu’ils me causaient de la douleur.
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[14]
Je ne dis pas ici comme le bœuf, car le bœuf de par sa nature est humble ; mais comme le cheval, qui est naturellement superbe alors que les mules sont folles et paresseuses. Par le cheval, le Psalmiste a voulu signifier la superbe indue des gentils, et par la mule, la folie paresseuse des juifs refusant de croire dans le vrai Messie Jésus-Christ, et ceux qui ont de telles croyances doivent être soumis au joug comme des bêtes et punis du fouet, selon le même Psalmiste dans le psaume : « Avec le mors, retiens les mâchoires de ces gens. » Il faut que le sachent ceux qui ne se soumettent pas à la raison et suivent de fausses opinions.
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[15]
Ici le Psalmiste a voulu démontrer que personne ne peut s’excuser par ignorance, puisque la lumière est sur nous. L’intelligence, par laquelle les choses que nous travaillons deviennent compréhensibles pour nous, par laquelle encore nous savons ce qu’il faut éviter, et ce que nous devons choisir, est expliquée par le Philosophe dans le troisième des Éthiques, où il dit de même dans ce livre que nous sommes les maîtres de nos œuvres, de la première à la dernière. C’est ce qui prouve notre libre arbitre non seulement pour notre foi, mais aussi pour la raison naturelle philosophique.
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[16]
Parce que la fortune n’enlève que ce qu’elle donne, comme l’écrit Sénèque en plusieurs textes, et la fortune ne donne pas les vertus, alors il s’ensuit qu’elle ne peut les enlever. Son pouvoir réside seulement dans les biens que l’on dit mutants et incertains, qu’elle répartit de sa main, selon la permission de la divine providence.
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[17]
Il faut ici rappeler qu’il y a bien quatre façons de vertus, selon Gilles de Rome dans le Gouvernement des Princes, soit les théologales, les cardinales, les intellectuelles et les corporelles, les théologales sont la foi, l’espérance, la charité ; les cardinales sont la justice, la prudence, la tempérance, la force ; les intellectuelles sont les sciences spéculatives, soit la philosophie naturelle et rationnelle, la métaphysique, la mathématique, la géométrie ; les corporelles sont les forces que nous possédons naturellement. Il faut savoir que, parmi ces vertus, certaines nous viennent par la nature, tandis que d’autres sont obtenues par nous. Pour ce qui nous vient de la nature, il n’y a pas à louer qui que ce soit, ni se désoler par le manque de l’une d’entre elles, comme par exemple les forces du corps ou la fermeté des membres, comme le dit Aristote dans le troisième livre des Éthiques. Les vertus intellectuelles sont engendrées en nous, mais augmentées par l’enseignement, comme le dit toujours Aristote dans le deuxième livre des Éthiques ; si nous méritons à leur sujet quelque louange, c’est parce que nous travaillons à les accroître. Les vertus théologales ne sont pas en nous entièrement de par la nature, mais en bonne part par la grâce de Dieu, et aussi par l’intelligence et la discrétion de l’homme et par son élection, quoique pour avoir la foi, l’espérance ou la charité, serait bien nécessaire la grâce de Notre Seigneur, et il est indispensable à l’homme de se disposer à la recevoir, car sans cette disposition la grâce ne pourrait avoir d’effet, ce que prouve bien saint Augustin dans son Soliloque, où il dit : « Dieu t’a fait, sans toi, mais toi, tu ne peux pas te sauver sans toi. » Les vertus cardinales ne sont pas en nous naturellement, quoique nous ayons quelque inclination pour elles, mais elles sont acquises par une longue pratique des œuvres vertueuses, comme le dit Aristote dans le deuxième livre des Éthiques ; aussi celui qui les possède doit être loué pour cela et désavoué pour leur défaut. Mon intention à ce sujet est de dire que les vertus cardinales sont soumises au libre arbitre, ainsi qu’une grande partie des vertus théologales.
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[18]
Cette femme a eu des parents, je ne sais plus où je l’ai lu, mais leurs faits mémorables ont porté leurs noms à notre mémoire à travers des milliers d’années. Mais sa perpétuelle virginité s’est maintenue en consacrant sa vie à la déesse Diane, qui a vécu continuellement dans les sylves et les monts abrupts, tirant à l’arc les fières bêtes sauvages. Elle tua le sanglier de Calidon et on assure qu’elle fut la première à parvenir à le blesser, en surpassant tous les jeunes gens qui l’essayaient ; la gloire de ce haut fait est cependant attribuée à Hercule, mais c’est par la valeur de cette jeune fille que ce sanglier sauvage fut tué.
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[19]
Elle fut la fille de Mathalus, roi des Volsques, et n’eut guère de chance à sa naissance, ni à sa mort. Quand elle naquit, sa mère mourut, et peu de temps après fit de même le roi son père, à cause de la méchanceté de ses vassaux, car il fut détrôné, de telle façon qu’accompagné de la seule Camille, il s’en fut habiter par les monts et les bois, et il éleva l’enfant du lait des bêtes sauvages. Parvenue à l’âge accompli, elle se consacra à l’art de la chasse, et après quelque temps, délaissant les futilités féminines, elle revint dans le royaume de son père et le soumit par les armes. Comme Énée revenait de Troie et la désirait pour femme, alors qu’elle voulait conserver sa virginité, elle recourut à la faveur de Turnius Rotulus et avec son aide, elle affronta ledit Énée en champ clos, mais au cours de cette bataille, alors qu’elle frappait ses ennemis avec grande vigueur, elle mourut d’une flèche lui trouant le sein.
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[20]
Je ne me rappelle pas avoir lu le nom de son père, mais elle est bien de naissance romaine. Son père, pour ses mérites, devait recevoir le triomphe, mais un tribun romain le détestant lui interdit le char triomphal. Mais la vierge vit tout cela, depuis le temple où elle habitait, et sans montrer la moindre crainte féminine, en bousculant la multitude de gens, les mains brandies, elle jeta à terre le tribun, vengeant ainsi l’offense paternelle. Et cette dite Claudia garda sa pure virginité jusqu’au terme de sa vie.
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[21]
Minerve, dite aussi Pallas – les premiers écrivains n’ayant pas livré jusqu’à nous les noms de ses parents –, mais les anciens disent bien qu’elle vécut au temps du roi Oregius, fut connue pour la première fois près de la lagune de Tritonius – mais par une erreur de ceux de ce temps-là, on a cru qu’elle était une déesse envoyée du ciel par Jupiter – et elle fut très savante en tout ce qu’il fallait savoir en ce temps-là. En son honneur, furent élevés en diverses parties du monde des temples solennels. Elle demeura perpétuellement vierge. Ce fut elle qui trouva l’art de la laine ; elle rechercha la façon de la laver, puis ce fut elle qui la mit la première fois sur un rouet et qui tissa le premier drap. C’est aussi elle qui, la première, sortit l’huile de l’olive ; elle trouva encore l’usage des charrettes ; elle fut la première à faire faire des armes défensives ; elle élabora les premières lois des batailles, et la première encore à trouver les comptes de l’algorisme.
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[22]
Elle garda perpétuellement sa virginité jusqu’à la mort. Depuis son enfance, elle se consacra à Diane et la servit jusqu’à la fin. On ne saurait jamais assez trouver une telle fermeté chez une femme, et, passant ainsi sa vie entière, elle s’employa chastement à peindre et à sculpter, arts dans lesquels elle surpassa tous ceux de son âge.
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[23]
On affirme qu’elle garda une perpétuelle virginité ; mais elle avait été demandée par un roi de Perse en otage, avec d’autres vierges, au roi des Romains ; alors qu’elle se trouvait avec ce roi dans sa cour, certaine que les Persans passaient des accords honteux avec les Romains, elle sortit secrètement de la cour, et prenant un cheval à ce roi, ayant laissé toute crainte, sauta sur lui et se précipita dans Rome où elle entra au Sénat en dénonçant les traîtrises du roi des Perses, et grâce à elle, Rome fut délivrée d’un grand péril.
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[24]
Née à Babylone, et c’est notoire, quelques jours avant la destruction totale de Troie, quoique certains pensent que ce fut au temps de Romulus, premier roi de Rome. Elle fut une si grande prophétesse, qu’on ne lit chez aucun gentil que Notre Seigneur ait jamais confié à quelqu’un d’autre tant de secrets. Comme les Grecs doutaient du sort de Troie, elle fut consultée par eux et les avertit très exactement de la destruction d’Ilion et de la désolation de la cité troyenne puis de la perte des Grecs dans les ondes salées de la mer. Jusqu’à la fin de sa vie, elle garda sa pure virginité.
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[25]
Elle fut la fille du roi Chirus de Sicile, qui avait occupé le gouvernement de ce royaume par tyrannie et fut tué par ceux de Syracuse ; ceux-là tuaient de même tous ceux de son lignage et recherchaient avidement cette Armonia. Mais celle-ci était dans la garde d’une gouvernante qui l’aimait beaucoup et qui comprit qu’on la tuerait si on la trouvait ; elle prit l’une de ses filles, qui était de l’âge d’Armonia et qui ne s’opposa pas à la volonté de sa mère et reçut volontairement la mort pour sauver la vie de sa maîtresse. Armonia, comprenant la belle loyauté de sa servante, voulut la sauver en mourant et, clamant à grands cris la mort de l’innocente donzelle et se déclarant pour la véritable Armonia, fut immédiatement dépecée par les mains des cruels. Voici, certes, trois femmes au cœur plein de loyauté et je ne sais laquelle des trois mérite le plus de louanges.
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[26]
Lucrèce, très honorée par le peuple romain, avait été la femme de Colatinus et la fille d’Espurius Lucrecius et ceci est très connu. Se trouvait alors dans le château de Collacius, Sextus, fils de Tarquin, roi de Rome, qui vint dans sa maison en ennemi mais réfugié ; il fut reçu par elle honorablement, comme il convient à un fils de roi, mais ce mauvais jeune homme résolut d’aller dans sa chambre à coucher ; comme il voyait que tout était tranquille dans la maison, il entra dans la chambre de Lucrèce, tenant dans sa main un couteau dégainé. Elle le vit et, somnolente et affolée, voulut de toutes forces sauver sa chasteté alors que l’adultère s’efforçait au contraire de gagner son cœur, tantôt par ses supplications, tantôt par des menaces et, la trouvant solide comme la pierre, il lui dit : « Si toi, Lucrèce, tu ne te soumets pas, sais-tu ce que je ferai ? Je t’égorgerai, toi et l’un de tes esclaves, et je le mettrai avec toi dans ton lit, pour que tout le monde soit persuadé de ton adultère ». Lucrèce, alors, saisie de terreur et craignant d’être trouvée en telle posture criminelle alors qu’elle était innocente, consentit par la force à l’horrible Sextus. Ceci fait, alors que Tarquin levait le siège, Lucrèce écrivit à son mari et à ses parents de venir aussitôt, et dès leur venue elle leur parla ainsi : « Saches, Colatinus, que les pas d’un homme étranger ont sali ton lit, et si mon corps a été forcé, mon cœur est resté innocent, et je suis libre de toute faute, sans pour autant me disculper de cette peine. Aussi, comme aucune dame semblable à moi ne saurait être vue en état de luxure, celle qui laisse un spectacle de faute ne doit pas échapper à un spectacle de châtiment ». Et Lucrèce aussitôt, brandissant un couteau qu’elle gardait près d’elle, s’en transperça le sein et mit fin à ses jours.
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[27]
Elle fut la fille du roi Icare, unie par mariage à Ulysses, homme noble. Celui-ci fut appelé par les Grecs pour se rendre à la guerre de Troie, et laissa Pénélope au pouvoir d’Icare son père. La guerre dura dix ans, mais enfin la cité fut assiégée, et Ilion détruite, et tous les nobles de Grèce quittèrent Troie, recommandant leurs vaisseaux à Neptune. C’est alors qu’Éole lâcha les vents déchaînés dans une terrible tempête et ceux qui étaient groupés jusque là, furent dispersés dans les diverses parties du monde. Comme le temps passait, on ne savait plus sur quelle terre se trouvait Ulysses, en quelle partie du monde la fortune adverse l’avait poussé, Pénélope sa femme, faisant des sacrifices aux dieux en faveur de son cher mari, promit de garder sa chasteté. Mais comme elle était très belle, les jeunes gens d’Itaque étaient tentés de l’aimer et de la demander en mariage ; elle trouva alors un nouveau moyen de s’en débarrasser. Elle leur demanda de la laisser tisser une toile, selon la coutume des dames royales de ce temps, en attendant son mari, ce qui lui fut facilement accordé ; mais, avec son astuce féminine, ce qu’elle tissait de jour, en veillant la nuit elle le défaisait secrètement. Ainsi, vingt ans après, Ulysses revint vieux, seul, blessé, et c’est alors que dans son lit chaste elle le reçut allègrement.
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[28]
Porcia, l’honneur de son lignage, avait été la fille de Caton d’Utique et la femme de Brutus, et c’est une grande dame. Elle ne sa montra pas moins vertueuse que son père, car si Caton au nom de la liberté se transperça de son fer, Porcia, cherchant aussi la mort, avala des braises pour mettre fin à sa vie dès qu’elle sut la mort de Brutus son mari.
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[29]
Elle fut la fille de Jules César, premier empereur du monde, femme du grand Pompée, et elle aima tellement son mari que, un jour où on apporta devant elle les vêtements de Pompée ensanglantés, persuadée que Pompée était mort, elle mourut subitement.
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[30]
Tout le monde sait que ce fut la fille du consul Metellus et la seconde femme du grand Pompée ; quant à ses vertus, si je devais les relater en détail, sans doute y passerais-je de longues heures. Mais j’en dirai seulement ceci, ce que fut l’amour magnifique qu’elle donna à son mari. Cet amour fut tel, que lorsque son mari Pompée la laissa dans l’île de Lesbos pendant ses batailles contre César, Cornelia vit venir sur mer Pompée vaincu, et la douleur qu’elle ressentit alors fut si grande, qu’elle tomba à terre inanimée et sans vue, et si longtemps que tous pensèrent qu’elle était morte ; par la suite, elle demeura à la tête de grandes troupes, celles de son mari, dont elle suivit toutes les infortunes jusqu’à sa mort, qui se produisit dans la mer du Phare près de l’Égypte, où ils s’étaient rendus sur l’ordre du mauvais roi Ptolémée, sous les yeux de la malheureuse Cornelia, qui voulut le suivre dans la mort si la malchance le commandait.
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[31]
Elle fut la fille de Marc Antoine, et elle montra un amour si fidèle à son mari, appelé Drusius, que, après sa mort, restant jeune et belle en un âge florissant, elle refusa tout autre homme et, prenant pour compagne de lit sa belle-mère, elle passa sa vie dans la chasteté. Je ne sais, dans l’exemple de cette dame, ce qu’il faut le plus louer, ou bien le singulier amour porté à son mari, ou bien ce choix de compagnie qui, pour la plupart des femmes, est d’ordinaire épouvantable.
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[32]
Quelle fut exactement sa parenté, je ne me souviens pas de l’avoir lue, mais qu’elle fût digne de souveraines louanges, ses grandes actions le démontrent suffisamment. Car après la mort de son mari, elle gouverna son royaume selon la justice, la paix, la conscience. Alors le sut le roi Cyrus, roi asiatique, qui, mû par l’envie et la jalousie désordonnée, décida d’occuper par ses forces armées le royaume de ladite Tamaris. Celle-ci, dès qu’elle sut la venue de Cyrus, ne chercha pas, comme l’aurait fait une femme, les lieux retirés, ne demanda pas la paix, mais avec un cœur viril, sans montrer aucune attitude féminine, elle se montra gouvernant et régissant les batailles avec grande vigueur, prête à entrer elle-même dans le royaume de Cyrus pour l’y rechercher. Mais la dite Tamaris n’avait qu’un fils unique, et elle l’y envoya avec une petite escorte, et il se produisit qu’ils furent tous tués par Cyrus ; la reine le sut, et, sans verser la moindre larme selon la coutume féminine, mais mue par la colère qui la poussait à la vengeance, avec les gens qui lui restaient, elle s’apprêta à courir sus à l’ennemi, si bien que, entre les forêts sauvages et les abrupts escarpements, le dit Cyrus fut tué et son royaume fut occupé par Tamaris. Et pour celle-ci, ni son long veuvage, ni le désir d’avoir des héritiers, ni, surtout, la faiblesse de la chair, ne purent parvenir à ce qu’un autre homme ne la connût après son mari.
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[33]
On sait bien qu’elle fut unie par le mariage à Mausole, roi de Carie, et elle l’aima tellement qu’après sa mort, elle ne pensa pas pouvoir lui donner de plus digne sépulture que son sein lui-même. Elle fit brûler son corps et, selon une très antique coutume très généreuse, elle but petit à petit ses cendres, consacrant sa vie et ses larmes perpétuelles à Diane ; et puis, les honneurs funèbres terminés honorablement, comme on le devait pour un si grand roi, persuadée qu’elle partait avec son mari, de ses propres mains elle mit fin à sa vie.
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[34]
Elle fut la fille d’Adastre, roi d’Argos, mariée à Polynice, fils d’Œdipe, le malheureux roi de Thèbes ; mais comme son mari fut déplorablement tué dans la bataille qu’il livra à son frère Étéocle, dès qu’elle le sut, abandonnant toute faiblesse de la gent féminine, avec une très petite escorte, quitta sa cité. Ne craignant ni les mains impies des ennemis, ni les bêtes sauvages, ni les oiseaux qui se repaissent des cadavres, ni, ce qui était le pire, la loi de l’empereur Créonte, qui avait défendu d’enlever du champ le corps du tué, tout ceci oublié, dans l’obscurité de la nuit, avec une petite chandelle, elle se rendit sur le champ de bataille, n’hésitant pas à toucher les corps des tués jusqu’à trouver le corps de son mari. Elle ne se troubla pas le moins du monde, en recherchant le visage de son mari, lorsqu’elle vit sa figure béquetée par les rapaces, ni lorsqu’elle sentit la putréfaction dont sont atteints normalement les corps morts de leurs blessures, ni l’accumulation de poussière, ni les saletés de cet horrible entassement, mais elle le recouvrit de baisers et, traînant le corps jusqu’à la fosse où il devait être brûlé, avec des cris amers et des soupirs déchirants, elle fit mettre les cendres dans un coffret d’or, vouant dès lors sa vie à une chasteté perpétuelle.
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[35]
Suplicia, femme très louable, fut la fille de Servius Paterculus et femme de Fulvius Flacus, et elle fut louée parmi les honorables matrones de Rome autant que Lucrèce qui s’était tuée par le fer. Comme il avait été ordonné par le Sénat qu’une idole serait consacrée pour que les femmes gardent leur honnêteté, celle-ci devait être consacrée par la plus honnête des matrones, et c’est Suplicia qui fut élue au sein de la foule de toutes les autres femmes, et on lui rendit un triomphe qui ne fut pas modeste. Elle fit de sa vie un modèle de chasteté.
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[36]
De quels parents elle eut naissance, les anciens historiens, par paresse ou par malice de la fortune, ne transmirent pas les noms jusqu’à nous, mais son nom fit connaître jusqu’à nos jours sa noble mort. Celle-ci se déroula sur mer, son navire ayant été pris par les ennemis qui voulaient corrompre sa chasteté ; elle se réfugia sur l’un des bords du vaisseau, puis se laissa couler dans les ondes salées, préférant mourir au lieu de vivre en ayant perdu la chasteté.
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[37]
Quel nom elle eut, je ne l’ai pas lu. Mais je sais qu’à plus forte raison elle devait perdre le nom de son mari plutôt que le sien. Elle aima tellement le roi que, comme l’avait dit en prophétie le dieu Apollon, annonçant qu’il mourrait rapidement si quelqu’un volontairement ne voulait pas prendre la mort à sa place, la noble dame, certaine de cela, de sa propre main se tua pour sauver la vie de son mari.
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[38]
Soit par inadvertance des anciens, soit par méchanceté des horribles envieux, ou bien parce que je n’ai pas lu assez d’histoires, je n’ai pu trouver combien elles furent ni qui elles furent. Mais je peux louer la louable mort qu’elles se donnèrent de leurs propres mains, et que je ne veux pas oublier. Il se trouva que leurs maris étaient vaincus par le consul Marius et qu’elles étaient emmenées en captivité ; elles demandèrent la grâce au cruel vainqueur, de les laisser aller dans le temple de la déesse Vestale, où vivaient de nombreuses vierges et de chastes femmes, promettant d’y rester dans la chasteté ; mais cela leur fut refusé par Marius et comme elles étaient persuadées qu’on les donnerait le jour suivant à la volonté des vainqueurs, toutes, dans cette nuit-là, se pendirent, montrant qu’une telle mort était meilleure qu’une vie dans la luxure et le déshonneur.
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[39]
Les nobles dames indiennes observaient une coutume ; comme chaque mâle pouvait prendre deux femmes en ménage, lorsque le mari mourait, entre les deux femmes un grand débat s’élevait pour savoir laquelle des deux, par ses seules qualités, avait été la mieux aimée du défunt ; elles allaient devant le juge et chacune exposait ses raisons, les plus valables, et celle qui était reconnue comme la plus aimée du mari, devait élever un grand bûcher où le corps du mort devait être brûlé et, en l’embrassant à grande allégresse, elle se faisait en même temps brûler dans les flammes jusqu’à la mort ; l’autre, restait toute triste, comme si elle avait été condamnée.
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[40]
L’histoire des nobles dames de Ménie est liée à celle du lignage des hommes appelés Menis, issus de Castor et de Pollux, qui se trouvèrent dans l’île de Lemnos où ils vécurent en sécurité de nombreuses années, mais d’où ils furent par les Grecs chassés et détroussés et réfugiés en grande pauvreté dans les monts Tassicos où ils purent peupler la région, suppliant très humblement ceux de Lacédémone de les laisser y édifier leurs pauvres demeures. Cela fut connu des sénateurs de la cité, appelant les Menis de la forêt où ils vivaient, les installant chez eux et les recevant comme citoyens. Mais ces Menis, sans aucune reconnaissance, voulurent occuper la cité de Lacédémone par tyrannie, mais les gouvernants réagirent et les condamnèrent à la peine capitale. Comme ils étaient en prison, leurs nobles femmes, d’une rapide décision, mettant leur vie en péril, tentèrent de garder leurs maris en vie et, allant à la prison, à force de prières et de suppliques, fléchirent la sévérité du geôlier, qui les laissa entrer pour voir leurs maris. Elles entrèrent, chacune revêtit son mari de ses propres robes, et tous, drapés des manteaux, sortirent en faisant semblant de pleurer comme s’ils étaient des femmes, les nobles dames restant dans la prison à leur place. Certes, voici une grande loyauté et un singulier amour pour ces femmes, qui préférèrent mourir, plutôt que de voir la mort de leurs maris.
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[41]
Elle fut femme d’Abraham, l’homme qui le premier adora un seul Dieu ; cette femme avait été prise dans le pouvoir du roi Pharaon, et y prouva sa vertu. Car ce roi voulait la forcer, mais elle pria dévotement Notre Seigneur de bien vouloir la délivrer, et ce roi subitement fut privé de son corps, si bien que la noble dame demeura libre sans aucun ennui. Elle fut si amie et servante de Dieu, que, pour ses mérites, Notre Seigneur lui donna un fils et elle le conçut à l’âge de 90 ans et le nomma Isaac
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[42]
Sipora, femme très noble, fut donnée en mariage à Moïse et elle eut tant de vertu que, grâce à elle, Notre Seigneur pardonna à son mari Moïse, contre lequel il avait une grande colère, car lorsqu’il lui était né un fils, il avait beaucoup tardé à le circoncire, contre l’ordre de Dieu. Et elle, jusqu’à la fin de sa vie, garda son honnête et pure chasteté.
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[43]
Ce fut une femme très noble, dont les vertus furent telles qu’elle mérita d’avoir l’esprit de prophétie, et, pendant quarante ans, elle assuma la justice dans le peuple d’Israël. Non seulement sa vertu relevait des qualités féminines, mais de plus dans les batailles, elle dirigeait et ordonnait avec l’audace d’un homme ; comme Cicera, connétable du roi de Yani, venait avec toute la force royale pour détruire le peuple d’Israël, Deborah, prenant un chevalier du peuple, appelé Barea, et levant avec lui de fortes compagnies, rencontra ce dit Cicera sur le champ de bataille où Cicera fut vaincu et ses gens ou tués ou pris en captivité.
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[44]
Esther, femme très illustre, était une jeune fille de Jérusalem, emmenée en captivité à Babylone par Nabuchodonosor quand il fut victorieux d’Iconias, roi de Juda. Esther, qui avait de grandes vertus, fut donnée pour femme au grand roi Assuerus, qui alors gouvernait 127 provinces. Elle fut honorée de toutes les vertus qui appartiennent aux reines, mais, demeurant servante de Dieu, par sa prière, elle obtint la libération du peuple d’Israël des cruelles mains de ses ennemis.
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[45]
Tamar, insigne donzelle, belle, fut la fille du noble roi David ; ses vertus ne diminuaient en rien ce qui doit appartenir à une fille d’un si grand roi. Comme, à son âge accompli, elle était la plus belle de toutes les filles de ce temps, alors qu’elle était dans la maison de son père, il se trouva qu’Amnon, son frère, conçut pour elle un singulier amour et, feignant une maladie, demanda en grâce au roi son père de le confier à Tamar, sa sœur, pour qu’elle prenne soin de lui durant toute la maladie. Celle-ci, sur ordre du roi, se rendit au palais d’Amnon, qui ordonna à tous ses gens de quitter la maison, et ainsi seul avec sa sœur, ce néfaste Amnon mit tous ses efforts pour convaincre son cœur à cette mauvaise volonté et comme il n’y parvenait pas, il la corrompit en la forçant. Tamar, se voyant ainsi déshonorée, toute nue, pleurant comme une femme perdue, courut au palais du roi. Le roi apprit cela, de même qu’Absalon son autre frère, qui avait aussi des sentiments particuliers, et, au bout d’un certain temps, le dit Amnon fut tué des mains mêmes d’Absalon. Tamar, ne voulant jamais se marier, se retira dans une pauvre petite maison où elle vécut comme cloîtrée tous les jours qui lui restèrent à vivre, sans jamais connaître d’autre homme.
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[46]
Myriam la prophétesse fut la sœur de Moïse et très fidèle servante de Dieu, à laquelle non sans mérite Notre Seigneur accorda le don de prophétie. Ses vertus furent telles que, quand elle vécut, alors que le peuple d’Israël marchait dans le désert, grâce à elle un puits d’eau douce put ravitailler tout le peuple ; après sa mort, cela n’arriva plus d’aucun autre puits.
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[47]
Sa vertu fut si grande que, comme elle désirait fort un fils de son mari, c’est un ange qui lui annonça la naissance de son fils Samson, lequel dès son ventre fut sanctifié.
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[48]
Elle fut la femme de Zacharie, et très bonne servante de Dieu, et elle mérita d’avoir un fils sanctifié dans son ventre. Il fut appelé Rabbi Johan et il fut décapité sur l’ordre du mauvais Hérode.
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[49]
Fille de Bétuel, un homme très mauvais et idolâtre, elle naquit à Padan où on ne connaissait pas Dieu et là, elle était la seule à le vénérer et à le servir. Ce fut une grande gloire pour elle et d’autant plus un sujet de louange, car elle était née au milieu du pire des peuples.
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[50]
Elle fut fille de Laban et femme de Jacob, et dans la sainte Écriture, on dit qu’elle était bonne et chaste et grande servante de Dieu. Elle demeura longtemps stérile, mais Notre Seigneur, à ses pieuses prières, voulut lui donner un fruit de son mari Jacob, et ce fut Joseph le juste. Ceux qui veulent lire plus amplement toutes ces histoires, les trouveront dans Tite-Live, la première et la deuxième Décade, dans Valère Maxime, le Compendium, dans Ovide, ses Métamorphoses, dans Lucain et dans la Bible, et ils trouveront tout dans les détails.
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[51]
Je veux ici cesser de conter les histoires de tant de chastes et saintes vierges dont la sainte Église chante les louanges, pour éviter toute prolixité, et parce que tout cela est bien connu de tous ; j’ai seulement fait mention des onze mille vierges qui, dans un âge très tendre, souffrirent virilement le martyre pour notre sainte foi.
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[52]
Voici leur vie et leur passion. Il y avait un roi en Bretagne, que nous appelons Angleterre, qui s’appelait Deconactus, et ce roi fut uni par mariage à une dame dont l’histoire n’a pas retenu le nom, mais dont il eut une fille appelée Ursule. Celle-ci, croissant en âge, croissait aussi en vertus, si bien que la renommée de sa noblesse courut en diverses parties du monde. Cela fut connu d’un roi qui avait sa seigneurie voisine du royaume de Bretagne, et voulut organiser le mariage de son fils Gevia avec cette demoiselle Ursule, et il envoya ses messagers en Bretagne au roi Deconactus pour parler de ce mariage. Celui-ci, à l’écoute de l’ambassade, fut très perplexe, car ce prince Gevia n’était pas chrétien ; mais s’il refusait le mariage, alors que Gevia était très puissant, ce dernier pourrait un jour détruire sa terre ou la conquérir, et le roi très embarrassé fit appeler sa fille Ursule pour avoir son avis. Celle-ci, entendant parler de mariage et voyant le grave souci de son père, sur la permission de celui-ci eut recours à ses propres armes, c’est-à-dire une perpétuelle oraison, demandant par grâce à Notre Seigneur que dans cette affaire, il arrangeât tout selon sa volonté. Comme elle passa deux jours continuellement à prier, elle s’endormit, à cause de la faiblesse de la nature. Dans un songe, Notre Seigneur lui montra alors qu’elle devrait devenir martyre de la Foi et toutes celles qui l’aimaient seraient ses compagnes dans la mort. Finalement, elle vit dans ce songe tout ce qui devait lui arriver jusqu’à son martyre. Tout ceci compris par la sainte jeune fille, elle alla trouver son père et le consola comme elle le put, lui disant que Notre Seigneur lui mandait de ne pas désespérer le prince Gevia au sujet de son mariage, mais de toujours garder sa virginité. Elle dit au roi : « Il me semble, seigneur, que vous devez demander à Gevia de se convertir au christianisme, et de chercher dans son royaume onze mille vierges qui, de même, deviendront chrétiennes et qui me tiendront compagnie ; et ainsi, à vous et à moi ce mariage sera agréable. » Ceci fut rapporté à Gevia qui, ayant un grand amour, obéit immédiatement et se convertit à la sainte Foi et avec une grande diligence fit rechercher les onze mille vierges demandées par Ursule. Il les rassembla et en bons navires, les envoya dans le royaume de Bretagne. Celles-ci arrivées, la sainte vierge les forma à la foi de Notre Seigneur et les onze mille, toutes ensemble, d’une même volonté, s’entendirent pour laisser le monde et servir Dieu, et organisèrent cela de cette façon : elles devaient sortir un jour pour aller voir les vaisseaux et, dès qu’elles s’y trouveraient, on devait lever l’ancre et hisser les voiles au vent et elles devaient partir ainsi au bon vouloir de Dieu. Ainsi fut fait, lesdites vierges plongées dans leurs prières naviguèrent ainsi sur mer jusqu’à aborder dans un port, Tile. On jeta l’ancre, elles prirent terre, se munirent de ce dont elles avaient besoin, et cheminèrent jusqu’à une cité appelée Cologne, où se trouve maintenant le corps bienheureux d’Ursule, et elles s’y reposèrent une nuit, pendant laquelle un ange apparut à Ursule, et cet ange lui dit que la volonté de Dieu était d’aller à Rome, elle et toute sa compagnie, et depuis Rome elles devaient retourner là même, où leur serait donné le martyre, qui leur mériterai la couronne de la vie perpétuelle. Ursule, dès qu’elle le comprit, et le cœur joyeux, le jour venu, apprêta toute sa compagnie. Par la volonté de Notre Seigneur, elles eurent si bon vent que très rapidement elles arrivèrent à Marseille où elles touchèrent terre, et de là s’en furent à Rome à pied, et firent une belle prière dans l’église de Saint-Pierre, puis revinrent à Marseille, remontèrent dans leurs navires, arrivèrent à Cologne – qui était alors assiégée par les païens – alors qu’elles pensaient trouver une ville en paix. Dès qu’ils les virent, les païens, avec une grande cruauté, les tuèrent toutes dès leur arrivée. Ils ne voulurent pas tuer Ursule qui était très belle, mais l’amenèrent à leur roi qui s’en enticha aussitôt et voulut la prendre pour femme, mais elle lui répondit qu’il ne plairait jamais à Dieu qu’elle ait un autre mari que celui pour lequel toutes ses compagnes avaient reçu la mort, et qui était Jésus-Christ. Alors, le roi, indigné de la réponse d’Ursule, ordonna de la tuer et on l’amena là où les corps des autres étaient entassés, on la transperça d’une épée, et la sainte jeune fille rendit l’âme à Notre Seigneur.
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[53]
Il faut ici noter qu’on trouve dans la sainte Écriture quatre lois ; la première est naturelle, et vient de l’éveil de l’intelligence par le don de Notre Seigneur lorsqu’il nous a créés, et ainsi nous savons régler notre vie selon la raison ; sous cette loi vécurent les hommes du premier âge. La deuxième loi est issue de la jalousie, placée par le diable dans l’homme après que Dieu y plaça la loi de nature, et cette loi de la jalousie a détruit la loi de nature, car notre chair est attirée par le péché plus facilement qu’elle ne s’élève par la vertu ; ainsi le dit saint Paul : « Ma chair combat contre l’esprit. », et aussi le dit saint Bernard : « Il n’y a rien de plus noble que de vaincre la chair et rien de plus vil que d’être vaincu par elle. » Aussi est très nécessaire la troisième loi, celle de l’Écriture, celle que Notre Seigneur donna à Moïse, et c’est sous cette loi que vivent les juifs. La quatrième loi est celle de la grâce, qui nous fut donnée par notre Rédempteur Jésus-Christ, et qui est appelée loi de grâce, à la différence de la loi de Moïse qui était observée selon la crainte et celui qui y contrevenait devait mourir de ce fait, alors que notre loi est observée, ou devrait l’être, par amour. Mon intention ici est de demander à tous ces médisants laquelle de ces quatre lois contraint le plus les femmes, et les oblige plus que les hommes à garder la chasteté, ou bien s’il n’y en a aucune. Si nous suivons la première loi de la nature donnée à notre commencement, on y voit que Notre Seigneur créa l’homme, et puis fit la femme, non pas à partir de la tête, pour qu’elle ne fût pas plus haut placée que lui, ni des pieds pour qu’elle ne fût pas inférieure, mais à partir de la côte qui est au milieu du corps, pour qu’elle soit son égale. Tout ce qui est permis à l’homme l’est aussi à la femme, de même ce qui est interdit à l’homme l’est aussi à la femme. Mais voici la loi de la jalousie, établie par le diable ; elle fut appliquée aussi bien à l’homme qu’à la femme, qui sont d’une même matière. Et la loi de l’Écriture interdit également l’adultère aux hommes et aux femmes, de même que la loi de grâce l’interdit également à tous. Maintenant quelqu’un pourrait alléguer qu’au temps de la loi de l’Écriture, il était licite à l’homme d’avoir plusieurs femmes, alors qu’à la femme il était interdit d’avoir plus d’un homme ; mais je peux y répondre que cela n’a été entendu par aucune de ces quatre lois observées, mais par une nouvelle loi, celle de l’obstacle, établie par les hommes, par laquelle ces hommes pensèrent pouvoir brider les femmes, en usant eux-mêmes de ce qu’ils défendaient. Pour parler encore plus clairement, ils firent obstacle à eux-mêmes, en outrepassant la loi de l’Écriture, ce qu’on ne devrait faire pour aucune des quatre lois susdites. L’Apôtre le dit, l’homme n’a pas plus de pouvoir sur son corps que n’en a la femme, ni la femme plus que l’homme. C’est une égalité fondamentale, que leur donna Notre Seigneur lors de la création, en disant : « Ils seront deux en une seule chair. » La supériorité qu’a l’homme sur la femme est celle qu’a le maître sur le disciple, car le mari doit être le maître de la femme, car Notre Seigneur donna la loi à l’homme et non à la femme, c’est-à-dire à Moïse.
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[54]
Selon Boèce, dans le Ve livre de la Consolation, la Providence est cette divine raison qui dispose de toute chose. Je m’en suis émerveillé et m’en suis exclamé, car la providence gouverne tout, même les langues des médisants ont reçu d’elle la permission de parler avec tant d’audace !
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[55]
Selon Dante dans la première partie de sa Comédie, Fortune est un ministre envoyé par la divine Providence dans les basses œuvres changeantes d’ici-bas, dans ce monde qui transforme les biens transitoires d’une gent à l’autre et d’une génération à l’autre. J’ai contesté ce rôle de la Fortune, ne voyant dans son office que le souci d’empêcher longuement la permanence en un être, et les lois qu’elle suit le lui demandent, aussi nous devons sans cesse y prendre garde, et c’est aussi la Fortune qui a décidé de prêter de l’audace à de tels blasphémateurs. Je dis bien « prêter », car lorsque nous prêtons quelque chose, celui qui le reçoit est tenu à le restituer, et l’audace a été prêtée à eux pour un temps, mais non pas donnée. Il faut savoir cela, et il faudrait que quelqu’un veuille bien démontrer la vérité avec clarté.
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[56]
Selon Boèce dans le livre susdit, le Destin est une disposition, dans les êtres changeants, par laquelle la Providence divine donne son aide et place en ordre. Ce terme est employé par les antiques, et le Destin est synonyme de Fortune, quoiqu’il revête plusieurs vocables, mais cela concorde tout à fait à ce que dit Dante de la Fortune. Aussi, je m’élève tout autant contre les destinées que je trouve injustes, car à cause de leur principe, les œuvres louables des nobles dames sont oubliées.
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[57]
Lucain a usé de ce terme en divers lieux, lorsqu’il a parlé d’un grand fleuve, dont les eaux pleines deviennent blanches. Mais moi, ici, je veux l’évoquer autrement, voulant dire qu’il est bien rare qu’on use de cannes avant le grand âge, et lorsque je dis par ce terme que les œuvres des nobles dames sont restées longtemps recouvertes et submergées sous les ondes du Léthé, je veux parler de l’oubli. Dans les enfers, selon Dante, il y a quatre fleuves, dont l’un est le Léthé, dont la propriété est que tout homme buvant de son eau, oublie les choses passées. De cela vient le terme de léthargie, signifiant l’oubli.
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[58]
À propos des tentations, il faut dire que le diable ne tente personne d’autre que des serviteurs de Dieu, et ceux qui sont déjà soumis à lui n’ont pas besoin d’en être encore tentés puisqu’ils sont déjà vaincus et que le diable les dirige déjà, comme le dit saint Isidore dans le IIIe livre du Souverain Bien. Ici, il est clair que ces médisants cherchent à prouver une malformation de naissance chez les femmes, alors que tout autrement on pourrait prouver la vertu dès la formation des bonnes. Ils disent cela à propos de la tentation, or, comme la tentation ne se manifeste que chez les serviteurs de Dieu, on peut en conclure que les femmes tentées sont les servantes de Dieu, et que, en résistant à la tentation, elles restent victorieuses et en ont parfaitement conscience. Les tentations sont vaincues par la résistance plus par les femmes que par les hommes, et tout ce qui est dit ci-dessus le prouve assez, il n’est pas besoin de rechercher plus d’arguments. On peut en outre avancer que le Diable ne peut tenter que selon la permission de Dieu, et les paroles elles-mêmes de Notre Seigneur en font foi, dans le Livre de Job, lorsque Notre Seigneur demande au diable : « D’où viens-tu ? », il répond : « J’ai fait le tour de toute la terre et je suis revenu. » Et Notre Seigneur dit alors : « Regarde mon serviteur Job s’il n’y a pas sur terre d’homme semblable à lui ? », et le diable répond : « Ouvre un peu ta main contre lui, et frappe-le dans toutes les choses qu’il possède, et nous verrons alors s’il te bénit pour tes actions. » Nous devons de même savoir que Notre Seigneur permet que ses serviteurs soient tentés par le diable, et de quatre façons, par de mauvaises pensées, par des pertes et des malheurs, par un surcroît de biens de la fortune ou par des maladies corporelles. Toutes ces tentations doivent être conçues comme des choses profitables aux serviteurs de Dieu, car si l’homme juste est tenté par des pensées mauvaises et qu’il y résiste, il fait ainsi l’exercice de sa vertu, comme l’a fait Notre Seigneur lui-même lorsque le diable l’a tenté, en lui disant : « Va-t-en, Satan, tu ne tenteras pas Dieu ton seigneur. » S’il est tenté par des pertes et des malheurs, il peut faire la preuve de sa patience, comme le faisait Job dans toutes ses infortunes en disant : « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur Dieu l’a repris ; cela plaît à lui, et que son nom soit bénit à jamais. » S’il est tenté par une surabondance, il peut montrer son humilité, sa libéralité, sa tempérance, comme on le lit dans le Livre de David dans le Ier Livre des Rois, à propos de sa mansuétude et de sa libéralité, alors qu’il avait si grand pouvoir. S’il est tenté par les maladies corporelles, il peut encore exercer sa vertu, comme on le voit encore chez ce saint Job, alors que son corps était mangé de lèpre du bout des pieds au haut de la tête, et qu’il se trouvait sur un lit de fumier, et que sa femme lui disait : « Et tu loues encore Dieu ! » il répondit : « Tu parles comme une folle ; si nous avons reçu nos biens de Dieu, pourquoi ne pourrions-nous supporter les maux avec patience ? » Comme les maladies viennent souvent aux justes, pour qu’ils purgent leurs péchés en ce monde, ainsi les tentations que le diable envoie aux serviteurs de Dieu sont transformées en profits pour eux, car tout cela le permet seul Notre Seigneur, pour que ses serviteurs se connaissent eux-mêmes, comme le dit saint Augustin, dans le livre De la Vie Chrétienne.
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[59]
Pour bien comprendre ce terme, il faut savoir que s’y trouvent cinq puissances, comme le dit Horace, ce sont des puissances car aucune des cinq n’est nécessaire à l’écriture : la salutation, la pétition, la conclusion. La salutation est cette première partie que nous mettons d’habitude dans nos lettres de façon courante ; l’exorde est l’introduction des cas qu’il nous plaît de traiter, en quelques phrases concises ; la narration est l’exposition ou la relation de la chose que nous voulons développer ; la pétition est la requête que formule l’écrivain ; la conclusion est la fin de la lettre ou du traité que nous écrivons. Certes, quelqu’un pourrait dire que ce fut superflu de mettre ici une introduction ou exorde, puisque cela veut dire la même chose. Mais j’y réponds que c’est une couleur de rhétorique dont usèrent tous ceux qui écrivirent en se servant de termes univoques, les uns avant les autres, alors qu’un seul pouvait suffire, mais c’était pour allonger la matière à leur volonté, ce qui est proprement l’objet de la rhétorique.
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[60]
J’ai dit « passible de » car une chose est d’être et une autre de paraître, car ceux qui ne comprennent pas les écrits des philosophes, pensent qu’en bien des endroits ils ont généralement mal parlé des femmes ; ce qui n’est pas. Car tous les sages qui écrivirent mal à propos des femmes, s’exprimèrent par des propositions indéfinies, qui se peuvent prouver par des disjonctives et se résolvent dans un mode supposé. Vouloir d’une indéfinie conclure universellement, c’est faire un terme distribué d’un terme déterminé. Parce que ce raisonnement ne peut être bien entendu de celui qui manque de principes logiques, il faut l’expliquer par un plus grand développement : le roi dort, c’est une proposition indéfinie et un terme déterminé, et cela se résout dans l’un des supposés et se prouve par la disjonctive ; lorsqu’on dit : « le roi dort », cela revient à dire « celui-là ou tel autre », mais il est certain que cette proposition indéfinie ne peut pas être conclue en une proposition universelle qui serait : « tous les rois dorment », qui est un terme distribué, qui se prouve par la conjonctive dans tous les supposés de cette façon : « tous les rois dorment, il faut savoir celui-ci et celui-ci et celui-ci ». Maintenant en résumant mon exposé, on ne trouvera pas un sage qui aura traité de cette matière, sauf par propositions indéfinies et termes déterminés, ce qui permet la conclusion universelle, dans laquelle il est loisible de manifester son ignorance ; et où sera l’erreur, ce sera notoire pour ceux qui en ont l’intelligence, et tout ceci suffit pour répondre à tous ceux qui semblent avoir écrit mal par généralités au sujet de toutes les femmes. Pour avoir lieu de plus amplement rabaisser ces médisants, il ne faut pas se satisfaire de la première conclusion qui pourrait donner entière satisfaction.
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[61]
Dans tous les lieux où est écrit le Philosophe, sans nom propre, il faut comprendre Aristote par excellence ; de même, pour César, il s’agit de Jules, pour Auguste, Octavien, pour le Psalmiste, David, pour le Sage, Salomon, et pour l’Apôtre, saint Paul.
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[62]
Ovide a écrit beaucoup de livres, parmi lesquels se trouve les Métamorphoses. C’est son livre le plus important, et en plusieurs endroits de ce livre, il fait mention particulière de la chasteté et de la virginité de beaucoup de femmes. Mon intention ici est de réprimander Ovide qui s’est contredit dans un livre postérieur, De Arte Amandi, dans lequel il semble médire généralement de toutes les femmes.
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[63]
Jean Boccace a écrit un livre intitulé De claris mulieribus dans lequel il a décrit avec une grande louange la vie de beaucoup de dames chastes et vierges ; mais après, il composa un autre livre, appelé Corbacho, dans lequel il écrivit généralement des horreurs sur toutes les femmes. Mon intention est ici de le réprimander pour son manque d’esprit de suite, car il s’est contredit lui-même et c’est un grand tort pour l’homme de se contredire, comme le dit Caton : « Ne veuille pas te montrer le contraire de toi-même. »
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[64]
J’ai dit cela, car Jean Boccace écrivit son livre Corbacho lorsqu’il était amoureux d’une dame florentine, et comme il était d’un âge indu pour être aimé, elle se moquait beaucoup de lui et aimait un jeune homme de Florence. Aussi, dans le Corbacho, Jean Boccace dit que la dame, avec le jeune homme, en train de se moquer de lui, disait « Vois donc mon amoureux ! », et Jean Boccace indigné, se vengea en écrivant toutes les horreurs possibles contre les femmes. Je veux tout de même le réprimander ici, car, dans les derniers jours de sa vie, il voulut revivre un amour éteint, et naturellement chez les vieux, un tel amour doit être répréhensible s’il a été incité par eux. Et je le réprimanderai toujours pour avoir transformé un cas particulier en une attaque générale.
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[65]
J’ai voulu pointer ici l’une des fautes de l’amour, qui peut aussi bien enflammer le sein des anciens que celui des jeunes gens, ne voulant pas plus pénaliser Jean Boccace qu’Ovide, qui voulut, sans raison, mal parler de toutes les femmes, alors que Jean Boccace avait quelque excuse, quoique non raisonnable, puisqu’il était poussé par l’amour.
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[66]
J’ai parlé ici de l’amour, l’appelant passion, car sa définition est chez le Philosophe, qui dit que l’amour est une passion engendrée dans le cœur de l’homme, et que d’elle viennent toutes les autres passions qui se trouvent dans l’âme, qui sont la cause certaine de tous les maux advenus dans le monde. Comme l’amour est source de toutes les autres passions, je dis en effet qu’il est bien la cause de tous les maux advenus dans le monde, et je pourrais décrire largement tous ces torts, ce que chacun peut facilement comprendre s’il a jamais été quelque temps subjugué par la passion, et j’ai donné tous les défauts à l’amour, car celui qui a mis tous ses efforts à garder le nom de vertueux, à cause de lui s’est retrouvé au rang des rudes et des ignorants, comme s’il lui était propre de ne savoir garder une ferme ligne de vie.
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Il faut savoir que dans les hommes se déroulent six âges, d’abord l’enfance, de la naissance à sept ans ; puis le jeune âge, de sept à douze ans ; en troisième, l’adolescence jusqu’à vingt-cinq ans ; le quatrième est la jeunesse jusqu’à cinquante ans, le cinquième est la vieillesse jusqu’à soixante-dix ans, puis vient le terme de tous les âges passés. Dans les trois premiers âges, ou au moins dans les deux premiers, les hommes sont dirigés par les femmes, c’est pourquoi j’ai parlé d’enfance et de jeune âge. DEO GRATIAS, que soit bénie la glorieuse Vierge Marie Mère de Dieu. Amen.
1Diego de Valera (1412-1488) est très connu des historiens de la Castille du XVe siècle et des spécialistes de sa littérature chevaleresque et historique. Fils d’un médecin judéo-converti du roi Henri III de Castille, Alfonso Chirino, et de Maria de Valera dont il garde le nom, Diego grandit à la cour de Jean II de Castille, et s’illustre comme homme de guerre autant qu’homme de l’administration de Jean II et de son fils Henri IV. Il participe à plusieurs grandes batailles livrées contre les Maures (dont la plus fameuse, la Higueruela, en 1431) ; il est également croisé contre les Hussites dans la compagnie d’Albert de Habsbourg roi des Romains et il est l’un des chevaliers invités à la cour de Bourgogne. Il donne aussi des armes contre les Aragonais et se trouve plongé dans les querelles de partis qui déchirent la Castille de ce XVe siècle. Il est Mosen Diego, adoubé chevalier par Jean II dont il a défendu la notoriété lorsqu’il était dans les armées impériales en Europe centrale ; il se montre très sincère et ardent serviteur de ce roi, qui le nomme Corregidor de Cuenca. Il n’aime pas le Privado du roi, Alvaro de Luna, qui est exécuté en 1453, mais il reste bien en cour, tout en jugeant avec critique les évènements, dans ses lettres et ses traités. Avec Henri IV (1454-1474), conservant titres et fonctions, il s’éloigne le plus possible de cette cour pour laquelle il n’a que diatribes acérées. Sa chronique de ces décennies, Memorial de diversas Hazañas, est un chef-d’œuvre de critique historique dans tous les sens du terme. Enfin paraissent les Rois Catholiques, qu’il a le bonheur de servir encore quelques années, en qui il voit le renouveau tant attendu de l’idée de royauté et de la réalité de la monarchie, de l’honneur de la chevalerie de Castille, de la gloire de la royauté catholique des deux Couronnes réunies [1]. Outre ses chroniques et ses lettres qui sont de très remarquables jugements sur son temps envoyés aux rois, princes, grands, amis divers, il est l’auteur de traités abondamment étudiés et utilisés par les actuels spécialistes, nous donnant ses idées personnelles mais aussi les concepts traditionnels des chevaliers des armées et des offices, Espajo de Verdadera Nobleza, Tratado de las Armas, Doctrinal de los Principes, pour les plus connus [2].
2Sans doute le Traité de la Défense des Femmes Vertueuses est-il écrit par Diego de Valera après 1438, date de la parution du livre nommé à tort Corbacho – sous l’influence improbable de cette œuvre célèbre de Boccace – et dont le véritable titre est « l’Archiprêtre de Talavera » d’Alfonso Martinez de Toledo, œuvre satirique contre les femmes, sur le mode des Exempla ou plutôt des sermons faussement prononcés par un archiprêtre [3].
3Diego de Valera s’adresse à Jean Boccace, qui avait écrit tant de beaux morceaux sur les femmes illustres et qui, l’âge venu et après une déception amoureuse, s’était laissé aller à une telle critique infamante pour les femmes dans son Corbacho. Peut-être poussé par ce second « mauvais corbeau » à prendre la défense des femmes, Diego de Valera rédige donc un court traité sur leurs valeurs, rejetant dans ses notes d’assez longs développements – il en est coutumier, il compose ainsi tous ses traités – prouvant sa culture et son génie satirique à la fois, et il le dit lui-même, il choisit le genre satirique pour ce faire. C’est ainsi qu’il faut entendre cette Défense, l’œuvre d’un intellectuel semblant tout savoir de la Bible, de la mythologie gréco-latine, des diverses littératures ; mais surtout un traité à clef, s’amusant (ou grinçant des dents d’énervement) de la littérature chevaleresque qui envahit alors la Castille [4], de la culture ou de la fausse culture des prétentieux, des cuistres se piquant de rhétorique, mais aussi au temps de très beaux ouvrages sur la vie noble, l’Amadis de Gaule, très aimé de l’aristocratie du XVe siècle, El Caballero Zifar, El Victorial de Diez de Games ou encore El Passo Honroso de Suero de Quiñones de Pero Rodríguez de Lena. S’agit-il vraiment de défendre les femmes vertueuses ou de se moquer des louangeurs de ces viragos qui se poignardèrent ou se jetèrent dans le feu pour échapper aux hommes ? Diego de Valera cherche-t-il à écrire quelques pages sur le pur et chaste amour chevaleresque, ou au contraire se moque-t-il de la redondance et des répétitions sans valeur de ce flot de romans, de chants ou d’épîtres brodant sur les thèmes chevaleresques ? Vénère-t-il les femmes ou se moque-t-il de quelque fausse et hypocrite chasteté ? La femme courageuse, selon ses exemples, ne pleure pas, elle monte à cheval devant les ennemis… Diego de Valera est là imprégné de l’esprit de Sénèque dans sa Consolation à Marcia (qui venait de perdre un fils) :
« Si je ne savais, Marcia, que tu es aussi étrangère à la faiblesse d’âme de ton sexe qu’aux autres imperfections humaines, et que ton caractère a quelque chose d’antique qui le fait regarder comme un modèle, je n’oserais m’attaquer à ta douleur […] Mais qui donc osera dire que la nature ait moins généreusement doué les femmes et qu’elle ait rétréci le champ de leurs vertus ? Elles ont, tu peux m’en croire, autant de force que les hommes ; elles trouvent en elles, quand elles veulent, les mêmes ressources morales ; elles supportent avec autant de courage la souffrance et le chagrin, dès qu’elles y sont […] accoutumées […] [5]. »
5Son traité demande certainement une lecture double. Il est remarquablement servi par la culture de Diego de Valera qui connaît ses dames célèbres d’Atalante à Rachel, puis encore sainte Ursule et ses onze mille vierges de Cologne [6]. Il cite Sénèque, dont il assure tirer une maxime, probablement une fausse citation de sa part, autre amusement d’intellectuel : « la femme est bonne lorsqu’elle est vraiment mauvaise », et s’exerce à transformer les sens de « bonne » et de « mauvaise » de façon à donner une conclusion diamétralement opposée à celle de ce pseudo-Sénèque. Faut-il comprendre que la femme est bonne lorsqu’elle est l’inverse d’une femme, c’est-à-dire lorsqu’elle a les qualités d’un homme ? Les développements de Diego de Valera sur cette phrase ne permettent pas cette interprétation. Par ailleurs, Sénèque n’a jamais écrit de Proverbes. Cependant, dans l’un de ses Dialogues, De la Constance du sage, voici ce que le philosophe écrivit : « Il y a des gens assez dénués de raison pour croire qu’une femme peut les offenser. Qu’importe de laquelle il s’agit, le nombre de ses porteurs, le poids de ses boucles d’oreilles ou la largeur de sa chaise ? C’est toujours un être inconsidéré qui, à moins d’avoir reçu une culture et une instruction supérieures, obéit à ses instincts et s’abandonne à toutes les passions [7]. » Et puis Aristote, César, Cicéron, l’Écriture sainte, saint Isidore de Séville, saint Augustin, sont ses références, comme Ovide et Boccace les principaux auteurs qu’il aime et qu’il critique à la fois, du moins dont il critique les divers commentaires qui ont cours à son époque. Ce traité est également servi par sa mordante ironie. Dès ses premières notes, il montre sa virtuosité pour rechercher les étymologies, telles sa deuxième note ou il explique soi-disant la lyre et les rimes, à la façon des cuistres. Les notes 60 et 61 particulièrement sont des chefs-d’œuvre d’attaque contre les rhétoriciens, qui probablement provoquaient toutes les critiques de la jeunesse des universités. Les développements, à propos d’un terme, d’une phrase ou d’un concept, se perdant dans des périphrases et des détours ou des retours en arrière, des rajouts à côté du sujet, sont autant de critiques des mauvaises proses des faux dialecticiens. Quant à Antonia, expliquée en note 31 par Valera, sa chasteté est sauvegardée parce qu’elle vit avec sa belle-mère « ce qui, pour la plupart des femmes, est d’ordinaire épouvantable » !
6Mais Diego de Valera offre son œuvre à la reine Marie de Castille, l’une des filles de Ferdinand d’Antequera, roi d’Aragon en 1412 après le Compromis de Caspe, et mariée en 1418 à Jean II de Castille. Quoique faisant mine de s’adresser à un ami (le Dialogue semble une tournure obligée, lorsqu’on est féru de Sénèque), Diego de Valera place son traité dans la protection royale ; est-ce une arme contre d’éventuelles attaques de jaloux ou de clercs offensés ? La coutume du XVe siècle l’exige, tout texte que l’on veut définitif est dédié à un grand et, prenant la défense des femmes vertueuses, l’auteur ne pouvait pas faire autrement que de l’offrir à sa reine, la mère du futur roi Henri IV et qui meurt en 1443. Car Diego de Valera a le souci de glorifier les valeurs de sa Castille, et il met en avant trois exemples féminins de son histoire, María Coronel, la mère d’Alvar Pérez Osorio et une bienheureuse, María García de Tolède. Doña María Coronel était l’épouse, longtemps veuve après lui, de Don Guzmán el Bueno, Alfonso Pérez de Guzmán, le défenseur de Tarifa à la fin du XIIIe siècle contre les Benimerines. Les Coronel traversent toute l’histoire des XIVe et XVe siècles, passant de l’ancienne dynastie royale à la nouvelle, celle des Trastamares. Veuve énergique, elle fut sans doute la Comendadora de son lignage dont parle Diego de Valera. Il semble cependant la confondre avec une édifiante homonyme, María Coronel fille d’Alfonso Fernandez Coronel, lui-même exécuté en 1353 par Pierre Ier le Cruel, et sœur d’Aldonza qui fur séduite par le roi Cruel ; mariée à Juan de la Cerda, qui est exécuté en 1357, elle ne peut sauver son mari poursuivi comme tout le clan Coronel par la vengeance royale, et elle se retire au couvent de Santa Clara de Tolède, puis fonde le monastère Santa Inès, où elle vit longtemps jusqu’à sa mort en 1409. La légende est allée au-delà de la vérité, racontant que le roi la désirant autant que sa sœur, elle s’en est échappée en se faisant enterrer vivante à même la terre du cloître, et que depuis des fleurs poussent miraculeusement sur l’emplacement de son corps ! Il s’agit sans doute là de cette bienheureuse de Tolède dont parle Diego de Valera, qui suit la légende des fleurs de chasteté sur la tombe et non plus du tout l’histoire. Puis voici la mère d’Alvar Perèz Osorio ; les Osorio, comme les Coronel, très bons chevaliers depuis le XIIe siècle, servent Alphonse XI († 1350) et Pierre le Cruel son fils légitime, puis surtout les Trastamares, et l’un d’eux, Alvar Nuñez Osorio, avait été comte de Trastamare au temps d’Alphonse XI, ce que sera encore Pedro Alvarez Osorio son petit-fils, à la fin du règne de Jean II. Alvar Pérez Osorio, seigneur de Benavente, quoique infirme de naissance, est l’un des plus valeureux capitaines des Trastamares, défenseur pour Jean Ier († 1391) des citadelles de Galice et de León au temps d’une invasion des Portugais, dans les années dramatiques 1383-1385. Mais sa mère, selon Diego de Valera, dame de Aguíar, avait-elle cette mâle énergie dont il vante le courage ? Sans doute s’agit-il encore d’une affabulation ou confusion dans les lignages. Urraca Osorio, épouse de Juan Alfonso de Guzmán (mort en 1351), voulait garder tous les biens de cette branche des Guzmán, ce que convoitait l’inévitable tyran Pierre le Cruel, qui entra à Séville (la grande ville des Guzmán) en 1367, y fit tuer la dame Urraca Osorio et confisqua tous les biens des Guzmán. Il importe peu pour Diego de Valera, qui jongle plutôt avec les noms des grands lignages qu’il aime et qu’il côtoie, et d’où il tire de beaux exemples de dames valeureuses. Les Osorio sont plongés dans les luttes de partis des années 1420-1430, du côté de Fernán Alfonso de Robles le favori de la reine Catalina de Castille, veuve de Henri III († 1407). Le lignage Osorio, allié aux Zuñiga et aux Guzmán, et à Diego de Valera lui-même, sont violemment opposés à Alvaro de Luna, le favori de Jean II (1407-1454). Une Coronel mariée à un Guzmán, une Osorio, Diego de Valera n’a cité que ces deux grandes nobles parmi les femmes vertueuses de Castille, alors que les lignages chevaleresques et la famille royale pouvaient offrir d’autres exemples. Il a voulu joindre aux deux dames une bienheureuse tolédane qui, selon lui, malgré un haut lignage, a voulu garder sa virginité et mourut en odeur de sainteté ; on sait comment il arrange la vérité en suivant la tradition populaire. Car l’auteur a voulu imposer ses choix politiques, dans le parti des Guzmán-Coronel-Osorio-Zuñiga. Les détails historiques donnés par Pero López de Ayala, le fauconnier de Jean II, Fernán Pérez de Guzmán, autres très remarquables écrivains et chroniqueurs officiels de Castille, permettent de corroborer ces réflexions.
7Peut-être est-ce ainsi qu’il faut lire Diego de Valera, alors jeune chevalier de 28 à 30 ans, dans cette Défense des Femmes Vertueuses. Loin des attaques tendancieuses du Corbacho de Boccace ou de l’Archiprêtre de Martinez de Toledo, loin des louanges ampoulées des romans chevaleresques qui se répètent à foison, la femme a sa valeur ; on ne lui demande plus de se percer du poignard ou de se jeter dans le feu pour avoir la vertu, elle est épouse et mère, notamment dans la noblesse où le mariage est une alliance politique et la naissance du fils une assurance pour l’avenir ; elle est certes pieuse et chaste, gardant pour son seul mari ses attraits, parce qu’elle a été élevée ainsi et parce que l’Église le lui demande. Et Diego de Valera sait conclure, même la sainte Vierge, mère du Christ, a été créée femme.
PROLOGUE DU TRAITÉ DÉFENSE DES FEMMES VERTUEUSES COMPOSÉ PAR MESSIRE DIEGO DE VALERA, À L’INTENTION DE LA TRÈS EXCELLENTE ET TRÈS ILLUSTRE PRINCESSE DOÑA MARIA, REINE DE CASTILLE ET DE LEÓN
8Comme il est établi, très honorable Reine et Dame, que plusieurs méprisent habituellement la gent féminine, mu par l’amour de la vérité, j’ai voulu avec audace m’efforcer de rompre le silence habituellement gardé. Il est vrai que bien des fois j’ai reculé dans l’entreprise, ayant conscience de ma grossièreté et de mon ignorance, craignant d’autant les attaques de ceux qui ont le bagage nécessaire pour pouvoir me juger avec malice. Mais par la suite, pensant qu’il y aurait moindre mal à écrire que de laisser une telle affaire dans la dissimulation, j’ai donc écrit cette simple petite œuvre. Cherchant à qui je pouvais le plus dignement l’offrir, j’ai résolu d’imaginer de transformer ce traité en une conversation avec un ami ; mais j’ai voulu néanmoins le donner à la plus vertueuse des dames, non point parce que ces pages en sont dignes, mais parce que cette destinée lui méritera quelque renom. Et comme j’hésitais tout de même sur le choix de cette personne, une voix à mes oreilles a résonné, comme en me morigénant : « Ô, trouble fleuve du Lethé [8], comment peux-tu rester ainsi ébranlé ? Tu doutes donc que cette perfection existe, alors que tu connais la très célèbre reine de Castille, à qui est due la couronne des vertus bien plus qu’aux autres femmes ? C’est à elle qu’il faut que tu présentes ton œuvre, et tu sais bien ce que tu y gagneras. Car si en quelque chose tu as failli, c’est par sa discrétion que ce sera corrigé et toléré avec bienveillance ; et si tu as écrit quelque chose de bien, tu en gagneras autorité par sa faveur. » Et moi, sommeillant en écoutant cette voix, je me suis éveillé en secouant cette pensée qui me préoccupait, j’ai arraché le voile de mes yeux qui me faisait douter et reconnu ma grande erreur. C’est à Vous que j’offre, à Votre Haute Seigneurie, ce traité, en vous suppliant humblement de bien vouloir le recevoir gracieusement, vous demandant de combler mes absences, sans attribuer à elles quelque faute venant de ma volonté, mais en n’y voyant qu’un manque de savoir [9].
9 Exorde à l’ami
10 Il me semble, très cher ami, que tu veux savoir les raisons de ces adeptes de cette nouvelle secte qui ne trouvent de joie que dans la médisance vis-à-vis des femmes ; tu veux vraiment les savoir et tu es vraiment triste, aussi je me force à mouvoir ma main débile pour ce sujet si délicat et, pour deux raisons, je romprai mon silence. D’abord, je veux satisfaire ta demande ; ensuite, je connais ta discrétion et suis certain que, ayant lu mes conclusions, tu sauras facilement en gommer toutes les erreurs. Non seulement j’écrirai quel en est l’argument principal, mais j’y ajouterai ce que moi-même jusqu’alors j’y ai opposé, selon la faiblesse de mon jugement. Ces gens établissent leurs médisances sur les conclusions suivantes. Premièrement, sur une phrase de Sénèque qui écrivit dans un proverbe : « Alors, la femme est bonne quand elle est vraiment mauvaise. » Deuxièmement, le genre humain est si faible que nous ne pouvons jamais résister aux tentations, et comme il est vrai que les femmes sont par nature plus faibles que les hommes, elles ne peuvent pas du tout y résister. Troisièmement, au moins par la pensée, aucune femme n’existe qui ne serait adultère.
11 Aussi, tu dois m’accorder d’aller jusqu’au bout de cette lettre pour terminer ce que j’ai promis. J’ai entendu bien des fois ces affirmations et à chaque fois j’ai muselé ma langue, ne voulant pas faire comme ces médisants qui, avec ceux qui veulent discuter d’égal à égal, s’en délectent, aussi j’ai ordonné à mes oreilles de tout emmagasiner ainsi tout d’abord. Par la suite, considérant la foule de ceux qui ne sont jamais montés sur le haut du Parnasse [10], qui n’ont jamais bu de la source de Pégase [11], qui n’ont jamais entendu le son de la lyre de Phoebus [12], qui n’ont jamais entendu le doux chant des muses [13], et qui donc suivent facilement n’importe quelle opinion, leurs cœurs remuant aussi légèrement que les feuilles des arbres mues par le vent ; et me lamentant que de cette foule monte une telle diffamation méprisant les nobles dames, voyant qu’ils étaient tous muets, incapables de me répondre et incertains dans leur raison, j’ai pensé discuter chacune de leurs affirmations en prenant la contrepartie de chaque iniquité, selon mes pauvres capacités.
12 À la première – la phrase de Sénèque, qui dit que la femme est bonne quand elle est vraiment mauvaise –, ce qui fait penser que Sénèque aurait conclu que toutes les femmes sont donc mauvaises, je réplique qu’en aucune façon Sénèque n’a voulu dire cela. Si nous le comprenons maintenant de cette façon, c’est que Sénèque s’est exprimé avec confusion, de même qu’en plusieurs endroits il a écrit que c’est une grande faiblesse que de louer ou de rejeter une généralité, et tous les philosophes en sont bien d’accord. Aussi, quand il dit que toutes les femmes sont mauvaises, où trouverait-on une plus grande idée générale, ce que lui-même ne peut accepter ? Il ne faut donc pas croire qu’un tel grand sage s’est contredit lui-même. J’affirme, pour que nous comprenions bien son texte, que nous devons l’interpréter ainsi : Sénèque a parlé de la mauvaise femme en disant exactement que la mauvaise femme est bonne quand elle est reconnue mauvaise. Non pas qu’elle soit bonne par sa personne même, mais pour ceux avec lesquels elle doit traiter, car étant reconnue mauvaise, ils pourront facilement s’en défendre. Ce qu’ils ne pourraient pas faire, si elle n’était mauvaise qu’en secret, car cette méchanceté féminine est plus souvent une réputation qu’un fait reconnu, par leur grande ruse et astuce. Enfin, Sénèque a bien dit qu’il y avait de bonnes femmes : « Il n’y a rien de supérieur à la bonne femme, de même il n’y a rien de plus cruel que la mauvaise. Comme la bonne, de toute sa volonté, offre sa vie pour la santé de son mari, de même la mauvaise, la mort du mari est sa victoire. » Dans un autre texte, Sénèque a bien établi qu’il y a de bonnes femmes, lorsqu’il parle de leur perte, lorsqu’une réplique dit : « J’ai perdu une bonne femme » et que Sénèque répond : « Tu dois la trouver en cherchant trois choses, richesse, beauté, lignage. » Il semble donc que si tu ne cherches pas ensemble ces trois qualités dans la femme, que l’homme veut bonne, continue à la chercher encore. Ainsi faut-il entendre la phrase de Sénèque, et si ceux qui le suivent la voient autrement, on peut toujours dire que Sénèque ne fut pas un évangéliste et que nous ne devons pas forcément le croire. Beaucoup de philosophes, parmi leurs belles œuvres, écrivirent aussi des mots reprochables, tels ceux qui furent en désaccord avec notre sainte foi catholique. Sénèque lui-même pourrait avoir dit telle chose qui selon lui serait vraie, et qu’il aurait crue devoir être ainsi, comme ces médisants le comprennent. Et les philosophes peuvent parfaitement affirmer quelque chose d’erroné, comme le dit saint Augustin dans le 8e livre de la Cité de Dieu, où il écrit : « Tout ce que les philosophes ont démontré, corrigeons-le néanmoins, puisque venu d’indignes penseurs. » Il faut donc conclure que les philosophes n’ont pas toujours bien parlé, et dans ce qu’ils ont affirmé à tort, nous ne devons pas les suivre. Voici donc ce que je peux prouver de la première affirmation.
13 Au sujet de la seconde, tout le genre humain est si faible qu’il ne peut résister aux tentations, et que les femmes sont plus faibles que les hommes, aussi elles y résistent encore moins bien, je peux répondre encore que c’est faux et en contradiction avec notre sainte Foi : si vraiment nous ne pouvions pas résister aux tentations, nous n’aurions pas non plus de libre arbitre ; et si nous n’avions pas une franche liberté, Notre Seigneur ne serait pas juste en châtiant ce que nous n’avons pas en nous. Ceci est donc faux et on ne peut établir sur de si faibles arguments une opinion si grave et inique et déplaisant à Dieu, et damnable aux hommes. Il faut croire au contraire que notre libre arbitre n’est entaché d’aucune nécessité, et ceci est bien établi dans les saintes Écritures, car le Psalmiste fait dire à Notre Seigneur : « Je te donnerai la compréhension et je t’ouvrirai la carrière où tu entreras. » Il dit encore plus loin : « Ne décide pas d’agir comme le cheval ou la mule [14] » dans lesquels il n’y a pas d’intelligence. Et en un autre endroit : « Ta lumière [15] est parfaite en s’étendant au-dessus de nous. » De même le dit encore Boèce dans le Ve livre de sa Consolation, pour tous la liberté de l’arbitrage ne peut être enchaînée par la moindre nécessité. Non seulement l’affirment les saints docteurs catholiques, mais aussi de nombreux philosophes païens, et parmi eux Sénèque, dans un de ses livres appelé Des Arts Libéraux » ; et aussi Aristote dans le troisième des Éthiques où il dit que les vertus comme les torts sont dans notre pouvoir ; et plus loin dans ce même livre il dit que personne n’est ni tout bon ni tout mauvais contre sa volonté. Et Salluste, dans le livre qu’il composa sur les conjurations de Lucius Catilina, affirme que sans raison le genre humain sort de son âge tendre et de sa jeunesse, en attribuant les évènements au hasard ou à la fortune, alors que les choses peuvent advenir par manque de vertu qui ne serait pas en leur caractère, et non pas par le pouvoir de la fortune, car ce n’est pas la fortune qui a la puissance [16] d’enlever à quelqu’un sa vertu. Les vertus [17] se trouvent au-dessous du libre arbitre, et si quelqu’un ose nier cela, ce n’est qu’un hérétique. J’en conclus donc que nous pouvons tous résister aux tentations si notre méchanceté ne nous en empêche pas ; mais nous ne devons pas, en nous en servant, nous transformer en juges pour les autres, car notre faiblesse et notre méchanceté ne peuvent rien entacher de la bonté des bons, pas plus que les nuages ne peuvent retirer au soleil sa splendeur ; ils le ternissent, mais ils ne suppriment pas sa lumière. Pour Dieu ! Ne comparons pas les âmes vertueuses et fortes à nos cœurs faibles et méprisables, car à ces âmes l’envergure est plus vaste et personne ne pourrait en fixer les limites. Et s’il est possible à quelqu’un de réfréner les tentations par sa seule vertu, alors Notre Seigneur nous donne sa grâce avec laquelle nous pouvons les vaincre et les rejeter loin de nous, comme le dit le Psalmiste : « Ton esprit de bonté m’entraînera par le droit chemin ». Et cette vertu a été donnée aux femmes comme aux hommes, on le voit dans les saintes Écritures et dans les histoires anciennes et modernes.
14 Si nous prenons nos exemples chez les gentils, nous pouvons en trouver beaucoup, dont je peux donner des noms. Des vierges, Atalante de Calidonia [18], Camille, reine des Volsques [19], Claudia, vestale romaine [20], Minerve dite aussi Pallas [21], et Marcia Varonis [22], et Claudia la Romaine [23], Erifola la Sibylle [24], dite aussi Erichéa, et Armonia, fille de Chirus, roi de Sicile [25]. Des chastes, Lucrèce, femme de Colatinus le Romain [26], Pénélope femme d’Ulysses [27], Porcia, femme de Brutus [28], Julia, fille de César [29], Cornelia, femme du grand Pompée [30], Antonia, fille de Marc Antoine [31], Tamaris reine des Chiares [32], Artémis, reine de Carie [33], Argia, fille du roi Adastre [34], Suplicia, femme de Fluvius Flacus [35], Ipolita la Grecque [36], et la femme du roi Amete de Thessalie [37]. Et les nobles dames des Tudesques vaincus par Marius consul romain [38], et les dames indiennes [39], et parmi elles je n’oublierai pas les femmes de Ménie, qui furent cinquante [40]. Et des juives, Sarah, femme d’Abraham [41], Sipora, femme de Moïse [42], Deborah la prophétesse [43], Esther, femme du roi Assuérus [44], Tamar, fille du roi David [45], Myriam, prophétesse sœur de Moïse [46], et la mère de Samson [47], Élisabeth, femme de Zacharie [48], Anne, mère de Samuel, Rebecca, femme d’Isaac [49], Rachel, femme de Jacob [50]. Parmi les vierges du peuple d’Israël, qui pourrait les compter, car la sainte Écriture dit que lorsque Notre Seigneur ordonna à Moïse de faire édifier par le peuple d’Israël le tabernacle et tous les ornements nécessaires aux sacrifices ordonnés par la Loi, six mille vierges filèrent et tissèrent le nécessaire pour ces ornements, et la sainte Écriture affirme que ces six mille restèrent vierges jusqu’à la fin de leurs jours. Parmi les chrétiennes, je ne pourrais parler de toutes les saintes, toutes les chastes, toutes les nobles et vertueuses femmes qu’il y eut dans le monde, et je rappellerai seulement [51] les onze mille vierges qui voulurent mourir pour notre sainte Foi catholique [52]. La chasteté fleurit, non seulement dans les temps passés, mais toujours aussi à notre époque on trouve beaucoup de femmes chastes et vertueuses et combien en pourrait-on nommer si c’était possible ! Il suffit de dire que ce serait superflu de chercher des preuves pour une telle vérité.
15 Je veux encore que ceux qui parlent mal des femmes, examinent combien de milliers de femmes vertueuses j’ai ici mentionnées, et non seulement selon les histoires, mais aussi dans la sainte Écriture, et aucun chrétien ne pourrait nier cette vérité. Combien encore pourrions-nous en trouver naviguant avec diligence dans le flot des histoires ! Tout cela ne fait-il pas honte à ces misérables aveuglés par leur ignorance ou leur folle malice ? Je veux leur demander combien d’hommes perdirent la vie pour défendre leur chasteté ou leur virginité, ou combien offrirent à la mort leur vie, pour le salut de leurs chères femmes, lesquels firent griller leur corps dans les flammes pour leurs femmes ? Si on m’en trouve un seul, je peux étaler cent noms de femmes. De même je veux qu’ils me disent ce qui, dans les lois, oblige plus les femmes que les hommes à garder la chasteté [53]. Je veux encore qu’ils me disent ce que les mortels redoutent le plus. Je sais bien qu’ils me diront que c’est la mort. Alors, qui donc l’accepte volontairement ? La femme ne peut donc pas résister aux tentations ? Elle ne résiste donc à aucune, alors que la mort est la pire des choses, comme le dit Aristote dans le troisième livre des Éthiques. Je ne peux vraiment m’empêcher de t’admirer, ô souveraine Providence [54], qui en toute réflexion décide de prendre les petites choses incertaines et changeantes, pour les guider de tes rênes inflexibles lorsque tu le veux ; alors, comment permets-tu à ces langues vénéneuses de parler aussi durement et aussi témérairement ? Et je ne peux pas non plus donner valeur à ma plume, ô Fortune [55], car elle ne s’élève pas contre toi, car toi seule as décidé que rien ne demeure longuement en un seul être, mais tu as pourtant permis de prêter audace à ces malveillants bafouilleurs, en brisant les lois de ton antique coutume. Et vous Destins envieux [56], pourquoi parlez-vous avec tant d’inhumanité des louables dames, en engloutissant leurs vertus sous les fétides ondes du Léthé [57] ? Il faudrait que je me taise ? Dieu ne le voudrait jamais et je ne participerai pas à votre crime tant que le pourra ma plume, et je travaillerai de toutes mes forces, en m’opposant à vous par écrit, alors que vous gardez le silence dans la malice et la dissimulation.
16 Mon Dieu, quel est donc cet aveuglement qui transforme ainsi la vie des mortels ? Peut-il exister un élément plus vertueux que ces figures féminines que la nature a créées faibles de corps, fragiles de cœur, d’habitude éphémères dans leur intelligence, et pourtant si en avance sur les hommes par l’ampleur de leurs vertus, alors que les hommes, par composition naturelle, sont d’un physique vigoureux, d’intelligence diligente, de cœur endurci ? Que demandons-nous donc aux femmes ? Certainement, elles ont gagné plus de vertus par leur ingéniosité que par ce que la nature leur a donné.
17 À la troisième réplique qui dit que, au moins par la pensée et la suite, je réponds que tous les arguments exposés pour prouver la malignité des femmes, je peux les retourner pour prouver au contraire leur vertu. En particulier à propos de ceci, qu’aucune femme n’existe qui ne soit pas tentée, et que par cette tentation perpétuelle, la femme est conçue comme une adultère perpétuelle [58]. Je réponds à cela, que même si aucune femme n’existe qui ne serait tentée, beaucoup d’entre elles furent tentées et ne furent jamais vaincues, et c’est justement ainsi que se prouve une vertu, quand on sait résister à la tentation. Ainsi le dit saint Isidore, relatant que le diable voulant damner les serviteurs de Dieu, à plusieurs reprises essayant de les tenter, les voit cependant résister à ses entreprises, car ces serviteurs de Dieu savent très bien qui en est l’initiateur. Si les femmes n’étaient jamais tentées, il n’y aurait en elles aucune vertu, car les qualités non prouvées ne se peuvent connaître. Et pour savoir exactement combien furent tentées et jamais vaincues, il n’est pas nécessaire de chercher autre chose que ce qui a été démontré dans la seconde conclusion, avec tout ce que l’expérience quotidienne nous démontre. Et si on ajoute encore qu’aucune femme n’existe qui ne serait pas adultère, au moins par l’intention, c’est un mensonge, contre ce qu’enseigne la sainte Église, car seul compte à ce sujet le jugement de Notre Seigneur, qui connaît les secrets des cœurs, car à lui seul tout appartient, et nous-mêmes nous ne pouvons juger que par les œuvres que nous voyons nous-mêmes. Ainsi l’enseigne le saint Évangile qui dit : « Tu connaîtras les autres par leurs œuvres. » Il ne parle pas de la pensée, car cela seul relève de Dieu, et celui qui veut juger un autre cœur, ne peut le juger que par la bonté ou par la méchanceté qui se trouvent en lui-même ; car le mauvais pense que tous les autres sont mauvais, jusqu’à constater la vérité par des preuves et encore beaucoup s’emploient à masquer la réalité.
18 Ces conclusions ont été avancées, mais la méchanceté de beaucoup les empêche de se taire et ils proposent encore une autre sentence, non moins folle que les précédentes, que voici : si on peut croire que les femmes du temps passé ont été si bonnes que le racontent les histoires, néanmoins parmi les vivantes actuellement on ne peut en trouver aucune, ni vertueuse ni bonne. Je peux encore y répondre facilement, quoique cette affirmation soit si vaine qu’elle ne mériterait aucune réponse ; les médisants doivent savoir avant tout que les femmes de notre temps sont formées des mêmes matières que toutes celles qui se sont succédé dans les siècles passés, et la grâce de Notre Seigneur n’est pas aujourd’hui inférieure à sa grâce donnée dans tous les âges précédents ; et si les corps célestes peuvent influencer les corps d’ici-bas, ils le font selon la même ordonnance qu’ils ont suivie, ils y ont le même pouvoir, et la liberté de notre décision n’est pas non plus bridée davantage qu’elle ne l’était dans les temps passés. On voit bien qu’il n’y a rien à tirer de cette proposition, que les femmes de maintenant ont moins de valeur que celles qui vécurent dans les temps passés. S’ils disent qu’on trouve maintenant moins d’exemples de femmes louables que dans les temps passés, cela montre le peu de diligence des écrivains de notre époque, qui passent sous silence les notables actions, si bien que peu à peu s’en perd la mémoire. Il me semble pourtant bien qu’est digne de souvenir perpétuel Doña María Coronel, qui fut Comendadora de ce lignage, et qui se tua par le feu pour garder sa chasteté, comme Lucrèce que les anciens ont tellement louée. Il ne faut pas moins rappeler la mère d’Alvar Pérez de Osorio, qui préféra mourir avant d’être dite luxurieuse, et c’est notre malice qui fait que son nom est connu. De même Doña Mari Garcia, la bienheureuse, qui mourut il y a moins de dix ans, ne me paraît pas devoir être oubliée ; elle était du plus grand lignage de Tolède, mais elle ne voulut jamais se marier et mena sa vie entière de 80 ans en état virginal, et à sa mort de grands miracles furent accomplis par Notre Seigneur, et beaucoup dans Tolède peuvent en témoigner. Ô, louable diligence des anciens ! Depuis des milliers d’années, la mémoire d’Atalante est vivante en nous, alors que nous avons oublié ce qui s’est passé hier. Quelle honte ! Nous devrions être taxés de négligence par ceux qui vivront après nous, puisque nous laissons tout dans l’oubli. Non seulement ce que je dis peut se prouver, mais l’expérience, mère de toutes choses, peut nous faire connaître en notre temps des femmes vertueuses dans la vie contemplative, dans la vie civile ou active, parmi lesquelles on connaît bien la vertu ; car non seulement elles sont tentées par la chair qui est faible, par des hommes adultères, mais jamais ces méchants ne peuvent vaincre ni salir la chasteté si propre de ces femmes. Ceci seul devrait suffire pour que les médisants croient la vérité à propos de ces femmes et arrêtent de proférer ces fausses paroles qui font naître tant de maux.
19 Il me semble que je m’étends bien au-delà de ce que j’avais annoncé dans l’introduction ou l’exorde [59] de mon traité et je crains de t’être par trop ennuyeux. Mais accepte cela, je te le demande, pour être capable de répondre aux philosophes et aux poètes passibles [60] d’avoir mal parlé de toute la gent féminine. Si ma main devait craindre ces lignes, toi au moins tu dois en avoir le manifeste ; confiant dans le souverain bien, d’où viennent tous les biens, qui sait suppléer aux sages mus par le zèle de la vérité et mène à bonne fin les désirs de valeur, j’aurai l’audace de poursuivre ce qui a été promis. Il faut d’abord noter que tous les sages, quand ils voulurent parler de vertus et de vices, louèrent ou méprisèrent les faits selon les critères de plus haute vertu de la plus haute vie. Car il y a trois vies, selon le Philosophe [61] dans le premier livre des Éthiques, soit la voluptueuse, la civile et la contemplative. Dans la première, l’homme vit une vie bestiale, dans la seconde, une vie humaine, dans la troisième, une vie divine. Les philosophes, qui dirent que les femmes sont mauvaises, l’ont dit selon les critères de l’état le plus vertueux de la vie contemplative, sans faire comprendre pour autant que les femmes sont mauvaises, mais pour celui qui vit d’une vie divine, pour lequel non seulement les femmes sont mauvaises, mais aussi tous les autres biens que nous appelons nécessaires dans la vie civile ou active, qui fleurissent de toute bonté, et pour lui s’il en décide ainsi, de sa haute position, peuvent être abaissés ou au moins réévalués. Nous pouvons dire que les femmes et tout le reste, sont mauvais pour ceux qui vivent dans cette vie voluptueuse et bestiale, car toutes ces choses en ajoutent encore à la bestialité et à la mauvaise vie de ces gens. Celui qui donne encore à l’enivré abondance de bons vins, ou au luxurieux de belles femmes, ou des armes à l’enflammé de colère, ou au glouton des potages préparés avec beaucoup d’art, ajoute encore des raisons à leur existence de vices. Les philosophes qui disent que les femmes sont mauvaises, comme toute abondance de biens temporels, et toutes affaires civiles, le comprennent ainsi ; non pas que chacune de ces choses soit mauvaise en elle-même, mais elles le sont pour ceux qui vivent dans chacune de ces vies, la contemplative ou la bestiale. Car pour les uns, ces choses troublent et dérangent, pour les autres, elles prêtent main à accentuer les vices. À ce sujet, Sénèque a dit à son ami Lucillus : « Fuis la compagnie, et aussi fuis toi toi-même, et avec toi, tes désirs et tes pensées, car tout cela nuit à la vertu et si tu ne les fais pas fuir, ils dérangeront la vertu. »
20 Mais, dans la vie civile ou active, aucune de ces choses ne cause de mal – au contraire, toutes sont bonnes, nécessaires, essentielles au genre humain –, cependant pour notre malheur, nous en usons mal ou moins bien que ce que nous devrions faire. Ainsi le dit le bienheureux Isidore : « Notre Seigneur n’a rien créé de mal, et si nous faisons des choses répréhensibles, c’est uniquement par notre faute, car nous n’en usons pas comme nous le devrions. Nous nous comportons, comme les yeux aveuglés par la lumière. » ; la lumière pour elle-même est de grande valeur, mais pour ces yeux, elle apporte la maladie. Nous pourrions dire aussi que le serpent ou le lion ou les autres animaux sauvages sont nuisibles et ennemis de nous, et ceci à cause du péché de notre premier père, et celui qui par ordre de Notre Seigneur devait nous obéir est devenu depuis notre ennemi mortel. Ceux qui manquent de la vraie connaissance des choses et ne savent pas lever le voile que les philosophes tendirent sur leurs œuvres secrètes, ne peuvent que les juger, non pour leur réalité, mais seulement pour leur apparence. En naissent beaucoup d’erreurs et on devrait leur dire : « Qui ne sait donc lire ! Ils sont tombés dans de telles erreurs à cause de cela. » Et que ces ignorants et ces malfaisants demandent donc pardon humblement, comme tous ceux qui ont erré si gravement, non seulement aux nobles dames, mais à eux-mêmes : les philosophes disent tous que le plus grand mal dont souffrent les femmes, est d’être engendrées par les hommes, et le plus grand mal pour les hommes est d’être fils de femmes ; il s’ensuit que nous ne pouvons pas dire de mal des femmes sans en dire autant de nous-mêmes. Connaissant ce péché, les femmes vertueuses peuvent dire : « Pardonne-leur, Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils disent. », en suivant les traces de notre Rédempteur, qui sur la croix dit pour ceux qui le crucifièrent : « Père, pardonneleur, ils ne savent pas ce qu’ils font. » Mais plaise à son infini pouvoir et immense clémence de mener à bien les médisants qui se repentent de leurs péchés, en retirant de leurs yeux les obscures ténèbres, et qu’il garde les femmes vertueuses dans une vie resplendissante, pour qu’elles soient un perpétuel exemple pour les siècles à venir, comme sont venues jusqu’à nous celles qui ont été mentionnées ci-dessus.
21 Il faut maintenant répondre d’une autre façon aux poètes, car plusieurs ont écrit de manière déshonnête, et qu’à Dieu ne plaise ma plume ne répète ces termes si crus. Mais il faut se souvenir de ce qu’Ovide écrivit dans son livre De arte amandi, ainsi que de ce que Jean Boccace, déjà avancé dans le dernier âge, écrivit dans son livre le Corbacho, et je répondrai à chacun en particulier. À toi, Ovidius Naso, ton grand âge augmente tes erreurs, et je redis après toi, que dans divers endroits de ton grand livre [62] tu as su clairement montrer la limpide chasteté de nombreuses femmes. Ô malheureuse et honteuse vieillesse ! Ô lignes dignes de répréhension ! Tout ce que, hier, tu as si bien loué, gagné par l’envie de montrer ton art luxurieux, tu as tout transformé en un petit livret avec des lettres fausses. Que dirai-je de toi ? Je ne sais rien de plus contradictoire et ce que tu as fait à toi-même, fait que tu mérites bien de perdre ta qualité de témoin.
22 Et toi, Jean Boccace, qui dans les derniers jours de ta vie, as revécu les appels oubliés de l’amour, tu t’es senti contraint de maquiller de lettres viles tes louables œuvres antérieures. Es-tu celui qui écrivit le livre Des femmes illustres [63], où, avec un remarquable travail, tu as montré la chasteté et la perpétuelle virginité de beaucoup ? Es-tu celui qui, en écrivant Des chutes, en évoquant les mauvaises conditions des femmes, a dit : « Dieu ne veuille que je ne parle pour toutes, car il y a parmi elles beaucoup de saintes, chastes et vertueuses, qu’il faut connaître avec grande révérence. » ? Et depuis, en oubliant toute retenue, tu as écrit ton Corbacho, ce que ma langue ne devrait pas prononcer. Quelle honte, non seulement pour toi, mais aussi pour tout homme qui sait moins de choses que toi ! Quand je pense [64] à toute la faute qu’il faut t’attribuer, certes elles est bien lourde, mais encore [65] je veux retirer de ce texte l’amour qui est dans le sein des vieux aussi bien que dans celui des jeunes adolescents. Ô passion [66] aveugle du cœur ! Que puis-je dire de toi, si ce n’est d’avoir causé tous les maux du monde à venir ? Ô passion désastreuse du genre humain, qui gomme la mémoire, qui détruit les biens temporels, qui gâche les forces du corps, ennemie de la jeunesse, mort de la vieillesse, génitrice de vices, hôte d’une vile poitrine, chose sans raison, sans ordre, sans aucune fermeté, vice de désirs insanes, niant la liberté humaine ! Toi qui par tant d’œuvres a affirmé ton nom mémorable, si légèrement tu l’as blessé toi-même de tes dards et tu l’as jeté au rebut avec les irréfléchis.
23 Ainsi, mon cher ami, tu as vu tout ce que les médisants blasphémateurs ont étalé et ce que j’ai pu leur répondre ; je te demande de compléter très soigneusement tout ce qui te paraît manquer dans ce texte, car c’est très important pour moi, et ce qui te semble moins bien écrit, attribue-le à mon ignorance et à ma faible connaissance des choses et non pas à mon manque de volonté ; et si tu trouves quelque chose de bien, que ce ne soit pas pour la gloire de l’écrivain, mais pour la louange de la vérité, qui a tant de valeur qu’elle donne la lumière aux aveugles, et la science aux ignorants et l’audace aux craintifs. Avec un soin tout particulier, je te le demande une seconde fois, travaille ce texte pour corriger ce qui fait erreur, pour que la noblesse et l’excellence des dames ne demeurent pas dénigrées, rabaissées par la malice et le faux jugement des médisants. En faisant cela, si tu oublies la révérence que tu dois à la vérité, puisque tu es le fils d’une femme, que tu es sorti de son être avec tant d’efforts et que tu as pris lumière grâce à elle, et que tu es né grâce à elle, qui avec tant de diligence dans ton enfance, ton jeune âge, ton adolescence [67] t’a gouverné et administré ; alors, oblige-toi à abroger toute parole contre cette société où furent tant de saintes, de vierges, de chastes et vertueuses femmes. Si tu oublies vraiment cela, garde tout de même en mémoire que notre bienheureuse dame sainte Marie a été femme, à laquelle seulement tu dois demander pardon si tu te tais.