Catherine GAULLIER-BOUGASSAS, La tentation de l’Orient dans le roman médiéval. Sur l’imaginaire médiéval de l’Autre, Paris, Champion, 2003 ; 1 vol., 473 p. (Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge, 67). ISBN : 2-7453-0907-2. Prix : €75,00.
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- CAZANAVE, Caroline,
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- Cazanave, C.
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1 On trouve dans ce beau volume de la Nouvelle Bibliothèque du Moyen Âge un essai d’interprétation des directions prises par le traitement d’un thème à double entrée qui rend (presque) inséparables croisade et Orient. Le compagnonnage de ces deux entités s’inscrit dans une temporalité déjà fort étudiée par les historiens, mais cette fois le propos est inédit car d’un côté ce qui sert de support consiste en une importante partie du domaine romanesque médiéval, tandis que de l’autre est saisi comme angle d’attaque nouveau l’imaginaire médiéval d’un « Autre » auquel son A majuscule et sa substantivation confèrent un caractère suffisamment abstrait pour permettre de jouer librement sur son caractère d’indétermination. La susdite Altérité est appelée en effet à faire défiler dans les pages de ce livre de bonne amplitude (plus de 400 pages) toutes les variations de nombreux petits autres véridiques ou fictionnels qui la conceptualisent, sans jamais la définir de manière fermée.
2 La richesse de la documentation exploitée est impressionnante car le défrichage du domaine historique et du domaine littéraire a été magnifiquement mené. Si rien que trente romans du Moyen Âge ont été sélectionnés pour construire le discours (mon « rien que » équivaut ici à un coup de chapeau qui salue bien bas), ce corpus met en valeur trois dizaines d’œuvres romanesques qui dominent un haut tas de cent cinquante ou cent soixante textes littéraires – car personne n’ignore qu’avec toutes les productions médiévales dont les versions se marchent sur les folios ou les feuillets se recoupent, une comptabilité exacte est impossible. Servent à l’exploitation des romans vraiment étudiés toutes les approches plus expéditives, mais nécessaires, des textes qui complètent la problématique mise à l’ordre du jour, ou éclairent encore le débat en n’entrant pas dans le cadre de la même réflexion.
3 Mieux que jamais C. Gaullier-Bougassas s’affirme devant nous être une très grande médiéviste, une de celles dont le nom marquera sa génération et celles qui suivront. Encore mieux qu’avec Alexandre, sa nouvelle randonnée livresque est partie en Orient explorer les terrae incognitae de l’esprit humain, une expédition qui lui a permis de fonder une kyrielle de colonies d’exposés reliés entre eux par la belle route d’un raisonnement suivi. Tous les continents ne pouvaient être parcourus à la fois. Cet Orient a eu besoin d’expliquer où on allait le trouver et de définir ses frontières par rapport à celles des espaces voisins (territoires occupés spécialement par la chanson de geste et par l’historiographie). Du milieu du XIIe à la deuxième moitié du XVe, la vaste étendue du genre romanesque en langue française ne demandait qu’à être explorée, à la condition expresse que le trajet qui allait la parcourir reste soumis à la direction générale que le guide imposait. À Victor Hugo qui évoquait dans la préface des Orientales un Orient « soit comme image, soit comme pensée », notre commentatrice rétorque que si l’Orient apporte des images, c’est aussi qu’il apporte des pensées : c’est l’articulation de ces pensées diverses, juxtaposées, pas forcément bien coordonnées, mais déroulées sur l’axe du temps qui importe. L’Orient vu du nombril du monde que croient être les fictions élaborées de par chez nous correspond à une construction mentale, chronologiquement évolutive mais toujours réflexive et exigeante, à un regard narcissique qui revient constamment vers soi pour contempler ses propres attentes d’Occidental. Chaque siècle, chaque secteur, chaque sous-classe de littérature apporte ses projections et le roman ne déroge pas à la règle des fantasmes révélateurs. Dans son armoire pas toujours bien rangée, les témoins majeurs du XIIe sont pleins de rêves de jouissance et d’érotisme, d’utopie magnifiant l’existence de sites idylliques, échos véridiques d’une curiosité pleine d’admiration : occidentaliser l’Orient, se l’approprier pacifiquement, quel programme alléchant ! La plénitude de cet investissement enthousiaste s’estompe quand c’est l’union avec le rival, après sa soumission, qui fait l’idée force : l’aspect paradisiaque de l’Orient byzantin et musulman tend alors à disparaître. Au XIIIe siècle, un Coucy et deux couça utilisent des brimborions orientaux (un vœu de croisade, des sultans aux rôles épisodiques), tandis que les romans lignagers anglonormands font traverser des caravansérails beaucoup plus atypiques, puisque nordiques : le déplacement de point d’origine et de perspective contribue à l’émergence du roman historique première manière, l’idéologie de la croisade étant alors remise en cause. Ceci étant, les secteurs romanesques ne chantent pas tous à l’unisson : pour les uns les valeurs de la croisade s’affaiblissent, pour les autres, elles reprennent belle vigueur. À la fin du Moyen Âge, les derniers espoirs historiques peuvent encore gonfler les rêves des romans chevaleresques : les pérégrinations en Orient et les épisodiques fictions sarrasines déménagent pour se rendre utiles dans le cadre d’un débat ouvert pittoresquement sur l’intérêt que, via les conquêtes accomplies pour la dame, l’amour courtois sait présenter; le désintérêt des fadaises que le courant courtois véhicule encore par imbécillité pouvant tout aussi bien être marqué. Nouer entre la féerie et la croisade des liens énigmatiques devient l’affaire des deux romans de Mélusine ; dénouer les liens de ces récits avec l’histoire des Lusignan celle des spécialistes. L’idéologie de la guerre sainte ne serpente plus aussi bien, la mystique de la croisade est abandonnée, la laïcisation des rapports avec les musulmans pourrait s’ensuivre. Rien de tel au contraire chez Philippe de Mézières, qui prêche un « pur et dur » n’ayant pas reculé d’un pouce. Enfin, pour couronner le tout et la fin du parcours, les triplettes de Bourgogne élisent dans la deuxième moitié du XVe, l’ancien grand vainqueur des chrétiens du XIIe, Saladin, pour ancrer ou développer l’histoire d’un héros généreux et courtois, quoique musulman et pris dans le clan d’en face. Saladin n’incarne d’ailleurs pas la richesse et le luxe; ce sont ses qualités éthiques et politiques qui le font remarquer. Mais il faut dire, quitte à mentir, que cet Autre admirable et exceptionnel est d’ascendance chrétienne et qu’il s’initie peu à peu au christianisme.
4 Tous les jeux subtils qu’entretiennent l’Histoire, réputée objective, et la fiction, réputée subjective, ambitionnent d’être étalés au grand jour, les rouages de la pensée occidentale démontés. De l’envie, du refus, de la haine sourde, presque irrationnelle dirigés contre l’Oriental (fût-il du Nord), à l’acceptation de l’altérité du Sarrasin, à l’indifférence qu’on lui manifeste, à la négation de ladite altérité, toutes ces étapes psychologiques, parfois synchroniquement contradictoires, ont fini par faire avancer l’affirmation d’une identité européenne, révèlent la présence d’une attitude existentielle collective, d’une structure anthropologique et sociale portée au fil du temps par des dispositions mentales compliquées, évolutives, mais non incohérentes. Ainsi donc, ne nous en déplaise de l’apprendre, la grandeur d’âme de l’esprit chevaleresque n’était pas toujours au rendez-vous. Les clichés du discours sur l’exotisme et la fascination qu’il exerce non plus : dans ces trente romans du Moyen Âge la peinture des figures féminines orientales n’est pas appuyée, passe en second ou bien se révèle absente (grande tristesse pour nous lecteurs, car l’absence de mouquère se révèle forcément rabat-joie). Cet imaginaire médiéval de l’Autre, tel que C.G.B. le cartographie, n’a pas de dimension ludique, ne fait pas une vraie place au sexe (qui reste un sujet tabou), n’offre guère de chatoiement et pas toujours ces objets précieux, ces curieux objets du désir dont on raffole spontanément. La grande tentation de l’Orient dans le roman médiéval se réduit presque misérablement à la tentation masculine du pouvoir politique, la perception des musulmans fictionnels travaillant sur des projections assez variées, mais restrictives et pour finir peu affectives, ce questionnement multiple piètrement sentimental se manifestant dans un sens un peu trop unidirectionnel. Il s’agit moins en définitive dans cet ouvrage d’un imaginaire médiéval de l’Autre, titre propre à attirer bien des « psy », qui vont être tentés mais pas forcément contentés, que d’une mythologie romanesque de la croisade, plus clairement destinée au groupe des littéraires et à celui des historiens du Moyen Âge. La seule petite réserve que j’émets donc à l’égard de cette passionnante étude toucherait au choix de son titre, qui me paraît légèrement en porte-à-faux. Puisque la croisade et son idéologie fluctuante entrent dans la majorité du sujet défini, la mention du mot « croisade » méritait à plus d’un titre de figurer dans le titre du livre, façon radicale d’éviter qu’en bibliothèque les chercheurs ne soient obligés de s’aventurer dans le maquis des mots clés et des entrées de rattrapage, en perdant du temps, pour tomber en second lieu sur ce qu’un premier tri pouvait facilement leur apporter de manière directe. Quand il s’agit du cas particulier des données à entrer, la moderne Desputaison du Croisé et du Décroisé ne doit-elle pas plutôt choisir comme solution le décroisé que le croisé : car entre nous, bien entre nous soit dit, quel mal y a-t-il à rester simple et à aller droit au but ?
5 Caroline CAZANAVE