Rebecca KRUG, Reading Families. Women’s Literate Practice in Late Medieval England, Ithaca-Londres, Cornell U.P., 2002; 1 vol. in-8º, XI-238 p. ISBN : 0-8014-3924-8. Prix : GBP30,50.
- Par Leo Carruthers
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- CARRUTHERS, Leo,
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1 Comme c’est souvent le cas à l’heure actuelle, le titre bref (les deux premiers vocables) de cette fascinante monographie contient à la fois un jeu de mots et la clef de la problématique : faut-il y comprendre « familles qui lisent » ou « déchiffrer les familles »? Car les deux idées sont présentes dans cette étude des femmes anglaises au XVe siècle – femmes qui lisent, qui composent, ou qui dictent des textes. R.K. développe la thèse que la pratique littéraire féminine ne peut se comprendre en dehors de la structure familiale, terme qu’elle prend soit au sens restreint de la famille naturelle (parents et enfants), soit au sens élargi appliqué aux ordres religieux ou aux groupes réunis par une pensée commune – des « communautés textuelles ».
2 Au cœur du livre se trouvent deux femmes et deux communautés. Margaret Paston, née Mautby (morte en 1484), est connue pour ses relations épistolaires avec son mari et ses fils, riches chevaliers du Norfolk durant les guerres des Deux Roses. Margaret Beaufort (1443-1509) fut la mère du roi Henri VII qui mit fin à ces mêmes guerres; elle aussi apparaît à travers ses nombreuses lettres adressées à son fils unique, séparé d’elle pendant presque toute sa jeunesse, mais sur lequel elle exerçait une grande influence, tant avant qu’après son avènement au trône. Si les lettres sont une source historique de grande utilité (ces deux collections ont d’ailleurs souvent été puisées), leurs rédactrices sont ici placées au centre d’une société « textuelle ». Ce qui intéresse R.K. est, en effet, la place de plus en plus prépondérante de l’écriture sous toutes ses formes dans cette Angleterre en pleine transition, ainsi que le rôle des femmes qui, si elles sont rarement des auteurs « littéraires », jouent néanmoins un rôle important comme mécènes, motrices et communicatrices.
3 Quant aux deux communautés, l’A. établit un contraste entre les dissidents et les orthodoxes, d’un côté un groupe hérétique persécuté (les Lollards de Norwich), de l’autre, les religieux qui bénéficient d’un puissant appui royal (l’abbaye brigittine de Syon). Mais dans les deux cas, c’est la place des femmes, leur rôle actif, leur engagement avec la parole écrite au sein de leur « famille », qui attire R.K. En l’occurrence, les Lollards semblent avoir accordé un rôle inhabituel aux femmes, qui pouvaient, entre autres, enseigner et prêcher, contrairement aux règles ecclésiastiques officielles. Alors qu’à l’abbaye de Syon, institution mixte (de moines et moniales) fondée par Henri V en 1415, ce sont les religieuses, et en particulier la mère abbesse, qui dirigent les affaires.
4 L’A. ne se concentre donc pas sur les écrivains classiques, marqués par une imagination créative, préférant plutôt mettre en lumière le rôle croissant de l’écriture dans la société médiévale tardive, et cela à travers les femmes. Son livre ne se situe pas seulement dans le domaine de la critique littéraire, mais aussi de l’histoire sociale, économique et religieuse. Et si R.K. s’intéresse particulièrement à certaines femmes de l’époque, il serait difficile de la qualifier de « féministe » au sens agressif que le terme possède parfois. Au contraire, son analyse approfondie, des textes comme des contextes, vise une meilleure compréhension du fonctionnement de la société toute entière. Le résultat est un livre subtil et prudent, profond et plein de bon sens, qui plus est, se laisse lire avec beaucoup de plaisir grâce à son style fluide et maîtrisé.
5 Leo CARRUTHERS