La traduction en vers et la traduction en prose à la fin du XIIIe et au début du XIVe siècles : quelques lectures de la Consolation de Boèce
Pages 237 à 260
Citer cet article
- EVDOKIMOVA, Ludmilla,
- Evdokimova, Ludmilla.
- Evdokimova, L.
https://doi.org/10.3917/rma.092.0237
Citer cet article
- Evdokimova, L.
- Evdokimova, Ludmilla.
- EVDOKIMOVA, Ludmilla,
https://doi.org/10.3917/rma.092.0237
Notes
-
[1]
J. MONFRIN, Traductions au Moyen Âge, L’Humanisme médiéval dans les littératures romanes du XIIe et XIVe siècles, Paris, 1964, p. 217-246 ; ID., Les traducteurs et leur public, Id., p. 247-264.
-
[2]
Cl. BURIDANT, Translatio medievalis. Théorie et pratique de la traduction médiévale, Travaux de Linguistique et de Littérature, t. 21,1, 1983, p. 133-136.
-
[3]
J. MONFRIN, Les translations vernaculaires de Virgile au Moyen Âge, Lectures médiévales de Virgile, Rome, 1985, p. 185-249, surtout p. 194, 221, 246-249. Sur cette étape de l’histoire de la traduction en rapport avec les traductions de Boèce, voir R.A. DWYER, Boethian Fictions. Narratives in the Medieval French Versions of The Consolatio Philosophiae, Cambridge (Mass.), 1976, p. 67-87.
-
[4]
Selon R.H. Lucas, parmi les textes classiques, ce sont, en plus de la Consolation, les fables d’Avian et l’Ars amatoria d’Ovide, dont les traductions en vers et en prose coexistent encore au XIVe et au XVe siècles (R.H. LUCAS, Medieval French Translations of the Latin Classics to 1500, Speculum, t. 45, 1970, p. 225-259). En dehors du domaine classique, c’est le Psautier, dont les traductions connaissent à cette époque des formes différentes ; sur les traductions du Psautier voir, en particulier, S. BERGER, La Bible française au Moyen Âge. Études sur les plus anciennes versions de la Bible écrites en proses de langue d’oïl, Paris, 1884 ; sur un Psautier en vers daté du XIVe siècle voir, de plus, G. HASENOHR, La traductions françaises du Stabat mater dolorosa: textes et contextes, Recherches augustiniennes, t. 24, 1989, p. 281-282. Je remercie vivement Madame G. HASENOHR qui m’a conseillé de choisir les traductions de Boèce pour cette étude et qui, de plus, m’a beaucoup aidée en m’apportant conseils et matériaux.
-
[5]
P. COURCELLE, La Consolation de Philosophie dans la tradition littéraire. Antécédents et postérité de Boèce, Paris, 1967, p. 241-322. Cf. aussi : K. BURDACH, Die humanistischen Wirkungen der Trostschrift des Boethius im Mittelalter und in der Renaissance, Deutsche Vierteljahresschrift für Literatur und Geistesgeschichte, t. 11, 1933, p. 530-558 ; F. TRONCARELLI, Boethiana aetas. Modelli grafici e fortuna manoscritta della Consolatio Philosophiae tra IX e XII secolo, Alessandria, 1987.
-
[6]
Sur le genre de la Consolation, voir COURCELLE, op. cit., p. 18 ; sur les consolations médiévales voir H.R. PATCH, The Tradition of Boethius, New York, 1935, p. 91-104.
-
[7]
Cf., en particulier, la préface de la traduction de la Consolation de 1477 citée par DWYER, op. cit., p. 21.
-
[8]
À présent on distingue treize traductions de la Consolation (le Roman de Fortune de Simund de Freine est généralement étudié à part). Pour la revue des traductions voir A. THOMAS et M. ROQUES, Traductions françaises de la Consolatio Philosophiae de Boèce, Histoire littéraire de la France, t. 37, Paris, 1938, p. 419-488 ; V.L. DEDECK-HÉRY, The Manuscripts of the Translation of Boethius Consolatio by Jean de Meun, Speculum, t. 15, 1940, p. 432-443 ; R.A. DWYER, Another Boèce, Romance Philology, t. 19, 1965, p. 268-270 ; ID., The Old French Boethius : Addendum, Medium Ævum, t. 43, 1974, p. 265-266 ; J.K. ATKINSON, Some Further Confirmations and Attributions of MSS of the Medieval French Boethius, Medium Ævum, t. 47, 1979, p. 22-29 ; P. COURCELLE et S. LEFÈVRE, Art. Boèce, Dictionnaire des lettres françaises. Le Moyen Âge, Paris, 1992, p. 206-207 ; J.K. ATKINSON, Introduction, Boeces : De Consolation, Beihefte zur Zeitschrift für romanische Philologie, t. 277, 1996, p. 1-4 ; B. ATHERTON, La place du Roman de Fortune parmi les traductions françaises de Boèce, Édition critique de la version longue du Roman de Fortune et de Félicité de Renaut de Louhans, traduction en vers de la Consolatio Philosophiae de Boèce, Thèse, Université du Queensland, 1994, p. 2-5. Je remercie vivement B. Atherton qui m’a envoyé sa thèse. Ma reconnaissance va également à J.K. Atkinson qui m’a mise en contact avec B. Atherton. Cf., de plus, les articles de G.M. Cropp et J.K. Atkinson consacrés respectivement au second prosimètre et à la traduction picarde en vers du 1315 : G.M. CROPP, Le livre de Boèce de Consolation : from Translation to Glosed Text, The Medieval Boethius. Studies in the Vernacular Translations of De Consolatione Philosophiae, éd. A.J. MINNIS, Suffolk, 1987, p. 63-88 ; J.K. AT K I N S O N, A Fourteenth-Century Picard Translation-Commentary of the Consolatio Philosophiae, Id., p. 32-62.
-
[9]
W. WETHERBEE, Platonism and Poetry in Twelth Century, Princeton, 1972, p. 255-265.
-
[10]
COURCELLE, op. cit., p. 306-319.
-
[11]
A. MINNIS, Aspects of the Medieval French and English Traditions of the De Consolatione Philosophiae, Boethius, His Life, Thought, and Influence, éd. M. GYBSON, Oxford, 1981, p. 318-322.
-
[12]
Sur l’intérêt de Jean de Meun pour l’œuvre de Boèce et les emprunts qu’il fait aux divers commentateurs de la Consolation, cf. aussi : D. RAIMONDI, Lectio boethiana, Romania, t. 120, 2002, p. 63-98 (riche bibliographie).
-
[13]
Sur les mss de la traduction voir : DEDECK-HÉRY, op. cit., p. 166-167 ; voir de plus : R.A. DWYER, Manuscripts of the Medieval French Boethius, Notes and Queries, t. 18, 1971, p. 124-125.
-
[14]
F.J. THOMSON, Sensus or Proprietas Verborum. Medieval Theories of Translation as Exemplified by Translations from Greek into Latin and Slavonic, Symposium Methodianum, Neuried, 1988, p. 675-691 ; sur les théories de la traduction au Moyen Âge, voir, de plus R. COPELAND, Rhetoric, Hermeneutics, and Translation in the Middle Ages, Cambridge, 1991, p. 37-62. Cf. aussi : C.J. WITTLIN, Les traducteurs au Moyen Âge : observations de leurs techniques et difficultés, Actes du XIIIe congrès international de linguistique et philologie romane, t. 2, Québec, 1976, qui lie la traduction littérale exceptionnellement aux difficultés techniques des traducteurs : l’imperfection des manuscrits, la mauvaise connaissance de la langue, l’absence de la critique du texte.
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[15]
Sur le prologue du Livre de Confort, voir R. CRESPO, Il prologo alla traduzione della Consolatio Philosophiae di Jean de Meun e il commento di Guglielmo d’Aragonna, Romanitas et Christianitas, Amsterdam, 1973, p. 55-70 ; G.M. CROPP, Le prologue de Jean de Meun et le livre de Boece de Consolacion, Romania, t. 103, 1982, p. 278-298.
-
[16]
Cf., de plus : 1) V, 4 p. [6] : voluntarii exitus rerum ad certum cogantur eventum; J. de M. : les fins volenterines des chosez soient contraintez a certain avenement. 2) V, 4 p. [7] : positionis gratia; J. de M. : par grace de posicion. 3) V, 3 p. [6] : firma praescientia; J. de M. : ferme prescience. Etc.
-
[17]
Pour les vies de saints en prose voir J.P. PERROT, Le passionnaire français au Moyen Âge, Genève, 1992, p. 127-128, 135.
-
[18]
THOMSON, op. cit., p. 676 et s.
-
[19]
P.M. SCHON, Studien zum Stil der frühen französischer Prosa, Francfort, 1960, p. 163-185, 205-238. Sur l’emploi des paires de synonymes dans la poésie lyrique et épique voir, de plus, W.T. ELWERT, La dittologia sinonomica della poesia romanza, Bolletino del Centro di Studi filologici e linguistici siciliani, t. 2, 1954, p. 157-177 ; ID., Zur Synonymendoppelung von Typ planh e sospir, Archiv für das Studium der neueren Sprachen, t. 193, 1956, p. 40-42 ; S. PELLEGRINI, Iterazioni sinonomiche nella Canzone di Rolando, Studi mediolatini e volgari, t. 1, 1953, p. 155-165 ; V. BERTOLUCCI PIZZORUSSO, Iterazione sinonimica in testi prosastici mediolatini, Studi mediolatini e volgari, t. 5, 1957, p. 7-29 ; Cl. BURIDANT, Les binômes synonymiques : esquisse d’une histoire des couples de synonymes du Moyen Âge au XVIIe siècle, Bulletin du Centre d’Analyse du Discours, t. 4, 1980, p. 5-79 ; L. BROOK, Synonymic and Near-Synonymic Pairs in Jean de Meun’s Translation of the Letters of Abelard and Heloise, Neuphilologische Mitteilungen, t. 87, 1986, p. 16-33 ; A. MELKERSON, L’Itération lexicale. Étude sur l’usage d’une figure stylistique dans onze romans français des XIIe et XIIIe siècle, Göteborg, 1992. Cf. le point de vue de D. BILLOTTE (Introduction, Le vocabulaire de la traduction par Jean de Meun de la Consolatio Philosophiae de Boèce, t. 1, Paris, 2000, p. XI-XIX, LXXIII-CI), ainsi que celui de Ph. Bossel et E. Hicks (D. BILLOTTE, Ph. BOSSEL, E. HICKS, Jean de Meun lexicographe : usage de la réduplication synonymique dans deux traductions, Traduction et adaptation en France à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, Paris, 1997, p. 141-157). Selon les auteurs de ce dernier article, chez Jean de Meun, le « binôme synonymique » « apparaît comme le signe concret d’une inadéquation sémantique entre la langue source et langue cible » (p. 146) ; les binômes rendent le plus souvent les nuances sémantiques du mot latin et, parfois, le rythme de la phrase de l’original. L’usage des doublets (« binômes synonymiques ») ne représente pas un trait caractéristique de la traduction littérale. Les auteurs de l’article n’étudient pas l’usage des doublets (« binômes synonymiques ») comme un trait caractéristique de la traduction littérale. Ils remarquent, de plus, que « le doublet par décalque – où l’un des termes, le premier d’habitude, reprend le latin sous forme “naturalisée”, alors que le second glose le premier – est un procédé relativement rare » dans les traductions de Jean de Meun (p. 147 n. 1). À notre avis, si l’on prend en considération les calques sémantiques accompagnés de gloses, la fidélité de Jean de Meun aux principes de la traduction littérale ainsi que son intention de conserver dans la traduction de Boèce le « vêtement verbal » de l’original, apparaîtront clairement.
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[20]
L. LÖFSTEDT, La réduplication synonymique de Jean de Meun dans sa traduction de Végèce, Neuphilologische Mitteilungen, t. 77, 1976, p. 450.
-
[21]
C’est aussi le point de vue de LÖFSTEDT, op. cit., p. 454.
-
[22]
Op. cit., p. 449-470. L. Löfstedt n’utilise pas le terme de calque sémantique.
-
[23]
Cf., de plus, (V, 4 m., v. 14-15) : cassas […] imagines; J. de M. : ymages […] cassez et vaines; en ancien francais le mot « cassée » n’a pas la signification figurée du latin cassus (« vain », « inutile »). Ici et plus loin nous renvoyons au dictionnaire de A. TOBLER et E. LOMMATZSCH, Altfranzösisches Wörterbuch, t. 1-11, Wiesbaden, 1955-1995.
-
[24]
C’est le type rhétorique de L. Löfstedt.
-
[25]
Cf. aussi : 1) V, 2 p. [10] : perniciosis / […] / affectibus ; J. de M. : par deliz et par destruiables entalentemens. 2) Cf. V, 2 p. [10] : ad inferiora et tenebrosa; J. de M. : aus chosez plus bassez, mondaines et tenebreusez.
-
[26]
Cf. aussi : V, 2 p. [4] : Nam quod ratione uti naturaliter potest id habet iudicium quo quidque discernat ; J. de M. : Car ce qui puet naturelment user de raison, ce a jugement par quoy il cognoist et devise toutez chosez bonnes et males.
-
[27]
Cf., par exemple, V, 2 p. [2-3] : Sed in hac haerentium sibi serie causarum estne ulla nostri arbitrii libertas / […] / ? – Est, inquit ; J. de M. : Mais je te demant, savoir mon, se en ceste ordenance de causez qui s’entretiennent, s’il y a aucune franchise de nostre volenté […]. – Certes, dist elle, franchise de nostre volenté est.
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[28]
Cité d’après COURCELLE, op. cit., p. 312.
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[29]
Cité d’après COURCELLE, op. cit., p. 310. Ces vers de l’hymne exposent un passage du Timée [41e] ; sur la dépendance de l’hymne de ce dialogue de Platon, voir COURCELLE, op. cit.
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[30]
Nous utilisons le terme de F. Quadelbauer : « kleine Einheit » ; voir : F. QUADELBAUER, Die antike Theorie der Genera dicendi im lateinischen Mittelalter, Vienne, 1962, p. 102-104, 165.
-
[31]
Voir la publication de ATKINSON, Boeces, De Consolation.
-
[32]
Cette traduction est datée de 1332.
-
[33]
Op. cit., p. 326.
-
[34]
Cf. aussi : 1) III, 2 p. [9] : In his ceterisque talibus humanorum actuum votorumque versatur intentio […]; prosimètre : En ces choses et en semblables tuit le fait humain et li desir s’antendent […]. Cf. J. de M. : En ces chosez donques et en ces autres telles est tournee l’entencion des fais et des desiriers humains[…]. 2) V, 2 p. [10] : oculos / […] / deiecerint; prosimètre : elles destournent leurs yeuls. Cf. J. de M., plus haut.
-
[35]
Cf. : 1) III, 1 p. [5] : – Quonam ? inquam ; prosimètre : – Et quel part ? fis je; cf. J. de M. : Ou me veulz tu, dis je, mener ?. 2) III, 11 p. [4] : Manebunt. Prosimètre : Fermement, fis je; cf. J. de M. : Elles te demourront ottroiees.
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[36]
Cf. : 1) III, 2 p. [20] : variae dissidentesque sententiae; prosimètre : les opinions / […] / diverses. 2) I, 4 p. [6] : improbis flagitiosisque civibus; prosimètre : en la main des mauvais. 3) I, 4 p. [44] : dissonae multiplicesque sententiae; prosimètre : les diverses sentences 4) III, 11 p. [16] : mortem vero perniciemque devitat; prosimètre : et fuist sa corrupcion.
-
[37]
Cf. : 1) I, 4 p. [3] : Haecine est bibliotheca, quam certissimam tibi sedem nostris in laribus ipsa delegeras […]; prosimètre : Est ce la chambre de mon estude que tu avoies esleue en maison […]. 2) V, 1 p. [16] : Hae sunt igitur fortuiti causae compendii, quod ex obviis sibi et confluentibus causis, non ex gerentis intentione provenit; prosimètre : C’est donques li sentiers de cas quant diverses causes s’asemblent de quoi l’en ne se prenoit garde.
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[38]
Cf. : 1) I, 6 p. [10] : Sed dic mihi, meministine quis sit rerum finis quove totius naturae tendat intentio ?; prosimètre : Mais or me di, sces tu qui est la fin de toute creature ? 2) III, 9 p. [13] : Quod igitur nullius egeat alieni, quod suis cuncta viribus possit, quod sit clarum atque reverendum, nonne hoc etiam constat esse laetissimum ?; prosimètre : Et s’il a, fist elle, ces quatre condicions, n’est il certain que c’est chose plaine de joie et de leece ? 3) I, 6 p. [4] : nec umquam fuerit dies qui me ab hac sententiae veritate depellat; prosimètre : n’onques n’en fui d’autre opinion.
-
[39]
Cf. : III, 12 m., v. 27-28 : Et dulci veniam prece/ Umbrarum dominos rogat; prosimètre, v. 19-21 : En chantant commence a plourer/ Et en pleur merci demander/ Que sa femme l’en lui rendist.
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[40]
Cf. Boèce, III, 12 m., v. 29-39 ; prosimètre, v. 22-30 : Li portiers au chant s’esbahist,/ Cerberus qui avoit trois testes ;/ Les deesses qui sont molestes/ Aus dampnez pleurent par son chant ;/ La roe ne va plus tournant/ Ou est rouez Yxïonus ;/ Sa soif oblie Tantalus ;/ Le faie de Tyce plus ne trait/ L’oitour pour le chant que cil fait (v. 22-30). J.K. Atkinson et G.M. Cropp remarquent que ce poème, ainsi que I, 5 m., sont proches de l’original par leur syntaxe et leur brièveté : J.K. ATKINSON et G.M. CROPP, Trois traductions de la Consolatio Philosophiae de Boèce, Romania, t. 106, 1985, p. 207-208.
-
[41]
Cf. plus haut.
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[42]
Sur les noms propres omis dans les poèmes, voir ATKINSON, Introduction, Boeces, De Consolation, p. 45 et s.
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[43]
Voir son édition : R. SCHROTH, Eine altfranzösische Übersetzung der Consolatio Philosophiae des Boethius (Handschrift Troyes 898). Edition und Kommentar, Francfort, 1976.
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[44]
ID., Einleitung, Id., p. 49-52. Sont omis complètement : IV, 7 m. ; V, 1 m. ; V, 5 m. ; V, 6 p.
-
[45]
Cf. op. cit., p. 49-52.
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[46]
Cf., par exemple, I, 3 p. [6] : […]ante nostri Platonis aetatem magnum saepe certamen cum stultitiae temeritate certavimus eodemque superstite praeceptor eius Socrates iniustae victoriam mortis me astante promeruit ?; la traduction : jadis devant le tant Platon euist longhe bataille a folie, et en /le/ tans Platon, Socrates, ses maistres, moi veant, fu tués mauvaisement.
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[47]
Op. cit., p. 138. Cf. I, 7 m.
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[48]
Chis est euireus qui peut aviser le fontainne de bien, et cis est boins euireus qui peut rompre les loiins de le pesant terre. Mais il aviens des gens ce que li fauvle d’Orpheus voelt dire, qui pour se femme recouvrer ala en infier et canta si douchement et viela que trestout les tourmens d’infier fist apaisier et dont li dieu et dienneses d’infier li rendirent sa femme pour sa gentil manestrandie […], etc. (op. cit., p. 196-197). Cf. Boèce, III, 12 m.
-
[49]
J.K. Atkinson analyse un vaste exposé de l’histoire d’Hercule qui fait partie de la traduction picarde en vers (1315) : ATKINSON, A Fourteenth-Century Picard Translation-Commentary of the Consolatio Philosophiae, p. 32-62, surtout p. 53-62.
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[50]
ATKINSON et CROPP, Trois traductions de la Consolatio Philosophiae, p. 205-209.
-
[51]
Sur la destinatrice éventuelle de la traduction voir : M. ROQUES, Traductions françaises des Traités moraux d’Albertano de Brescia, Histoire littéraire de la France, t. 37, p. 488-506.
-
[52]
B. Atherton remarque que Renaut omet des poèmes marqués par l’influence de la philosophie néo-platonicienne : III, 11 m., IV, 1 m., IV, 6 m., V, 4 m. (ATHERTON, op. cit., p. 216-217). La traduction ne rend pas, en particulier, des passages suivants des proses : III, 3 p. [1-4] ; III, 9 p. [13-16] ; III, 11 p. [10-13] ; III, 12 p. [25-38] ; V, 1 p. [1-7 ; 12-14 ; 18-19] ; V, 4 p. [14-15 ; 32 ; 34–39] ; V, 5 p. [1-4 ; 6-8] ; V, 6 p. [5-20 ; 28-30 ; 39-44]. Le contenu de la prose V, 2 p. (consacrée au libre arbitre) est rendu en quelques vers (v. 7211-7220).
-
[53]
ATHERTON, op. cit., p. 217. Le choix analogue de la thématique et la transformation du discours caractérisent le Roman de Fortune (fin du XIIe siècle) de Simund de Freine. Il suffit de dire que le contenu des deux derniers livres de la Consolation est résumé en trois cents vers approximativement ; l’auteur conserve des trois premiers livres uniquement ce qui se rapporte aux faux biens et au bien véritable. Aussi les dialogues et des suites de questions rhétoriques et des réponses font place aux monologues. Plusieurs poèmes sont omis ; ceux qui sont traduits prennent parfois la forme d’une sorte de réponse que Philosophie apporte aux questions du clerc (ainsi, III, 2 m. ; les v. 1159-1174 du Roman).
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[54]
B. Atherton remarque que Renaut supprime quelques noms propres du texte latin : op. cit., p. 216.
-
[55]
Ce trait est encore plus manifeste dans le Roman de Simund de Freine, dont le personnage principal n’est pas un Romain noble et ne porte pas de nom de Boèce : c’est un clerc, tout ce que le lecteur apprend de lui est qu’il fust prime riche ades,/ Et fut povre tost apres (v. 27-28) (SIMUND DE FREINE, Œuvres, éd. J.E. MATZKE, Paris, 1909).
-
[56]
Renaut utilise les commentaires de Nicolas Triveth et de Pseudo-Thomas ; sur cette question voir ATHERTON, op. cit., p. 206-213. Cf. le sens allégorique : I, 3 p. [13-14] et v. 649-664 ; les explications des passages difficiles : IV, 6 p. et v. 6489-6573 ; III, 9 p. et 5339-5350 ; la citation : I, 4 p. [6] et v. 761-776 ; des commentaires historiques : II, 6 p. et v. 3327-3340 ; II, 7 p. et v. 3731-3745 ; des apostrophes : v. 849-857 ; 865-872 ; 2715-2718 ; 2883-2885 ; 3071-3074.
-
[57]
C’est donques erreur bien apperte/ Quant une personne est couverte/ Precïeusement et parée ;/ Elle s’en tient a plus ornée,/ A plus noblè et a plus belle ;/ Mais sachiez qu’el est encor telle/ Comme devant quant estoit nue ;/ Sa beauté point ne se remue,/ Et pour ce que sa robe luit/ Sa laidure point ne s’enfuit (v. 3163-3172). Cf. II, 5 p.
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[58]
Voir ATHERTON, op. cit., p. 205. Ainsi, aux courtes mentions du tyran Denys (III, 5 p. [6]), de Sénèque et de Néron (III, 5 p. [10-11]), d’Alcibiade et d’Aristote (III, 8 p.) correspondent respectivement les v. 4695-4728 ; 4728-4783 ; 5089-5146, etc.
-
[59]
Pour l’analyse des strophes voir ATHERTON, op. cit., p. 106-107. B. Atherton dégage aussi des strophes (deux douzains et un huitain) dans la traduction de IV, 3 p. ; pourtant il s’agit cette fois des couplets octosyllabiques ; le début de la nouvelle strophe n’est marqué que par le mot quant; le contraste entre la forme de ce passage et le contexte est plus faible que dans la traduction des trois poèmes.
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[60]
ATKINSON et CROPP, Trois traductions de la Consolatio Philosophiae de Boèce, p. 207.
-
[61]
Par exemple, III, 1 m., où 13 vers de l’original sont rendus par 14 vers de la traduction ; V, 2 m. où 10 vers de la traduction correspondent aux 14 vers de l’original.
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[62]
Cf. sur cette question : Ch. BRUCKER, Pour une typologie des traductions en France au XIVe siècle, Traduction et adaptation en France à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, Paris, 1997, p. 63-79. Cp. : c.r. G.R. HOPE, Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance, t. 61, 1999, p. 234-240.
1 On a plusieurs fois attiré l’attention sur le sens général du développement de la traduction au Moyen Âge. J. Monfrin remarque, en particulier, que durant le XIVe et le XVe siècles les traductions deviennent plus exactes ; inséparables d’abord des compilations, elles se rapprochent des originaux, et l’idée moderne de la traduction se forme progressivement [1]. Selon Cl. Buridant, le tournant décisif dans l’histoire de la traduction coïncide avec le début du XVIe siècle, lorsque les commentaires, faisant auparavant un tout avec le texte, s’en séparent et s’organisent en un appareil critique autonome [2]. À la limite des XVe-XVIe siècles apparaissent les traductions dont les auteurs essaient non seulement de rendre le contenu de l’original, mais aussi d’en imiter la forme [3]. Ainsi, à la fin du XVe siècle, l’idée de l’importance de la forme littéraire de l’original se révèle de plus en plus clairement, de pair avec le concept de l’imitation des meilleurs auteurs.
2 À cet égard, l’étape plus ancienne de l’histoire de la traduction, qui remonte à la première moitié du XIVe siècle, est moins étudiée. Elle est pourtant importante : en effet au début du XIVe siècle, les notions réciproquement liées d’auteur et de texte sont en pleine évolution. L’auteur est parfois considéré non seulement comme le créateur du contenu, mais aussi de la forme de l’original ; le concept du texte s’élargit jusqu’à inclure les particularités de la forme. D’autre part, les limites du texte deviennent plus précises, et les traducteurs rendent le contenu avec plus d’exactitude, bien que la « mouvance », caractéristique du texte médiéval, ne disparaisse pas. C’est à cette époque qu’on rencontre les premiers exemples de l’appréciation de la forme de l’original et des tentatives pour l’imiter qui deviendront essentielles à la Renaissance. La recherche des équivalents qui permettent de rendre les particularités de la forme n’est pas encore cohérente : l’imitation coexiste, au sein d’un seul et même texte, avec d’autres procédés de traduction, tels que les gloses intercalées ou des passages abrégés et traduits librement. Des traductions de la Consolation de Philosophie permettent d’étudier ces phénomènes : on y voit que la prose et le vers perdent progressivement leur caractère fonctionnel et acquièrent un sens artistique. De plus, grâce à la pluralité et à la diversité des versions françaises de la Consolation, il est possible de faire ressortir les nouvelles tendances dans l’art de traduire, en comparaison avec les pratiques des XIIe-XIIIe siècles et, en même temps, de caractériser certains types de traduction répandus à cette époque.
3 Comme l’on sait, durant le XIVe siècle la plupart des traductions adoptent la forme-prose. Le parallélisme de la prose et du vers, typique de l’époque précédente, ne concerne que quelques textes, dont la Consolation [4]. Le sort exceptionnel de la Consolation de Philosophie à l’époque médiévale et, plus tard, à la fin du Moyen Âge, n’est pas fortuit. Ce texte attire plusieurs générations de théologiens et d’écrivains médiévaux par sa polyvalence fondamentale qui laisse la possibilité d’interprétations diverses. P. Courcelle démontre, en particulier, que durant des siècles, jusqu’à la fin du XVe, la Consolation reste pour beaucoup de théologiens la source essentielle de la connaissance de la philosophie de Platon, et c’est en cette qualité que le livre intéresse les différents auteurs : ceux qui reprochent à Boèce son manque d’orthodoxie, aussi bien que ceux qui essaient de concilier ses vues avec la doctrine de l’Église [5]. Outre son contenu philosophique, la Consolation comporte une composante didactique évidente, également importante pour le Moyen Âge. Le canevas de cet ouvrage formé par le dialogue de Boèce et de Philosophie et le contenu de leur conversation consacrée, dans une large mesure, à la vanité des biens mondains et à la supériorité du bien véritable, est un moule commode, facile à remplir de plusieurs enseignements moraux. Liée à l’origine au genre de la consolatio antique, l’œuvre de Boèce, à son tour, sert d’exemple aux nombreuses consolations médiévales [6]. Enfin, à la fin du Moyen Âge, ce sont les qualités esthétiques et artistiques de la Consolation qui revêtent une importance particulière. Ce texte occupe une place intermédiaire entre l’Antiquité et le Moyen Âge ; la combinaison des traits antiques et médiévaux qui le caractérise répond à l’esprit de cette époque, qui unit, à son tour, l’intérêt naissant pour l’Antiquité à l’héritage des XIIe-XIIIe siècles. C’est la forme prosométrique de la Consolation qui détermine, de plus, sa valeur extraordinaire à la fin du Moyen Âge : l’alternance des proses et des mètres représente une réalisation idéale de l’union du doux et du profitable ; l’équilibre entre les uns et les autres contribue à l’harmonie de l’œuvre [7]. Notons que la signification de la proportionnalité comme principe constructif est déclarée dans le corps même de l’œuvre (III, 9 m., v. 10-12).
4 Les trois approches de la Consolation qu’on pourrait appeler philosophique, didactique et esthétique sont adoptées dans les traductions françaises que nous étudions dans cet article : Li livre de Confort de Philosophie de Jean de Meun (1305), le premier prosimètre, par un anonyme (années 20-30 du XIVe siècle), la traduction en prose du ms. Troyes 898 de la fin du XIIIe siècle et le Roman de Fortune et de Félicité de Renaut de Louhans (1336) [8]. La décision de Jean de Meun de traduire le livre de Boèce semble assez naturelle. W. Wetherbee démontre que le poète est influencé par la philosophie néo~platonicienne de l’école de Chartres, dont témoigne le Roman de la Rose [9]. De son côté, la Consolation de Philosophie est au centre des occupations de cette école ; ainsi, Guillaume de Conches en compose le commentaire (vers 1125), réputé par sa tolérance vis-à-vis de Boèce : le commentateur essaie de trouver des équivalents chrétiens aux concepts et aux thèses de la philosophie platonicienne, et lorsque la recherche des parallèles s’avère impossible, il propose d’interpréter Boèce d’une manière symbolique [10]. A. Minnis a prouvé que Jean de Meun connaissait le commentaire de Guillaume de Conches et qu’il l’utilisait dans son travail [11].
5 La traduction de Jean de Meun est particulièrement complète ; ce trait le distingue des autres traductions de la Consolation. Chez Jean de Meun, il n’y a pas d’omissions, y compris dans les passages du texte où Boèce discute de questions théologiques complexes et épineuses et, de plus, propose des solutions éloignées du dogme (ainsi, III, 9 m. ou bien IV, 6 p.). Le caractère intégral de la traduction témoigne à la fois de l’intérêt de Jean de Meun pour les problèmes philosophiques de la Consolation et de sa tolérance vis-à-vis de Boèce. Comme s’il suivait Guillaume de Conches et d’autres commentateurs qui lui sont proches, Jean de Meun souligne, là où c’est possible, le sens chrétien de la Consolation, et il atténue les affirmations de Boèce qui pourraient paraître douteuses en les accompagnant de gloses relativement brèves, mais importantes [12]. De plus, cette intégralité de la traduction trahit l’intention de Jean de Meun de s’adresser aux couches sociales relativement éclairées : la traduction pouvait être utilisée dans l’enseignement, elle devait intéresser des gens qui connaissaient, dans une certaine mesure, le latin : ce n’est pas un hasard si dans huit manuscrits la traduction de Jean de Meun est accompagnée de l’original [13].
6 La manière de rendre le texte latin choisie par Jean de Meun est, dans beaucoup de cas, proche de la traduction littérale. Durant une longue époque, la traduction littérale joue un rôle important dans l’Occident et l’Est du monde chrétien. F.J. Thomson remarque que, si saint Jérôme limite le champ d’application de la traduction littérale à la Bible, d’autres écrivains l’élargissent aux écrits des pères de l’Église, aux textes juridiques et hérétiques. Le même chercheur ajoute que cette tradition se fonde sur l’idée de l’identité profonde de toutes les langues qui remontent, en fin de compte, à la langue sacrée ; cette tradition est soutenue, de plus, par la pensée philosophique de saint Augustin, selon lequel un lien indissoluble unit le signifiant (signum) et le signifié (res) [14]. Dans le prologue du Livre de Confort [15] Jean de Meun déclare dans un premier temps qu’il a l’intention de rendre la sentence de l’aucteur sens trop ensuivre les paroles du latin et il prétend que sa traduction se distingue du « mot a mot ». Cependant sa manière de s’exprimer, et en particulier l’excuse qu’il se croit obligé de présenter d’être trop eslongniés de l’original, prouve que la traduction littérale reste pour lui l’idéal, quoique difficile à atteindre.
7 Dans Li Livre de Confort, il est facile de repérer plusieurs exemples de traduction littérale. Assez souvent le traducteur rend des mots latins par des mots français directement liés à leurs étymons ; à la suite de F.J. Thomson, nous appelons cette espèce de traduction littérale « calque étymologique » (CE) ; nombreux sont aussi des calques sémantiques (CS). Ainsi, on trouve un exemple de CE dans la traduction du livre V, 3 m., v. 12 lorsque les mots veri […] notas sont rendus comme notez de verité; la traduction de foedera rerum (V, 3 m., v. 1-2) comme aliances des chosez peut servir d’exemple de CS. Les CE et CS se trouvent réunis, dans la plupart des cas, au sein de la même phrase : V, 2 m., v. 3-5 : Qui tamen intima viscera terrae/ Non valet aut pelagi radiorum/ Infirma perrumpere luce ; J. de M. : Et toutevois ne puet il pas par la clarté de ses rais rompre les repostez antraillez de la terre ne la parfondece de la mer [16]. Un grand nombre de calques contribue au style métaphorique de la traduction que les poétiques médio-latines désignent du terme ornatus difficilis. Le même style distingue d’autres traductions en prose du XIIIe siècle : le Bestiaire de Pierre de Beauvais et plusieurs vies de saints [17]. D’autre part, la thématique de la Consolation et le statut élevé des personnages confèrent à la traduction de Jean de Meun les caractéristiques du stylus gravis.
8 La traduction littérale devait être complétée par un commentaire et en premier lieu, par les explications qui concernent la langue : en effet, il est nécessaire de montrer au lecteur comment interpréter les calques. Ainsi Jean de Meun accompagne les calques de gloses linguistiques (GL) qui expliquent le sens contextuel des expressions utilisées ; de là la présence, dans son ouvrage, de syntagmes de deux ou trois termes, dans lesquels un ou deux mots de l’original sont rendus par deux ou trois mots dans la traduction. F.J. Thomson remarque que l’utilisation de syntagmes de ce type (« doublets ») constitue une particularité importante du style des auteurs partisans de la traduction littérale, parmi lesquels les traducteurs du grec en latin et en ancien slavon, du latin en ancien anglais [18].
9 Il est connu pourtant que les paires de mots unies par des conjonctions de coordination, les « doublets », sont fréquents aussi dans les textes originaux. P.M. Schon explique, par exemple, les cas de « réduplication synonymique » dans la chronique en prose, par l’influence de la chanson de geste ; dans cette dernière, l’emploi des doublets (qu’il considère comme synonymes) est dû aux nécessités du rythme [19]. Ce point de vue est partagé par L. Löfstedt, dans son article consacré à la traduction de Végèce par Jean de Meun [20]. Il nous semble cependant que si l’emploi de doublets dans la poésie peut être déterminé par le rythme, en prose son rôle n’est plus essentiel. À notre avis, dans la traduction de Boèce de Jean de Meun (et dans quelques autres traductions de la même époque) l’emploi des paires de mots, unies par une conjonction de coordination, s’explique par le désir du traducteur d’être exact [21], mais aussi de conserver dans la traduction, pour ainsi dire, le vêtement verbal de l’original. Le traducteur préfère garder ce vêtement dans son ouvrage, car il est guidé, semble-t-il, par l’idée que le sens du mot est inséparable de sa forme.
10 L. Löfstedt distingue, dans la traduction de Végèce, deux types d’emplois de paires de synonymes : « explicatif » et « rhétorique ». Dans le premier cas, un des termes explique le sens de l’autre, qui est un néologisme ou bien un mot qui n’a pas de signification évidente dans le contexte ; dans le deuxième cas, un des termes est superflu [22]. Ces types de syntagmes apparaissent aussi dans la traduction de la Consolation. Il nous semble toutefois important d’attirer l’attention sur des syntagmes qui comprennent des CE et des CS, puisqu’ils témoignent clairement de l’intention du traducteur de conserver le vêtement verbal de l’original. De plus, à notre avis, le traducteur vise le contenu, et non seulement la forme de l’expression, lorsqu’il emploie des « doublets » désignés comme « rhétoriques » dans l’article de L. Löfstedt. D’une manière générale, la traduction de la Consolation permet de compléter la classification de paires de mots (« doublets ») proposée par L. Löfstedt.
11 Les syntagmes formés du CE et de la GL sont fréquents dans la traduction de Jean de Meun. Par exemple, à l’expression de Boèce oculos […] deiecerint (V, 2 p. [10]) correspond chez Jean de Meun ont destournez et degetéz leurs yeulz, puisqu’en ancien français degeter n’a pas la signification de « détourner les yeux », propre au latin dejicere [23]. Aussi les syntagmes qui comprennent des CS et des GL ne sont pas rares. Par exemple, le latin patitur (V, 4 m., v. 29) est rendu par le français seuffre et reçoit, car en ancien français le mot « souffrir » ne signifie pas « recevoir », comme le terme correspondant en latin. Ailleurs, le mot vim (V, 3 p. [25]) est traduit par le syntagme « par la force et par la nature », pour des raisons analogues.
12 Dans d’autres cas, l’un des termes du syntagme est lié directement au mot correspondant du latin, dont il garde non seulement la forme, mais aussi la signification ; le second terme du syntagme a une signification proche et il renforce la signification du premier terme. Ainsi, à l’expression Nam si aliorsum quam provisa sunt detorqueri valent (V, 3 p. [6]) correspond dans la traduction Car se elles peuent estre destortes et autrement avenir [24]. Dans ces constructions, la GL a quelquefois une tâche particulière : elle rend plus claire la signification figurée du premier terme. Par exemple, la locution caliginis causa (V, 4 p. [2]) est traduite comme la cause de ceste occurté et de ceste ignorance. En ancien français le mot occurté a une signification figurée, comme le latin caligo; le second terme de la locution (ignorance) montre clairement que le premier terme est aussi employé au figuré. Parfois, la GL ajoute au syntagme une signification absente de l’original. Ainsi, lorsque Jean de Meun traduit l’expression inscitiae nube (V, 2 p. [10]) par l’occurté d’ignorance et de folie, les mots l’occurté d’ignorance rendent bien le sens du latin, tandis que le second terme (folie) apporte dans la traduction une nouvelle nuance [25].
13 Outre les GL, on trouve dans la traduction de Jean de Meun d’autres sortes de commentaires : le traducteur précise et concrétise le sens de l’original, il explique les concepts difficiles, les métaphores et les allégories, et il essaie d’éclaircir les thèses compliquées. La phrase française est souvent plus concrète, en comparaison de la phrase latine. Chez Boèce, par exemple, la Philosophie conseille au héros de juger des autres choses de la même façon (atque ad hunc modum cetera ; V, 4 p. [15]). Jean de Meun remplace le latin cetera par un exemple concret : et aussi pues tu entendre des ouvriers de touz autrez mestiers. Plus loin Boèce pose une question rhétorique, en expliquant que la prescience divine n’annule pas le libre arbitre et en citant l’exemple des auriges qui conduisent un char : Num igitur quicquam illorum ita fieri neccessitas ulla compellit ? (V, 4 p. [16]). La question rhétorique de la traduction française sonne d’une manière différente : A il donques neccessité en nostre regart qui contraingne ces chosez ou aucune de celes ainsi estre faitez ? Le traducteur rend de manière concrète la pensée de Boèce, en revenant à ce qui était dit avant la question citée : si quelqu’un suit du regard le travail des auriges, cela ne communique à leurs actes aucune nécessité [26]. Jean de Meun transforme d’habitude les répliques brèves des personnages en réponses complètes, probablement pour la clarté et la précision de l’expression [27].
14 À plusieurs reprises Jean de Meun commente des passages difficiles de la Consolation, y compris ceux qui sont liés à la philosophie néo-platonicienne de Boèce. On trouve un commentaire de ce genre, par exemple, au début de la traduction de l’hymne III, 9 m. : O tu peres, createurs du ciel et de la terre, qui gouvernes cest monde par pardurable raison, qui commandez que li temps aille de pardurableté (des lors que aages out commencement)[…] (Cf. Boèce : O qui perpetua mundum ratione gubernas,/ Terrarum caelique sator, qui tempus ab aevo/ Ire iubes […]). Il n’est pas exclu que le traducteur ait suivi, dans ce cas, une glose de Guillaume de Conches. Remarquant que celui-ci essaie de concilier la doctrine platonicienne de la perpétuité du monde avec la doctrine chrétienne de la création du monde ex nihilo, P. Courcelle cite une glose du théologien de Chartres, dont le sens est proche de la traduction de Jean de Meun : Non enim mundus in tempore, sed cum tempore creatus est, neque enim tempus ante mundi creationem potuit esse […] [28]; d’une manière analogue, Jean de Meun affirme que le Créateur gouverne le monde et ordonne le mouvement pardurable du temps dès que l’aage a commencé.
15 Plus loin, dans la traduction des v. 18-20 de l’hymne, qui sont consacrés aux âmes que le Créateur pose sur les astres comme sur des « chars légers », Jean de Meun suit, semble-t-il, encore une fois Guillaume de Conches : Tu par semblables et par pareillez causez essaucez les ames et les vies meneurs et, quant tu les as ajusteez en hault par legieres veictures (par raison et entendement)[…]; cf. : Tu causis animas paribus vitasque minores/ Provehis et levibus sublimes curribus aptans/ In caelum terramque seris […]. Guillaume de Conches commente ce passage d’une manière suivante : Anima posita est super stellas, quia per rationem animae transcendit homo stellas et super eas reperit Creatorem, et hoc habent animae a Deo, et idcirco dicit Plato Deum posuisse animas super stellas […] [29]. Comme s’il traduisait l’expression latine per rationem animae, Jean de Meun affirme que les âmes sont ajustées en hault par legieres veictures par raison et entendement.
16 Jean de Meun assimile quelquefois les métaphores aux allégories, et il explique leur sens caché, en introduisant la glose à l’aide des mots « c’est ». Ainsi, d’après Jean de Meun, la guerre entre deux choses véritables – c’est la guerre entre la Providence divine et le libre arbitre (cf. V, 3 m., v. 2-3 : Quis tanta deus/ Veris statuit bella duobus […]; J. de M. : Quiex diex a establi si grans bataillez entre ces deus chosez vraiez, c’est entre la divine pourveance et franche volenté […]), les alliances des choses – c’est l’union de Dieu et de l’homme (cf. V, 3 m., v. 1 : foedera rerum ; J. de M. : aliancez des chosez, c’est les conjonctions de dieu et de l’homme). Enfin, une partie des commentaires se rapporte aux réalités, aux personnalités historiques et aux noms mythologiques ; chez Jean de Meun, comme, d’ailleurs, dans d’autres traductions en prose, les commentaires de ce genre sont relativement succincts.
17 Il est clair que la traduction de Jean de Meun est beaucoup plus longue que l’original : pour le traducteur, il est infiniment plus important de traduire et d’expliquer un seul mot, un syntagme ou une locution du texte latin, que de rendre son volume, sa composition ou les proportions des parties. Comme d’autres auteurs médiévaux, Jean de Meun ne traduit pas un ensemble littéraire dont l’effet dépend de sa structure, mais une suite de « petites unités verbales » [30]. Cette vision de l’œuvre littéraire, caractéristique de l’époque médiévale, détermine Jean de Meun à traiter de la même manière les proses et les mètres de la Consolation. Il traduit les unes et les autres en prose ; il ne cherche nullement à souligner les différences entre leurs styles respectifs : ici et là les calques sont accompagnés de gloses, les proses et les mètres comportent des explications des passages difficiles. Et pourtant, grâce à une grande quantité de calques, le style des poèmes, dans la traduction de Jean de Meun, se révèle – comme dans l’original – plus métaphorique. À cet égard, la traduction de Jean de Meun recrée le tissu verbal de l’original mieux que le prosimètre éloigné de la littéralité.
18 Le prosimètre anonyme (années 20-30 du XIVe siècle) tend à reproduire la composition de l’original : les parties en prose de la Consolation sont traduites en prose, les poèmes, en octosyllabes [31]. Ce prosimètre reflète la naissance de nouvelles tendances dans la traduction, d’une nouvelle vision de l’œuvre littéraire, enfin, de nouvelles idées concernant les fonctions de la prose et du vers. Il est curieux de noter qu’à peu près à la même époque, un auteur italien, Alberto della Piagentina, traduit la Consolation aussi sous forme de prosimètre ; les poèmes sont rendus par des tercets [32]. P. Courcelle cite les commentaires italiens de Pietro da Muglio et de Giovanni Travesio (XIVe siècle) consacrés, dans une large mesure, à la forme prosométrique de la Consolation [33]. Le prosimètre français témoigne donc, à notre avis, des changements importants dans l’approche des textes classiques, même si son traducteur n’était pas au courant de l’intérêt esthétique qui se manifeste pour la Consolation en Italie du XIVe siècle.
19 Sans aucun doute, les nouvelles tendances que nous avons mentionnées ne sont pas pleinement développées dans cette traduction : elles coexistent avec des procédés plus traditionnels. Ainsi, dans le prologue, l’auteur allègue la forme de l’original lorsqu’il explique son intention de traduire la Consolation en prose et en vers (v. 9-13) : la forme est pour la première fois considérée comme une composante importante du texte à traduire. Pourtant, plus haut, il écrit que la traduction est destinée aux laïcs – aux bourgeois, aux chevaliers et aux dames qui ont besoin de la consolation. On a l’impression que l’anonyme, dans son choix de la forme-vers pour la traduction des poèmes latins, est guidé non seulement par les particularités de l’original, mais aussi par la valeur traditionnelle des vers, liés au repos, à la détente et au plaisir. Quelques traits du prosimètre confirment, comme nous le verrons, cette impression.
20 Les doublets et les calques, caractéristiques de la traduction de Jean de Meun, sont pratiquement absents du prosimètre. L’anonyme n’a aucune intention de conserver le vêtement verbal de l’original dans sa traduction, et il cherche des équivalents pour rendre le mot étranger dans sa propre langue. Ces particularités du prosimètre ressortent clairement en le comparant avec le Livre de Confort de Jean de Meun. Par exemple, l’anonyme traduit defigere par l’ancien français esbahir, en rendant de cette manière le sens figuré du verbe latin (cf. : III, 1 p. [1] : me / […]/ carminis mulcedo defixerat; prosimètre : la douceur de son ditier me tenoit esbahi ; J. de M. : la douceur de sa chançon m’avoit ja trespercié). Plus loin, il trouve l’équivalent pour la locution latine mentis habitum: disposicion de /[…]/ cuer (III, 1 p. [3] ; cf. J. de M. : habit de pensee) [34].
21 Dans le prosimètre, la quantité de commentaires concernant les passages difficiles, les réalités géographiques et historiques, les noms propres mythologiques diminue considérablement par rapport à la traduction de Jean de Meun. L’auteur du prosimètre préfère au commentaire un procédé différent : il remplace des réalités antiques par des réalités médiévales. Ainsi, lorsqu’il traduit le passage du premier livre consacré à l’achat obligatoire du blé infligé à la province de Campanie, il rend le mot latin coemptio par l’ancien français bans, contrairement à Jean de Meun qui, dans cet endroit, emploie un néologisme et l’accompagne d’une glose. La réduction de la quantité de gloses intercalées dans le texte entraîne une conséquence importante : le prosimètre est beaucoup plus court, comparé à la traduction de Jean de Meun. On peut affirmer que le volume des proses, dans la traduction, égale approximativement leur volume dans l’original. D’autres procédés employés par l’anonyme contribuent aussi à la brièveté de sa traduction. Par exemple, il ne développe jamais les répliques des personnages (ce qui est un trait caractéristique du style de Jean de Meun), mais les rend toujours très succinctement, comme s’il essayait d’imiter la concision du latin [35]. Le traducteur vise la même qualité de style, à notre avis, quand il néglige un des termes du syntagme unis par des conjonctions de coordination [36], ou qu’il omet des membres secondaires de phrase [37] ou des subordonnées [38]. Les abrègements de ce genre sont manifestes dans de nombreuses traductions du XIIIe siècle, par exemple, dans le Bestiaire de Pierre de Beauvais, dans des vies de saints ; à cette époque, les traducteurs abrègent les originaux, car ils recherchent la simplicité. Dans le prosimètre, le rôle des abrègements est double ; tout en aidant à la simplification, ils communiquent à la traduction une certaine ressemblance avec la prose latine : ainsi les parties en prose de la traduction semblent-elles aussi concises et sobres que dans l’original.
22 Les mêmes tendances se manifestent dans la traduction des poèmes, avec cette différence que le principe de la simplification semble dans ce cas renforcé. Dans de nombreux poèmes de cette traduction, le tissu verbal des mètres latins et la pensée de Boèce sont rendus d’une manière simpliste, la composante didactique, en revanche, ressort au premier plan. Ces traits sont évidents dans la traduction du second mètre du troisième livre, d’où disparaissent plusieurs métaphores et épithètes. En même temps, dès le quatrième vers le traducteur formule pour ainsi dire la « pensée essentielle » de l’original (toutes les créatures retournent à leur origine), qui n’est pas chez Boèce exprimée aussi directement au début du poème (cf. : III, 2 m., v. 1-4 : Quantas rerum flectat habenas/ Natura potens, quibus immensum/ Legibus orbem provida servet/ Stringatque ligans inresoluto/ Singula nexu, placet arguto/ Fidibus lentis promere cantu ; v. 1-6 ; prosimètre, v. 1-4 : De montrer en chant met ma cure/ La grant puissance de nature/ Qui met a toutes choses loi ;/ Chascune fait tourner a soi). De cette manière, l’anonyme dépouille le squelette du poème. Il met à nu les parallèles qui le soutiennent (les lions déchirent leurs chaînes et tuent le dompteur, l’oiseau s’envole de la cage, le soleil se lève de nouveau le matin) et il souligne leur dépendance par rapport à la « pensée essentielle » – à la sentence morale (tout retourne à son commencement) – qui, dans la traduction, se fait entendre non seulement au début, mais aussi, comme chez Boèce, à la fin.
23 Parfois, le traducteur semble traduire non pas le texte, mais ce qui se trouve derrière lui, en particulier le mythe antique. Quelques passages du douzième poème du troisième livre, consacrés à l’histoire d’Orphée, confirment cette impression. Dans la traduction, Orphée adresse une prière directe aux dieux et les implore de lui rendre son épouse ; cette prière est absente de l’original [39]. D’une manière analogue, le traducteur transforme la fin du poème en une sorte de récit linéaire : Quant d’enfer dut yssir les fins,/ S’amie esgarde en soi tournant ;/ Si la pert et il muert errant (v. 39-41 ; cf. III, 12 m., v. 49-51 : Heu, noctis prope terminos/ Orpheus Euridicen suam/ Vidit, perdidit, occidit).
24 Toutefois, quelques vers de ce poème sont proches de l’original non seulement par leur contenu, mais aussi par leur forme ; par exemple, l’énumération des habitants d’Enfer (Cerbère, Ixion, Tantale, parques), charmés par le chant d’Orphée, est aussi laconique que chez Boèce (le traducteur accorde à chaque personnage trois vers au maximum) et, à la fois, assez exacte [40]. Dans le prosimètre s’unissent donc des procédés caractéristiques des traductions simplifiées et des tentatives pour reproduire la forme de l’original. Cette seconde tendance est visible aussi dans d’autres particularités des poèmes du prosimètre. Ainsi, les commentaires de toute sorte en sont totalement exclus, tandis qu’ils sont conservés, ne serait-ce que partiellement, dans les proses. Même si l’anonyme s’exprime quelquefois plus clairement que Boèce, il n’intercale jamais de gloses dans la traduction des poèmes. À cet égard, la comparaison des traductions du troisième poème du cinquième livre faites, d’une part, par l’anonyme, d’autre part, par Jean de Meun, est assez révélatrice. L’auteur du prosimètre n’accompagne sa traduction d’aucune explication, tout en conservant pourtant quelques métaphores de l’original : Quel cause puet metre descorde/ Es choses dont l’une s’acorde/ A l’autre quar elle la semble ?/ Donq ont guerre ii voirs ensemble/ Que, chascun par soi soit certains,/ Ensemble jointz, li uns soit vains ! (v. 1-6). Jean de Meun, en revanche commente deux fois ce début du poème [41]. La dernière traduction du prosimètre permet d’attirer l’attention sur le style des poèmes, qui est souvent plus métaphorique et orné que dans les parties en prose. Outre les métaphores, les poèmes comportent plus de noms propres géographiques et mythologiques que les proses, bien que quelques-uns des noms soient omis [42]; comme les métaphores, les noms propres ne sont accompagnés d’aucun commentaire : ainsi, le poète mentionne sans explication, dans le poème que nous venons de citer, Tantale et, ailleurs, Euros (IV, 3 m., v. 3-4) ou bien le Tigre et l’Euphrate (V, 1 m., v. 1-2). L’absence complète dans les poèmes de gloses intercalées entraîne, comme dans le cas des parties en prose, une conséquence importante : le volume des poèmes est approximativement égal à leur volume dans l’original. On a donc l’impression que l’anonyme essaie de reconstituer dans sa traduction les proportions des parties en prose et des parties en vers de la Consolation, de rendre leur rythme particulier. À cet égard, le prosimètre semble un devancier éloigné des œuvres de la Renaissance, dont les auteurs imitent la structure parfaite des exemples antiques : ode de Pindare ou d’Horace, tragédie et comédie.
25 Les traits mentionnés des poèmes (le style métaphorique et orné, l’absence de commentaires, le volume réduit) témoignent que le vers, dans le prosimètre, perd sa fonction narrative et qu’il n’est plus strictement parallèle à la prose. En effet, dans le prosimètre comme dans l’original, les poèmes n’illustrent pas nécessairement les thèses développées par la prose. Quelquefois, ils interrompent le mouvement de la prose, se situant à un autre niveau. Parmi ces poèmes, on trouve des « complaintes » de Boèce et de Philosophie (I, 2 m. ; I, 5 m.), l’hymne qui loue le Créateur (III, 9 m.). Parfois, un poème anticipe les événements. Quand Philosophie essuie les larmes de Boèce du bout de sa robe, il déclare en vers que la clarté de la vue lui revient (I, 3 m.) : le poème montre le héros tel qu’il devient plus tard, après avoir écouté toutes les leçons de sa préceptrice. Le style de ces poèmes semble élevé, comparé à celui des parties en prose. Dans le prosimètre, les rapports hiérarchiques du vers et de la prose, caractéristique du XIIIe siècle (le style plutôt moyen ou bas des vers narratifs s’oppose à celui de la prose, souvent plus élevé), évoluent sous l’influence du texte latin ; en ce sens aussi, le prosimètre annonce la littérature de la Renaissance.
26 On peut conclure que, dans le prosimètre, des tendances diverses s’unissent. D’une part, le texte de l’original reste, pour le traducteur anonyme, sujet à de changements : il comporte nombre de gloses. On y observe aussi quelques calques sémantiques ; certains poèmes sont simplifiés par rapport aux mètres latins. D’autre part, l’auteur du prosimètre imite la forme de l’original. À la différence de Jean de Meun, il traduit un ensemble littéraire, et non une suite de « petites unités verbales ». L’anonyme trouve des équivalents pour les expressions et les mots latins ; il évite, le plus souvent, la littéralité. Enfin, sous sa plume, les rapports de la forme-prose et de la forme-vers, typiques de l’époque précédente, se transforment.
27 La traduction en prose, par un anonyme, conservée dans le ms. Troyes 898 (fin du XIIIe siècle) [43] et la traduction en vers, par Renaut de Louhans, représentent des lectures didactiques de la Consolation. La première se distingue, comme le démontre R. Schroth, par un grand nombre d’abrègements : les deux premiers livres et le début du troisième sont rendus plus ou moins complètement, bien qu’on note quelques omissions ; plus loin, le traducteur préfère résumer plusieurs passages de l’original, il simplifie l’argumentation, omet des questions rhétoriques, élimine des poèmes [44]. Il est évident que le contenu philosophique ne présente pas pour ce traducteur autant d’intérêt que pour Jean de Meun. Le prosateur ne cherche pas chez Boèce l’exposé de la philosophie de Platon ; tout comme les traducteurs en vers de la Consolation, il est attiré par les discours moraux consacrés aux faux biens et au bien véritable, qui sont concentrés au début du livre [45]. Contrairement à Jean de Meun, l’anonyme n’emploie pas d’une manière systématique des calques ; les doublets sont absents de son texte. En général, cette traduction est éloignée du mot à mot : même au début de la Consolation, le traducteur omet quelques termes difficiles et des membres de phrase secondaires [46].
28 Dans la traduction des poèmes, les simplifications et les abrègements sont encore plus évidents. Le traducteur considère, semble-t-il, les poèmes comme des sortes de conclusions didactiques qui couronnent des parties en prose. Il omet des comparaisons, des métaphores, des noms mythologiques et il dépouille la trame du poème beaucoup plus radicalement que l’auteur du prosimètre ; ses traductions sont plus courtes que les originaux et leur sens didactique est plusieurs fois souligné. Ainsi, le nom d’Auster est absent de la traduction du septième poème du premier livre, la description de la tempête maritime est moins pittoresque, la pierre qui barre le chemin au torrent n’est pas mentionnée. Cependant, la fin didactique du poème latin est rendue in extenso, et l’équilibre des éléments édifiants et pittoresques, caractéristique du style de Boèce, est remis en question : Li lumiere des estoiles est obscurchie et li mers s’ille n’est esmeute, laisse vir toutes choses cleres, mais s’elle est troublée et esmeute, on n’i voit riens. Et cil qui vagent en la hautece des mons, tournent ariere par la dureche de le roche. Mais se voels vir le veritét par clere lumiere et prendre voie par droit cemin, boute joie et boute cremeur et caiche esperances et laisse doleur, car la pensee est obscure et loiïe de frains la ou cestes choses regnent [47]. Parfois, le traducteur remplace la traduction proprement dite par un exposé direct du mythe, accompagné d’un commentaire allégorique. En ce sens aussi, il procède beaucoup plus résolument que l’auteur du prosimètre [48]. Pourtant l’exposé du prosateur se distingue de celui que fit en vers, plus tard, Renaut de Louhans : chez le premier, l’exposé est sommaire ; chez le deuxième en revanche, il se développe en une vaste histoire mythologique. Il est curieux de remarquer que le prosateur omet entièrement le septième mètre du quatrième livre (consacré, en particulier, aux travaux d’Hercule), tandis que Renaut de Louhans transforme la traduction du poème en récit détaillé de tous les travaux, y compris ceux que Boèce ne mentionne pas [49]. Il est évident que le prosateur ne manifeste pas pour les mythes la même passion que les poètes. Cette divergence entre la traduction en prose et la traduction en vers peut s’expliquer par le fait que la première est plus ancienne, et elle est faite alors que l’intérêt pour les mythes antiques n’est pas devenu une sorte de mode. Cette divergence est déterminée, de plus, croyons nous, par le lien stable, d’une part, entre la prose et la « vérité » (en particulier, la vérité historique), d’autre part, la poésie et la « fable ».
29 Les fonctions différentes de la forme-prose et de la forme-vers conditionnent, à notre avis, une autre particularité importante de la traduction du ms. Troyes 898 : la composante historique de la Consolation y est représentée beaucoup plus complètement que chez les traducteurs~poètes. Le prosateur conserve les noms propres de tous les amis et adversaires de Boèce et il reproduit sans rien omettre l’histoire de l’opposition de Boèce à l’empereur Théodoric. Nous verrons plus loin que dans les traductions en vers de la Consolation, la composante historique s’efface en grande partie.
30 Dans le Roman de Fortune de Renaut de Louhans, une certaine attention à la forme de l’original est évidente, malgré l’utilisation des procédés traditionnels de simplification. Dans le Prologue, Renaut de Louhans définit sa tâche dans les mêmes termes que plusieurs auteurs des traductions en vers. Les fables et les fictions (v. 46) racontées par Boèce sont trop courtes et obscures (v. 54) pour beaucoup de gens ; le traducteur les rend clerement (v. 23, 51) et les accompagne parfois d’explications allégoriques (signiffiance, v. 24). Sa traduction sert à la fois à l’enseignement et à la récréation, car, dans la traduction, les fables deviennent delittables (v. 48). La tâche de Renaut est donc double, comme celle, par exemple, de Guillaume le Clerc, auteur du Bestiaire en vers. Tout ce qui se rapporte à cette tâche, relie Renaut à la tradition de la traduction poétique ; les lignes du Prologue, dans lesquelles le poète présente la forme de son Roman, semblent moins habituelles. Renaut déclare qu’il ne veut pas reproduire l’alternance des proses et des mètres de la Consolation, car il sait bien […] que ceste ordonnance/ Po vault a ce qu’il propose (v. 63-64) et il choisit, donc, la forme-vers. Il est important de souligner, dans ce cas, que Renaut accorde une attention spéciale à la forme de l’original, contrairement à la plupart de ses devanciers. J.K. Atkinson et G.M. Cropp démontrent que le poète connaît le premier prosimètre et l’utilise dans sa traduction [50]. La lecture du prosimètre ne fut pas sans conséquence pour Renaut : la forme de l’original devient, à ces yeux, une composante du texte à traduire, et il ne peut pas l’ignorer.
31 La destination de la traduction à un public de laïcs (notamment à une dame noble qui l’a commandée [51]) et le besoin de simplifier l’original qui en découle, déterminent le choix des matériaux et les règles de leur transformation. Comme le traducteur du ms. Troyes 898 ou Simund de Freine, auteur de Roman de Fortune (fin du XIIe siècle), Renaut abrège et simplifie les exposés des questions théologiques et philosophiques discutées par Boèce, il diminue le nombre des concepts abstraits et des définitions. Les abrègements concernent, pour la plupart, comme dans d’autres traductions qui attestent la lecture didactique de la Consolation, les livres IV et V ; le livre III en souffre aussi [52]. Le caractère du discours se transforme radicalement dans la traduction. Ainsi le poète évite-t-il des questions épineuses : il omet par exemple, la cinquième prose du quatrième livre, où Boèce admet de nouveau la définition du bonheur généralement répandue et affirme, une fois de plus, que personne ne préfère la misère et l’exil au pouvoir, à la richesse et à la dignité, comme s’il avait oublié toutes les preuves de la Philosophie. En outre, le traducteur abrège plusieurs arguments des interlocuteurs, il élimine les louanges que la Philosophie prodigue à la logique, seule capable d’établir la vérité (IV, 1 p. ; 2 p.), enfin il simplifie la structure des dialogues, en remplaçant des séries de questions et de réponses par des monologues [53].
32 Certains passages de la Consolation sont omis, semble-t-il, car ils empêchent d’introduire dans le texte des thèses explicitement chrétiennes. Renaut omet, par exemple, quelques développements du cinquième livre consacrés aux différences entre le sentiment, l’imagination, la raison et l’intelligence divine (V, 4 p. [32 ; 34-39] ; V, 5 p. [1-4 ; 6-8]). Tandis que, pour Boèce, toutes ces formes de la connaissance sont également importantes, le poète cherche à souligner, en premier lieu, la supériorité de l’intelligence divine par rapport à la raison humaine. Il est curieux d’observer comment il transforme un passage du texte latin (V, 5 p. [6-8]) : non seulement il omet ce qui est dit chez Boèce, mais il remplace les phrases latines par des affirmations qui leur sont contraires. Boèce établit une analogie entre la raison humaine et l’intelligence divine : ces deux formes de la connaissance servent à comprendre le général, à la différence du sentiment et de l’imagination, qui ne saisissent que le particulier. Si l’homme admet la supériorité de la raison par rapport à d’autres formes de la connaissance, il doit reconnaître la supériorité de l’intelligence divine. Renaut souligne d’abord la supériorité incomparable de l’intelligence divine (v. 7711 et s.) et, ensuite, il en tire une conclusion contraire aux propos de Boèce : la raison humaine est incapable de concevoir l’intelligence divine (v. 7717 et s.) ; la dernière thèse permet de passer au discours sur le caractère inconcevable de la Providence, absent de l’original.
33 Le traducteur ne se débarrasse pas seulement des définitions abstraites et des conclusions compliquées ; certains éléments concrets – de nombreux détails liés à la personnalité de Boèce et aux circonstances des dernières années de sa vie – sont aussi absents du Roman de Fortune et de Felicité. Les noms des adversaires de Boèce sont oubliés [54], et le récit de leurs actes, aussi bien que du comportement de Boèce lui-même, devient plus général. Boèce écrit, par exemple, qu’il s’opposa plusieurs fois à Conigaste, quand celui-ci voulait attaquer un innocent, qu’il contrariait les desseins illicites du majordome Triggville, il assure que les habitants des provinces furent ruinés par des voleurs et des impôts (I, 4 p. [10-11]). Chez Renaut de Louhans ce passage sonne autrement : J’ay esté souvent en descort/ Contre les plus grans de l’empire,/ Quant j’ay veü que le plus fort/ Vouloit confouler et despire/ Le foible a pechié et a tort/ Et n’ay fait force de leur ire ;/ Tousjours ay fait tout mon effort/ De droit garder et de droit dire./ Je vy deux tirans en la place/ Ou j’avoye le jugement,/ Qui aucuns non puissans en chace/ Avoient prins moult malement ;/ Je leur contredis en la face/ Et les reprins hardïement ;/ Onques grans dons ne grant menace/ Ne me fist jugier faussement (v. 785-800). Il est extrêmement étonnant que Renaut omette complètement la phrase consacrée au châtiment de Boèce : il est impossible d’apprendre de son Roman que Boèce fut exilé de Rome dans un pays éloigné, condamné à la confiscation des biens et à la mort (I, 4 p. [36]). Il est évident que, dans la traduction française, la composante historique de la Consolation est en grande partie atténuée [55].
34 La réduction des éléments historiques et concrets s’exprime encore chez Renaut de Louhans d’une manière différente : les phrases qui, dans l’original, se rapportent à la personne de Boèce, en sont dissociées dans la traduction et se rapprochent des sentences générales. Sed innocentiam nostram quis exceperit eventus vides, – déclare Boèce à la Philosophie. – Pro verae virtutis praemiis falsi sceleris poenas subimus. / […] / Si inflammare sacras aedes voluisse, si sacerdotes impio jugulare gladio, si bonis omnibus necem struxisse diceremur, praesentem tamen sententia, confessum tamen convictumve punisset (I, 4 p. [34 ; 36]). Le passage correspondant de la traduction semble plutôt une conclusion morale : Veez a quel fin est venue,/ En quel manierë et comment/ Est innocence ainsi tenue/ Et condempnee faussement ;/ Car par tesmoings n’est convaincue,/N’est confessee en jugement ;/ Cil qui art monstiers et prestre tue/ N’est pas menez si durement (v. 969-976).
35 Se refusant à l’abstraction du discours philosophique et à la perspective individuelle d’une biographie, Renaut de Louhans choisit la voie intermédiaire, celle d’un enseignement moral adressé à l’homme en général et, aussi, à la destinatrice de sa traduction, ce qui, sans aucun doute, accroît considérablement l’élément didactique. Le traducteur introduit dans son Roman de nombreux commentaires : il explique le sens des allégories, des passages difficiles, des citations des auteurs antiques et il accompagne de gloses les noms des personnages historiques et des réalités géographiques. Tous ces commentaires sont chez Renaut beaucoup plus étendus que dans les traductions en prose de la Consolation, et leur nombre total est plus grand. Le poète ajoute, de plus, à sa traduction des apostrophes diverses [56] et il la complète par des enseignements.
36 Une partie de l’enseignement semble s’adresser à un destinataire réel : en prouvant, à la suite de sa devancière, que l’homme est supérieur aux autres créatures et qu’il ne lui convient pas de rechercher les ornements, la Philosophie de la version française s’en prend aux femmes qui apprécient outre mesure les belles robes et les bijoux jolis [57]. Ainsi, à travers l’image de l’homme en général, apparaissent les traits concrets de la destinatrice de la traduction : une dame noble et riche, pour laquelle Renaut compose son ouvrage. De tels traits se dessinent aussi, probablement, quand Renaut développe, en une trentaine de vers, un court passage de l’original consacré aux vêtements (II, 5 p. et v. 2985-3018) : il joint, à la paraphrase de Boèce, l’opposition de la jolie robe et d’une âme laide, en affirmant, de plus, que le velours ne protège pas mieux le corps que le gros drap (v. 3011), et que les riches vêtements ne sauvent pas de la mort inévitable. Plus loin, sans doute toujours en s’adressant à sa destinatrice, Renaut souligne, contrairement à Boèce, que la vie dans le mariage est vertueuse : Cilz qui vivre vuelt en delices,/ Honnestement et senz granz vices,/ Mettre se doit en mariage […] (v. 4953-4955 ; cf. III, 7 p.).
37 L’explicitation de l’original qui fut le but de Renaut de Louhans, est intimement liée à l’utilisation de nombreux exemples, à l’aide desquels il est plus facile de restituer simplement le contenu du livre. Ainsi, Renaut non seulement conserve tous les exemples de la Consolation, mais il les développe et il les complète par ceux qu’il puise dans d’autres sources. Par conséquent, les exemples deviennent des sortes de petites histoires amusantes, relativement autonomes dans le corps de l’ouvrage. Leur grand nombre fait ressortir la fonction récréative de cette traduction en vers que Renaut souligne, rappelons-le, dans le Prologue [58]. La simplification de l’original, le renforcement de l’élément didactique et le recours à de nombreux exemples entraînent le choix de la forme-vers, mieux appropriée que la prose à la création d’images pittoresques et vivantes, et moins conforme au discours philosophique avec ses notions abstraites et sa syntaxe développée. À cet égard, Renaut de Louhans est redevable à la tradition qui s’est formée dès la fin du XIIe siècle. Cependant, il n’en est pas un simple continuateur.
38 En témoigne, tout d’abord, la forme strophique (abab abab) qu’il choisit pour le Prologue et pour la traduction du premier livre de la Consolation; plus loin, le poète abandonne cette strophe et passe au couplet octosyllabique. La recherche de la forme expressive et compliquée est typique de la poésie didactique et narrative du Moyen Âge tardif. Cette recherche est conditionnée, à notre avis, par le rapprochement des dits et des poésies lyriques qui forment, à cette époque, un ensemble (les arts de seconde rhétorique le définissent d’un terme spécial : choses rimées) : les œuvres en vers s’opposent à la prose, car elles semblent plus artistiques et plus raffinées. En témoignent aussi les tentatives du traducteur pour établir un contraste de forme entre la traduction des proses et celle des mètres du texte latin. Ainsi, les traductions des trois poèmes (I, 2 m ; II, 1 m. ; II, 7 m.) sont distinctes du contexte : dans le premier cas, le poète utilise la strophe (aab aab bba bba), différente de celle qui sert à rendre les proses ; dans les deux derniers cas, les strophes sont encadrées d’introductions et de conclusions en octosyllabes [59]. Dans la troisième traduction, les vers de la conclusion rappellent l’introduction (cf. Hé orgueilleux ! pourquoy levez/ Les testes ? ; v. 3905-3906; Baissez les testes, orguilleux ; v. 4153), ce qui crée une composition cyclique, caractéristique, d’une manière générale, des poèmes lyriques. On peut conclure que dans la traduction des trois poèmes, Renaut imite, pour ainsi dire, la forme de l’original, bien que les procédés qu’il utilise dans ce but ne proviennent pas de la Consolation, mais soient liés à la tradition française : il est connu que l’opposition des strophes lyriques et des vers narratifs à l’intérieur de la même œuvre est fréquente dans la poésie du XIVe siècle. D’autre part, ces traductions sont très éloignées du contenu des originaux, et le poète ne fait aucune tentative pour rendre le style des poèmes latins et reproduire leur volume.
39 Ces tentatives se manifestent, pourtant, dans les endroits du Roman de Fortune qui reflètent l’influence du prosimètre. J.K. Atkinson et G.M. Cropp démontrent que Renaut de Louhans utilise environ 20 % des vers du prosimètre [60]. Les traductions des poèmes qui sont marqués de son influence, se rapprochent des originaux par leur volume [61], par leur style plus métaphorique et orné, enfin, par la présence des noms propres, y compris des noms propres mythologiques, qui ne sont pas accompagnés de commentaires (par exemple, dans la traduction I, 5 m. Lucifer, Zéphire, Arcturus et Sirius sont cités sans aucune explication). Les liens syntaxiques directs entre les traductions de ces poèmes et le contexte sont, de règle, absents.
40 Pourtant dans la traduction d’autres poèmes le poète reste beaucoup plus traditionnel. Il y intercale de longues gloses ; comme Simund de Freine ou le prosateur du ms. 898, il lie souvent les poèmes au contexte, il omet les métaphores et les comparaisons. Enfin, dans les poèmes à contenu mythologique, il abandonne la traduction proprement dite au profit de vastes exposés des mythes, en citant des détails qui sont absents des originaux. Ainsi, dans la traduction de II, 5 m., il complète la description du siècle d’or contenue chez Boèce, par le récit des trois autres siècles ; au lieu de traduire le poème final du troisième livre (III, 12 m.), il raconte longuement l’histoire d’Orphée et d’Eurydice.
41 En conclusion, on distingue, dans la traduction de Renaut de Louhans, des tendances diverses. D’une part, comme beaucoup de traducteurs médiévaux, il fait preuve d’une certaine indifférence pour la forme de l’original. D’autre part, il subit l’influence du prosimètre, et l’on peut discerner dans sa traduction un faible reflet de l’idée de « l’imitation » de l’original. Enfin, il essaie de rendre le contraste des proses et des mètres de la Consolation à l’aide des procédés qui sont liés à la tradition de la littérature française.
42 Dans l’ensemble, les traductions de la Consolation étudiées dans notre article reflètent – au moins partiellement – la typologie des traductions médiévales, qui se définit, nous semble-t-il, par trois facteurs : 1) le milieu du traducteur et ses destinataires ; 2) l’appartenance de l’original aux domaines de la « vérité » ou de la « fiction » ; 3) l’influence des théories littéraires en vigueur sur le traducteur [62]. Au Moyen Âge, l’œuvre de Boèce se rapporte, le plus souvent, au domaine de la « vérité ». Li livre de Confort de Jean de Meun est destiné à un lecteur instruit, son œuvre possède des traits évidents de traduction littérale. La traduction en prose par un anonyme wallon est orientée vers un lecteur dont le niveau intellectuel est moins élevé. Elle ne porte pas de trace de littéralité ; toutefois, le récit des événements historiques reste relativement complet : le traducteur découvre à son lecteur la « vérité » de l’histoire dont Boèce fut le témoin oculaire. Enfin, dans la traduction vers de Renaut de Louhans la composante didactique devient dominante ; le traducteur y ajoute des passages visant à amuser la destinatrice, une dame noble. Non seulement Renaut simplifie l’original et l’explique à sa lectrice, mais il veut lui « plaire » ; on peut affirmer que dans sa traduction la « vérité » atteint au seuil de la « fiction ».
43 La revue de quelques versions françaises de la Consolation démontre qu’au début du XIVe siècle, les traductions en prose et en vers se distinguent, en premier lieu, par leurs fonctions et par leurs orientations sociales. La première s’applique au discours philosophique ou historique ; la prose reste, d’une manière générale, plus compliquée, bien qu’il existe, entre les œuvres différentes, des gradations dans la complexité. La seconde unit les fonctions didactique et récréative, et elle s’adresse à des couches sociales moins cultivées et instruites. Durant les premières décennies du XIVe siècle, la vision esthétique de la prose et du vers, manifestée le plus clairement dans le premier prosimètre, se fait jour ; sous l’influence du prosimètre, l’opposition des deux formes de discours, ainsi que leurs rôles dans la traduction, se modifient.