L'encre, la pierre et la parole.
Les socialistes de l'Allier et leur histoire, 1944-2001
- Par Fabien Conord
Pages 43 à 60
Citer cet article
- CONORD, Fabien,
- Conord, Fabien.
- Conord, F.
https://doi.org/10.3917/lms.205.0043
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Notes
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[*]
Professeur agrégé d’histoire, étudiant en D.E.A. à l’Université de Clermont-Ferrand II.
- (1)La Montagne du 12 mars 2001 (édition de Montluçon) sous-titra « Commentry passe à droite ». Le Canard enchaîné l’évoqua le 14 mars.
- (2)La Montagne, 30 avril 2001.
- (3)La Montagne, 2 et 11 juin 2001.
- (4)Cf. S. BERSTEIN (dir.), Les cultures politiques en France, Paris, Seuil, 1999. A. BURGUIÈRE et J. REVEL (dir.), Histoire de la France, t. III : Choix culturels et mémoire, Paris, Seuil, 2000. P. NORA (dir.), Les lieux de mémoire, Paris, Gallimard, 1984-1992. D. TARTAKOWSKY, Nous irons chanter sur vos tombes, Paris, Aubier, 1999.
- (5)M. WINOCK, « La culture politique des socialistes », in S. BERSTEIN (dir.), Les cultures politiques..., op. cit., p. 214.
- (6)A.D. Allier, Fonds S.F.I.O., 46J12. Cette prééminence date du début du siècle : en 1920, l’arrondissement comptait 21 des 42 maires, 5 des 7 conseillers généraux et 7 des 10 conseillers d’arrondissement socialistes du département (Le Congrès de Tours, édition critique réalisée par J. CHARLES, J. GIRAULT, J.-L. ROBERT, D. TARTAKOWSKY et C. WILLARD, Paris, Éditions sociales, 1980, p. 694-695). En 1953, la S.F.I.O. disposait de 33 maires socialistes dans l’Union d’arrondissement de Montluçon (qui ne regroupait en fait pas toutes les communes de l’arrondissement) (O.U.R.S., E8 87 MM).
- (7)Au nombre de 31 dans l’arrondissement en 1946 (A.D. Allier, Fonds S.F.I.O., 46J7).
- (8)Les communistes bourbonnais disposent aussi d’historiens militants, moins prolifiques toutefois. Parmi eux, A. SÉRÉZAT, auteur notamment d’Ernest Montusès, un écrivain dans le mouvement ouvrier bourbonnais sous la IIIe République 1880-1927, Nonette, Créer, 1987, et De Vichy... à Valmy : ou de la défaite à la Libération de l’Allier, Moulins, Foyers ruraux de l’Allier, 1995. Sur l’écriture de l’histoire par les socialistes, voir P. MARLIÈRE, « L’O.U.R.S. : trajectoire d’un lieu de mémoire socialiste », in C. ANDRIEU et alii (dir.), Associations et champ politique, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001, p. 389-402.
- (9)Témoignage de Georges Rougeron (août 1998).
- (10)C’est l’interprétation qu’en donne P. GAUTHIER, Un cas de longévité politique : Georges Rougeron à Commentry, 1947-1989, rapport de stage de l’I.E.P. de Grenoble, 1998.
- (11)A. ROLLAT, « Le dernier des “Marianneux” », Le Monde, 11 novembre 1982.
- (12)E. BOEGLIN signale le même comportement pour Joseph Pinard, ancien député socialiste de Besançon, « dont le Conseil Général édite même les ouvrages ! » (Edgar, Jean-Pierre et les autres, Besançon, Cêtre, 1988, p. 46).
- (13)G. Rougeron a également collaboré au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, sous la direction de Jean Maitron; dans la liste des chercheurs qui y ont contribué, il y est désigné comme « historien social ».
- (14)Le mouvement ouvrier en Allier (1880-1905), Paul Constans (1857-1931), Isidore Thivrier (1874-1944), Marx Dormoy (1888-1941) et Fernand Auberger (1901-1962) ont été publiés à Montluçon, par la Grande Imprimerie Nouvelle, contrôlée par des socialistes proches de G. Rougeron. Le mouvement socialiste en Bourbonnais a été édité en 1933 : il lui avait « été demandé au cours d’un congrès des Jeunesses, pour servir à la fois d’instrument de propagande et d’éducation socialiste ».
- (15)Paul Constans (1857-1931), Moulins, 1956,8 p. P. Constans avait fait l’objet d’une manifestation propre à célébrer la gloire du socialisme, grâce à l’organisation de son jubilé politique, le 27 septembre 1931, en présence de Blum, Bracke et Renaudel.
- (16)Les mots choisis par Rougeron sont presque les mêmes que pour son récit Commentry 1882-1972, plaquette imprimée à l’occasion du 90e anniversaire.
- (17)G. ROUGERON, Aperçu historique sur le mouvement socialiste dans l’Allier, Nevers, Éditions de la Tribune du Centre, 1933,48 p.
- (18)G. ROUGERON, Le mouvement socialiste en Bourbonnais (1875-1944), Moulins, Les éditions du Beffroi, 1946,83 p.
- (19)La version indésirable est consultable à Paris, aux archives de l’Office Universitaire de Recherches Socialistes (O.U.R.S.), et aux A.D. de l’Allier.
- (20)G. ROUGERON, Quand Vichy était capitale, Roanne, Horvath, 1983,498 p.
- (21)La gauche bourbonnaise réfute la sémantique de « Vichy » : le député P.R.G. de la circonscription de Vichy, Gérard Charasse, a déposé une proposition de loi « visant à supprimer dans les communications publiques les références à la ville de Vichy », évoquant au contraire les « quatre-vingts parlementaires qui ont refusé d’installer un régime d’exception et xénophobe » (La Montagne, 15 octobre 1999).
- (22)M. MALLERET, Pour voir Montluçon d’une autre façon, Charroux, Éditions des Cahiers du Bourbonnais, 1989, p. 284.
- (23)Le patrimoine des communes de l’Allier, Charenton-le-Pont, Flohic éditions, 1991,2 tomes, p. 765. Marx Dormoy a fait l’objet d’une biographie d’A. TOURET : Marx Dormoy, Nonette, Créer, 1998.
- (24)O.U.R.S., C5 79 BD, E8 87 MM; en 1958, il n’y est pas fait allusion, ni par la suite (O.U.R.S., E8 58 MM). Nous ne disposons pas de documents similaires (rapports du secrétaire fédéral de la S.F.I.O.) entre 1953 et 1958.
- (25)Le patrimoine des communes..., op. cit., p. 154.
- (26)J. RAYMOND, « Joseph, Isidore Thivrier », in J. MAITRON (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, t. 42, Paris, Éditions Ouvrières, 1992, p. 156-157.
- (27)René Ribière, président, et Georges Rougeron, secrétaire, furent tous deux élus S.F.I.O. dès 1945.
- (28)G. ROUGERON, Quand Vichy était capitale, op. cit.
- (29)A travers les rubriques « Nos morts », « Nos emprisonnés » et « Nos militants dans le combat ».
- (30)Qui commémore régulièrement la manifestation du 6 janvier 1943 qui vit des femmes se jeter sur les rails pour empêcher le départ au S.T.O. des jeunes Montluçonnais. Significativement, quand André Lajoinie reçut la Légion d’honneur en 1996, ce fut des mains de Georges Gavelle, « fondateur du premier maquis de l’Allier » (La Montagne, 23 juin 1996).
- (31)Elle a ainsi accueilli dans ses rangs Roger Besson : celui-ci, conseiller général radical avant-guerre, syndic agricole de sa commune pendant l’Occupation, devint conseiller général, puis sénateur S.F.I.O. après la Seconde Guerre mondiale.
- (32)Le chansonnier Montehus avait composé, en juillet 1948, un « Hommage à Marx Dormoy ».
- (33)La Montagne, 13 juillet 1998.
- (34)Ibid.
- (35)Cf. D. MILO, « Le nom des rues », in P. NORA (dir.), Les lieux de mémoire, op. cit., « La Nation*** », 1992, p. 283-315.
- (36)Société secrète républicaine à laquelle appartint Christophe Thivrier.
- (37)Élu républicain de Commentry.
- (38)Stéphane Létang (1859-1941). Militant blanquiste, il fut député socialiste de 1898 à 1902.
- (39)Jean Dumazet (1861-1936). Ouvrier, accidenté du travail, il fut élu conseiller municipal en 1888, maire de Commentry de 1892 à 1908, conseiller d’arrondissement de 1892 à 1936, président du Conseil d’arrondissement de Montluçon en 1898 et trésorier fédéral de la S.F.I.O. de 1908 à 1936.
- (40)Nous avons repris une partie de la classification de Jean Touchard, qui distinguait 5 couches de références pour la gauche française des années 1900 (J. TOUCHARD, La gauche en France depuis 1900, Paris, Seuil, 1981, édition complétée et mise à jour par M. WINOCK, p. 17-33).
- (41)Ces dénominations remplacèrent les noms des saints qui veillaient sur Commentry; elles furent adoptées en janvier 1888 et juin 1893 (G. ROUGERON, Histoire de Commentry et des Commentryens, Charroux, Éditions des Cahiers Bourbonnais, 1987, p. 69,73,78 et 248).
- (42)La référence sur ce sujet est M. MALLERET, Pour voir Montluçon..., op. cit.
- (43)A la différence de Commentry, peu de laïcisations à cette occasion, mais surtout des remplacements de noms de lieux-dits ou des voies nouvelles.
- (44)Jean Nègre, discours du 22 mai 1968 (A.M. Montluçon, « Extraits de la correspondance de Jean Nègre »).
- (45)Ce qui était déjà le cas au début du siècle : en 1909, Duc-Quercy, rédacteur à L’Humanité, venu tenir un meeting à Commentry, ne manqua pas d’aller se recueillir, dès son arrivée, sur la tombe de Christophe Thivrier, accompagné « d’une centaine de militants » (G. ROUGERON, Histoire de Commentry et des Commentryens, op. cit., p. 85).
- (46)La Montagne, 25 septembre 1999.
- (47)P. MAZATAUD, Géopolitique d’une région : l’Auvergne, Nonette, Créer, 1987, p. 184.
- (48)En 1932, le cinquantenaire de la première municipalité socialiste avait déjà été célébré, en présence de Léon Jouhaux, Albert Rivière, Marcel Déat, Pierre Renaudel, Paul Faure, Liberman (délégué de l’Internationale, présenté comme « un vieux militant polonais, le héros des prisons de Brest-Litowsk »), ... défilé impressionnant de ténors du parti, « imposante et émouvante manifestation, dont Commentry socialiste gardera longtemps le souvenir » (Le Combat social, 9 octobre 1932).
- (49)Les Cahiers bourbonnais, no 155, printemps 1996, p. 68.
- (50)La Montagne, 13 novembre 1982.
- (51)A. ROLLAT, « Le dernier... », art. cit.
- (52)Chef-lieu de canton situé à l’ouest de Montluçon.
- (53)JO, 18 février 1921.
- (54)Ibid.
- (55)P. WERTH, « Jean Quinaud, un soldat bourbonnais fusillé pour l’exemple », La Montagne, 11 novembre 1998.
- (56)R. PRONIER, « Fragments d’une culture de bastion », Autrement, mars 1986, p. 113. Sur cette question, voir aussi l’article suggestif de C. RIVIÈRE, « Liturgies politiques », qui évoque les rituels des socialistes et notamment la visite de François Mitterrand au Panthéon en 1981 (Cahiers de l’imaginaire, no 2, 1998, p. 111-125).
- (57)La célébration la plus importante fut le cinquantenaire de la Commune (Le Combat social, 20 et 27 mars 1921).
- (58)Cf. J. ROUGERIE, « Notes pour servir à l’histoire du 18 mars », in Mélanges d’histoire sociale offerts à Jean Maitron, Paris, Éditions Ouvrières, 1976, p. 229-248.
- (59)M. MALLERET, Pour voir Montluçon..., op. cit., p. 263.
- (60)J. LELONG et A. TOURET, Textes d’histoire bourbonnaise, XIXe - XXe siècles, Moulins, Pottier, 1977, texte 21, « La commémoration de la Commune de Paris par les socialistes de la région de Commentry-Montluçon, en 1892 », p. 66-68 (A.D. Allier, M478 c).
- (61)Témoignage de Maurice Brun, maire de Montluçon 1972-1977 (9 décembre 2000).
- (62)Nous irons chanter..., op. cit., p. 63.
- (63)M. DOMMANGET, Histoire du drapeau rouge : des origines à la guerre de 1939, Paris, Librairie de l’Étoile, 1966, p. 175.
- (64)La municipalité de droite élue le 11 mars 2001 n’a pas jugé bon d’arborer le drapeau rouge le 18 mars suivant.
- (65)M. REBÉRIOUX, « La culture au pluriel », in A. BURGUIÈRE et J. REVEL (dir.), Histoire de la France, t. III, op. cit., p. 241. Michel Pigenet a relevé les cérémonies très particulières du 1er mai dans les communes forestières du Cher voisin : « Dès avant 1914, les ouvriers de Mareuil se réunissent chaque Premier mai au hameau de Villers où réside le secrétaire de l’organisation corporative, détenteur du drapeau rouge frappé au nom de la section. Armés de fusils de chasse, les hommes se disposent en cercle autour de la bannière et lui rendent les honneurs par une salve tirée en l’air. On trinque ensuite à la santé des travailleurs. La municipalité s’associe à la fête, offre aux syndiqués un banquet que suit un bal auquel toute la population est conviée. Le soir venu, un second bal clôt la journée à Villiers, là même où elle avait commencé » (M. PIGENET, Les ouvriers du Cher (fin XVIIIe siècle-1914) : travail, espace et conscience sociale, Montreuil, Institut C.G.T. d’histoire sociale, 1990, p. 407). Id., « Ouvriers, paysans, nous sommes... », Paris, L’Harmattan, 1993, p. 215-216.
- (66)A ce propos, et de manière générale sur le 1er mai, voir M. DOMMANGET, Histoire du Premier mai, Paris, Éditions de la Tête de Feuilles, 1972, p. 70 (sur Dormoy) et 431 (cette journée « porte, avec les couleurs générales du socialisme, les couleurs du temps et du lieu »), et M. RODRIGUEZ, Le Premier mai, Paris, Gallimard-Julliard, 1990.
- (67)G. ROUGERON, Commentry, 1882-1972, plaquette imprimée à Commentry en 1972, p. 18. En 2001, le nouveau maire divers droite Daniel Dugléry « n’a pas organisé de cérémonie invitant les syndicats et les forces vives dans la maison commune » (La Montagne, 3 mai 2001), ce qui a provoqué la colère des conseillers municipaux socialistes et communistes.
- (68)Mentionnée en 1962,1976 et 1980 : « l’Amicale des vieux travailleurs » (Centre-Matin, 3 mai 1962), « Jean Fourrier président de l’Union des Vieux de France » (La Montagne, 3 mai 1976) et « Jean-Marie Chardonnet U.V.F. » (La Montagne, 3 mai 1980).
- (69)En 1959, un nommé Orissadou, de l’U.G.T. espagnole, avait participé à la réunion de F.O. à l’école Salicis à Montluçon (Centre-Matin, 3 mai 1959), mais il n’est jamais fait mention de socialistes espagnols dans cette ville.
- (70)La Montagne, 3 mai 1978.
- (71)Centre-Matin, 3 mai 1958 et 3 mai 1961.
- (72)Centre-Matin, 3 mai 1962.
- (73)Il avait notamment été recueillir 2 500 F pour les réfugiés espagnols à La Celle en 1939 (Le Combat social, 26 février 1939). Nous pouvons aussi relire son éditorial du 5 février 1939 dans Le Combat social, où il exaltait cette « Espagne républicaine populaire, amie, sœur de notre République ». Le Bulletin municipal de Commentry a commencé de quantifier le nombre d’étrangers par nationalités en 1977. Cette année-là, il y avait 58 Espagnols à Commentry, sans compter bien évidemment les naturalisés (à titre indicatif, il est fait mention de 172 Portugais, 127 Polonais et 80 Italiens, ce qui place l’Espagne au 4e rang des pays d’origine des immigrés commentryens).
- (74)G. ROUGERON, Commentry, 1882-1972, op. cit., p. 18.
- (75)G. ROUGERON, Commentry, 1882-1982, op. cit., p. 14.
- (76)Centre-Matin, 2 mai 1961. De même, La Montagne du 2 mai 1970 relatait cette cérémonie, intitulant un article « Hommage à la mémoire des anciens », et signalait la présence de Jeanne Dormoy (fille de Jean), des veuves de Paul Constans et d’André Southon, anciens maires.
- (77)La Montagne, 24 janvier 1969.
- (78)La Montagne, 2 mai 1999.
- (79)Nous irons chanter sur vos tombes, op. cit., p. 215-216.
- (80)La Montagne, 2 mai 1999.
- (81)La Montagne, 4 mai 2001.
- (82)Christophe Thivrier y est représenté en homme fort, à l’encolure puissante; la barbe est drue, et les plis de la blouse ostentatoires. Cette blouse est la trace principale de sa légende : Thivrier avait promis, lors d’une réunion électorale, de siéger avec cet habit à la Chambre des députés. Il tint sa promesse, ce qui lui valut moult sarcasmes, mais aussi une indéniable notoriété. En 1997, un député P.C.F. de l’Oise étant entré au Palais-Bourbon vêtu d’un bleu de chauffe, c’est aux côtés d’une représentation de Thivrier qu’il figura en couverture de France-Soir, le 13 juin 1997.
- (83)La Montagne, 17 septembre 1998.
- (84)Histoire de la France, op. cit., p. 366.
- (85)Pourtant destinée à faire « figure d’éléments d’antériorité et de supériorité à opposer aux futurs communistes », si l’on reprend le fil de la querelle des frères ennemis (J. GIRAULT, « Le sens des mots... ou retour sur le Congrès de Tours », Le Mouvement Social, octobre-décembre 2000, p. 99).
- (86)Le rôle d’Émile Guillaumin, auteur notamment de La vie d’un simple, fut considérable à cet égard.
- (87)Le P.C.F. comptait encore 5 conseillers généraux dans les campagnes bourbonnaises après les élections de mars 2001, pour l’essentiel dans la circonscription d’André Lajoinie.
- (88)J. CLUZEL, Finances publiques et pouvoir local, Paris, Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence, 1980, p. 167-179.
1Les 11 et 18 mars 2001, la gauche a perdu ses principaux bastions municipaux et cantonaux dans le département de l’Allier. La défaite du parti socialiste à Commentry fut particulièrement soulignée par les médias [1]. Quelques semaines plus tard, le 1er mai, le P.S. commentryen invitait ses adhérents et sympathisants à se réunir « devant le buste de Christophe Thivrier, à l’angle de l’avenue Marx-Dormoy et de la rue Jean-Jaurès » [2]. Les militants socialistes déposèrent une gerbe de roses rouges et plantèrent un drapeau (rouge lui aussi) auprès du monument représentant celui qui avait été, en 1882, le premier maire socialiste du monde. C’est pour célébrer cet événement fondateur que la section locale se rassembla de nouveau le 4 juin 2001, date anniversaire de l’élection de Thivrier, devant l’Hôtel de ville puis autour du buste [3]. De telles cérémonies, quelque 120 ans après les conquêtes socialistes, expriment la prégnance d’une culture politique très forte [4]. Il est à noter qu’elles furent les deux premières manifestations officielles du P.S. commentryen après la perte conjuguée de la mairie et du canton. La propension de la gauche locale à célébrer son histoire est visible dès les années 1900, mais la persistance des socialistes à entretenir la mémoire de leur geste fondatrice tout au long du second XXe siècle est tout à fait étonnante, tant elle semble marginale dans un mouvement politique dont on a pu écrire, que, devenu parti de gouvernement, « son histoire et sa mémoire l’embarrassent plus qu’elles ne l’aident dans le nouveau rôle qui lui est imparti » [5]. C’est cette permanence que nous nous attacherons à démontrer au cours de notre étude. Nous chercherons pour ce faire à définir les moyens de diffusion et d’entretien de la mémoire socialiste, à en rechercher les destinataires et à en évaluer l’efficacité. L’arrondissement de Montluçon sera au cœur de la démonstration : la S.F.I.O. y disposait de 17 municipalités socialistes homogènes en 1946 (sur les 24 que comptait le département), sans oublier les maires socialistes, encartés ou sympathisants [6]. Commentry a eu un maire socialiste de 1882 à 1943 et de 1947 à 2001; Montluçon de 1892 à 1940 et de 1944 à 1971. Enfin, les sections locales [7] ont organisé les manifestations qui traduisent le plus l’originalité du socialisme bourbonnais. Nous évoquerons tout d’abord la personnalité de Georges Rougeron, élu et historien, puis nous étudierons le souvenir de la Résistance, la toponymie des deux villes de Montluçon et Commentry, et enfin les dates phares du calendrier de la gauche locale.
Georges Rougeron, historien et homme politique
2L’écriture de l’Histoire est l’un des outils qui forgent la mémoire militante et celle du simple (é)lecteur. Dans l’Allier, la meilleure illustration en est Georges Rougeron, figure majeure du socialisme départemental [8].
3Georges Rougeron est né à Saint-Germain-des-Fossés le 6 janvier 1911, d’un père socialiste et libre penseur. Il a très tôt milité à la S.F.I.O., dès l’âge de dix-sept ans, participant à la renaissance des Jeunesses socialistes de l’Allier. Il a travaillé aux côtés de Marx Dormoy dans les années 1930 et a occupé les fonctions de secrétaire du Comité Départemental de Libération. Cette longue expérience militante et sa situation de secrétaire fédéral du parti socialiste lui valent de devenir, en 1945, président du Conseil général. En 1947, il reprend au P.C.F. la mairie de Commentry, la première municipalité socialiste du monde, dont il a célébré avec vigueur l’exemplarité. Georges Rougeron aime l’Histoire : c’est pour lui une véritable passion, ancienne et reconnue. Jeune apprenti plâtrier-peintre et militant socialiste, il avait rencontré Jean Cornillon, historien et républicain farouche, et lui avait fait dédicacer ses ouvrages [9]. Dès les années 1930, Rougeron a effectué des recherches historiques sur l’Allier. C’est un historien, reconnu par ses pairs, ce qui peut renforcer l’estime de ses électeurs [10]. En 1983, il a même été reçu docteur en histoire, avec mention « très bien », dans l’enceinte de l’université de Clermont-Ferrand II, devant un jury composé de Jean-Jacques Becker (rapporteur), Jacques Droz et René Rémond (président). L’année précédente, un journaliste parisien avait pu écrire de Rougeron : « Il passe plus de temps dans les bibliothèques, à faire des recherches historiques, qu’au contact de ses amis politiques ou de ses électeurs » [11]. Il a commencé de publier ses travaux au sortir de la Seconde Guerre mondiale : il est l’auteur de plus de soixante-dix opuscules ou ouvrages plus étoffés. Georges Rougeron a en effet publié quasiment tout ce qu’il écrivait. Il n’est pas jusqu’aux discours prononcés lors des congrès ou des distributions de prix qui ne fassent l’objet d’une publication : il en fut ainsi de ceux qu’occasionnèrent les distributions de prix du lycée Banville en 1953 et du lycée de jeunes filles de Moulins en 1956. Nous sommes en présence d’une politique de publication tous azimuts. Cette stratégie fut évidemment facilitée par les fonctions de Rougeron (président du Conseil général 1945-1970, 1976-1979). Il ne constitue pas en l’occurrence une exception propre à l’Allier [12], mais dénote une volonté de diffusion, qui n’est peut-être pas seulement due à des motifs heuristiques. L’œuvre de Georges Rougeron en histoire politique laisse apparaître trois éléments principaux : les biographies, les fresques et les chroniques.
4Georges Rougeron est l’auteur de plusieurs petites biographies [13] évoquant des personnalités importantes de la politique bourbonnaise : Paul Constans, Isidore Thivrier, Marx Dormoy, Fernand Auberger [14]. Les jugements de valeur n’en sont pas absents : écrivant sur Paul Constans, il rend hommage « à la sincérité de ses convictions, à sa scrupuleuse honnêteté, à la parfaite dignité de sa vie exemplaire » [15]. Le choix de ses sujets est révélateur de ses modèles. Rougeron s’est voulu le fils spirituel de Marx Dormoy, et devint à Commentry l’héritier politique d’Isidore Thivrier. Il est logique qu’il ait consacré des ouvrages à ces deux hommes, ce qui lui a permis d’affirmer sa légitimité de grand prêtre du socialisme local.
5C’est dans le même esprit de légitimation que Rougeron a conté les débuts du mouvement ouvrier en Allier, à travers Le mouvement ouvrier en Allier (1880-1905) et Commentry, 1882-1972, puis Commentry, 1892-1982, plaquette éditée à l’occasion du centenaire de l’élection de Thivrier à la mairie. Son préambule est même un récit des origines qui ne se lit pas sans évoquer les textes sacrés : « En ce temps-là, grande était la peine des hommes : on allait jeune au travail, pas beaucoup ou point du tout à l’école ». Suit un tableau de la dure condition des mineurs au XIXe siècle. Puis « il arriva un jour que quelques-uns se dirent qu’il n’était pas possible que cela puisse durer toujours : il y a trop d’injustice pour le pauvre monde. Ils se mirent à en parler ensemble [...]. C’est de cette manière que tout, à Commentry, a commencé » [16]. Les aléas du siècle sont parfois venus ternir un ouvrage de circonstance : ainsi, Georges Rougeron avait fait préfacer son Aperçu historique sur le mouvement socialiste dans l’Allier [17] par Paul Faure, haut responsable de la S.F.I.O. Aussi, après la Libération, alors que l’ancien secrétaire du parti s’était compromis pendant l’Occupation, Rougeron fit-il sortir des presses une nouvelle édition, préfacée par le glorieux résistant Henri Ribière, à l’intitulé légèrement différent : Le mouvement socialiste en Bourbonnais (1875-1944) [18]. La version précédée par les commentaires de Paul Faure est, faut-il le dire, introuvable dans le fonds Rougeron de la médiathèque municipale de Commentry, qui regroupe pourtant les autres publications de l’ancien maire [19]...
6Une dernière manière de créer sa légende est de se faire mémorialiste. Georges Rougeron n’a pas publié de Journal, mais son œuvre politique se trouve au cœur de ses deux derniers tomes de l’histoire du Conseil général de l’Allier, qui recouvrent la période 1945-1970, durant laquelle il présidait l’assemblée départementale. Au long de ces deux volumes, pas de déclarations fracassantes, mais l’accent est constamment mis sur le travail réalisé par la majorité socialiste conduite par le « représentant de Commentry ». Il est intéressant de constater que ces deux tomes furent publiés sous l’ère Rougeron, l’un en 1967, l’autre en 1978, alors qu’il avait retrouvé sa présidence en 1976. De plus, Rougeron n’hésite pas, le cas échéant, à affirmer l’évidence du poids de la gauche comme un dû à l’Histoire. Il s’adressait en ces termes au public venu assister à sa réélection à la présidence du Conseil général, après la défaite de la droite en 1976 : « ainsi le Conseil général de l’Allier retrouve-t-il une image de lui-même conforme au mouvement des idées et qui a été traditionnellement la sienne depuis que la démocratie républicaine a permis aux idées de s’exprimer »...
7Georges Rougeron, ancien résistant et militant socialiste, a écrit une histoire du département pendant la Seconde Guerre mondiale, Quand Vichy était capitale [20], dans laquelle il n’insiste pas outre mesure sur le rôle des socialistes (à peine plus de 2 pages sur un total de 498). Qu’en a-t-il été du souvenir de la Résistance chez les socialistes bourbonnais ?
Le souvenir de la Résistance
8Le 10 juillet 1940, trois parlementaires de l’Allier ont voté contre l’attribution des pleins pouvoirs à Pétain; parmi eux, deux étaient socialistes, Isidore Thivrier (député-maire de Commentry) et Marx Dormoy (sénateur-maire de Montluçon). L’oppression de l’État français [21] a frappé les deux hommes qui ont payé de leur vie le prix de cet engagement. Les socialistes locaux leur ont rendu les honneurs qui convenaient après la Libération. Marx Dormoy, maire de Montluçon de 1926 à sa suspension le 20 septembre 1940, député de 1931 à 1939, sénateur depuis 1939, mourut déchiqueté par une bombe placée sous son lit le 26 juillet 1941 à Montélimar, où il avait été placé en résidence surveillée. Ses obsèques avaient alors eu lieu dans la ville où il avait trouvé la mort. Toutefois, dès la Libération, une avenue avait reçu son nom à Montluçon, le 15 octobre 1944 [22]. Et, le 9 décembre 1945, des obsèques étaient célébrées en grande pompe dans sa ville natale. Plusieurs communes du département de l’Allier ont donné son nom à une voie publique : Commentry, Bellerive-sur-Allier, Cérilly, Domérat, Montmarault, Moulins, Néris-les-Bains, Saint-Gérand-le-Puy et Vallon-en-Sully. A Montluçon même, un monument vit le jour en 1948, grâce au sculpteur Yensesse. Ce monument imposant, en calcaire, représente Dormoy en gisant, enveloppé d’un drap, tel qu’il devait être quand la bombe placée sous son lit explosa [23]. Les socialistes montluçonnais ont organisé des cérémonies du souvenir lors de la date anniversaire de son assassinat jusqu’en 1953, mais cette pratique a disparu ensuite [24]. Quant à Isidore Thivrier, conseiller général et maire de Commentry (il avait succédé à son frère Alphonse en 1936), député de MontluçonEst depuis 1924, il était affilié à un réseau de résistance (bien qu’ayant été désigné pour siéger au Conseil national, quoiqu’il eût fait partie des 80) et fut arrêté le 2 octobre 1942, et déporté au camp du Natzwiller-Struthof, où il mourut le 5 mai 1944. Dès 1945, un buste lui était sculpté, en bronze lui aussi, par Coulon [25]. La municipalité provisoire de Commentry, qui fut défaite par la liste communiste aux élections de 1945, était dominée par les socialistes. Le texte de l’inscription était le suivant :
« La ville de COMMENTRY à la mémoire de
Isidore THIVRIER
Président du Conseil général de l’Allier
Député-Maire
Mort en déportation au STRUTHOF le 5 mai 1944 UN DES QUATRE-VINGTS
PARLEMENTAIRES
Qui le 10 juillet 1940
ONT REFUSÉ A PÉTAIN LES PLEINS POUVOIRS
METTANT FIN A LA IIIe RÉPUBLIQUE »
10Il n’est pas fait mention du militant socialiste dans cet hommage, qui s’adresse au défenseur de la République et à la victime de la barbarie des camps de concentration. Rien de surprenant à cela puisque nous sommes là dans l’immédiat aprèsguerre. La filiation, si souvent revendiquée pourtant, est d’ailleurs oubliée. Oubli qui peut paraître étonnant toutefois quand on songe à la manière dont Isidore Thivrier avait accueilli Philippe Pétain à Commentry le 1er mai 1941. Il avait alors montré à son visiteur la fresque représentant Christophe Thivrier en lui disant : « C’est mon père, le premier maire socialiste du monde. Son portrait rappelle à tous les Commentryens sa foi qui sera toujours respectée par son fils » [26]. La déclaration de Thivrier illustrait une belle conception du socialisme comme religion et tradition.
11Hors les monuments érigés en l’honneur de ces deux parlementaires du refus, il est surprenant de constater que les socialistes bourbonnais n’ont guère entretenu la flamme de la Résistance, à laquelle ils avaient pourtant pris part, dominant par la suite le C.D.L. [27]. Certes, des militants se sont investis dans les associations d’anciens combattants et Georges Rougeron a écrit une histoire du département pendant la Seconde Guerre mondiale [28], mais le parti socialiste, s’il a célébré ses héros dans les colonnes du Réveil Socialiste de l’Allier [29] tout au long de l’année 1944, n’a pas poursuivi cette stratégie de mise en avant de la Résistance, au contraire du P.C.F. [30]. La S.F.I.O. s’est peut-être voulue plus rassembleuse que le P.C.F. [31]. Seule l’existence d’une association des Amis de Marx Dormoy, qui ne rend pas hommage qu’au martyr mais aussi à l’ancien maire tout-puissant de l’entre-deux-guerres, peut faire figure de mémoire structurée de la Seconde Guerre mondiale des socialistes [32].
12Il arrive toutefois que les socialistes de la fin du XXe siècle fassent appel à ces références glorieuses. Ainsi, le 10 juillet 1998 le préfet de l’Allier vint « inaugurer » (?) le buste d’Isidore Thivrier à la mairie de Commentry en compagnie du « président du Comité en l’honneur des Quatre-vingts, Jean Marielle, des associations d’anciens combattants, déportés et victimes de guerre, ainsi que de nombreux élus et conseillers locaux » [33]. Manifestation, mais pas « inauguration » car le buste s’y trouvait depuis 1945. Cette manifestation permettait en tout cas d’ancrer toujours plus la tradition politique locale dans l’esprit des gens et constituait aussi un moyen de réécrire quelque peu le passé : « beaucoup de Commentryens se sont souvenus aussi qu’Isidore Thivrier, propriétaire de mines de charbon, embauchait ceux qui étaient menacés par le Service du Travail Obligatoire, leur évitant ainsi de partir en Allemagne » [34]. Certes, mais il est fait fi des âpres polémiques de l’entre-deux-guerres à propos de la richesse d’Isidore Thivrier qui, outre ses mines de charbon, possédait le château de Montassiégé, où il résidait... La rédaction montluçonnaise de La Montagne, en occultant cette dimension, magnifie le souvenir d’un leader local de la S.F.I.O., semblant rester fidèle à la tradition politique initiale de ce quotidien fondé par le socialiste Alexandre Varenne au lendemain de la Première Guerre mondiale.
13Isidore Thivrier a encore reçu un autre hommage de la municipalité commentryenne, puisque le principal stade de la ville porte son nom. Cette dédicace s’insère bien dans un véritable maillage du territoire de la commune par une toponymie aux accents socialistes indéniables.
L’utilisation de la toponymie
14Les noms de rues sont des inscriptions éminemment publiques, destinés à une lecture fréquente, et reflètent un choix politique puisqu’ils relèvent d’une assemblée élue, le Conseil municipal. La toponymie des villes socialistes de l’arrondissement de Montluçon est riche de sens [35]. Ainsi, à Commentry, 40 voies évoquent l’histoire de la gauche. Parmi ces noms, nous pouvons en distinguer 6 qui renvoient au XVIIIe siècle et à la Révolution (le 14 juillet, Danton, Desmoulins, Robespierre, Rousseau et Voltaire); 14 qui rappellent les combats du XIXe siècle et la naissance du socialisme (la République, le 4 septembre, la Marianne [36], la Commune de Paris, le 1er mai, Aujame [37], Baudin, Blanqui, Jules Guesde, Hugo, Lamartine, Létang [38], Christophe Thivrier, Édouard Vaillant); 6 relèvent du premier XXe siècle (Henri Barbusse, Descloux, Dumazet [39], Jaurès, Montusès, Léon Thivrier); 10 illustrent la gauche résistante et celle du second XXe siècle (Stalingrad, Allende, Bérégovoy, Henri Cluzel, Marx Dormoy, Mitterrand, Jean Moulin, Péri, Henri Ribière, Pierre Sémard) [40]. Enfin, la Paix, le Peuple et le Progrès sont présents. Presque toutes ces dénominations datent de la fin du XIXe siècle, ce qui explique la prédominance de celui-ci [41]. Ses dernières décennies furent aussi le théâtre de l’expansion socialiste locale, qui a été érigée en mythe fondateur. Nous devons remarquer que Stalingrad, Gabriel Péri, Pierre Sémard et Henri Barbusse sont mentionnés grâce au passage du P.C.F. à la mairie entre 1945 et 1947. Le maire communiste de cette période, Henri Cluzel, fut honoré après sa mort par la municipalité socialiste présidée par Georges Rougeron. La moitié des voies publiques environ sont dédiées à des hommes ou à des faits politiques. Leur poids est moindre à Montluçon, qui compte aujourd’hui plus de 620 noms de rues, places, avenues, impasses [42]... Nous avons pu en dénombrer 59 qui furent attribués entre 1892 et 1971, quand le parti socialiste détenait la mairie. Ils ne constituent qu’une faible minorité parmi les artistes divers, les noms d’usines, les sportifs, les fleurs, les oiseaux et les anciens lieux-dits. 18 noms politiques ont été attribués lors de la séance du Conseil municipal en date du 22 septembre 1899, parmi 93 dénominations nouvelles [43]. Quelques attributions circonstancielles (le plus souvent après décès) ont eu lieu de 1899 à 1940. Ainsi, 29 noms évoquaient en 1944 la vie politique et syndicale. A l’exception du chancelier Michel de l’Hospital et du républicain Joseph Chantemille, tous se rattachent au socialisme ou à la Révolution française : Barbès, Lakanal, Turgot, Desmoulins, Danton, Rouget de l’Isle, Saint-Just, les Droits-de-l’homme, 14 juillet, Fédération, Fraternité, Égalité (toutes 1899), Robespierre (qui dut attendre le 150e anniversaire de la Révolution en 1939), Ledru-Rollin, Louis Blanc, Jaurès (une place et une rue), Guesde, Benoît Malon, Marcel Sembat, Jean Dormoy, Paul Constans, René Viviani, Victor Considérant, la Mutualité, le 1er mai, la Solidarité.
15Après la Seconde Guerre mondiale, le premier souci des socialistes montluçonnais est d’honorer Marx Dormoy, à qui échoit l’avenue Pétain, qui avait été successivement dédiée à Napoléon III (1864), la Gare (1870), Wilson (1918). Le décès en cours de mandat du maire André Southon, le 10 octobre 1959, lui vaut de recevoir l’hommage d’une avenue dès le 17 novembre suivant. Deux autres attributions isolées ont lieu le 16 décembre 1959 et inscrivent dans la ville Christophe Thivrier et Henri Ribière. Les 15 septembre 1946 et 3 août 1966, le Conseil municipal se livra à de véritables fournées dues à l’extension de la ville. En 1946, la guerre était encore présente dans les esprits, ce qui valut à Montluçon les rues Gabriel-Péri, Pierre-Sémard et Pierre-Brossolette, ainsi que les quais de Stalingrad et de Normandie. En 1966,16 noms choisis sont ceux d’hommes politiques. Hormis Robert Schuman, ancien président du Conseil M.R.P., tous appartiennent à la gauche française, parmi lesquels Jean Macé, Georges Clemenceau et Édouard Herriot. Les 12 autres noms sont ceux de leaders socialistes, dont certains ont évolué politiquement : Albert Thomas, Léon Jouhaux, Aristide Briand, Léon-Blum, le « Président Auriol », Blanqui, Bracke-Desrousseaux, Jean Lebas, Édouard Vaillant, Henri Sellier, Léo Lagrange et Roger Salengro. Enfin, Charles de Gaulle fut honoré un mois après sa mort dans une ville dont le maire manifestait une opposition résolue à l’égard de celui qu’il appelait avec ironie « l’Oracle » [44]. Au total, 44 noms attribués par les municipalités socialistes montluçonnaises invoquent hommes et événements perçus comme étant de gauche : 11 renvoient au XVIIIe siècle et à la Révolution, 11 au XIXe siècle, 24 au XXe siècle (dont 9 sont fortement liés à la Résistance et à l’aprèsguerre). La prédominance du XXe siècle, qui distingue la cité des bords du Cher de sa voisine commentryenne, s’explique par l’extension de la ville, qui a provoqué la fournée de dénominations de 1966.
16Les municipalités socialistes de Commentry et Montluçon ont rendu hommage à quelques héros et événements communs : il en va ainsi de la Révolution (Desmoulins, Robespierre, Danton et le 14 juillet), des grands fondateurs du socialisme français de la fin du XIXe siècle (Blanqui, Guesde, Jaurès, Vaillant et le héraut local, Christophe Thivrier) et de deux figures de la Résistance montluçonnaise (Marx Dormoy et Henri Ribière). Certaines dénominations communes aux deux villes ont été le fait de municipalités différentes : Sémard, Péri et Stalingrad portent la marque du P.C.F. à Commentry, alors qu’ils sont dus à la S.F.I.O. à Montluçon; Ernest Montusès, gendre de Thivrier et militant communiste, honoré à Commentry par les socialistes, dut attendre l’arrivée d’un maire P.C.F. à Montluçon pour faire l’objet d’une dédicace scripturaire...
17Certaines dénominations sont le fruit d’un moment particulier (décès de Guesde ou d’André Southon). Les socialistes de l’arrondissement de Montluçon n’ont pas manqué de tirer profit de telles circonstances pour exalter leur passé. Il en fut ainsi de l’inauguration par Danielle Mitterrand de deux espaces publics portant le nom de François Mitterrand en avril 1997, qui se transforma en manifestation militante car Jacques Chirac venait de dissoudre l’Assemblée nationale et la gauche menait campagne pour les élections législatives. La venue de la veuve du président défunt, prévue de longue date, fut prétexte à un rassemblement d’auto-célébration du P.S. autour d’un moment de son histoire. Danielle Mitterrand inaugura successivement le « campus François-Mitterrand »à Montluçon puis l’« espace François-Mitterrand » à Commentry. L’inscription pouvait paraître dénuée de toute connotation politique :
Espace François-Mitterrand
1916-1996
président de la République Française 1981-1995
19Mais, après l’inauguration, naturellement plus militante, un grand repas était prévu avec les militants et sympathisants socialistes. Dans l’édition de La Montagne du 23 avril, on pouvait lire : « Le choix de Commentry pour une réception d’une telle importance n’est pas dû au hasard, puisque la commune fut la première ville du monde à choisir une municipalité socialiste ». Et, dans l’édition du 26 avril, « C’est la première ville au monde à avoir élu des socialistes » ; et encore « Dans la commune qui fut la première, au XXe siècle (sic), à voter majoritairement socialiste, le souvenir a forcément eu un retentissement particulier ». Une manifestation destinée à un élu national aboutit encore une fois à la glorification du passé commentryen, de son moment fondateur [45]. Et elle nous permet qui plus est de mettre en lumière le rôle de la presse qui se prête au jeu, de bonne grâce semble-t-il.
20Danielle Mitterrand vint une seconde fois dans l’Allier en 1999 pour parler de son époux. Il s’agissait de dévoiler trois plaques à Audes, petite commune rurale du canton d’Hérisson. Le maire de ladite commune d’Audes était membre du P.S. Au fil du périple de Danielle Mitterrand, celle-ci fit une halte à la « maison de l’écluse de Rouéron, située sur le canal de Berry » où « le grand-père paternel, Gilbert Théodose Mitterrand, naquit [...] en janvier 1844. Il devait, plus tard, y exercer la profession d’éclusier ». Puis elle marcha le long du canal « sur près de deux kilomètres » grâce à la « promenade François-Mitterrand ». Enfin, sa dernière étape fut pour le musée du canal qui avait fait l’objet, quelques années plus tôt, d’une « visite de François Mitterrand » [46], événement qui justifiait l’apposition d’une plaque. Cette manifestation rassembla, autour de Danielle Mitterrand, les socialistes du cru, dont Serge Boulade, le maire d’Audes, mais aussi son père Robert Boulade, maire de la commune au moment de la visite de François Mitterrand en 1986. La présence de l’ancien maire permettait à la famille Boulade de montrer aux militants locaux et aux électeurs la longue proximité qui unissait les Mitterrand et les édiles de la petite commune, dont le prestige en était rehaussé.
21Les anniversaires de la conquête de Commentry ont de même été célébrés avec force démonstrations par le maire Georges Rougeron, qui était en place depuis 1947 et se posait en « statue du Commandeur » du premier socialisme français [47].
Les grands anniversaires
22En 1972, François Mitterrand, nouveau premier secrétaire du parti, se déplaça pour célébrer le 90e anniversaire de la conquête de Commentry par le mouvement socialiste [48]. Georges Rougeron relatait ainsi sa visite : « à son arrivée, en fin de matinée, l’air de l’Internationale retentit, puis il dévoila dans le hall de l’hôtel de ville une plaque commémorative et je lui présentai le registre du Conseil municipal à la date du 4 juin 1882. Un déjeuner réunissant des militants bourbonnais devait suivre » [49]. L’homme qui était sorti vainqueur du congrès d’Épinay l’année précédente apprenait alors à « parler socialiste », selon le mot cruel de Guy Mollet. Sa prise de parole dans la petite ville ouvrière du Centre pouvait apparaître comme une occasion de légitimation, tant pour le nouveau parti que pour son premier secrétaire.
23Le 90e anniversaire ne devait être qu’un prélude à la célébration du centenaire, que Rougeron voulait plein de faste. François Mitterrand, devenu président de la République, ne put (ou ne voulut) se déplacer, mais Pierre Mauroy, enfant du Parti et Premier ministre d’Union de la gauche, fit le voyage de Commentry en novembre 1982. La commémoration de la conquête électorale de la ville en 1882 pouvait tout à la fois constituer pour le P.S. au pouvoir un moyen de rappeler sa légitimité à gouverner et, alors que les désillusions commençaient à se faire jour, une manifestation de sa foi auprès du « peuple de gauche ». Georges Rougeron accueillit Pierre Mauroy en mettant l’accent sur l’exemplarité de Commentry : « Tout ici est chargé d’histoire, une histoire qui appartient au patrimoine commun de la nation comme apport original à sa diversité, qui appartient, comme un exemple, au patrimoine commun des prolétaires du monde ». N’était-ce pas là la définition d’un véritable lieu de mémoire ? Pierre Mauroy ne manqua pas, quant à lui, de conforter Rougeron dans sa légitimité : « Vous êtes bien l’héritier de Thivrier » [50]. Une plaque fut apposée à la mairie pour inscrire l’événement :
LE 12 NOVEMBRE 1982
A ÉTÉ CÉLÉBRÉE
SOUS LA PRÉSIDENCE
DE M. PIERRE MAUROY
PREMIER MINISTRE
LA COMMÉMORATION
DU
CENTENAIRE
DE LA
PREMIÈRE MUNICIPALITÉ SOCIALISTE
DU MONDE
25Un repas réunit à midi, autour de l’invité d’honneur, militants de gauche et élus des environs. Le journal Le Monde consacra une page à cette journée. L’article reproduisait une phrase de Georges Rougeron se disant « le dernier lien militant entre l’époque actuelle et les hommes de l’autre époque », et présentait celui-ci comme le « dernier des “Marianneux” » [51].
26Enfin, les socialistes locaux ont parfois su saisir l’occasion d’un débat national pour utiliser l’Histoire à des fins politiques. Les propos de Lionel Jospin par rapport au souvenir des mutins de 1917 ont provoqué une polémique à propos de l’insoumission pendant la guerre de 1914-1918. La municipalité socialiste d’Huriel [52] a alors fait écho à ce thème en exhumant le cas de Jean Quinaud, soldat natif d’Huriel, qui n’était pas un mutin mais qui fut fusillé le 4 décembre 1914 en compagnie de cinq autres soldats, suite à un repli dans une tranchée, sur ordre d’un lieutenant semble-t-il. Ce dernier se déjugea par la suite, et « six hommes furent désignés au hasard pour comparaître devant la Cour martiale » [53] avant d’être exécutés. On les connaît sous l’expression de « fusillés de Vingré ». Ces dix hommes furent réhabilités par la Cour de cassation [54]. Le nom de Jean Quinaud fut rajouté sur le monument aux morts en 1921, le Conseil municipal d’Huriel ayant délibéré de la question le 20 février 1921. Et, en 1998, la municipalité de gauche (à dominante P.S.) édita une plaquette, tirée à cent cinquante exemplaires, « afin de rendre hommage, à l’occasion du 80e anniversaire de la fin de la guerre 1914-1918, à cet enfant de la commune » [55]. Parmi les victimes de Vingré, deux autres étaient originaires de l’Allier, respectivement de Treteau et La Guillermie. Or, à notre connaissance, aucune des deux communes n’a réagi de manière particulière en 1998. L’initiative de la municipalité d’Huriel apparaît, en conséquence, dictée par une volonté politique.
27Les municipalités socialistes n’ont pas seulement disposé de leurs anniversaires, mais aussi de ceux, annuels, d’événements et de combats à résonance nationale, voire internationale.
Deux dates clés, le 18 mars et le 1er mai
28L’une des meilleures manières de maintenir une « culture de bastion » est l’utilisation de dates fixes, de rites. « Ils rythment les semaines et les années. Par leur régularité, ils rassurent sur la fuite du temps, l’occultent même » [56]. Dans l’arrondissement de Montluçon, deux dates jouent ce rôle : le 18 mars et le 1er mai. Certes, ces deux événements étaient déjà commémorés avant-guerre, ainsi que le montre la lecture du Combat social, hebdomadaire de la fédération socialiste jusqu’en 1940 [57].
29Le 18 mars 1871 fut proclamée la Commune de Paris [58], dont Christophe Thivrier s’était fait le défenseur à la Chambre des députés. Sa tombe en porte l’inscription qui détonne dans un cimetière par son caractère nettement combatif :
A ÉTÉ EXPULSÉ DE LA CHAMBRE A LA SÉANCE
DU 27 JANVIER 1894 POUR AVOIR CRIÉ :
VIVE LA COMMUNE
31Elle rappelait l’expulsion manu militari de Thivrier de la Chambre des députés. En effet, suite à une intervention du modéré Chaudey fustigeant les socialistes héritiers des communards, le député de l’Allier avait proclamé sa fidélité à cette période alors bannie du vocabulaire politique, d’où son expulsion de l’hémicycle par les soldats. Et c’est précisément « en souvenir de cet incident parlementaire que les mairies de Commentry et de Montluçon chôment le 18 mars, anniversaire de la Commune » [59]. Le 18 mars est célébré à Commentry et Montluçon depuis 1892 [60], de manière plus discrète dans cette dernière ville. Ainsi, il n’y avait pas d’annonce dans les journaux, à la différence de Commentry. Le congé attribué n’a pourtant pas été contesté quand la mairie était détenue par la droite, entre 1971 et 1977. Il faisait désormais partie des « avantages acquis » [61]. A Commentry, la « fête de la Commune » occupait une place beaucoup plus grande. Dans la semaine qui précédait le 18 mars, le même communiqué annuel était diffusé dans La Montagne, avec les informations municipales. Il évoquait la Commune comme « la première tentative de gouvernement de la classe ouvrière », mettant l’accent, le 18 mars, sur l’aube, et non sur le crépuscule comme dans la capitale la gauche peut le faire au mur des Fédérés. Cette attitude est conforme au constat de Danielle Tartakowsky qui situe « le centre de gravité de la commémoration de la Commune à Paris, au mois de mai, au moment de la défaite et de la mort infligée, quand, ailleurs, on la célèbre en mars » [62]. Et surtout, ce qui est plus symbolique encore, le drapeau rouge, « l’étendard du 18 mars » [63], était hissé au balcon de l’Hôtel de ville de Commentry, place du 14-Juillet (!), où il flottait toute la journée, témoin claquant des luttes du siècle passé et de la fidélité proclamée de la municipalité à l’idéal socialiste. Un jour l’an, ce drapeau, qui fut l’emblème adopté par les communards, retrouvait comme une place officielle sur la mairie, à proximité des trois mots inscrits au fronton de la République : liberté, égalité, fraternité [64]. Il existe aussi une « rue de la Commune de Paris » à Commentry, ainsi qu’une « rue du 1er mai ».
32L’importance du 1er mai comme moment fort du calendrier de la gauche est bien connue : défilés urbains, vente de muguet... La tradition est en place depuis maintenant un siècle, avec une évolution qui va dans le sens d’une institutionnalisation croissante et, plus récemment encore, d’une certaine désaffection. Madeleine Rebérioux, évoquant ce moment (ce monument ?) de la culture ouvrière, le décrit comme « un rituel nouveau, proposé au cœur du congrès international dit marxiste de 1889, à la fois militant et festif, riche des foisonnements locaux les plus divers, étroitement lié à la culture syndicale même s’il est né en terre socialiste » [65]. Le 1er mai a des résonances locales très fortes, Jean Dormoy étant considéré par les historiens bourbonnais comme le « forgeron du 1er mai » [66], puisqu’il fut de ceux qui proposèrent la manifestation pour les 8 heures ce jour-là. Le monument érigé sur sa tombe (par souscription là encore), en pierre et en bronze, rappelait son rôle dans l’organisation des premières manifestations de mai. Les deux municipalités de Commentry et Montluçon ont instauré la réception des délégations syndicales à la mairie même dès 1894 [67]. Ce qui fit pendant longtemps la spécificité de cette réception à l’Hôtel de ville de Commentry (sur le balcon duquel flottait bien sûr en ce jour le drapeau rouge) n’est pas le regroupement des syndicalistes de l’Union locale, qu’ils soient militants à la C.G.T., à la C.G.T.-F.O., à la F.E.N., à la C.F.D.T. (parfois), même quand des représentants d’U.D. ont fait le déplacement. La présence des dirigeants locaux de l’U.V.F. (Union des Vieux de France) [68] n’est pas tellement plus originale. Par contre, celle des représentants locaux du P.S.O.E. apparaît sans conteste comme telle [69]. En effet, le maire socialiste George Rougeron recevait également avec honneur les exilés espagnols. La presse locale a relaté cette cérémonie de 1958 à 1978, date où, « pour la première fois depuis de nombreuses années, M. le Maire signala l’absence de la délégation espagnole qui a à faire face à des problèmes internes depuis la disparition du régime franquiste » (!) [70]. En 1958, « le jeune Luis Garcia, âgé de 14 ans, dit toute la reconnaissance des socialistes espagnols pour leurs amis français ». De même en 1961, « une jeune socialiste espagnole prit également la parole » [71]. Le fait de faire parler en public des jeunes militants est-il dû à une meilleure connaissance de la langue française que leurs pères, ou bien est-ce une volonté de démontrer à tous la fidélité des exilés à leurs convictions et aux terribles combats du passé ? Fidélité partagée : en 1962, « a été lue une adresse des syndicalistes et socialistes espagnols, auxquels M. le Maire a renouvelé l’assurance de la fraternelle sollicitude de la municipalité commentryenne » [72]. Sollicitude et fidélité partagées, dues à un passé commun malgré la distance géographique. En effet Georges Rougeron a été marqué par la guerre d’Espagne. A la fin de la guerre civile, il s’est beaucoup investi dans le soutien politique aux républicains espagnols, mais aussi dans l’aide aux réfugiés [73]. La fidélité semble d’ailleurs être le maître mot des pratiques politiques commentryennes : « la Municipalité socialiste, qui garde la foi de ses anciens [...], reçoit chaque année, en l’Hôtel de ville pavoisé de rouge, les délégués français, espagnols, polonais des travailleurs de la Cité qui vécut les grands Premiers Mai d’antan » [74]. Toutefois hisser le drapeau rouge au balcon de l’Hôtel de ville n’était pas seulement un hommage au passé : « nous aimons à penser, lorsque, le 18 mars et le 1er mai, le drapeau rouge flotte sur notre Hôtel de ville, que ce n’est pas seulement une tradition qui se poursuit mais un engagement qui se renouvelle afin que nos anciens n’aient pas honte de nous » [75].
33A Montluçon, si le maire a accordé audience aux délégués syndicaux jusqu’en 2001, rien de comparable à l’accueil réservé dans la cité voisine : pas de socialistes espagnols, pas de réception fastueuse. En revanche, le 1er mai est l’occasion d’une cérémonie annuelle pour le P.S. montluçonnais. Le déroulement est le suivant. La section socialiste se rassemble et va, drapeau rouge en tête, se recueillir sur la tombe des anciens maires socialistes de la ville, marquant une pause plus longue devant celle de Jean Dormoy, le « forgeron du 1er Mai ». C’est à ce moment que le secrétaire de la section prend la parole. Il s’agit d’une tradition déjà ancienne puisque nous avons retrouvé un article de 1961 qui la mentionne, en présence du marie d’alors, du député S.F.I.O., de « Tronche, Fonty père et fils » [76]. Raymond Tronche était le secrétaire fédéral de la S.F.I.O. Le signalement de la présence des Fonty est intéressant : le fils se prénommait Marx, comme Dormoy, et le père était un vieux militant, ancien conseiller municipal de Montluçon (1935-1940,1945-1947) et conseiller d’arrondissement, licencié des usines Saint-Jacques en 1906 car il était secrétaire du syndicat C.G.T. des Métaux [77]. Le recueillement sur la tombe des anciens maires socialistes est toujours respecté, mais tous les édiles n’ont pas fait l’objet du même culte : en 1999, « le parti socialiste s’est rendu au cimetière [...] fleurir les tombes des anciens maires socialistes Paul Constans, André Southon, ainsi que Marx et Jean Dormoy. Cette année, le groupe s’est aussi penché sur la tombe de François Carrias, maire de Montluçon après la Seconde Guerre mondiale » [78]. Carrias n’était donc pas honoré les années précédentes, alors qu’il avait été conseiller municipal du temps de Dormoy. Un manque doit être justifié, celui d’Alexandre Dormoy, qui repose au cimetière de Lignerolles. Ces deux restrictions exceptées, force est de constater la pérennité de cette manifestation, malgré le temps écoulé depuis la fin de mandat du dernier maire socialiste honoré, André Southon, mort en 1959. Nous mesurons toute l’importance de cette tradition dans l’imaginaire militant à la lecture de Danielle Tartakowsky. Celle-ci considère les « cortèges funèbres » comme crédités « de vertus spécifiques » et ajoute que « la nature de l’espace investi » permet d’intégrer dans l’identité des manifestants un « rapport aux morts » légitimant [79]. Les socialistes montluçonnais s’en sont aussi emparés comme tribune. Ainsi, le 1er mai 1999 François Cassany, secrétaire de la section P.S., a souhaité « faire le lien entre le militantisme de Jean Dormoy, maire socialiste dès 1892, et le « combat politique » actuel [...]. Il a rappelé enfin des éléments du programme du P.S. européen dans le cadre des prochaines élections » [80]. C’est qu’en effet les élections européennes avaient lieu un mois plus tard, en juin.
34En mars 2001, la double victoire de la droite à Commentry et à Montluçon a modifié les coutumes politiques. A Montluçon, le maire n’a pas reçu les syndicats, ce dont la gauche s’est émue. A Commentry, le drapeau rouge n’est apparu au balcon de l’Hôtel de ville ni le 18 mars ni le 1er mai. Le nouveau maire (R.P.R.) a reçu les syndicalistes, dont le secrétaire de l’Union locale C.G.T., qui a lu une adresse protestant contre l’absence du drapeau rouge, symbole « de l’ensemble de la classe ouvrière et [qui] incarne toutes les luttes sociales de notre pays » [81]. Quant à la section socialiste, elle semble avoir étendu son terrain militant. Avant sa défaite, le P.S. se contentait de l’Hôtel de ville comme seul lieu de mémoire réellement fréquenté; la pratique du défilé lui était étrangère. Or, le 1er mai 2001, les militants ont fleuri le buste de Christophe Thivrier puis ont rejoint la C.G.T. devant la mairie, et ont adopté le chemin inverse le 4 juin, se rassemblant devant l’Hôtel de ville et se déplaçant en cortège jusqu’au buste du premier maire socialiste du monde. Ce buste, inauguré en 1932 [82], se trouve aujourd’hui dans le square Jean-Jaurès, dont il fut le contemporain. Ce square est situé « au carrefour des rues Jean-Jaurès, Pierre-Sémard et de l’avenue Marx-Dormoy » [83]. Pour ceux qui douteraient de la politisation très forte de la géographie de la ville, cette situation illustre l’omniprésence de la toponymie de gauche !
Conclusion
35L’utilisation continue de l’histoire de la gauche va de pair avec la mise en avant d’une mémoire qui, pour être instrumentalisée, n’en semble pas moins réellement ancrée au cœur du militantisme socialiste. En va-t-il de même pour les électeurs de gauche ? Rien ne permet de l’affirmer, alors que la constante organisation de manifestations diverses vient confirmer cette appréciation de Philippe Joutard : « ce qu’on appelle mémoire ouvrière est une mémoire militante qui se confond avec la mémoire communiste ou socialiste » [84]. Les principaux supports de cette glorification de la geste socialiste sont l’encre, la pierre et la parole, à savoir les publications (l’œuvre de Georges Rougeron), les monuments (stèles, bustes, statue de Marx Dormoy) et les manifestations (du 1er mai, annuellement; de divers anniversaires ou inaugurations, ponctuellement). Cette pratique politique des socialistes montluçonnais et commentryens n’est pas née en 1944-1945. Nous avons pu relever les nombreux précédents qui ont forgé, dès les années 1900, l’environnement si particulier de l’arrondissement retenu comme cadre géographique de cette étude : le cinquantenaire de la conquête de Commentry a été célébré en grande pompe en 1932, les noms de rue ont fait l’objet d’un effort systématique de désignation politique, le 18 mars et le 1er mai ont émergé comme moments forts du calendrier. Le P.S. de l’Allier a pris le relais de la S.F.I.O. dans ses traditions militantes, mais n’a pas réussi à en recueillir l’héritage électoral, pas plus qu’il n’a pu éviter une marginalisation croissante. En 1945, les 5 conseillers généraux de l’actuelle circonscription de Montluçon étaient tous socialistes; 4 encore l’étaient en 1967; en 1973, le P.S. n’en comptait plus qu’1 sur 7; depuis 2001, les socialistes ne détiennent plus aucun canton dans tout l’arrondissement de Montluçon. Le P.C.F., en revanche, a pris le pas durant les trois dernières décennies du XXe siècle. Comment expliquer une telle faiblesse du P.S., connaissant les nombreuses actions de ses sections locales ? L’exaltation de la geste héroïque du socialisme [85] profiterait-elle, paradoxalement, au parti communiste ? Tout discours des origines ne serait-il qu’incantation verbale, quand il est privé de l’art ductile du réalisme politique ? In fine, la meilleure réussite des pratiques politiques que nous avons exposées ici consiste sans doute dans l’image de l’Allier comme département de gauche, alliée au discours sur le métayage [86], à la persistance du communisme rural [87], et à la légitimité plus forte dont semble bénéficier la gauche. Le sénateur centriste Jean Cluzel, évoquant son département dans Finances publiques et pouvoir local [88], citait comme références bourbonnaises Émile Guillaumin et Marx Dormoy, ce qui souligne bien la force des représentations de gauche en Allier. Le présent article, en en démontrant les mécanismes, n’a-t-il pas contribué, ce faisant, à identifier un peu plus son titre et son objet ?