Article de revue

Le visage

Symbole de notre identité

Pages 27 à 31

Citer cet article


  • Le Breton, D.,
  • Entretien mené par Grosbois, P.
(2016). Le visage Symbole de notre identité. Le Journal des psychologues, 339(7), 27-31. https://doi.org/10.3917/jdp.339.0027.

  • Le Breton, David.,
  • et al.
« Le visage : Symbole de notre identité ». Le Journal des psychologues, 2016/7 n° 339, 2016. p.27-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2016-7-page-27?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
  • Entretien mené par GROSBOIS, Philippe,
2016. Le visage Symbole de notre identité. Le Journal des psychologues, 2016/7 n° 339, p.27-31. DOI : 10.3917/jdp.339.0027. URL : https://shs.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2016-7-page-27?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/jdp.339.0027


Note

  • [*]
    Ndlr, Le Sang d’un poète, 1930.

1C’est à travers son visage que l’individu se met au monde, qu’il se donne à comprendre à l’autre dans le face‑à‑face des communications qui trament la vie quotidienne. Le visage est certainement la matrice la plus forte du sentiment d’identité. C’est pourquoi il est aussi pour chacun de nous une boussole incomparable de l’émotion qui saisit l’autre en souffrance. Déceler les significations, les imaginaires associés au visage, est une manière de répondre à la fascination qu’il exerce non pour en déflorer le secret, mais pour s’en approcher davantage, cheminer à sa proximité afin de découvrir combien, parfois, il se dérobe. Depuis cette interview, David Le Breton poursuit sa route, parsemée de nombreux ouvrages et de nombreuses recherches, dans une quête anthropologique qui concerne à la fois le rapport au corps, la douleur, la question de la construction identitaire et les conduites à risque.

2Le Journal des psychologues : Vous avez publié Des Visages : essai d’anthropologie (1992). Qu’est-ce qui vous anime dans cette soif d’écrire et dans cette recherche sur les visages multiples de l’humain ?

3David Le Breton : Il y a effectivement en moi une passion d’écrire et de comprendre, une volonté d’intervenir sur les événements. J’écris parce que quelque chose me touche et me mobilise en tant qu’homme, en tant que citoyen, parce qu’une question me taraude et que je veux lui donner une réponse ou, du moins, mieux en saisir le mystère. Mais, en même temps, je reste anthropologue : les analyses que je mobilise sont solidement étayées. Par ailleurs, ma démarche est hantée par la question de la responsabilité, de l’éthique. Je fais une anthropologie à hauteur d’homme, en ayant toujours en moi, dans le processus de l’écriture, le visage de l’autre, sinon je n’écris pas. Aboutir aujourd’hui à une anthropologie du visage est une étape cohérente. Je n’écris que parce qu’il y a ces visages. Il n’y a pas d’éthique sans la responsabilité devant le visage de l’autre. J’ai porté longtemps ce livre, des années, comme un rêve, je l’ai écrit avec jubilation, avec de grands moments de bonheur.

4Jdp : Dans un chapitre de cet ouvrage, vous mettez en garde le lecteur contre l’illusion des lectures physiognomoniques du visage. Vous semblez très critique vis-à-vis des outils d’investigation utilisés par certains psychologues comme la morphopsychologie, qui postule l’existence d’une relation entre le corps et la personnalité.

5D. L. B. : Le visage est un mi-dire, un chuchotement de ce que nous sommes. Il voile autant qu’il révèle. La surface du visage est d’une redoutable profondeur. Elle demeure muette sur ce que l’on peut attendre de l’individu. L’homme est le fruit de son histoire, non des traits de son visage.

6D’ailleurs, dans ces approches caractérologiques, le visage se dilue pour n’être plus qu’une figure. On abolit l’homme au profit du masque. Il y a, dans ces approches, une illusion et un fantasme de maîtrise qui a connu de sinistres épisodes. Je pense, par exemple, à l’École italienne de criminologie de Lombroso, à la fin du siècle dernier. Cesare Lombroso, en regardant le visage d’un nouveau-né, se faisait fort de reconnaître en lui le futur criminel ou le bon citoyen. Je pense aux physiognomonistes nazis qui mesuraient les visages et établissaient ainsi « scientifiquement » le degré de judéité de ceux qui leur tombaient entre les mains. Rappelez-vous les premières images de Monsieur Klein, le film de Joseph Losey (1976). Ce médecin allemand qui mesure sous tous ses angles la figure d’une femme terrifiée dont il ne croise jamais le regard et dont il ne « voit » jamais le visage. Il n’y a pas plus de « vérité » du visage que de « vérité » de l’homme. Il y a un mystère du visage que l’on peut essayer de comprendre sans le déflorer, en cheminant avec lui. Le visage est une impression, un sentiment. Regardez les autoportraits, ceux de Rembrandt par exemple. Le visage est une Gestalt, non l’addition d’un front, d’un nez, d’une bouche, de lèvres, etc. Le physiognomoniste est un comptable.

7Comme l’écrit Emmanuel Levinas (1982), quand on est dans une relation profonde à l’autre, à son visage, on ne se rend même pas compte de la couleur de ses yeux. Les morphopsychologues ou les physiognomonistes veulent faire du visage une pièce à conviction, un aveu. Ils ne se rendent pas compte qu’ils se dévoilent surtout eux-mêmes en procédant avec un tel fantasme de maîtrise sur l’autre.

8Jdp : Pourquoi l’imaginaire social s’est-il si intensément cristallisé sur cette partie du corps ?

9D. L. B. : Le visage incarne de manière vivante et énigmatique la différence infinitésimale portée par chaque homme. En lui, chaque homme s’identifie, se trouve reconnu, nommé, jugé et inscrit dans un sexe. Le visage unique de l’homme répond en fait à l’unicité de son aventure personnelle. Ce qui fascine aussi dans le visage, c’est l’enchevêtrement de l’intime et du social. L’homme n’est jamais seul derrière ses propres traits, le visage des autres est là aussi en transparence : le social et le culturel en modèlent la forme et les mouvements. Les mimiques et les émotions qui passent, les mises en scène de son apparence (coiffure, maquillage, etc.) relèvent aussi d’une symbolique sociale au sein de laquelle l’individu se situe. Le visage est aussi le lieu de l’autre, il prend naissance au cœur du lien social, en son lieu originaire, dans le face‑à‑face de l’enfant et de sa mère qui incarne le premier visage. D’où l’apparent mutisme du visage de l’enfant autiste ou de l’aveugle de naissance, voire de l’enfant dit « sauvage ». Leurs sources sont ailleurs, seule la socialisation les amène à calquer peu à peu les mouvements de leurs traits sur ceux qui les accompagnent au cours de ce lent et difficile chemin du retour au lien social. De l’homme défiguré, on dit d’ailleurs qu’il n’a plus « figure humaine ». Je pense que, pour l’homme, le sens du sacré a pour origine le visage. L’amour le montre avec une puissance extraordinaire.

10Le désir de l’autre est d’abord désir de son visage, de toucher enfin le mystère toujours pressenti, toujours à la limite de se révéler ; promesse toujours tenue et toujours à tenir. Et quand l’amour disparaît, le visage de l’autre, désinvesti, n’est qu’une image du banal.

11Jdp : Dans un ordre d’idée voisin, vous dites que la gémellité est une illustration saisissante du « je est un autre ».

12D. L. B. : Une trop grande ressemblance annule la minime différence qui distingue l’homme d’un autre homme. Nous sommes, en principe, de malheureux « sans pareils » pour citer Michel Tournier (1975). La gémellité introduit un trouble, car elle suspend un instant la sécurité ontologique en mettant en question le principe même de l’identité et de l’individualisation. Le dédoublement du visage en anéantit symboliquement la signification. Le jumeau, devant un miroir, doit parfois faire un effort pour se convaincre que c’est lui qui est là, et non son frère ou sa sœur dont il ne se distingue pas.

13La figure du double prend corps dans la trame sociale non dans l’imaginaire, mais dans le réel. Cette proximité des visages est rarement vécue dans l’indifférence par les sociétés humaines. Certaines tuent les deux enfants ou l’un d’entre eux pour abolir le trouble et restaurer la primauté du visage, rétablir le face-à-face originel de l’enfant à la mère qui ne saurait tolérer l’anomalie d’un autre enfant si semblable. D’autres, à l’inverse, leur vouent un culte. Le thème du double, qui implique donc la rencontre avec le sosie, est toujours associé à la peur, à l’angoisse. C’est une dépossession, la mort est toujours au bout du chemin.

14Jdp : Vous êtes d’accord avec Jean Cocteau lorsqu’il dit que « les miroirs feraient bien de réfléchir un peu plus avant de renvoyer des images [*] » ?

15D. L. B. : En fait le « je est un autre » trouve toujours son illustration dans la relation que nous avons avec notre propre visage. Telle est sans doute la raison de l’association fréquente, dans les sociétés humaines, du miroir et de la mort.

16Le visage est pour l’homme simultanément le signe de sa souveraineté et celui où il peut saisir, avec la plus grande force, sa non-coïncidence à lui-même. Il y a ce paradoxe que notre visage, qui nous donne à la reconnaissance, voire à l’amour de l’autre, nous le vivons souvent avec un sentiment d’altérité, d’ambivalence. Le visage est un autre, l’autre le plus proche, donc le plus troublant. D’ailleurs, ce lieu le plus intime où s’enracine notre identité nous est à jamais dérobé. L’homme est dépouillé du visage qu’il offre aux autres avec prodigalité. Lui seul ne cesse d’ignorer l’épaisseur vivante de son visage, toujours il le perçoit à travers un médiateur : le miroir, la photographie, la vidéo, ou le regard de l’autre.

17Il y a aussi cette fascinante dissymétrie qui est comme la réplique physique, le clin d’œil du visage, à cette division qui nous caractérise en tant qu’être du symbole. Notre visage est divisé en deux moitiés très différentes, il se paie notre tête. Si l’on masque la moitié de la photographie de n’importe quel visage, on est étonné de la divergence. C’est comme si la Gestalt de notre visage était le condensé toujours changeant de ces deux structures distinctes. Le visage est l’insaisissable de l’autre au cœur du je. Peu d’hommes se reconnaissent sans ambiguïté dans leur visage. Beaucoup pensent qu’ils ne se ressemblent pas. J’en ai recueilli d’innombrables témoignages. La littérature et l’autoportrait dans l’histoire de la peinture sont d’une grande richesse à cet égard. Rembrandt me fascine à ce propos, c’est l’homme des innombrables autoportraits. Si l’on prend les toiles de 1629, on voit que Rembrandt se peint sous des visages très différents, presque opposés.

18D’ailleurs on oublie trop combien un visage est changeant au fil du jour, au fil de la vie. Il est à la fois toujours le même et toujours différent. Du visage de l’enfant à celui du vieillard, il y a une continuité troublante, une ressemblance jamais démentie et, pourtant, bien sûr, ce n’est pas le même visage, mais le même « air » est là. Malgré l’extrême différence des traits, on reconnaît l’extrême ressemblance de celui ou de celle que nous n’avons pas vu depuis des années ou même parfois depuis plus longtemps encore.

Le visage est un autre, l’autre le plus proche, donc le plus troublant

Description de l'image par IA : Une femme se regardant dans un miroir, son visage partiellement visible, avec une expression pensive.

Le visage est un autre, l’autre le plus proche, donc le plus troublant

19Jdp : La fonction théâtrale et rituelle du masque, qui à la fois cache et dévoile, est longuement analysée dans votre ouvrage…

20D. L. B. : Dans nos sociétés, le principe d’identité loge essentiellement sur le visage. S’en défaire, même en jouant, à travers le port d’un masque, d’un voile ou l’usage d’un grime qui brouille la reconnaissance des traits, est un acte d’une grande portée où l’individu, à son insu parfois, s’expose à la métamorphose. L’effacement du visage relève l’individu de ses responsabilités envers l’autre, l’individu accède à un état où tout devient possible. En n’ayant plus à répondre de son visage, l’individu n’a plus à répondre de ses actes. Sur le plan social, bien entendu, puisque ainsi il se préserve d’être reconnu par ses victimes ou les témoins de ses actes. Mais aussi plus profondément sur le plan intime, car, en se délivrant de son visage, l’individu se libère des contraintes de l’identité. Il laisse parfois, à son insu, s’épanouir les tentations qu’il a coutume de refouler ou qu’il découvre soudain à la faveur de cette expérience. Le monde du théâtre est plein d’anecdotes surprenantes sur les bouleversements induits chez les comédiens par le port du masque.

21En ce sens, la dissimulation devient ici une révélation, une libération d’un refoulé pour le meilleur ou pour le pire. Le masque absorbe le visage vivant de l’individu, le libère de ses familiarités, de ses défenses, il lui procure un visage factice, une surface de projection où l’imaginaire peut broder à son gré. Le masque, le voile, le maquillage ou le grime sont en fait des disponibilités de visages pluriels, des lieux provisoires d’hébergement de l’autre. C’est aussi pour cela que certains thérapeutes les utilisent comme médiateurs thérapeutiques.

22Jdp : Dans le champ des pratiques psychothérapeutiques, justement, vous vous souvenez sans doute de cette anecdote évoquée par Pierre Janet qui suggéra à l’une de ses patientes, obsédée par le visage d’un de ses anciens amants, d’imaginer celui‑ci nanti d’un groin… Comment vous situez‑vous face à ces socio ou psychothérapies qui font appel à la confrontation à son propre visage ou au regard de l’autre par le biais du support photographique ou filmique ?

23D. L. B. : L’ambivalence de l’homme devant son visage éclate de manière exemplaire dans l’usage de la vidéo, dans les groupes de formation, par exemple. Toute projection du visage hors de soi soulève l’ambiguïté de ne pas s’y reconnaître et de se trouver face à soi dans la nécessité de se défendre d’un sentiment d’étrangeté. Les formateurs connaissent bien les réticences des stagiaires à se laisser filmer, l’évitement ou la gêne devant la caméra, la mobilisation de l’humour ou de l’autodérision. La peur est parfois si grande que certains stagiaires quittent la salle en refusant absolument les indiscrétions de la caméra. Plus tard, le visionnement des séquences engendre souvent la déception, la gêne, la fuite. Les rires qui se manifestent à tout propos sont bien révélateurs des défenses mobilisées.

24L’image vidéo dans ce contexte met le visage à plat, elle le dépouille sans indulgence de tout l’imaginaire qui le protégeait. Elle n’a pas la complaisance du miroir, et elle possède, en outre, les attributs de la technique, c’est‑à‑dire une certaine forme d’objectivité. Elle ne laisse jamais indifférent. Mais, à partir de ce constat, on peut faire de l’image vidéo, ou photographique, un médiateur thérapeutique de grande portée. Impossible ici de ne pas évoquer le travail mené autrefois par Stanislaw,Tomkiewicz, et d’autres (Tomkievicz, Finder, 1967).

25Dans les années cinquante, avec des jeunes en difficulté souffrant de « la peur d’être laid », il met au point une belle méthode : le « photodrame » qui consiste à réunir un patient volontaire et un thérapeute pour une séance de photographie. Le jeune lui-même décide de ses poses, de ses attitudes, des lieux où il a envie d’être photographié. Pendant une ou deux heures, une intense verbalisation amène le jeune à dire ses peurs, ses émotions, à nommer ou à montrer les zones de son corps qu’il préfère et celles qui ne lui plaisent pas. Dans le dialogue thérapeutique qui accompagne les prises, il essaie de mettre un sens à ses peurs, de préciser sa crainte du regard des autres, la peur de ne pas être aimé. Une fois développées, les photos sont commentées avec le thérapeute, certaines sont détruites, d’autres sont affichées à l’attention de tous. Le jeune apprend ainsi à apprivoiser son visage, son corps, il apprend à être moins vulnérable au regard de l’autre. Il colmate les brèches ouvertes de ce narcissisme élémentaire sans lequel aucune estime de soi n’est possible.

26Jdp : Vous parlez de la sacralité du visage et vous dites que la négation de l’Autre passe toujours par celle de son visage…

27D. L. B. : Si le visage est le signe de l’homme, alors sa négation passe par celle de son visage. Le dénigrement de l’Autre entraîne l’impossibilité de le voir à travers son visage, c’est-à-dire dans sa singularité d’homme. Il a une « sale gueule », une « tronche », une « face de rat », un « faciès », etc. Le visage de l’autre est bestialisé, on ne lui prête pas figure humaine. On lui refuse la dignité élémentaire du visage. Pour s’autoriser à mépriser, il faut anéantir l’humanité du visage. Pour le raciste, la figure de l’autre est pièce à conviction : la mise à mort s’annonce déjà là. Cet Autre est d’une moindre humanité, son visage est une « gueule » qui obéit à un signalement, à un portrait-robot.

28Si le visage est le lieu du sacré, une conception de l’homme qui cherche son avilissement s’acharne à profaner son visage, à l’humilier ou à en nier l’infinitésimale différence. Lorsqu’apparaît le visage de l’Autre, c’est-à-dire sa singularité et sa fragilité d’homme, alors la haine est plus difficile à étayer, il devient plus difficile de frapper ou de tuer. Dans son témoignage bouleversant sur les camps de la mort, Robert Antelme (1957) dit combien il était dangereux de porter témoignage de son visage devant les bourreaux : le moindre trait saillant susceptible d’attirer l’attention sur soi était un risque de mort. Robert Antelme parle de cette négation permanente du visage à laquelle le déporté se livre pour ne pas être remarqué. À l’inverse, la découverte d’un fragment de miroir bouleverse les esprits. Les déportés se le passent avec une émotion incomparable, ils redécouvrent leurs traits, et cette restauration est déjà en germe l’échec des bourreaux. L’amour est une reconnaissance passionnée du visage de l’être aimé ; à l’inverse, le raciste voue une haine farouche au visage de celui qu’il méprise, c’est pourquoi il parle plutôt de « faciès » ou de « type ».

29Jdp : Le drame qu’engendre la défiguration n’est-il pas une autre illustration, en négatif, de la sacralité du visage ?

30D. L. B. : Oui, on dit parfois de l’homme gravement accidenté : « Il n’a plus figure humaine. » L’impossibilité que l’on puisse s’identifier à lui est à la source de tous les préjudices qu’un homme peut connaître. L’altérité est socialement transformée en stigmate. La défiguration n’est pas une infirmité au sens où elle ne prive en rien l’individu de son autonomie. Et, pourtant, elle est vécue comme une tragédie. Le visage est une cristallisation du nom et il est certainement la matrice la plus forte du sentiment d’identité. Un homme qui refuse d’accomplir une action qu’il réprouve, le fait par crainte de « ne pouvoir se regarder en face ». Mais, maintenant, ce même homme se voit épinglé à cette impossibilité. Sa personnalité est ébranlée. La défiguration est une expérience du démantèlement de l’être.

31Il a également la dimension sociale de ce drame. Cet homme au visage abîmé sera suivi par tous les regards des passants. La discrétion est le privilège aristocratique du banal : pouvoir se déplacer sans que nul ne se retourne sur son passage. Cette inlassable curiosité est une violence d’autant plus subtile qu’elle s’ignore telle et se renouvelle à chaque passant croisé. L’altération du visage impose à l’individu un rétrécissement de sa latitude d’action et de son champ relationnel. Elle le contraint même à prendre des précautions, afin de ne pas incommoder les gens qu’il croise sur son chemin.

32Jdp : Y a‑t‑il des invariants anthropologiques quant au statut du visage dans la relation interpersonnelle, ou bien le visage présente‑t‑il autant de facettes différentes selon les sociétés ? En d’autres termes, y aurait-il une nature du visage rendant négligeables les variables culturelles ?

33D. L. B. : Le visage est le lieu d’un ordre symbolique. Le modeste alphabet du visage avec ses yeux, son nez, sa bouche, ses joues… est un théâtre infini d’expressions différentes. Chaque culture élabore son langage symbolique. Le visage humain est aussi compliqué que la langue que nous parlons. Changer de culture, c’est aussi changer de langue, changer de symbolique corporelle, et donc modifier peu ou prou la symbolique de son visage. Chaque mouvement du visage est l’articulation d’une langue spécifique de mimiques, de tonalité du regard. Par l’étendue de son expressivité et sa position éminente au sein du corps, sa conformation, et notamment la présence des yeux, le visage est le foyer du sens par excellence. C’est à travers lui que l’individu se met au monde et se donne à comprendre à l’autre dans le face-à‑face des communications qui trament la vie quotidienne. Ces expressions qui marquent le visage varient culturellement. Le visage n’est pas une nature en effet, il est du registre du sens, il est modelé par l’ordre symbolique. C’est pourquoi, aussi, le visage est pour le psychologue un tel chemin de révélation, une boussole incomparable de l’émotion qui saisit l’autre en souffrance.

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Date de mise en ligne : 05/07/2016

https://doi.org/10.3917/jdp.339.0027