Une certaine audace
Pouvoir et impuissance en régime libéral
Pages 14 à 26
Citer cet article
- LIAUDET, Jean-Claude,
- Liaudet, Jean-Claude.
- Liaudet, J.-C.
https://doi.org/10.3917/cohe.183.0014
Citer cet article
- Liaudet, J.-C.
- Liaudet, Jean-Claude.
- LIAUDET, Jean-Claude,
https://doi.org/10.3917/cohe.183.0014
Notes
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[1]
Jean-Claude Liaudet, psychanalyste, est notamment l’auteur de Le complexe d’Ubu ou la névrose libérale, Paris, Fayard, 2004. Cet article est extrait d’un livre à paraître aux éditions Climats.
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[2]
Sigmund Freud, Psychologie collective et analyse du moi.
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[3]
Sigmund Freud, Malaise dans la civilisation.
-
[4]
Dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle.
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[5]
Dans « Malaise dans la subjectivation », dans Les nouveaux désarrois du sujet, Toulouse, érès, 2001.
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[6]
Nous optons pour la graphie ubuesque du mot.
-
[7]
Félix Guattari, « Réflexions quelque peu philosophiques sur la psychothérapie institutionnelle », Recherches, no 1, 1966.
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[8]
Notamment dans Droite et gauche, paranoïaques et déprimés, Pa-ris, Encre, 1986.
-
[9]
La langue, institution collective, ne peut exister que d’être parlée par un sujet individuel. De même, le collectif n’existe que d’être repris par des individus.
-
[10]
Roger Zadgoun, Droite et gauche, paranoïaques et déprimés, Pa-ris, Encre, 1986.
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[11]
Voir Roger Zadgoun, Hitler et Freud un transfert paranoïaque, ou la genèse incestueuse d’un génocide et les persécutions aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2002.
-
[12]
D. Hilbert, Les fondements de la géométrie, Paris, Dunod, 1971.
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[13]
Sur la question de l’unaire, on peut lire de Dany-Robert Dufour, Les mystères de la trinité, Paris, Gallimard, 1990 ; Folie et démocratie, essai sur la forme unaire, Paris, Gallimard, 1996.
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[14]
Gérard Mairet, Le principe de souveraineté, histoires et fondements du pouvoir moderne, Paris, Gallimard, 1997.
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[15]
Seyes, Qu’est-ce que le Tiers état ?
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[16]
Max Stirner, L’unique et sa propriété, Lausanne, L’Âge d’homme, 1972.
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[17]
A. Green, « Un autre, neutre, valeurs narcissiques du même », politique, levée du refoulement des pulsions de base. Ce cocktail offre la possibilité NRP, no 13.
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[18]
Développé dans Le complexe d’Ubu, op. cit.
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[19]
Point de vue développé dans Le complexe d’Ubu, op. cit.
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[20]
Emmanuel Kant, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade », 1986.
-
[21]
Penseur néo-libéral inspirateur des politiques de Reagan et de Thatcher.
-
[22]
Thomas Hobbes, Léviathan, Paris, Gallimard, 2000.
-
[23]
Comme Eugène Enriquez le montre dans De la horde à l’État, Paris, Gallimard, 1983.
-
[24]
Du latin caput, tête. Dans les sociétés fondées sur l’élevage du bétail, le capital se comptait en nombre de têtes.
-
[25]
Sade, « Français, encore un effort si vous voulez être républicains », dans La philosophie dans le boudoir, Paris, éd. Pauvert, 1965.
Quand de l’Autre on fait table rase
1 Quelle est la fantasmatique sous-jacente à l’exercice du pouvoir en régime libéral ?
2 Selon la tradition de la pensée mythique (c’est-à-dire non scientifique), le pouvoir s’inscrit dans une symbolique trinitaire : le roi exerce sur le peuple l’autorité qu’il a reçue d’un tiers, à savoir Dieu. De même, le pouvoir républicain tire son autorité de la volonté générale ; et le pouvoir socialiste s’exerce au nom de la « vérité » marxiste. De l’Autre, toujours.
3 Avec la démocratie libérale plébiscitaire, telle qu’elle apparaît à la fin du vingtième siècle, la société civile prend le pas sur le politique. On passe d’une logique de l’hétéroréférencement à une logique de l’autoréférencement. La société se donne à elle-même ses propres lois : le tout n’est pas plus que ses parties, il devient la somme de ses conflits. C’est dire qu’elle se pense selon la logique de l’individualisme libéral.
Du collectif en psychanalyse
Le casse-tête
4 Comment sortir du psychologisme ? De l’application analogique de la psychanalyse à des champs qui ne seraient pas les siens ?
Le sujet en plus
5 Freud : « Chaque individu participe de plusieurs âmes collectives, de celles de sa race, de sa classe, de sa communauté confessionnelle, de son État, etc., et peut, de plus, s’élever à un certain degré d’indépendance et d’originalité [2]. »
Kulturüberich
6 Dans Malaise dans la civilisation, Freud pose un surmoi culturel (Kulturüberich), qu’il dénomme également collectif. Dans la cure, il entend se manifester à bas bruit les exigences du surmoi de son patient. « Les rend-on conscientes, on constate alors qu’elles coïncident avec les prescriptions du surmoi collectif contemporain [3]. »
7 Il y a une contemporanéité du surmoi individuel et du surmoi collectif. L’histoire de l’un procède de l’histoire de l’autre.
La Kultur donne à jouir
8 La Kultur n’est pas seulement du côté du Surmoi ou de son Idéal. Elle ne fait pas qu’obliger au renoncement, elle donne à jouir : l’objet de la pulsion est prescrit. Non pas seulement par le jésuitisme de l’interdit qui désigne la transgression à réaliser (conception catholique et lacanienne).
9 « Il est probable, dit prudemment Freud [4], que la pulsion sexuelle est indépendante de son objet. » Rien de naturel dans son choix : « ce ne sont pas les attraits de ce dernier, ajoute-t-il, qui déterminent son apparition ». La perversion originelle est la chance de la Kultur. Dès que le sein n’est plus de la chair anonyme (mais quand l’est-il ?), il est un objet construit. Par le sujet qui, peut-on dire, y met sa patte ; mais surtout dans le langage qui est, autant qu’un agrégat de phonèmes plus ou moins signifiants, un système d’idéaux et de valeurs, héritage de la collectivité humaine où l’on naît et où l’on vit. Être sujet du langage, c’est y être assujetti, et voir un sens (direction comme signification) assigné à son désir.
10 Autrement dit : l’unité représentant/affect, quelles que soient ses permutations, est comme une pièce de monnaie : l’avers renvoie au pulsionnel, le revers est marqué du coin de la Kultur – dont l’histoire personnelle est une variation.
11 Jean-Pierre Lebrun [5] suppose un triple étagement des représentations qui organisent l’inconscient : le familial, le social, l’humain. Premier étage : c’est par les premiers autres rencontrés (mère, père…), dit-il, que se construit la réalité psychique du sujet. Deuxième étage : ces premiers autres sont porteurs des traits d’une culture donnée. Troisième étage : toute culture renvoie aux traits de l’espèce humaine, à savoir le fait d’habiter le langage, qui implique tiercéité et compétence métaphorique.
Kultur libérale
12 Dans Malaise dans la civilisation, Freud nourrit des nostalgies. « C’est avant toute civilisation, écrit-il, que la liberté individuelle était la plus grande. Le développement de la civilisation lui impose des restrictions. […] Les membres de la communauté limitent leurs possibilités de plaisir alors que l’individu isolé ignorait toute restriction de ce genre. » Ne sait-il pas que cet individu aurait ressemblé, s’il avait existé, au jeune Victor, l’enfant loup trouvé dans l’Aveyron ? Freud développe dans la chronologie une fantaisie typiquement libérale selon laquelle l’individuel pourrait précéder le social : moi d’abord, mes parents après !
Incertaines métaphores
13 Le « narcissisme contemporain » ; le « narcissisme des petites différences explique qu’en Algérie on s’entretue » ; « le narcissisme s’oppose au jeu démocratique » : s’agit-il de métaphores, ou de concepts ? Sans théorie pour soutenir le passage du divan à l’agora, on ne fait que du psychologisme. Ces expressions sont extraites du livre de Michel Schneider, Big mother. On connaît sa thèse : « l’État est devenu la mère de la société civile et son emprise directe et indirecte sur l’économie est extrême ». Passons sur l’illusion politique, selon laquelle l’État mènerait le bal des phynanciers [6]. Si ce livre a été bien reçu, c’est peut-être qu’une juste intuition le guide. Mais que rien n’étaye théoriquement ; d’où le psychologisme.
14 De même, dans L’homme sans gravité, Charles Melman passe-t-il vite du subjectal au sociétal, sans justifier son saut. Il parie sur le non-dit de l’évidence.
Un mariage forcé
15 Dans sa lettre à Ferenzci du 1er mai 1913, Freud explique combien il estime novateur son Totem et tabou, auquel il est en train de travailler : « Depuis L’interprétation des rêves, je n’ai rien écrit avec plus de conviction, c’est pourquoi je pense prédire le destin réservé à cet essai. […] Voici mon impression : je ne voulais avoir qu’une petite liaison et me voilà forcé, à mon âge, d’épouser une nouvelle femme. »
16 À la fin de L’Homme Moïse et le monothéisme, Freud se sent obligé de répondre à une objection qu’on ne peut pas ne pas lui faire : « Il n’a pu échapper à personne, dit-il, que nous prenons partout pour fondement l’hypothèse d’une psyché de masse dans laquelle les processus psychiques s’accomplissent comme dans la vie psychique d’un individu. » Il ne voit pas d’autre solution que soutenir ce qu’il nomme « une audace ». « Si les processus psychiques d’une génération ne se continuaient pas dans la suivante, chacune d’entre elles serait obligée d’acquérir son attitude à l’égard de la vie en recommençant depuis le début ; il n’y aurait donc pas de progrès dans ce domaine, et pratiquement pas d’évolution. » Comment opère cette transmission de génération en génération ? Il invoque un instant l’hypothèse biologique d’une transmission héréditaire des caractères acquis, mais il ne trouve qu’une citation de poète pour défendre ce point de vue… Plus certaine lui paraît la transmission d’inconscient à inconscient. Car ce qui est refoulé, par exemple le meurtre de Moïse, laisse ce qu’il appelle des phénomènes résiduels, des motions substitutives déformées. Ce qui est refoulé fait immanquablement retour, et les secrets dépassent de loin le cercle familial. « Nous sommes fondés à admettre qu’aucune génération n’est en mesure de dissimuler devant la suivante des processus psychiques de quelque importance », écrit-il.
Bricolages
17 Bonheur du bricolage dans le travail de théorisation : l’utilisation de la physique, de l’économie et de la biologie par Freud ; le détournement de la linguistique et de la topologie par Lacan. Faisons de même avec la métapsychologie freudienne ! Et voyons si « ça marche »…
Du sujet collectif
18 Le sujet individuel articule ce par quoi il est parlé. Félix Guattari : « Le langage renvoie à la totalité de tout ce qui se dit en tous lieux, non seulement par telles et telles personnes, mais également par telles et telles machines économiques. Qui parle lorsque le ministre des finances modifie d’un pour cent le taux d’escompte et que, ce faisant, il change le pouvoir d’achat immédiat des consommateurs et infléchit des millions de projets individuels ? Le ministre, sans doute ? Tout au moins le Ministère ! Mais qui est sujet de la chaîne signifiante concernée ? À travers quels chaînons de communications, quelles trames de langage trouvera-t-on la clé, la vérité, d’un arrêté ministériel ? Une parole de ministre ne renvoie évidemment pas à l’intimité du personnage mais aux rapports de production et aux contradictions régissant les sociétés industrielles, à quelque chose qui se passe peut-être entre Moscou, Washington, Pékin, Léopoldville… Dès lors, est-il abusif de parler de sujet au niveau d’une classe ou d’un État ? » [7]
Inconscient collectif ?
19 Audace de bricolage : penser le collectif en psychanalyse. Sujet collectif, inconscient collectif, névrose collective : ces concepts sont développés par Roger Zagdoun [8].
20 L’individu est structuré par la névrose collective selon trois niveaux d’identification. Au niveau familial, l’individu est situé dans l’ordre des générations et dans une identité sexuelle. Au niveau du groupe, l’individu acquiert une identité sociale liée aux différents groupes auxquels il appartient (école, groupe professionnel, classe sociale, etc.). L’individu participe également d’une identité collective qui comprend deux dimensions : une dimension imaginaire liée à la culture, une dimension réelle liée à l’histoire. Ainsi le sujet individuel s’articule-t-il à un sujet collectif réel représenté par l’État et un sujet collectif imaginaire représenté par les idéaux de la culture (religion ou équivalent).
21 Quand la névrose collective fonctionne harmonieusement, ces trois niveaux sont en cohérence. C’est pourquoi, par exemple, la famille reprend à son niveau la dimension collective imaginaire.
22 De même que l’on peut appeler sujet individuel un « je parlant », on peut appeler sujet collectif le « nous », sujet d’un discours au pluriel unifiant les différents groupes d’une société [9]. Ainsi, les groupes sociaux de l’hexagone, qu’ils soient ethnies, groupes régionaux ou professionnels, ou encore classes sociales, ont en commun, par-delà leurs différences, les idéaux incarnés dans la République française. Ensemble, ils constituent une collectivité, la France.
Une certaine gêne à propos du collectif
23 Psyché de masse, inconscient collectif impliquant refoulement et retours du refoulé à travers les générations, telles sont les notions qui apparaissent chez Freud… Il les avance pendant un quart de siècle et en même temps il tergiverse : il n’y a pas de profit à instaurer un concept d’inconscient collectif, dit-il à la fin de L’homme Moïse (peut-être pense-t-il à Jung ?), sinon à titre d’analogie, et il ajoute : « le contenu de l’inconscient est, dans tous les cas, collectif ». La psychanalyse est nécessairement à la fois collective et individuelle, et pourtant il lui semble scientifiquement impossible de poser cette articulation : la transmission dans le langage n’y suffit pas, et la transmission biologique des caractères acquis d’une génération l’autre n’est pas fondée…
Névrose individuelle, névrose collective
24 Pour Freud la religion, formation collective, évite à l’individu les symptômes pathologiques. Pour Zagdoun, « chacun s’intègre à la névrose collective de sa culture par une névrose d’adaptation qui lui permet de faire l’économie des symptômes individuels » [10]. Névrose d’adaptation par laquelle l’individu se structure : l’idéal du moi de l’individu reflète les idéaux collectifs, son surmoi reprend à son compte les interdits collectifs, il trouve des objets construits pour sa jouissance.
25 Les symptômes de l’individu sont d’abord ceux de la société, dans la mesure où celui-ci est dans la névrose d’adaptation. Ils sont ensuite la grammaire de son histoire singulière.
26 Il arrive que les symptômes individuels d’un sujet qui n’est pas adapté à la névrose collective se projettent sur la société et deviennent un symptôme collectif. Exemple : le délire persécutif d’un groupe de national-socialistes et son passage à l’acte [11]. Le symptôme devenu collectif entraîne alors en retour la restructuration individuelle pathologique d’autres individus. Eichmann estime qu’il n’a fait qu’exécuter les ordres. Normalité du mal.
Quand la névrose collective se défait
27 Chaque société humaine fonctionne selon une névrose collective qui la structure. Trois éléments clés permettent de définir cette névrose :
28 – Un système d’idéaux disant le vrai et le bon, longtemps énoncé par la religion et fondé dans la croyance en un dieu. Sa fonction est avant tout narcissique, elle préserve imaginairement l’individu de la mort. Elle offre aussi des contenus à l’idéal du moi de chacun de ses membres.
29 – Un pouvoir politique qui assure l’ordre social par la force et fait régner la justice (assure la répression des désirs « asociaux » : pour synthétiser, substituts du désir incestueux et du souhait de parricide).
30 – Une organisation sociale qui permet aux différents groupes de composer une collectivité.
31 Il faut quatre étapes, dit Zagdoun, pour que la névrose collective se défasse et laisse place à des symptômes collectifs pathologiques.
32 La première étape consiste en une défaillance de la névrose collective dans sa dimension imaginaire. Ses idéaux déçoivent.
33 Exemple : à la fin du xix e siècle, l’athéisme se développe. Simultanément, les référents « naturels » s’écroulent les uns après les autres. Les tentatives de restauration d’un pouvoir politique hétéronome (fondé sur une référence extérieure, celle de dieu) échouent et laissent place à un projet d’autonomie démocratique : le pouvoir devient celui qu’un peuple se donne. Les valeurs économiques commencent à perdre leur fondement naturel : la monnaie devient de papier, elle n’est plus toujours convertible en or. En 1899, Hilbert publie un exposé axiomatique de géométrie [12] : les mathématiques entrent en relativité en ne s’appuyant plus sur des vérités éternelles, mais sur des axiomes qui ne sont que des propositions admises sans démonstration. De Saussure déclare l’arbitraire du signe linguistique. Et, avec l’inconscient, la psychanalyse pose que l’homme est étranger à sa volonté. Dostoïevski le dit : si dieu est mort, tout est permis… Et Nietzsche annonce la venue du nihilisme.
34 Deuxième étape : quand les idéaux collectifs déçoivent, les individus les plus fragiles se déstructurent. (Dostoïevski, encore : Raskolnikov). La perte des idéaux et des interdits favorise le retour du refoulé : des symptômes équivalents de réalisation du désir incestueux et du parricide apparaissent. Exemple : la dépression fin de dix-neuvième siècle en Bavière, Louis II le déprimé adorateur de Wagner le paranoïaque, futur idole du nazisme.
35 Troisième étape : la société connaît une deuxième déstructuration, réelle, historique, qui désorganise la société et le pouvoir politique. Le système des interdits s’en trouve affaibli. Exemple : en Allemagne, défaite de la guerre de 1914-1918, le pays est amputé, effondrement économique, impuissance de la République de Weimar à faire vivre un régime issu de la défaite.
36 Quatrième étape : sur un fond de déstructuration sociale, les symptômes individuels se projettent sur la névrose collective, et la réorganisent en symptômes collectifs. Exemple : les national-socialistes entraînent l’Allemagne dans des symptômes collectifs. Paranoïa : délire de persécution et folie des grandeurs. Psychopathie : refus des lois et délinquance.
Exercice de la Toute-Puissance, du Ciel à la Terre
Trois âges de la névrose collective
37 Il fut un temps où les hommes étaient protégés de la folie unaire. Les dieux se chargeaient de la toute-puissance, eux seuls tiraient le tout du rien, par le pouvoir de leur seul autoréférencement. Le prix à payer résidait dans la soumission à leurs lois, symptôme décrit dans Totem et tabou.
38 Avec l’État moderne, l’autoréférencement descend sur terre. En royauté comme en démocratie, c’est par la prise de pouvoir révolutionnaire qu’une nouvelle société se fonde en souveraineté. En décidant d’exclure certains de leurs sujets de l’humanité, les États socialistes totalitaires du vingtième siècle (nazi et stalinien) ruineront la philosophie de l’État moderne. Le judéocide correspond à un effondrement symbolique de l’État républicain comme sujet collectif œuvrant pour le bien commun.
39 La place est libre pour l’individualisme libéral, dont la théorie se construit depuis Hobbes. L’individu libéral ne s’autorise que de lui-même. Il est à lui-même son propre père.
Sujet unaire
40 Appelons sujet unaire le sujet qui énonce : « je suis celui qui est », s’originant ainsi de lui-même. Hors sexe, puisqu’il ne tire pas son origine d’un père et d’une mère, et donc hors génération – c’est-à-dire hors temps. Il est souverain. Souverainement narcissique [13].
Puissance de l’incréé
41 Le mythe biblique fait l’impasse sur une modalité de la puissance : Yahvé manifeste un pouvoir créateur, c’est un dieu géniteur, alors que les mythologies indienne et grecque distinguent ce pouvoir géniteur d’une toute-puissance, celle de l’incréé. Ainsi, Prajãpati (ancêtre de Brahma) est autoexistant, illimité, inexprimable, surabondant. Il connaît un destin équivalent à celui de Yahvé quand il émet hors de lui la femme qui est à l’intérieur de lui, Vãc, la parole, et que les douze dieux apparaissent en ce monde. Chez les Grecs, il y a le chaos, c’est-à-dire le vide, la confusion, un espace sans espace, une lumière sans lumière, avant qu’apparaisse Gaïa, la mère universelle dont naîtra toute chose.
L’inconscient absolu
42 L’inconscient est dans un présent éternel, hors de l’espace, et ignorant du principe d’identité. C’est l’univers de l’archéo-narcissisme du fœtus que l’on peut décrire ainsi : plénitude indifférente dans l’indistinction de soi et de l’autre animée par une poussée vitale, jouissance absolue hors du temps et hors de l’espace, à l’égal d’un dieu. Avec la naissance commence une différenciation où le bébé reste encore le tout de la mère, où il est encore en elle comme elle est en lui : c’est l’âge mégalomane du narcissisme primaire. Plus tard, avec l’Œdipe, cette pulsion première prendra la forme sexualisée du désir interdit de retourner au tout (au trou) originel de l’inceste.
Le mythe fondateur occidental
43 Quelques traits du mythe fondateur qui nous travaille encore : au début est un seul dieu autosuffisant et au-delà des sexes (plus-que-père, car il n’a pas besoin de femme pour être fécond). Il engendre le ciel et la terre, Adam et Ève. Il est l’archétype du propriétaire (dont la Révolution française conservera les droits). Le monde comme l’humanité lui appartiennent, il en dispose. En tant que manifestation divine, le monde est un livre que la religion puis la science entreprennent de déchiffrer.
44 Pas besoin de le préciser : il est souverain et tout-puissant. Devenu chrétien, il conserve sa qualité de despote, à laquelle il ajoute celle du tout amour.
De Machiavel à Clausewitz
45 De Machiavel à Clausewitz, c’est-à-dire du xvi e au xix e siècle (soit des balbutiements du libéralisme à son installation dans la réalité historique), s’élabore une philosophie de l’État comme souverain, c’est-à-dire s’originant de lui-même par la violence, faisant de sa volonté la loi, qui dit le juste. Autant de qualités jusqu’alors dévolues à Dieu.
46 Ce sujet collectif autonome préfigure l’individu tel que le libéralisme le décrit dans son état de nature, c’est-à-dire dans une hypothétique situation précédant son existence en société, que les penseurs libéraux postulent pour appuyer leur thèse.
Métaphysique du sujet
47 Gérard Mairet [14] : « L’État politique repose sur le postulat du sujet, c’est-à-dire d’un individu singulier doté de libre arbitre, d’une capacité de se déterminer en connaissance de cause en faveur de ceci ou de cela. Le postulat du sujet libre et maître de soi est le postulat anthropologique originaire de la politique moderne. » On sait ce que la psychanalyse a à dire… à ce sujet (particulièrement narcissique) !
La nation comme individu
48 La nation se caractérise par le fait qu’elle est une, qu’elle a un corps (le territoire), qu’elle est souveraine (à l’origine de la loi – autrement dit, elle est libre). Ainsi apparaît-elle, au moment de l’intense travail théorique opéré par les révolutionnaires dans les années 1789-1793. Il s’agit de repenser le monde social, non plus dans le ciel des idées mais sur terre et dans l’histoire. Seyes a alors ce mot : « on doit concevoir les nations sur la terre comme des individus hors du lien social ou, comme on dit, dans l’état de nature » [15]. L’individualisme est une notion éminemment politique qui reproduit au niveau du sujet individuel ce que Seyes décrit au niveau d’un sujet collectif appelé nation : « l’exercice de leur volonté est libre et indépendant de toutes forces civiles ». Ainsi la liberté est-elle conçue comme indépendance vis-à-vis de toute loi : « de quelque manière qu’une nation veuille, il suffit qu’elle veuille ; toutes les formes sont bonnes, et sa volonté est toujours la loi suprême ».
49 Il s’avérera difficile, au regard de cette vision d’un sujet collectif s’autocréant comme le faisaient les dieux, de maintenir l’individu dans le rôle d’un citoyen assujetti à l’État. Le sujet individuel, dans l’individualisme libéral, va devenir lui aussi sujet unaire – il va du moins avoir à l’horizon cet idéal : toi aussi, tu peux devenir l’égal d’un dieu.
Anarcho-libéralisme
50 « Pour moi, il n’est rien au-dessus de Moi ! » [16] Ce credo ultralibéral, reposant sur la négation du père a été énoncé par Max Stirner (1806-1856), le penseur classique de l’anarchisme. « Toutes les vérités au-dessous de Moi me sont chères, mais Je ne reconnais pas une vérité au-dessus de Moi sur laquelle Je serais obligé de Me régler ». « Je » n’a d’autre fondement que lui-même, il est donc au-dessus des lois communes.
51 Deux conséquences :
52 – Cet individualisme intégral ne trouve pas à s’accomplir, puisqu’il ne reconnaît pas de monde (social et intersubjectif) où se déployer. Il tend vers le vide.
53 – De ne pas être reconnues, les déterminations sociales ne disparaissent pas pour autant, mais leur critique devient impossible. Ainsi, l’individualiste convaincu s’y trouve-t-il particulièrement assujetti. Se croyant l’origine de ses désirs, il est de ce fait intégralement manipulable.
La boîte de Pandore
54 Libération, ou libéralisation ? Voici ouverte une boîte de Pandore que la pensée trinitaire avait réussi à clôturer : la folie de l’unaire, toujours au travail, notamment dans le désir de pouvoir, qui est « désir de l’Un, utopie unitaire, totalisation idéale » [17].
Credo
55 S’autocréer, c’est-à-dire naître de rien – introduire dans la vie le rien qui la gagnera.
Les deux faces du pouvoir libéral
Déstructuration de l’État républicain
56 Richard Parsons, président d’aol-Time-Warner : « À une époque, les Églises ont joué un rôle déterminant dans nos vies, ensuite ce furent les États, à présent c’est au tour des entreprises. »
57 L’État moderne, républicain, avait mis quatre siècles pour se construire, depuis Machiavel. Le judéocide est la marque d’un effondrement symbolique, que les persécutions staliniennes ne firent que confirmer.
58 Alors apparaissent les quatre temps de la déstructuration collective :
59 Premier temps : ce qui disparaît avec l’État nazi et le judéocide, c’est un idéal politique qui donne un espace symbolique à vivre ; c’est la confiance dans une loi d’État qui dit le juste, et pose dans la réalité les interdits qui soutiennent chez chacun le nécessaire refoulement des désirs fondamentaux, qu’on résumera par les termes de faire mourir et se mourir (parricide et inceste) [18]. Tous les États présents et à venir sont dès lors frappés d’une suspicion que l’État stalinien a renforcée.
60 L’idéal religieux, déclinant depuis 1789 mais encore résistant, trouve là aussi la raison de sa fin. Pas plus que l’État, Dieu n’a su reconnaître tous les humains, il a exclu de cette condition les juifs, les tziganes, les homosexuels, les communistes, les malades mentaux (tous exterminés).
61 Deuxième temps : la défaillance de la névrose collective républicaine lève le refoulement et facilite l’apparition de symptômes individuels, heureusement tempérés par la vivacité d’une culture de gauche qui canalise en partie les symptômes vers des idéaux sociaux. Apparaît ainsi la vague de la libération des mœurs du mai 1968 : « jouir sans entrave », c’est à la fois se rapprocher de l’inceste et transgresser l’interdit paternel.
62 Troisième temps : une fois au pouvoir cette génération n’est pas armée pour restaurer l’idéal politique défaillant. Elle ne peut se poser comme pouvoir ni imposer les lois nécessaires pour endiguer les transgressions individuelles, principalement celle des acteurs économiques. C’est la faiblesse des États républicains que nous connaissons aujourd’hui.
63 Quatrième temps : faiblesse de l’idéal politique, faiblesse du pouvoir politique, levée du refoulement des pulsions de base. Ce cocktail offre la possibilité aux symptômes individuels de se projeter sur le collectif pour le restructurer à leur manière. L’État ne doit plus représenter la chose publique (res publica) transcendante à chacun et s’imposant à tous, mais servir les désirs individuels (en fait, de ceux qui parviennent à s’imposer). La religion chrétienne moribonde, l’État républicain devenu complaisant, la révolution libérale a enfin les mains vraiment libres, sa logique sadique-anale peut s’épanouir dans ce qu’on appelle le néo-libéralisme. L’individualisme libéral trouve à se réaliser, et avec lui de nouvelles modalités de pouvoir qui n’ont rien à voir avec le pouvoir républicain. Son modèle d’État (si l’on peut dire) étant à chercher du côté des paradis fiscaux…
Névrose libérale
64 La névrose collective libérale [19] refuse la loi. Elle se situe dans une logique préœdipienne où règne une mère primordiale (toute-puissante, en deçà de la différence des sexes, et pas totalement distincte du sujet), son érotisme renvoie à l’univers oral et sadique-anal, et son idéal magnifie dans le Marché l’image de cette mère infiniment généreuse et dispensatrice d’harmonie. C’est l’âge de la toute-puissance du sujet, non encore atteint par la castration primaire, et pas encore mortel parce qu’ignorant la reproduction sexuée et la mort individuelle qu’elle implique.
Kant avec von Hayek
65 « La démocratie est nécessairement despotisme, puisqu’elle établit un pouvoir exécutif contraire à la volonté générale, tous pouvant décider contre un seul dont l’avis est différent : la volonté de tous n’est donc pas celle de tous : ce qui est contradictoire et opposé à la liberté [20]. » Monarchiste, Kant joue à confondre volonté générale et volonté unanime. Autrement dit : je veux bien d’une volonté générale, pourvu qu’elle soit la mienne ! Ce que von Hayek [21] appelle « démarchie », c’est-à-dire une démocratie éclairée, dont on retrouve la trace dans la raffarinade de la pédagogie politique : il suffit d’expliquer aux masses, elles suivront l’avis de la minorité (technocratique, actionnariale… voire politique) qui sait pour elles.
Refus du pouvoir
66 La vision libérale s’est construite contre le père, au ciel comme sur terre. Elle ne veut connaître que des individus égaux passant librement entre eux des contrats. L’harmonie égalitaire est son idéal originaire (quand bien même elle vient à justifier, comme chez Locke, son exact contraire) : elle se refuse à penser le pouvoir, elle le forclôt. De ne pas être pris dans la loi, le pouvoir fait retour sous des formes sauvages.
Les deux faces du pouvoir libéral
67 Hobbes [22] : l’homme est comme un dieu. Si l’art pratiqué par Dieu est la création de la nature, dit-il, celui de l’homme consiste à fabriquer un animal artificiel. Un robot qui prendra différentes figures au cours des âges : machine d’hier et automate d’aujourd’hui, mais également animal de trait ou de trot, esclave puis prolétaire.
68 Deux sortes d’hommes, donc. Certains (les entrepreneurs) sont des héros pratiquant l’art divin de fabriquer les animaux artificiels et de commander à d’autres hommes (les salariés) assimilés à ces machines.
Pouvoir apparent
69 Sur la (bien nommée) scène politique se déroule un spectacle qui emprunte à la représentation traditionnelle du pouvoir. Globalement, elle obéit à une logique de type paranoïaque [23] : se situant comme porte-parole inspiré d’une loi nouvelle qui lui a été insufflée par le peuple, le politique va refonder le système social ; son discours est dogmatique, il annonce un grand dessein à accomplir dans la lutte et l’effort ; grâce à lui et par lui (fantasme parthénogénétique), la société va devenir cohérente, paisible et harmonieuse. Il est investi d’une mission, au sens fort : celle-ci le remplit et demande tout de lui. C’est dire qu’elle le persécute ; et aussi que, projetant à l’extérieur ce sentiment intime, il sera enclin à réprimer dans le social les personnes et groupes qu’il percevra comme persécuteurs dès lors qu’ils s’opposent à lui.
70 Le pouvoir paranoïaque donne au système social une croyance, un but, des règles de fonctionnement dont il a besoin. C’est une des raisons pour laquelle il est accepté. Pourtant, on ressent aujourd’hui des signes nets de fatigue. Du côté des politiques, la conviction s’étiole : sont-ils de vrais paranoïaques ou des hystériques jouant le scénario demandé ? Tant et si bien que leur public y croit de moins en moins…
Pouvoir efficient
71 Le pouvoir effectif n’est plus aujourd’hui sur la scène politique, il est obscène : quelque part dans la société civile, plus exactement chez ceux qui y jouent un rôle prépondérant et secret. Ils n’exercent pas un pouvoir direct puisqu’en libéralisme il n’y a pas de société en tant que telle, mais seulement des sujets autonomes qui passent des contrats dans l’inévitable harmonie du Marché. Ce qui offre le bénéfice pas du tout secondaire d’échapper aux lois. C’est par le « libre » échange, le travail en réseaux de personnes et en réseaux d’entreprises qu’ils développent leur empire économique – puisque l’économie est pour eux la seule réalité. C’est pourquoi ils ne peuvent pas être identifiés dans un nom : ce sont les acteurs économiques, les entrepreneurs, les décideurs phynanciers…
72 Ce pouvoir économique s’exerce selon une logique alliant analité et perversité. Il ne reconnaît pas d’autre loi que sa jouissance (utilitarisme). C’est donc son désir qui est force de loi. Son discours est rigoureux et précis. Il réfère à la raison (la science) parce qu’il croit que tout s’explique (besoin de maîtrise), et afin de plier l’autre à sa loi, de lui masquer l’arbitraire de son désir. Son discours vise à démontrer qu’il sait pour les autres et à leur place ce qui est bon pour eux. Il développe un savoir pragmatique (économique, organisationnel et comptable) où la ressource humaine est instrumentalisée au service de l’efficacité. Il est un adepte du contrat (voir le contrat sado-masochiste), qui règle l’ordre des jouissances. Recherchant la maîtrise totale, il désire une société propre où chacun ferait exactement ce qu’il a « librement » accepté de faire par contrat.
73 Le pouvoir économique n’a pas besoin d’occuper un territoire, ni d’exister socialement puisque les rapports humains pour lui sont réifiés. Il n’éprouve pas le besoin de régner ostensiblement sur les masses car il ne les reconnaît pas. Il doit pourtant faire avec elles, et le risque absurde à ses yeux qu’elles représentent de ne pas entrer dans son jeu, de mettre une limite à sa jouissance. C’est pourquoi il a besoin du pouvoir politique. Comme leurre à leur présenter, et comme instrument de sa volonté.
Complicité des politiques et des phynanciers
74
Si le paranoïaque et le pervers peuvent faire alliance, c’est qu’au-delà de leurs différences, ils ont des points communs :
- le refus de la loi : le paranoïaque est inspiré par la loi nouvelle qu’il apporte, le pervers fait de son désir la loi pour tous ;
- la volonté de toute-puissance : le paranoïaque s’identifie à la voix archaïque dont il est pénétré (la mission qui lui a été révélée), le pervers s’identifie à Dieu en plaçant sa jouissance au-delà de toutes les lois.
Deux modalités de l’« auto »
75 Dieu tombé sur terre, l’autonomie est devenue notre pain quotidien. Voici venu le règne de l’unaire. Tout individu est prié de se créer tel qu’en lui-même.
76 S’établir dans sa mégalomanie, voilà du premier choix – car primaire narcissiquement. Être le héros, le champion, l’égal des dieux ; en un mot « réussir », être capital [24], autrement dit en avoir (sur un mode plutôt prégénital)… Mais, quel que soit le Parnasse, le nombre de places est limité. Concurrence oblige, il n’est de crème qu’à la surface.
77 Le petit lait, lui, est multitude – et il fait maigre. Ne disposant pas de gros moyens, il doit en rabattre sur ses idées de grandeur. Ne pouvant être, il cherche à avoir (dans la mesure de ses possibilités). Ce n’est pas lui qui fera la fine bouche ! Tout est bon pour rehausser sa condition : il consomme. Pour lui, tout est nectar et hydromel, ou du moins ersatz de la boisson des dieux. De ne pouvoir être grand, il devient gros, diabétique.
Impuissance de la ressource humaine
78 Position d’identification au maître : le délinquant. Mais la loi le rattrape là où elle ne rattrape pas le maître (qui, lui, détient le pouvoir de se placer hors la loi) : question de moyens !
79 Position de dénégation par le repli dans l’imaginaire : Si le salarié moyen n’est pas encore un héros, il vit dans l’espoir de devenir un winner self made (wo)man. S’il perd c’est de sa faute : tout lui est (apparemment) ouvert. Lui aussi exerce une toute-puissance, mais dans ses rêves. Au héros libéral la réalité, à lui l’imaginaire, le virtuel où il peut devenir le héros de lui-même.
80 Quand ce mécanisme de défense ne tient pas : dans les symptômes post-modernes (dépression, tueur fou, martyr terroriste), l’agressivité est finalement retournée contre soi, parfois dans la recherche désespérée d’une loi (autodestruction).
Sade l’avait bien dit
81 L’individu libéral (une fois l’État et ses lois rejetés) se refonde dans l’autonomie de sa volonté (comme tout entrepreneur qui se respecte), il est à l’origine de tout, selon des modalités plus ou moins réelles. Voilà qui est libéralement délicieux, mais difficilement soutenable. C’est pourquoi, puisqu’il n’obéit qu’au décret de sa raison, il soutiendra que sa raison obéit aux lois « naturelles » que la science positive décrit, lesquelles seraient isomorphes à celles du cosmos – c’est à dire du marché.
82 Ainsi, par un tour de passe-passe parfaitement pervers, ce qui doit être devient ce qui est.
83 Sade, déjà, l’avait magistralement démontré. « En accordant la liberté de conscience, […] on doit accorder celle d’agir [25]. » Cette nouvelle disposition n’augmentera pas le crime, disait-il : puisque le crime est ce qu’interdit la loi, il suffit que la loi n’interdise à peu près rien ! À la toute jeune république, Sade associait donc le libéralisme intégral, tel qu’il apparaît aujourd’hui dans les paradis fiscaux. Il faut, disait-il, qu’un « petit nombre de lois fût d’espèce à pouvoir s’adapter facilement à tous les différents caractères ». Car si une loi ne prend pas en compte l’individu, elle est injuste ! Une bonne loi ne peut donc « exiger que des hommes de caractères inégaux se plient à des lois égales » sans violer les principes d’égalité et de liberté…