La phonotactique saussurienne : système et loi de la valeur
- Par Bernard Laks
Pages 91 à 108
Citer cet article
- LAKS, Bernard,
- Laks, Bernard.
- Laks, B.
https://doi.org/10.3917/lang.185.0091
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- Laks, B.
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https://doi.org/10.3917/lang.185.0091
Notes
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[1]
Une version préliminaire de ce travail a été présentée au Colloque international de l’Institut Ferdinand de Saussure « Linguistique des valeurs : Programmes de linguistique néo-saussurienne », Namur (2008). Je remercie pour de nombreux échanges, Ernesto D’Andrade, Gabriel Bergounioux, Simon Bouquet, John Goldsmith, Danielle Leeman et Thomas Lombès. Toutes erreurs ou omissions sont miennes.
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[2]
Je vise ici la construction chomskyenne qui défend, point par point, la proposition inverse. Je n’ai pas la place de développer la critique d’une approche qui postule que la théorie est systématiquement sous déterminée par les données observables, par ailleurs pauvres et incomplètes. Cf. Goldsmith & Laks (2010) ; Goldsmith & Laks (in progress) ; Laks (1996, 2008).
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[3]
En linguistique, cette approche taxinomique et systématique a trouvé sa plus haute illustration dans le transformationnalisme harrisien (Harris 1951). J’ai rappelé ailleurs (Laks 2008) que M. Gross tenait von Linné pour un très grand scientifique et qu’il lui rendait explicitement hommage dans l’introduction de Gross (1975). On trouvera surtout dans Gross (1979) une analyse, parallèle à celle que je défends ici, appliquée à la linguistique chomskyenne. Dans cet article injustement méconnu, Gross défend les méthodes scientifiques taxinomiques. Il s’y montre, à juste titre, extrêmement acerbe à l’endroit de la linguistique chomskyenne, dénonçant, dès 1979, “the failure of Generative Grammar”.
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[4]
Le dernier élément, isolé en 1996 par une équipe britannique, et depuis validé par l’International Union of Pure and Applied Chemistry (IUPAC), l’élément 112, a été baptisé Copernicum (Cp) en juillet 2009.
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[5]
De Mauro (1972 : 2) la caractérise ainsi : « À la fin de son Autobiographie, Darwin dépeint le comportement scientifique comme une combinaison bien dosée de scepticisme et d’imagination confiante : chaque thèse, même la plus admise, est considérée comme une hypothèse, et chaque hypothèse, même la plus étrange, est considérée comme une thèse possible, susceptible d’être vérifiée et développée. Ferdinand de Saussure a incarné ce comportement en linguistique. »
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[6]
« L’ablaut du grec ????o??? / ???o??? [...] est une admirable utilisation du scindement de l’a. » (Saussure, 1878 : 3) [soit le spaltung suivant *IE a ? GR. é, *IE a ? GR. o]
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[7]
Dans le Mémoire, très poliment, Saussure attribue à Brugmann la découverte de la Nasalis Sonans. En fait, il avait lui-même découvert cette propriété quatre années auparavant, mais ne l’avait pas publiée. Le raisonnement par parallélisme est tout à fait exemplaire de la méthode saussurienne, poursuivie dans le Mémoire : [à 15 ans], « mon attention fut subitement attirée d’une manière extraordinaire, car je venais de faire ce raisonnement, ???????? : ???o????, par conséquent, ????????? : ?????N??? et par conséquent N = a. » (Saussure, 2002a : X-XI). Le moins que l’on puisse dire, au vu de la violence des attaques de Brugmann contre le Mémoire, c’est que ce dernier n’avait ni l’élégance ni le raffinement du genevois.
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[8]
Le premier volume correspond au manuscrit dit de Harvard (Saussure 1995), le second à celui dit de Genève (Saussure 2002a). Tous les deux sont édités par Marchese. Le premier manuscrit sans doute abandonné vers les années 1888 est motivé par une réponse à la phonétique de Sievers (1882), le second par une réponse à Schmidt (1895) qui prendra finalement la forme d’une courte note (Saussure 1897). Sur ces deux manuscrits de Saussure récemment publiés, cf. Bergounioux (1997) ; Bergounioux & Laks (2003) ; Laks (2003).
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[9]
Sur ces questions, cf. par exemple Jakobson (1963), Troubetzkoy (1939) ; et pour une analyse historique, cf. Goldsmith & Laks (2010), Laks (2001).
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[10]
« L’étude du phonème dans la chaîne phonétique. Nous entendons par là le régime auquel sont soumis les phonèmes du fait qu’ils ont à s’enchainer les uns avec les autres. » (Saussure, 1995 : 28)
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[11]
Par exemple : « Parce qu’à chaque moment de son existence, il n’existe linguistiquement que ce qui est aperçu par la conscience, c’est-à-dire ce qui est ou devient signe [...]. On appelle forme une figure vocale qui est déterminée pour la conscience des sujets parlants. » (Saussure, 2002b : 45, 49)
La langue est un système de pures valeurs que rien ne détermine en dehors de l’état momentané de ses termes.
1. LOIS DE LA VALEUR [1]
1 Dans l’histoire de la phonologie, la notion de valeur joue un rôle fondamental. Fondatrice de la distinction entre phonétique et phonologie, elle apparaît au cœur même du processus conceptuel par lequel le linguiste abstrait progressivement l’unité fonctionnelle qu’est le phonème de ses propriétés matérielles obvies.
2 En diachronie, c’est la reconnaissance d’une valeur linguistique unique, masquée par des différences de réalisation concrète, qui permet de relier les deux termes de la loi phonétique que les néogrammairiens postulent comme étant au principe du changement linguistique. En synchronie, c’est la notion de valeur unique qui permet de construire le concept d’allophone et de variante contextuelle. Le dégagement des valeurs fonctionnelles conduit à postuler une structure abstraite d’unités en oppositions distinctives. Sous des réalisations diverses, éventuellement contextuellement conditionnées, une unité possède alors une valeur structurale qui la définit en propre et de manière unique. La notion de système de valeurs co-définies conduit à dégager la valeur abstraite de chaque unité et permet de porter au jour le système de la langue considérée.
3 Le rôle d’opérateur que joue ainsi la valeur dans la pensée linguistique moderne conduit à interroger plus avant l’origine et les modes de construction de cette notion qui, loin d’être propre à la science du langage, s’érige progressivement et simultanément dans de nombreuses disciplines tout au long du XIXe siècle.
2. LA NOTION DE VALEUR EN ÉCONOMIE : VALEUR OBJECTIVE ET VALEUR SUBJECTIVE
4 On sait par ses écrits autographes que F. de Saussure s’est longuement interrogé sur la notion économique de valeur. De fait, aux XIXe et XXe siècles, c’est dans le domaine de l’économie que la notion de valeur connaît son élaboration la plus poussée.
5 Pour une marchandise donnée, la science économique naissante conduit à distinguer nettement deux notions de valeur. La valeur objective indépendante du jeu des agents économiques, ou valeur travail, qui renvoie au contenu intrinsèque de la marchandise et au coût de sa manufacture d’une part, la valeur marchande, valeur subjective fortement dépendante de l’interaction des agents économiques, qui renvoie au coût que l’acheteur est disposé à payer pour l’acquérir, d’autre part.
6 Avec Marx, Ricardo ou Smith, la théorie dite classique donne la primauté à la valeur objective. Au début du XXe siècle, le courant marginaliste critique cette conception et considère le marché parfaitement concurrentiel comme un système de co-définition de la valeur. La théorie néoclassique de L. Walras, V. Pareto ou A. Marshall qui en est issue définit alors la valeur comme purement relationnelle. C’est l’équilibre général du marché concurrentiel qui, dans ce cadre, définit la valeur comme un optimal systémique. À la suite, J. Schumpeter développera une conception marginaliste encore plus abstraite et relative. Pour prendre en compte cette définition purement relationnelle et abstraite de la valeur, les modèles économiques et économétriques se mathématisent fortement dans le cadre d’une pensée systémique qui opérationnalise la « main invisible du marché » (Smith). Ce mouvement vers l’algébrisation systémique est parallèle à celui que l’on a observé dans les sciences de la nature.
3. SYSTÈMES ET TAXINOMIES DANS LES SCIENCES NATURELLES
7 Les sciences de la nature sont avant tout des sciences de l’observation et de la description. Historiquement, le dégagement de traits classificatoires conduit à une réflexion sur les catégories. Une telle réflexion n’est pas seulement d’ordre descriptif, elle inclut le dégagement de principes de regroupement et de classement ainsi qu’une réflexion sur la valeur classificatoire des traits descriptifs. Comme tout système de catégories ordonnées, un tel système vise l’adéquation explicative : rendre compte de l’ensemble des faits, connus ou encore non répertoriés, de leur diversité et de la systématicité qui organise et limite cette diversité. C’est dans l’opération même de catégorisation des données que se dégage la notion de modèle théorique et de système scientifique explicatif. C’est pourquoi on a pu dire, à juste titre, qu’il n’y a de science qui ne soit en son principe un modèle de classement et d’ordonnancement des faits qui la concerne.
3.1. Taxinomies
8 Tout au long du XVIIIe et XIXe siècle, cette ligne argumentative se vérifie dans la construction de systèmes de classement pour chacun des trois ordres naturels. Des modèles mettant en œuvre des classes, groupes, catégories et catégories super ordonnées de plus en plus complexes et abstraites dans leur définition sont élaborés (Buffon, Jussieu, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire). Ces classifications débouchent sur une systématique qui se présente comme un modèle général de catégorisation des entités naturelles.
9 Avec la réorientation généalogique du milieu du XIXe siècle, cette conception culmine dans la construction lamarckienne puis darwinienne qui présentent une conception générale de l’organisation du vivant. Chez C. Darwin (1859, 1871), la systématique comme modèle descriptif, explicatif et prédictif du vivant atteint son apogée. Cette reconstruction théorique vise l’explication (par la théorie de l’évolution et de la sélection naturelles), la prédiction (par le rôle dévolu à la variation aléatoire dans la reproduction sexuée) et la reconstruction (par les hypothèses concernant l’origine de l’homme) Ce modèle restera, pour les XXe et XXIe siècle, l’un des plus grands exemple de construction scientifique hypothético-déductive fondée sur un modèle de description des données qui incorpore une théorie explicative de ces mêmes données, de leurs relations et de leur organisation (Tort 1996).
10 À l’origine de cette systématique du vivant vue comme l’un des topoï où se construit progressivement la pensée scientifique moderne, il faut souligner l’importance conceptuelle et pratique des travaux de C. von Linné, créateur de la systématique (Linné 1735-1758). En construisant le concept même de taxon, catégorie abstraite super ordonnée aux classes de premier ordre, il dépasse pour la première fois le niveau purement descriptif et classificatoire des entités pour relier la diversité des données et des observables à un modèle raisonné d’analyse de cette diversité.
11 Des différences théoriques considérables séparent ces différentes approches. Mais, de la systématique fixiste et créationniste de Linné ou Buffon, à la systématique généalogique de Lamarck ou Darwin, jusqu’à la systématique évolutionniste d’E. Mayr (1942), la systématique phylogénétique de W. Hennig (1950), et enfin la cladistique moderne qui en est issue (Mayr 1982), la méthodologie taxinomique reste remarquablement constante. À partir de la description fine des entités, fondées sur les caractères remarquables en systématique fixiste, complétées entre autres par les données écologiques, anatomiques et morphologiques des lignées et phylums chez les généalogistes et, enfin, par des données génétiques (le séquençage de l’ADN et de l’ARN notamment) chez les phylogénéticiens et les cladistes, il s’agit toujours de produire un classement raisonné dont la seule disposition spatiale et l’organisation interne constitue en soi une théorie en acte.
12 Au total, il s’agit de constructions dans lesquelles la théorie explicative est sur-déterminée par les faits et les données observables, et dans lesquelles la systématique du modèle, appuyée sur la valeur classificatoire des traits descriptifs, tente d’épuiser la complexité du réel [2]. La théorie sous-jacente et le modèle proposés constituent alors bien des hypothèses explicatives des données dont elles tentent de rendre compte, de leurs interactions réciproques, de leur diversité et des principes généraux qui contraignent et limitent cette diversité [3].
3.2. Systématique chimique
13 Depuis Lavoisier, le savoir chimique se construit comme un savoir taxinomique et la classification des éléments chimiques constitue un des problèmes classiques du XIXe siècle. Des systèmes de classement plus ou moins complets et plus ou moins systématiques sont proposés, mais le grand-œuvre taxinomique est accompli en 1869 par Mendeleïev (Gordin 2004).
14 Le Tableau Périodique des Éléments, à vocation initiale pédagogique, est d’abord un dispositif de présentation synthétique et raisonnée. L’influence des grandes taxinomies du vivant y est particulièrement claire. Les colonnes regroupent les éléments ayant des propriétés semblables (liées à la couche externe des électrons), et les lignes correspondent à l’augmentation des poids atomiques. Ainsi, la classification périodique incorpore une systématique générale des éléments chimiques très puissante basée sur leur poids atomique et leur valence. Cette systématique sous-jacente au tableau prend en charge une grande masse de connaissances sur les propriétés des éléments et leurs interactions. Il n’est donc pas exagéré de dire que le Tableau incorpore dans sa disposition classificatoire même une véritable théorie chimique qui s’appuie sur à la somme des observations du temps.
15 Dans sa communication devant la société russe de chimie, D. Mendeleïev formulait huit propositions (Gordin 2004). Les cinq premières explicitaient les fondements théoriques du dispositif classificatoire. Les trois dernières, beaucoup plus intéressantes pour mon propos, soulignaient toute la puissance de la systématique comme théorie en acte. Elles prédisaient que certains poids atomiques connus étaient erronés et les rectifiait, que certains éléments non encore connus seraient découverts et enfin réaffirmait de façon prédictive le lien entre place taxinomique et propriétés chimiques.
16 Un siècle et demi après cette présentation, force est de constater que, légèrement aménagé et précisé par la communauté internationale des chimistes, le Tableau Périodique des Éléments reste la référence classificatoire incontestée dans le domaine. Sur les 117 places que D. Mendeleïev postulait dans son tableau, 63 éléments chimiques étaient connus à son époque et 54 places restaient vides. En 2009, 116 des éléments postulés ont été découverts, isolés ou synthétisés (Mendélévium, Fermium, Curium, Einsteinium, etc.) et seule la 117e case, provisoirement étiquetée ununseptium reste vide [4].
17 Comme on le voit, la construction taxinomique mendelevienne correspond bien à une systématique. Elle vise l’adéquation descriptive des propriétés observées, l’explication des similitudes et des différences et la prédiction en définissant la notion d’élément de façon théorique et en prédisant l’existence d’éléments encore inconnus.
4. SAUSSURE ET LA SCIENCE DU LANGAGE
18 C’est sur cet horizon que va se déployer le travail saussurien : une épistémè où la science se construit comme une taxinomie et s’articule comme une systématique. Afin d’en éprouver la prégnance chez F. de Saussure lui-même, il faut en revenir brièvement à la biographie du Maître de Genève.
19 De nombreux travaux ont permis d’éclairer le contexte intellectuel dans lequel s’est formée et s’est développée la pensée de F. de Saussure, et je n’y reviens pas ici (De Mauro 1972 ; Bouquet 1997). L’influence du milieu néogrammairien, à Leipzig et à Berlin, lors de la période de formation ; puis la proximité avec A. Meillet et l’influence du milieu intellectuel parisien dans la période de maturité sont bien connues et bien analysées. De même le sont l’influence, directe et indirecte, de Whitney pour la linguistique et le sanskrit, de Durkheim pour la sociologie naissante ou de son rival Tarde pour une forme de psycho-sociologie. Je ne développe pas non plus les aspects plus proprement biographiques de la vie du genevois. J’en viens uniquement aux éléments du contexte intellectuel et relationnel qui sont en lien direct avec la question taxinomique.
20 S’agissant de la tradition familiale d’abord, T. De Mauro (1972) note que F. de Saussure est l’héritier d’une longue filiation de naturalistes qui commence sans doute avec Horace-Benedict de Saussure. Le vainqueur du mont Blanc (1787) est surtout un naturaliste et un botaniste professionnel, auteur d’une systema plantarum en 1779. Son fils, Nicolas-Théodore, également naturaliste et taxinomiste, poursuit ses travaux, spécialement dans le domaine de la chimie des végétaux. Tous deux, enseignants et chercheurs internationalement reconnus, ont une carrière académique riche. Henri de Saussure, petit-fils d’Horace-Benedict et père de Ferdinand, est lui-même minéralogiste, entomologiste et taxinomiste de métier. Explorateur du Mexique à la manière d’Humboldt et Bonpland, il est spécialiste des hyménoptères et des orthoptères. Membre de nombreuses sociétés savantes, il correspond avec Darwin.
21 Henri de Saussure aura une influence profonde sur l’éducation de son fils, qu’il assurera personnellement pour partie. Il le convaincra de s’inscrire à l’université de Genève d’abord en chimie, physique et sciences naturelles, avant de l’autoriser à se réorienter au bout d’un an vers la philologie à laquelle l’avait initié Adolphe Pictet, l’ami de son grand-père (De Mauro 1972). Ferdinand de Saussure est donc l’héritier d’une longue filiation de naturalistes rompus aux techniques de la taxinomie et aux raisonnements de la systématique. Il passe son enfance et sa première formation dans un environnement « où la plus haute culture intellectuelle est depuis longtemps une tradition » (Meillet in De Mauro, 1972 : 32). Le recueil de données en grand nombre, leur description, leur classement raisonné et, enfin, l’élaboration d’une systématique explicative forment une Zeitgeist qui s’incarne de façon singulière dans la famille Saussure, conférant à chacun de ses membres, et à Ferdinand en particulier, ce que T. De Mauro (1972 : 1) qualifie de forma mentis scientifique [5].
22 À Leipzig et à Berlin où il poursuit sa formation, à Paris où il est reconnu comme l’un des plus grands linguistes de son temps et où il enseigne, F. de Saussure rencontre cette même atmosphère d’effervescence scientifique autour de la systématique. En linguistique et en philologie l’époque est marquée par la recension des données et des formes linguistiques dans chacune des langues prises en considération, par la publication de très vastes compendium concernant les langues indo-européennes, ainsi que par l’établissement des parallélismes.
23 Le travail du comparatiste présuppose une maîtrise très fine et très détaillée des corpus de données. Cette maîtrise s’acquiert progressivement au cours des années de formation et finit par devenir un véritable habitus professionnel. Ce dont attestent unanimement ses collègues et ses amis, et au premier rang A. Meillet, c’est que cet habitus de taxinomiste, F. de Saussure le possédait à un degré d’excellence et de maîtrise rarement observé (De Mauro 1972). On a souvent tenu pour anecdotique le premier texte qu’un Saussure de quatorze ans et demi envoie à son mentor en philologie, Adolphe Pictet (Saussure 1874). Si l’objectif de réduire les mots grecs, latins et allemands à 15 racines communes (9 premières et 6 supplémentaires) peut sembler bien naïf au lecteur profane d’aujourd’hui, en fait comme l’ont bien vu quelques commentateurs plus attentifs, l’Essai de 1874 a une toute autre portée et un tout autre intérêt (Béguelin 2003). Du point de vue méthodologique comme conceptuel, dans le travail de classification et de comparaison, dans le raisonnement sur les cellules d’un tableau taxinomique et leurs relations réciproques, dans le maniement des analogies et la construction des inférences déductives, l’intelligence et la maîtrise saussuriennes sont déjà parfaitement en place. L’Essai se laisse ainsi lire comme le brevet de taxinomiste d’un Saussure déjà à l’aise dans la systématique linguistique :
Il s’agit [ici] d’une sorte de classification qui réunit non pas seulement des espèces, mais des genres. Je ne prétends pas que ????o? par exemple soit le même mot que ?????o?. Je dis simplement qu’en admettant une forme primitive Kal ces deux mots peuvent en être dérivés. [...] Qu’on ne dise pas que la dissemblance des mots réunis dans une racine est telle qu’on y pourrait faire entrer n’importe quel mot : si les limites des racines sont larges, elles sont aussi nettement tracées. (Saussure, 1874 : 86 ; c’est moi qui souligne)
4.1. Saussure et la taxinomie : Le mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes
25 À la fin de l’année 1878, F. de Saussure fait paraître le seul livre qu’il publiera de son vivant (Saussure 1878), ouvrage dont A. Meillet (1921 : 183) dira que c’était « le plus beau livre de grammaire comparée qu’on ait écrit ». De fait, le Mémoire reste un ouvrage d’une puissance intellectuelle, d’une force argumentative et d’une maîtrise technique incomparables. Si dans son détail il est aujourd’hui peu facile à lire de façon cursive, sauf pour les indo-européanistes et les phonologues professionnels, son apport théorique et conceptuel aux Sciences du Langage reste majeur. Nombre d’avancées déterminantes et d’idées nouvelles, souvent opacifiées, rigidifiées sinon forcées dans leur formulation par les rédacteurs du Cours de linguistique générale (Saussure 1922) trouvent ici leur source et leur première expression. Loin d’accréditer l’idée d’une quelconque coupure épistémologique, ni même d’une solution de continuité dans la pensée du Maître de Genève, le Mémoire démontre au contraire une extraordinaire constance de pensée. Comme on l’a déjà souligné (Béguelin 2003 ; Bergounioux & Laks 2003) le Mémoire clôt l’époque Comparatiste en en produisant le chef d’œuvre, tout en ouvrant avec maestria le temps nouveau des Sciences du Langage.
26 Le Mémoire s’ouvre sur une présentation très détaillée des questions posées par le a indo-européen qui dans la conception classique se scinde et s’actualise soit par e soit par o dans de nombreuses langues dérivées [6]. Une revue minutieuse des hypothèses et analyses proposées pour rendre compte de l’évolution des voyelles dans l’ensemble des langues de la famille s’ensuit. Toutes les questions connexes (accent, longueur, syllabation, vocalicité des nasales et des liquides, etc.), dans chacune des sous-familles (orientale, occidentale) et des langues indo-européennes, sont alors abordées. Au terme de ce premier tiers de l’ouvrage qui ne constitue pour F. de Saussure « qu’un travail de déblai » (Saussure, 1878 : 50) un condensé en 9 points est proposé (op. cit. : 51). S’ouvrent alors les chapitres 4 et 5 qui ont fait la gloire mondiale de F. de Saussure : « Indices de la pluralité des a dans la langue mère indo-européenne » et « Rôle grammatical des différentes espèces d’a ». Dans ce que C. Watkins (1978 : 64) a qualifié de « climax » d’un ouvrage construit comme une tragédie grecque, F. de Saussure, au terme d’un raisonnement inférentiel implacable appuyé sur la régularité des paradigmes morphologiques, renverse totalement la perspective et démontre, au sens théorématique du terme, l’existence, non d’un a originel, mais de deux, rétablissant ainsi l’équilibre d’un système à quatre termes (a1, a2, é, o) là où la diachronie n’en a conservé que trois. Mettant en œuvre toutes les ressources du raisonnement formel (analogies, parallélismes, tiers exclu, logique proportionnelle, inférences déductives), le scandale saussurien bouleverse au passage une bonne part de la phonologie du temps. Une nouvelle logique classificatoire avec la réunion des voyelles hautes, des nasales et des liquides dans le groupe des sonantes [7] est fondée. La systématique des relations entre les classes est rénovée par l’hypothèse des coefficients sonantiques qui fonctionnent comme des taxons abstraits regroupant des éléments sonores susceptibles d’actualisations différentes dans des contextes phonotactiques différents. Ne sont plus reconnues comme voyelles stables que les voyelles bases, ce qui donne aux vocalisations, semi-vocalisations, diérèses et synérèses ayant lieu dans le décours de la chaîne, un rôle central.
27 Pour la première fois, F. de Saussure sépare très nettement dans le Mémoire les plans synchronique et diachronique. Même s’il les conjugue dans l’analyse, deux logiques différentes sont en effet à l’œuvre. Au plan synchronique, le raisonnement s’appuyant sur les cellules d’un tableau morphologique et sur les parallélismes, est abstrait, formel et quasi algébrique. Au plan diachronique, F. de Saussure met en perspective les différents mécanismes ayant lieu au sein même de la chaîne parlée qui, branchement après branchement, sont responsables de l’évolution des formes observées dans l’histoire de la famille linguistique considérée. De cette conception diachronique sortira une théorie phonologique originale accordant un rôle fondamental aux interactions entre éléments dans la chaîne sonore elle-même, la phonotactique saussurienne (cf. infra). De la conception synchronique et de la mise en œuvre d’une systématique taxinomique, sortira la notion saussurienne de système et, au travers notamment de sa relecture par les praguois, le mouvement structuraliste lui-même. Si le Mémoire contient fort peu de justifications théoriques et de mises en perspective épistémologiques, F. de Saussure est pourtant très clair, dès l’introduction sur le caractère systémique de l’analyse présentée :
Étudier les formes multiples sous lesquelles se manifeste ce qu’on appelle l’a indo-européen, tel est l’objet immédiat de cet opuscule. [...] mais si, arrivés au bout du chemin ainsi circonscrit, le tableau du vocalisme indo-européen s’est modifié peu à peu sous nos yeux et que nous le voyons se grouper tout entier autour de l’a, prendre vis-à-vis de lui une attitude nouvelle, il est certain qu’en fait c’est le système des voyelles dans son ensemble qui sera entré dans le rayon de notre observation et dont le nom doit être inscrit à la première page. (Saussure, 1878 : 1 ; je souligne)
29 En définitive, rien n’illustre mieux la puissance de la systématique taxinomique que le parallèle que l’on peut établir entre les effets posthumes de la construction théorique sous-jacente au classement des éléments chimiques de D. Mendeleïev, et ceux de la (re)construction théorique du système vocalique de l’indo-européen. Tout comme les découvertes qui suivirent démontrèrent ex post la pertinence de la systématique mise en place par D. Mendeleïev, 4 ans après la mort de F. de Saussure et 29 ans après sa publication, le déchiffrement du hittite par B. Hrozný (1917), donnait la preuve externe irréfutable de la validité de la systématique à l’œuvre dans le Mémoire (cf. Kury?owicz 1927).
4.2. Saussure et la loi de la valeur : « Phonétique » et « Théorie des sonantes »
30 Comme je l’ai rappelé supra, en systématique, la définition uniquement relationnelle des valeurs découle des relations structurelles dans lesquelles elles sont prises. Au travers de la question particulière des sonantes, la question de la valeur des éléments sonores occupera au moins trente années de la vie scientifique de F. de Saussure, depuis l’âge de quinze ans où il découvre empiriquement le principe de la Nasalis Sonans, jusqu’à la rédaction, abandonnée vers 1898-1900, de « Phonétique » d’abord, de « Théorie des sonantes » ensuite [8].
31 La question des sonantes est purement une question de valeur et de classification. Il s’agit de déterminer quels sont les « phonèmes qui sont constamment sonantiques » [e.g. les voyelles], « quels sont les phonèmes qui sont constamment consonantiques » [e.g. les consonnes] et quels sont « les phonèmes qui sont tantôt sonantiques tantôt consonantiques » [e.g. les sonantes] (cf. Saussure, 1995 : 1-2). Cette détermination ne saurait s’établir à partir des propriétés phonétiques ou articulatoires, mais uniquement à partir des propriétés relationnelles des éléments. Ces relations sont doubles : relations in abstentia, définies par le système lui-même qui conduisent à définir une classe abstraite d’éléments (un taxon) qui, ni consonnes ni voyelles, ont la capacité de s’actualiser dans les deux espèces d’une part, relations in praesentia, phonotactique donc, qui, actualisant un élément dans un contexte syllabique précis entouré d’éléments co-présents, contraignent cet élément à réaliser son potentiel de voyelle ou de consonne en fonction des nécessités du décours de la syllabe, d’autre part.
32 Avec G. Bergounioux, j’ai souligné ailleurs l’extrême modernité d’une approche totalement abstraite des éléments sonores qui conduit à ne construire que trois classes, celles justement que l’on qualifiera un demi siècle plus tard, après N. Chomsky et M. Halle (1968), de classes naturelles majeures : les consonnes (en IE : g1, g2, d, k1, k2, t, p, gh1, gh2 dh, bh, z s), les voyelles vraies (en IE, seulement e et o) et les sonantes (en IE : i, u, r, l, n, m) (cf. Bergounioux & Laks 2003). J’ajoute ici que cette systématique purement phonotactique et classificatoire, fondée sur les régularités distributionnelles, rencontre les travaux les plus contemporains : J. Goldsmith (1993) ou B. Laks (1995) ont ainsi proposé de rendre compte de la dérivation des valeurs sonantiques et de l’intégration linéaire des segments dans une courbe syllabique à l’aide de Modèles Dynamiques Linéaires (MDL) proches du connexionnisme. Plus récemment encore, J. Goldsmith et X. Aris (2009) ont appliqué à la même approche et à l’apprentissage non supervisé des classes majeures, des techniques computationnelles de classification automatique très productives.
33 Chez F. de Saussure, il s’ensuit de l’approche des sonantes une théorie syllabique parfaitement articulée : la syllabe et sa courbe ne sont des primitives ni de représentation abstraite de la chaîne, ni de segmentation de cette dernière. Ce sont au contraire des produits dérivés de l’intégration linéaire des segments et de leurs potentiels : les coefficients sonantiques. Contrairement à Osthoff, Brugmann, Schmidt ou Sievers dont il souligne les apories, F. de Saussure ne se donne a priori ni l’actualisation en consonnes ou en voyelles des sonantes pour définir les frontières de syllabe, ni les frontières de syllabes elles-mêmes pour définir l’actualisation des sonantes. Les potentiels sonantiques des segments interagissent au contraire entre eux de sorte que l’actualisation en consonne ou voyelle, ainsi que les limites de la syllabe, en découlent simultanément et directement. Comme c’est souvent le cas en systématique (cf. supra le cas de l’économie), cette théorie peut être complètement algébrisée (cf. Coursil 1998). Le Saussure systématicien en avait d’ailleurs la prémonition très claire :
4.3. Système, oppositions et négativité : Saussure et les valeurs pures
35 Dans une algèbre des rapports systématiques où les éléments sont co-définis uniquement par leurs relations taxinomiques, la valeur intrinsèque des unités importe peu. Jamais peut-être avant F. de Saussure on aura exprimé avec une telle force le caractère strictement relationnel et abstrait de la définition des entités d’un système. Pour lui, en effet, le contenu phonétique des éléments n’a aucune importance devant leur fonctionnalité oppositive et distinctive laquelle découle directement de la systématique phonologique. Il écrit ainsi :
La valeur absolue des différents éléments est une chose non seulement indifférente dans le travail de reconstruction mais même, osons l’affirmer, remarquablement indifférente dans un état de langue quelconque directement soumis à notre analyse. On peut changer tout les r uvulaires d’une langue en r dentals, tous ses ? en t et ainsi de suite, et on n’aura pas changé l’état réciproque des termes qui constitue la langue, pourvu seulement que le changement de la valeur absolue n’entraine aucune perturbation dans les valeurs relatives, en amenant par exemple la confusion (partielle ou totale) des deux éléments en un seul élément. Tout cela est, ou devrait être l’abc d’une considération sur la langue. (Saussure, 2002a : 50-51 ; souligné par l’auteur)
37 Dans la conception saussurienne, la valeur, et même la délimitation des unités, ne doivent rien à leur matérialité ou à leur contenu et tout à l’équilibre du système. C’est pourquoi, comme le feront R. Jakobson, N. Troubetzkoy et les praguois [9], on doit considérer l’unité systématique (i.e. le phonème) comme une unité vide de tout contenu a priori.
Considérée à n’importe quel point de vue, la langue ne consiste pas en un ensemble de valeurs positives et absolues mais dans un ensemble de valeurs négatives ou de valeurs relatives n’ayant d’existence que par le fait de leur opposition. (Saussure, 2002b : 77)
39 La matérialité des éléments linguistiques ne rentre ainsi jamais en ligne de compte, seule compte la systématique des différences et le rendement des oppositions :
Lorsqu’un élément se trouve 1° présent dans toutes les syllabes, 2° une forme identique dans toutes, c’est le signe qu’il n’existe pas, qu’il est formellement absent pour la langue. [...] Un élément n’existera, pour commencer qu’à l’instant où on peut lui donner une signification différentielle (impliquant quelque différence). C’est l’abc. (Saussure, 2003 : 324)
41 On voit ainsi que ce qui est en jeu dans la construction de la classe des sonantes, et même dans la théorie des sonantes qui est à son principe, excède de beaucoup leur phénoménologie. C’est toute la conception abstraite de la valeur des entités dans une systématique qui s’illustre ici avec éclat.
4.4. Des valeurs pures à leur actualisation : la phonotactique
42 Si les unités sont définies de manière strictement oppositive et négative par le système de leurs différences réciproques, il faut encore rendre compte de leur actualisation particulière dans une chaîne linguistique donnée. Tous les comparatistes savent, en effet, que le même taxon, que l’on appelle aujourd’hui phonème, provenant de la même unité systématique dans la langue-source, peut, selon le contexte phonétique de ses occurrences, apparaître sous des réalisations sensiblement différentes. Comment donc rendre compte de la phonétique des réalisations hic et nunc si elle ne se confond plus avec la phonologie du système. La réponse de F. de Saussure est à nouveau d’une extraordinaire modernité. Elle a le plus souvent été inaperçue ou incomprise dans l’histoire de la discipline. Elle tient dans la mise en place d’une phonotactique.
43 La phonotactique saussurienne ne traite pas uniquement du contexte phonétique d’occurrence et ne prend pas seulement en charge la variation que l’on dit aujourd’hui allophonique. Elle part d’une constatation beaucoup plus large et fondamentale. Contrairement à ce que fait accroire la transcription des sons en lettres par des symboles phonétiques ou orthographiques uniques, les occurrences du même ne sont jamais identiques. Toute transcription du son est ainsi une « abstraction » (Saussure, 1922 : 82) et l’identité de « 2, 3 ou 500 prononciations » de ce que l’on écrit toujours aka n’est pas donnée, mais « dépend d’un examen » (Saussure, 2002b : 31, 34). Il en est de même de l’identité des deux sons p co-articulés dans une seule géminée comme appa. Ils sont bien loin d’être identiques et donc devraient être transcrits avec des symboles différents, p< et p> respectivement (Saussure, 1922 : 82 sqq.).
44 Toutes ces différences trouvent leur source dans la chaîne sonore elle-même : co-articulations, anticipations et rétroactions articulatoires, harmonisations, courbes rythmiques et accentuelles, regroupement en tronçons syllabiques, sont des effets de la concaténation. Le signifiant, rappelle F. de Saussure, « a les caractères qu’il emprunte au temps a) il représente une étendue et b) cette étendue est mesurable dans une seule dimension : c’est une ligne » (1922 : 103). Ce que F. de Saussure appelle alors phonologie des groupes vise à rendre compte des effets de tous ordres induits par la nécessaire linéarisation du matériel sonore [10].
45 Directement issue du Mémoire et retravaillée pendant plus de trente ans jusqu’aux manuscrits Phonétique et Théorie des sonantes, cette phonologie des groupes repose sur une auto-organisation syllabique. Pour F. de Saussure, la syllabe constitue en effet l’unité de base dans laquelle et par laquelle s’organise la chaîne. Ni primitive ni dérivée, elle constitue la résultante de l’interaction dynamique de l’ensemble des éléments dont elle permet la linéarisation (Laks 2003b ; Saussure, 1995 : 30). Elle constitue le seul observable accessible au phonologue. En effet, comme on l’a vu supra, le système phonologique est un système abstrait de valeurs pures. Il définit des unités, négatives et oppositives sans contenu intrinsèque. À l’opposé, le tronçon sonore tel qu’il est traditionnellement transcrit par un symbole unique (phonétique ou orthographique) est également une abstraction inobservable en tant que telle. En effet, et c’est là le point focal de la phonotactique saussurienne, le son des phonéticiens n’existe pas plus comme tel car il n’apparaît jamais à « l’état isolé ». Il apparaît toujours à « l’état syllabique », c’est-à-dire combiné ou si l’on veut phonotactiquement intégré (Saussure, 1995 : 30). On voit que s’ajoute au principe des valeurs pures qui définit le système, un principe des valeurs positionnelles qui définit les occurrences observables. Tout l’effort de F. de Saussure consiste alors à relier les principes classificatoires du système et ceux de la transcription aux observables effectifs. Cela constitue un problème très classique en taxinomie : relier les espèces, genres et taxons supérieurs, non seulement au groupe, mais également à l’organisme singulier que l’on observe : en quoi ce chat que j’observe est-il un membre de l’espèce « chat » et du taxon des félins ? S’agissant des observables phoniques, le problème classificatoire est parallèle :
Les termes de voyelles et consonnes, désignent [...] des espèces différentes ; sonantes et consonantes désignent au contraire des fonctions dans la syllabe [...]. Ainsi l’espèce i est la même dans fidèle et dans pied : c’est une voyelle ; mais elle est sonante dans fidèle et consonante dans pied. (Saussure, 1922 : 87-88)
5. LE SYSTÈME DU LINGUISTE ET LA CONSCIENCE DU LOCUTEUR
47 Il faut encore souligner l’un des aspects fondamentaux de la taxinomie : le système, ainsi que la description qu’il permet, sont de pures constructions intellectuelles qui n’ont aucun caractère réaliste. Ce que F. de Saussure désigne ainsi comme « l’hypothèse du linguiste » ne se ne confond jamais avec la langue elle-même. Parce qu’en bon systématicien, il le construit à des fins strictement analytiques, F. de Saussure ne confond jamais « le modèle de la réalité et la réalité du modèle », pour emprunter la formule à P. Bourdieu (1980). Bien au contraire, comme le souligne M.-J. Béguelin (1995 : 4), il donne toujours « la priorité à la conscience linguistique sur l’analyse savante, la réalité linguistique n’étant autre que le fait présent à la conscience des sujets parlants ». Dans son approche, ce n’est donc que dans la conscience collective des locuteurs que la langue existe « réellement ». La leçon saussurienne est ainsi particulièrement simple et claire : la langue est un phénomène de conscience et n’existe pas en dehors de cette condition [11]. C’est la conscience des locuteurs qui établit proportions et relations et qui organise les éléments entre eux. Si la langue est réellement un système ou tout se tient et se co-définit, c’est en définitive parce que la conscience des locuteurs perçoit les éléments dans une telle logique et construit les rapports dans une telle systématique. Or, on ne peut garantir en principe que la systématique, telle que le grammairien la construit à des fins analytiques et explicatives, coïncide en rien avec la systématique produite par la façon dont les locuteurs embrassent les faits linguistiques qui sont simultanément présents à leur conscience. Contrairement donc à ce qu’une lecture très limitée du Cours a pu faire accroire, la grammaire du linguiste et la grammaire du locuteur ne constituent pas le même objet :
La langue ne peut pas procéder comme le grammairien, elle a un autre point de vue et les mêmes éléments ne lui sont pas donnés. [...] Entre l’analyse subjective des sujets parlants eux-mêmes (qui seule importe !) et l’analyse objective des grammairiens, il n’y a donc aucune correspondance, quoiqu’elles soient fondées toutes deux en définitive sur la même méthode (confrontation de séries). (Saussure, [1916] 1968 : 2759)
49 Comme j’ai tenté de le montrer ailleurs (Bergounioux & Laks 2003 ; Laks 2003b), la linguistique saussurienne est bien une linguistique cognitive dans tous les sens du terme. Pour autant, contrairement à la linguistique cognitive chomskyenne, le concept de grammaire n’y souffre d’aucune ambiguïté de statut. La grammaire n’est pas la langue, et ce que tâche à construire le linguiste est sans commune mesure avec ce que met en place la conscience collective. Objet collectif, donc culturel, la langue est créée et recréée à chaque moment au sein même du corps social (Maniglier 2008). La science linguistique reste donc totalement incapable de saisir la compétence effective des locuteurs parce que le savoir grammatical n’est pas commensurable au savoir linguistique qu’ils déploient. L’impénétrabilité de la langue comme fait de conscience par la linguistique science du classement renvoie cette dernière aux seules manifestations externes qu’elle est capable de saisir, d’observer et de classer. C’est pourquoi, comme l’a bien observé S. Bouquet (1997), F. de Saussure pose la linguistique de la parole comme préliminaire absolu et condition sine qua non d’une linguistique de la langue.
50 C’est précisément cette limite de la modélisation taxinomiste qui a été critiquée par la construction chomskyenne. Outre les trois niveaux d’adéquation, descriptive explicative et prédictive, dont nous avons montré supra qu’ils trouvaient pourtant toute leur expression en systématique, la critique chomskyenne des limites de la modélisation taxinomique externe repose, comme l’a bien vu M. Joos (1957 : 2), sur une incompréhension profonde des raisonnements permis par la systématique. Chez F. de Saussure, la différence de principe entre grammaire et langue est revendiquée au nom d’une conception exigeante, sociale, culturelle et cognitive de la langue elle-même. La distinction langue/parole, bien loin d’autoriser la rétro-lecture cartésienne contemporaine, n’accorde aucun primat à la linguistique de la langue et place d’emblée le linguiste sur le seul terrain qui soit en propre le sien, celui de la linguistique de la parole, de la linguistique des pratiques et des usages tels que colligés dans un corpus. Comme le disent P. Bourdieu et L. Boltanski (1975), le tournant chomskyen, qui permet aux linguistes de placer la langue directement dans le cerveau des individus, s’opère au prix d’une décontextualisation, d’une déculturation et d’une désocialisation complètes. Confondre grammaire et langue conduit à réduire la langue, système socioculturel complexe, à la seule faculté de langage et, comme l’a illustré l’histoire de la grammaire générative, à la ramener, via la grammaire universelle et la distinction entre principes et paramètres (Chomsky 1995), à la psychologie des facultés (Fodor 1983). Telle n’était assurément pas la conception de Saussure et de Whitney qui plaçaient au contraire dans la complexité systémique du social et du culturel la matrice même de la langue.
51 Au terme de ce parcours saussurien, j’ai tenté de montrer que l’actualité de la pensée du maître de Genève s’enracinait dans une posture scientifique moderne et intransigeante. Héritier de la réflexion méthodologique et théorique de la systématique, modélisateur de la pensée taxinomique, il fonde, sur le terrain fertile où se déploie la science de son siècle, une science nouvelle, la Science du Langage. Plus exactement, lui-même héritier de la pensée grammaticale, il explicite les conditions de sa scientifisation comme Science du Langage. À la lecture de Saussure, ces conditions sont claires : du côté de la description et de la construction des observables, comme du côté du raisonnement formel ou de la construction des modèles explicatifs : mettre en œuvre une méthodologie taxinomiste et construire une systématique. Valeurs positionnelles et valeurs relationnelles co-définies, système abstrait de relations oppositives pures et phonotactique des chaînes concourent à définir cette science de la langue.
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Mots-clés éditeurs : classement, Saussure, structure, système, taxinomie, valeur
Date de mise en ligne : 20/06/2012
https://doi.org/10.3917/lang.185.0091