La place de la grammaire comparée
Pages 75 à 90
Citer cet article
- BÉGUELIN, Marie-José,
- Béguelin, Marie-José.
- Béguelin, M.-J.
https://doi.org/10.3917/lang.185.0075
Citer cet article
- Béguelin, M.-J.
- Béguelin, Marie-José.
- BÉGUELIN, Marie-José,
https://doi.org/10.3917/lang.185.0075
Notes
-
[1]
Voir sur ce point Kyheng (2007). Tous les textes publiés par Saussure de son vivant tiennent en un volume de 640 pages, le Recueil des publications scientifiques (REC) édité en 1922 par Bally & Gautier.
-
[2]
Décrit par Meillet comme « le plus beau livre de grammaire comparée que l’on ait écrit », le Mémoire, paru alors que son auteur avait 21 ans, est aussi un texte parfaitement élaboré, « conçu comme selon les principes aristotéliciens de la tragédie » (Watkins, 1978 : 59, 64). Y sont posées les bases de la théorie dite des « coefficients sonantiques », connue aujourd’hui sous le nom de « théorie des laryngales indo-européennes ».
-
[3]
Ainsi chez Wunderli (1981) ; Gadet (1987) ; Bouquet (1997) ; Mejía (1998) ; Normand (2000) ; Fehr (2000) ; Arrivé (2007) ; Depecker (2009). Voir pourtant Benveniste (1963), ainsi que les auteurs cités au § 3.1.
-
[4]
Il est révélateur à cet égard que l’on ait souvent parlé des « deux Saussure », mais en visant par là tantôt le comparatiste et le sémiologue, tantôt le sémiologue et le poéticien des Anagrammes : cf. Redard (1978a : 27- 28).
-
[5]
De ce point de vue, même les trois « champs du savoir » évoqués en introduction par les éditeurs des ÉLG, en référence à Bouquet (1997), ne sont pas pleinement convaincants.
-
[6]
Cf. [Reichler-]Béguelin (1990) ; Béguelin (2003, 2010).
-
[7]
Cf. Vallini (1978) ; [Reichler-]Béguelin (1980). Beaucoup documents restent à exploiter (cf. Godel 1960 et SM : 13-17, inventaire auquel il faut désormais ajouter le fonds de 1996). Cf. par ailleurs Rousseau (2006).
-
[8]
Cf. Rastier (2010 : 322) ; Petit (2011) ; Laks (ici même).
-
[9]
Cf. Gmür (1986 : 58-59). Havet, auteur du tout premier compte-rendu, observait déjà l’importance accordée aux phénomènes d’alternance morphologique (Redard, 1978a : 31 ; 1978b : 117).
-
[10]
« Or, pour Saussure, morphologie et phonétique sont liées, plus exactement interdépendantes [...]. C’est bien l’évolution des formes qui détermine pour lui la configuration du système des sons. » (Rousseau, 2006 : 86)
-
[11]
L’originalité de Saussure dans le Mémoire n’est donc pas, comme le veut Fadda (2004 : 122-123), d’avoir postulé l’existence d’une entité *A pour expliquer les phénomènes d’alternance vocalique attestés dans les langues indo-européennes. Elle est, en amont même de la reconstruction des coefficients, d’avoir perçu l’analogie fonctionnelle sous-jacente à des schémas apophoniques (e/o, a/?, etc.), que personne n’avait eu l’idée de rapprocher auparavant. Dans un second temps seulement, la reconstruction des coefficients *A et *O ? permet à Saussure de ramener à l’unité formelle lesdits schémas apophoniques.
-
[12]
Laquelle, après avoir soulevé beaucoup de scepticisme, fut confirmée après le décès de Saussure grâce au déchiffrement du hittite (Kury?owicz 1927).
-
[13]
« De ce fait, sous ce titre modeste de Système des voyelles, M. Ferdinand de Saussure a traité des questions [...] qui intéressent la langue mère indo-européenne dans son organisation entière. » (Redard, 1978b : 117)
-
[14]
Le terme figure dans ÉLG (2002 : 265, Anciens documents, note 19).
-
[15]
Un troisième état de la racine, non figuré ici, est caractérisé par la présence de la voyelle *o (ou a2). Pour une présentation moins radicalement simplifiée que dans ces lignes, voir [Reichler-]Béguelin (2000).
-
[16]
L’épisode, qui se passe durant la lecture d’un texte d’Hérodote, est relaté dans deux autres fragments cités et commentés par Marchese dans son introduction à Théorie des sonantes (p. X-XI). Il se situe peu d’années avant la parution de l’article de Brugmann à qui reviendra la gloire de la découverte (Brugmann 1876). Pour la datation des premiers travaux de Saussure, cf. Joseph (2007).
-
[17]
Cf. Redard (1978a) ; Gmür (1986) ; Buss & Jäger (2003). Osthoff se montrera le plus virulent, allant jusqu’à qualifier de « radicaler irrtum » (erreur radicale) le modèle de fonctionnement de la racine esquissé supra et de « mislungen » (ratée) la l’explication des ?? et ? proposée par Saussure dans son Mémoire (Redard, 1978a : 35).
-
[18]
La rédaction du Mémoire fut caractérisée par une grande solitude, comme l’indique cette ligne des Souvenirs : « J’écris sans aucun appui un ouvrage qui ne manquera pas d’être attaqué sur tous les points avec peu de ménagements à priori. » (Souvenirs : 24)
-
[19]
Je partage avec Bergounioux (2010 : 115) la conviction selon laquelle Saussure « transpos[e] dans le CLG la recherche présentée dans le Mémoire. » L’« évidence » de cette transposition ne s’impose cependant qu’au prix d’une attention soutenue, Saussure étant resté lui-même fort discret par rapport à son travail de jeunesse auquel il se réfère rarement de manière directe (cf. Watkins, 1978 : 6).
-
[20]
Et sans qu’il ait eu besoin pour cela des néo-grammairiens, cf. les Souvenirs.
-
[21]
Sur cette filiation proclamée, voir les réflexions caustiques et salubres de La Fauci (2006).
Loin d’avoir fondé la linguistique moderne, comme l’ont affirmé Lyons et tant d’autres, Saussure se situe tout entier dans la linguistique historique et comparée, qu’il réfléchit pour la doter d’une épistémologie propre. Le couper de son contexte historique, c’est s’interdire de comprendre son originalité [...].
1 1. Suite à la parution de textes autographes découverts en 1996, parmi lesquels le manuscrit de l’Essence double, l’œuvre de Ferdinand de Saussure fait l’objet d’une attention renouvelée. Car, sur plusieurs points fondamentaux, les documents rendus disponibles (ÉLG) invitent à s’interroger sur la doxa divulguée à travers le Cours de linguistique générale de 1916, ouvrage dont l’organisation interne, l’illustration et le contenu reflètent des choix discutables, voire certains contresens de la part des éditeurs (cf. Bouquet 2010).
2 1.1. Les textes parus du vivant de F. de Saussure, établis et publiés sous son contrôle, ne prêtent pas aux mêmes interrogations que le CLG. Cependant, bien qu’ils bénéficient d’un label d’authenticité maximale [1], ces textes sont tombés dans un oubli relatif. Tel est notamment le cas du Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes de 1879. Auréolé d’une réputation de chef d’œuvre, le livre est reconnu, avec une belle unanimité, comme un jalon important de la trajectoire intellectuelle de son auteur [2] ; il n’a néanmoins jamais connu la notoriété du CLG et il est bien loin d’exercer, sur le lectorat d’aujourd’hui, l’attrait des fragments posthumes. Par ailleurs, les commentateurs décrivent volontiers le Mémoire comme une étude relative aux sons de l’indo-européen [3], relevant d’un paradigme, la phonétique historique d’inspiration néo-grammairienne, que F. de Saussure lui-même, dans la suite de sa carrière, aurait dépassé et récusé. Or, une telle vision est réductrice : c’est en effet dans le Mémoire que prend naissance, à travers la réflexion sur le statut des sons de l’indo-européen, le principe de l’identité négative des entités linguistiques ; c’est aussi et surtout dans cette œuvre qu’émerge le concept de langue comme système oppositif d’entités significatives, au travers d’une application sui generis de la méthode reconstructive (cf. § 3.2).
3 1.2. De l’itinéraire scientifique de F. de Saussure, nous conservons l’image d’« un parcours qui peut rétrospectivement paraître chaotique, mais qui obéissait vraisemblablement à une logique de questionnement dont nous n’avons pas les clés » (Bronckart, Bulea & Bota, 2010 : 16) [4]. Les aléas éditoriaux ont conduit, au fil des décennies, à juxtaposer le comparatiste (Mémoire, REC), le généraliste (CLG), le poéticien (Anagrammes), le spécialiste des légendes germaniques (Légendes), le phonéticien et théoricien de la syllabe (Phonétique, Théorie des sonantes)... Cette approche cloisonnée n’est pas dénuée d’artificialité : elle reflète en partie nos (in) compétences de lecteurs modernes, accentuées par l’effet d’une transmission éditoriale décousue. Ainsi a-t-on pris l’habitude de désigner par « corpus de linguistique générale », sans trop se poser de questions, les notes autographes réunies dans ÉLG ainsi que les notes des participants aux trois « Cours de linguistique générale » dispensés entre 1907 et 1911 (LLG), en les distinguant, par commodité sans doute, des documents relatifs à la grammaire comparée. F. de Saussure, quant à lui, n’a jamais cessé d’affirmer le caractère « intercroisé » des principes de la linguistique (Nouveaux Item, ÉLG : 95), la « ramification » de leurs conséquences (Essence double, ÉLG : 17), ce qui questionne les façons en usage de ventiler le corpus. En marginalisant les écrits à caractère descriptif ou comparatif, on se condamne en réalité à méconnaître les fondements empiriques de la pensée de F. de Saussure, en ne focalisant que les extraits qui font sens le plus immédiatement à nos yeux de modernes ; on se condamne aussi à projeter sur son activité scientifique des clivages disciplinaires qui, dans sa perspective à lui, n’avaient pas de sens [5].
4 2. On objectera que le « vrai » Saussure est hors de portée, et que toute lecture, fût-elle parcellaire, est légitime et potentiellement féconde. Quel profit y a-t-il, dans le contexte épistémologique actuel, à contrebalancer la faible conscience, chez beaucoup d’interprètes, de l’arrière-plan comparatiste ? Quel peut être l’intérêt d’une approche plus transversale, plus globale ?
5 2.1. Sur ce point, on peut me semble-t-il faire confiance à la vaste expérience de R. Engler qui, à la fin de sa vie, évoquait le besoin d’une « relecture constante », d’une « relecture du total » (Engler, 2006 : 11). Les bénéfices que l’on peut espérer d’une réintégration des textes oubliés sont de plusieurs ordres. D’abord, l’application nouvelle que F. de Saussure a faite, à l’orée de sa carrière, de la méthode reconstructive, aide à restituer cette « logique de questionnement » (§ 1.2) qui tend à échapper aux exégètes actuels [6]. Ensuite, en même temps qu’ils éclairent la genèse et les principes de la linguistique générale de F. de Saussure, les articles, notes et enseignements relatifs aux langues indo-européennes [7] illustrent le volet empirique de son activité, souvent d’une actualité saisissante [8]. Le caractère soi-disant obscur ou énigmatique des autographes, invoqué par J. Trabant (2005) dans son plaidoyer en faveur du CLG, ne tient-il pas pour l’essentiel à ce que les exemples sur lesquels s’appuie F. de Saussure, par exemple dans l’Essence double, sont tantôt relatifs aux alternances phonétiques du sanskrit (ÉLG : 29-30, 43, 50, 56-57, cf. 63), tantôt au statut de l’ablatif (ÉLG : 83) ou de l’aoriste grec (ÉLG : 62) ? À l’évidence, l’exégèse de l’Essence double, comme d’ailleurs celle des Leçons de linguistique générale (LLG), relève désormais d’une approche multidisciplinaire.
6 2.2. D’autre part, on sait que F. de Saussure s’est interrogé, plus que tout autre, sur les conditions d’une appréhension scientifique du changement linguistique (§ 4 sqq.) Or, les courants actuellement majoritaires en linguistique historique, ancrés sur le postulat du caractère « orienté », voire « unidirectionnel » des changements, se sont développés à l’écart de l’enseignement saussurien, comme si la leçon du diachronicien le plus brillant de sa génération n’avait été ni comprise, ni assimilée (Béguelin 2010 ; § 5.1 infra). Aussi l’étude du changement linguistique fait-elle toujours partie de ce « legs saussurien pour les prochaines années » à propos duquel s’interroge R. Simone (2006 : 53). Ce constat donne évidemment tout leur prix aux documents relatifs à l’histoire des langues classiques.
7 3. Pour faire comprendre la place qu’a tenue la grammaire comparée dans la pensée linguistique de F. de Saussure, je montrerai, dans la suite de cette brève étude, la continuité de sa réflexion depuis le Mémoire jusqu’au cours (encore inédit) de Morphologie professé en 1909-1910, en passant par l’Essence double de 1891. Ensuite, j’évoquerai les incidences du principe de négativité sur l’exercice de la linguistique historique, incidences qui ont préoccupé F. de Saussure à un point que nous n’imaginons plus que difficilement.
8 3.1. Comme indiqué supra (§ 1.1), le Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, par sa méthode autant que par ses résultats, excède considérablement la phonétique historique. Dans sa recension en russe parue en 1880, le phonologue polonais Kruszewski [9] observait déjà que c’est la morphologie qui sert à F. de Saussure de fil conducteur pour procéder à ses recherches phonétiques, ce que confirme, près d’un siècle plus tard, l’étude circonstanciée de C. Vallini (1969). Le linguiste polonais J. Kury?owicz (celui même qui, en 1927, identifia dans le son noté h en hittite le reflet des « coeffi- ? cients sonantiques » postulés dans le Mémoire pour l’indo-européen), évalue de manière concordante avec les précédents l’originalité du jeune Saussure :
(1) A noter que lorsque de Saussure parle du système des voyelles, il n’a pas en vue leur système phonique, mais le système de morphèmes (complémentaires) représentés par les degrés apophoniques. [...] le ‘Mémoire’ est le premier traité de morphologie i.e. (1978 : 7-8 et 24 ; mes caractères gras) [10]
10 Dans un chapitre de l’Histoire des idées linguistiques, j’ai aussi montré que le modèle du fonctionnement des cellules morphologiques qui est proposé dans le Mémoire précède logiquement, en même temps qu’il autorise seul, la reconstruction des fameux coefficients sonantiques ([Reichler-]]Béguelin 2000) [11]. Dans le même sens, A. Utaker (2002 : 105-107) observe qu’il serait réducteur de limiter l’apport du Mémoire à son résultat le plus évident, i.e. l’élaboration d’une nouvelle théorie du système vocalique de l’indo-européen [12] : « Saussure a plutôt découvert un ordre morphologique », écrit-il. Récemment encore, G. Bergounioux (2010), dans un texte intitulé « La phonologie comme morphologie », revient sur ce statut central de l’hypothèse morphologique dans le Mémoire et sur sa postérité dans le CLG. Face à la convergence de ces analyses, on peut renoncer sans regret aux présentations banalisantes du Mémoire comme un traité de phonétique, sur la foi d’un titre dont L. Havet, dans son compte rendu du 25 février 1879, relevait d’ailleurs d’emblée la modestie trompeuse [13].
11 3.2. À propos de la morphologie, Saussure écrit dans une note datée de 1894- 1895 (SM : 36) :
13 Dans cet extrait se trouve explicitée la filiation qui relie morphologie et sémiologie (ou « signologie » [14]), qui aux yeux de F. de Saussure ne forment qu’une seule science ; se trouve justifié d’autre part le fait que l’étude des sons puisse relever de la morphologie, autrement dit de la théorie des signes. De tels propos se situent dans le droit fil du Mémoire, dont l’originalité consiste précisément, comme on le verra infra, à envisager les sons en tant que « porteurs de l’idée » dans le cadre des alternances grammaticales (Ablaut). Afin de capter la régularité de ces alternances, F. de Saussure privilégie la reconstruction interne aux langues particulières, si bien que C. Watkins a pu soutenir « la thèse paradoxale [que] celui qui avait produit le plus beau livre de grammaire comparée qu’on ait écrit n’était pas comparatiste », « la vraie méthode de F. de Saussure comparatiste » étant « précisément de dépasser, de transcender la comparaison » (1978 : 59-60). De fait (et à condition d’admettre le bien-fondé de ce type de catégorisation), le Mémoire a de plein droit sa place au sein du corpus dit de « de linguistique générale » (cf. § 1.2).
14 3.3. Dans son Mémoire, F. de Saussure discerne, sous-jacentes aux langues de souche indo-européenne, des régularités morphologiques demeurées avant lui inaperçues, ou qui n’avaient été appréhendées que de manière sectorielle, peu générale. La perception de ces régularités l’invite à repenser la façon dont étaient jusqu’alors envisagées les « racines » et cellules morphologiques de l’indo-européen. Les comparatistes de l’époque plaçaient communément sur un même plan les formes de racines indo-européennes comme *bhudh « être éveillé », *dik « montrer », *pet « voler, se déplacer », *sed « être assis », *bher « porter », etc. Cette approche, héritée des grammairiens indiens, était dictée par des considérations phonétiques, u, i et e étant toutes trois des voyelles. Distributionaliste avant l’heure, le jeune Saussure répartit au contraire les états alternants des racines en fonction des marques grammaticales auxquelles ces états sont régulièrement associés (cases foncées du Tableau infra). Il s’appuie sur le fait que l’état « plein » de la racine, comprenant la voyelle de base *e, est régulièrement corrélé avec le présent thématique de la conjugaison, alors que l’état réduit, où *e est expulsé, correspond à l’aoriste ou à l’adjectif verbal (REC : 117). Ce « guidage » morphologique conduit le jeune homme à dissocier les formes radicales confondues par ses prédécesseurs (cases blanches du Tableau). F. de Saussure adopte ici la perspective des régularités significatives : à *pet ou *bher ne correspondent pas, du point de vue du sens, *bhudh et *dik, mais *bheudh et *deik(ligne médiane du Tableau) ; à *bhudh, *dik ne correspondent pas *pet et *bher, mais *pt, *bhr (dernière ligne du Tableau) [15] :
|
Racine État | « être éveillé » | « voler, se | Fonction |
| déplacer » |
grammaticale (significative) | ||
|
État plein (contenant la voyelle de |
skr. bhod <*bhaud < *bheudh |
skr. pat < *pet gr. pet (???) = i.e. *pet | présent thématique |
| base e) |
gr. peuth (????) = i.e. *bheudh | ||
| État réduit |
skr. bhud <*bhudh gr. puth (???) = i.e. *bhudh |
skr. pt <*pt () | aoriste, adjectif verbal |
|
(la voyelle de base e est expulsée) |
gr. pt ?? = i.e. *pt |
15 Le modèle fonctionnel ainsi posé de la cellule morphologique indo-européenne, toujours enseigné aujourd’hui, constitue l’apport principal du Mémoire, qui rompt le plus significativement avec la grammaire comparée de l’époque. Les rapports de proportionnalité ainsi établis entre les racines seront, dans une phase ultérieure du raisonnement, étendus par extrapolation au cas des racines à voyelles longues de type st? « se tenir debout » et d? « donner ». Cette généralisation permettra à F. de Saussure, sur la base d’un calcul algébrique non examiné ici, de poser l’existence en indo-européen des fameux « coefficients sonantiques » A et O, appréhendés dans une perspective différentialiste, i.e. indifférente à la ? « substance phonique » des phonèmes reconstruits (Benveniste, 1963 : 11). L’heuristique orientée par le postulat des régularités morphologiques sous-jacentes, par « combinaison de la forme et du sens perçu » (ÉLG : 66, Essence double) se révèle dans le cas du Mémoire d’une incroyable fécondité (cf. Mayrhofer 1981) : elle ouvre une ère nouvelle à la grammaire comparée, dans le même temps qu’elle jette les bases d’une approche sémiologique de la langue.
16 3.4. Le raisonnement synthétisé dans le Tableau supra pourrait être aisément reformulé à l’aide de la règle de la quatrième proportionnelle : bheudh : bhudh = pet : pt. Ceci nous renvoie à l’épisode bien connu des Souvenirs dans lequel F. de Saussure raconte comment, encore adolescent, pendant un cours de grec suivi au Collège de Genève, il a pris conscience de l’existence de la nasale voyelle de l’indo-européen (nasalis sonans) :
(3) À l’instant où je vis la forme tetákhatai, mon attention, extrêmement distraite en général, comme il était naturel en cette année de répétition, fut subitement attirée d’une manière extraordinaire, car je venais de faire ce raisonnement, legómetha : légontai, par conséquent, tetágmetha : tetákhNtai et par conséquent N = a. (Souvenirs : 18) [16]
18 L’incident, resté « comme photographié <dans> [sa] mémoire » (ibid.), a manifestement joué un rôle important dans l’éveil de sa vocation de linguiste. L’aspect que je voudrais souligner ici, c’est que la forme du grec tetákhatai (du verbe táttô « ranger, mettre en ligne »), si on la considère isolément, est opaque, aberrante. Envisagée dans un contexte paradigmatique approprié, elle s’éclaire : le second a qu’elle contient équivaut à un N. On peut faire un pas de plus, et dire que seules les formes avoisinantes convoquées par l’attention de l’interprète sont de nature à faire parler la forme mystérieuse, à la soustraire à l’anomalie.
19 3.5. Comme dans le cas des coefficients sonantiques, la découverte de la nasalis sonans ne relève pas, du moins pas directement, de la phonétique : elle repose sur la conscience des équivalences morphologiques propres à l’idiome considéré. De fait, l’« éclair » que reçoit « instantanément » le jeune homme (ibid.) ne mobilise aucun savoir qui excéderait celui d’un locuteur tout-venant du grec ancien. Dans son commentaire, F. de Saussure insiste d’ailleurs sur le caractère interne de la reconstruction opérée, qui consiste à exploiter une opposition paradigmatique propre au grec, hors de toute comparaison inter-langue (par ex. entre gr. heptá – lat. septem, gr. pód-a – lat. ped-em). La reconstruction de la nasale sonante a lieu sous le simple effet d’une sensibilité à l’« action analogique », « dont chacun a conscience depuis l’enfance et par soi-même » (Souvenirs : 25). C’est, ici déjà, la perspective du locuteur qui sert de levier de connaissance de la langue, qu’il s’agisse comme ici du proto-grec ou comme dans le cas du Mémoire de l’idiome indo-européen reconstruit. La linguistique développée ultérieurement par F. de Saussure, prenant pour principe cardinal la primauté du « point de vue du sujet parlant » par opposition à celui du savant ou de l’historien, demeure imprégnée de ces expériences de jeunesse (Béguelin 2010b). Et, en filigrane de maints passages des écrits autographes ou des notes d’étudiants, on peut lire un plaidoyer en faveur de la méthode, féconde entre toutes, qui consiste à saisir « la perspective où se présentent les termes » pour une masse parlante, afin de « comprendre un état de langue » préhistorique :
(4) [...] pour qu’il y ait langue, il faut une masse parlante se servant de la Langue. La langue réside dans l’âme collective, et ce second fait rentrera dans la définition même. (ÉLG : 333, Anciens documents)
(5) Pour la masse parlante, la perspective où se présentent les termes, c’est la réalité. Ce n’est pas un fantôme, une ombre. D’un autre côté, le linguiste doit, s’il veut comprendre un état de langue, se mettre lui-même dans cette perspective, et abandonner la perspective diachronique ou historique qui sera pour lui une gêne, un empêchement. La perspective verticale ou diachronique ne concerne que le linguiste. (Cours III C : 275, mes caractères gras)
21 3.6. Lors de sa parution et dans les années qui suivirent, le Mémoire fut à la fois porté aux nues et décrié, à la fois mal compris et pillé [17]. M.P. Marchese a récemment publié (2007) deux documents autographes qui, au même titre que les Souvenirs de 1903, montrent la sensibilité de F. de Saussure face à la réception de son œuvre de jeunesse, ainsi que son besoin de justification au regard des circonstances, délicates sur le plan scientifique comme sur le plan humain, qui présidèrent aux découvertes de la nasalis sonans et du Mémoire [18]. En pareil contexte, il est vraisemblable que les écrits dits de « linguistique générale », au même titre que ceux sur la syllabe (Phonétique, Théorie des sonantes), reflètent la nécessité intellectuelle où s’est trouvé F. de Saussure de justifier le bien-fondé de la méthode qu’il avait appliquée intuitivement pour reconstruire la nasale sonante, puis dans son ensemble le système morpho-phonologique de l’indo-européen [19].
22 4. S’éclaire ainsi le rôle dévolu à l’analogie – dont l’intuition fut déterminante dans les brillantes découvertes initiales – et l’attention portée à sa « condition primordiale » de fonctionnement, tout entière contenue dans les « formes simultanées » (cf. § 3.4) :
(6) [...] et une langue quelconque à un moment quelconque n’est pas autre chose qu’un vaste enchevêtrement de formations analogiques, les unes absolument récentes, les autres remontant si haut qu’on ne peut que les deviner. [... : ] ce ne sont pas des faits exceptionnels <et anecdotiques>, ce ne sont pas des curiosités <ou des anomalies>, mais c’est la substance la plus claire du langage partout et à toute époque, c’est son histoire de tous les jours et de tous les temps. (Deuxième Conférence à l’Université de Genève, ÉLG : 161]
(7) [L’analogie] a sa source unique dans les formes concurrentes, ainsi que nous l’avons déjà dit. [...] Et nous retrouvons donc la condition primordiale de toute opération morphologique. Elle porte sur la diversité ou sur le rapport des formes simultanées. (ÉLG : 189, Note Morphologie, mes caractères gras)
24 4.1. Ce qui est vrai des analyses opérées par les sujets sous la pression des formes concurrentes l’est, mutatis mutandis, pour les subdivisions opérées par le comparatiste :
(8) Aucune analyse morphologique <ne> se fait sur un mot pris tout seul. Les mots dans la langue ne valent que par leur opposition. Il y a de même dans l’analyse d’un mot comme leg-o-nt-es le résultat de confrontations antérieures. § [...] Il faut mettre à contribution toute une série de collatéraux. (Constantin, Ms.fr. 3972/26, Morphologie, Cours de grammaire comparée du grec et du latin, 1909-1910, cahier I : 7, mes caractères gras)
26 Dans cet extrait de notes de cours inédites, le terme de « collatéraux » caractérise les entités qui dans les écrits autographes sont aussi désignées par « signes ambiants » (Essence double), signes « concurrents » ou « entourage parasémique » (Notes Item, cf. (13) infra). La question de la valeur est ici au premier plan (cf. l’apparition du verbe valoir dans les notes d’É. Constantin). La réflexion se prolonge comme suit :
(9) 1o) même en nous plaçant devant un système qui peut être qualifié de limpide et de transparent comme celui de l’indo-européen nous ne devons pas oublier qu’un élément nouveau ne nous apparaît dans sa séparabilité que parce que nous l’avons déduit consciemment ou non d’une famille de mots. Il faudrait ajouter d’une famille de mots mise à son tour en présence d’autres, de manière à croiser des preuves. Il faut insister sur la notion de la nécessité d’une famille. Cela donné 2) vis-à-vis de chaque élément la question méth. à se poser est de savoir au juste de quelle famille nous le déduisons.
Les pièces de légitimation ne peuvent pas se trouver autre part que dans cette famille. (Constantin, ibid., cahier I : 14, mes caractères gras)
28 Le poids accordé à l’externalité des « pièces de légitimation » par rapport à l’ensoi de la forme analysée est, à n’en point douter, l’un des points profondément originaux de la pensée linguistique de F. de Saussure. Ces propos du professeur concernent aussi bien la langue reconstruite que la « langue tout court » (Béguelin 2010b) ; ils font écho à l’expérience – toujours vivace – de la reconstruction de la nasalis sonans et des coefficients, en même temps qu’ils en explicitent et généralisent les modalités.
29 4.2. On peut ainsi voir dans le développement de la pensée de F. de Saussure une relation de continuité, et en même temps de progressive élaboration, entre :
- l’analogie morphologique, dont la prescience détermine la méthode du linguiste débutant [20] ;
- le rôle central assigné aux formes concurrentes ou simultanées, aux collatéraux, aux signes ambiants (8-9), qui a pour corollaire la notion d’état de langue ;
- le principe de différentialité ou d’identité négative des entités linguistiques, définitoire de la valeur.
31 Les extraits (8) et (9), mais aussi (10) infra, portent témoignage d’un constant va-et-vient entre réflexion méthodologique et élaboration théorique :
(10) Toutes les fois que, dans une branche quelconque de la linguistique, et en se réclamant d’un point de vue quelconque, un auteur s’est livré à une dissertation sur un objet de ‘phonétique’, de ‘morphologie’, de syntaxe déterminé – par exemple l’existence d’une distinction grammaticale de féminin en indo-européen, ou bien la présence d’un n cacuminal en sanscrit, – cela signifie qu’il a voulu étudier un certain secteur de faits? négatifs et dépourvus en eux-mêmes de sens et d’existence, – son étude sera profitable dans la mesure où il aura opposé les termes qu’il fallait opposer, pas autrement, et cela dans un sens non banal : à savoir que le fait dont il s’occupe n’existe littéralement pas ailleurs que dans la présence de faits opposables. (ÉLG : 65, Essence double ; voir l’entier du fragment 20b)
33 4.3. Dans la foulée du Mémoire – où se trouve, on l’a vu, épousée la perspective forcément synchronique des entités signifiantes – et au cours du travail d’élaboration théorique qui s’ensuit, F. de Saussure est conduit à critiquer la vision historiciste de la langue, dont les analyses sont dénuées de la caution que procure la « conscience » d’une communauté parlante :
(11) Comme le signe premier ne valait rien, si ce n’est pas les signes ambiants, il est fort inutile de se demander comment ceux qui en procèdent valent ceci, ne valent pas cela, et valent encore quelque chose alors qu’ils ont matériellement cessé d’exister – à moins de se décider à considérer les signes ambiants, qui seuls déterminent en effet la valeur et l’existence même de chaque signe : seulement considérer cet entourage, c’est rompre franchement avec la phonétique, c’est se soumettre à entrer dans le monde des signes comme choses signifiantes et présentes à la conscience ; par conséquent à ignorer systématiquement toutes circonstances étymologiques ou rétrospectives, lesquelles sont absentes de la conscience. (ÉLG : 68, Essence double, mes caractères gras)
35 Une fois un signe saisi dans une synchronie A, prétendre suivre ce qu’il advient de lui dans une époque ultérieure est en effet dénué de sens : car l’existence même de ce signe dépend entièrement des signes ambiants qui lui confèrent sa valeur dans l’état de langue A. Dès que l’on change d’état, l’objet de l’ordre A n’a plus d’existence, il s’évanouit (ÉLG : 23-24, Essence double). Les Notes Item formulent ainsi cette objection de fond :
(12) Il n’y a probablement pas lieu de dire d’une époque à l’autre ce qui est le même sème, ni de moyen de commensuration pour cela, puisque le sème dépend <dans son existence> de tout l’entourage parasémique de l’instant même. (Notes Item, ÉLG : 108 ; sème est à prendre ici au sens de signe et entourage parasémique au sens de signes concurrents ou coexistants)
37 4.4. La nature même de la langue a pour conséquence que le signe, déterminé uniquement par les « signes présents ou absents au même moment », change, de moment en moment, « dans une mesure non calculable » (cf. Bulea 2006 & 2010) :
(13) Dans chaque signe existant vient donc s’intégrer, se postélaborer une valeur déterminée [], qui n’est jamais déterminée que par l’ensemble des signes présents ou absents au même moment ; et, comme le nombre et l’aspect réciproque et relatif de ces signes changent de moment en moment d’une manière infinie, le résultat de cette activité, pour chaque signe, et pour l’ensemble, change aussi de moment en moment dans une mesure non calculable. (ÉLG : 88, Essence double)
39 Si l’on admet, avec F. de Saussure, que chaque état de langue ne s’explique qu’en lui-même, sans dépendre en rien des états précédents, toute vision déterministe du changement se trouve irrémédiablement dévaluée. La langue, vue comme somme de rapports, impose donc de repenser toute la science du langage car, telles qu’elles sont pratiquées couramment, la grammaire et la lexicologie historiques, l’étymologie (laquelle est « en dehors de la langue en soi », ÉLG : 30, Essence double), sont non scientifiques.
(14) L’Étymologie, qu’on donne parfois comme une branche de la science du langage, ne représente pas un ordre déterminé de recherches et encore moins un ordre déterminé de faits. (ÉLG : 181, Note Morphologie)
41 4.5. Pour des raisons identiques, dès que l’on passe d’une synchronie à l’autre et, a fortiori, d’une langue à l’autre, la notion de catégorie se trouve ébranlée :
(15) Une catégorie grammaticale, comme la catégorie du génitif par exemple, est une chose complètement insaisissable, un mot véritablement destitué de sens, dans l’emploi que nous en faisons journellement. (Essence double, ÉLG : 55, voir la suite)
(16) En sanscrit, on a le duel. Celui qui a attribué au pluriel sanscrit la même valeur qu’au [396] pluriel latin est dans l’erreur <parce que je ne puis appliquer pluriel sanscrit dans tous les cas où j’applique pluriel latin.> D’où cela vient-il ?
La valeur dépend de quelque chose qui est en dehors. (Cours III, C : 284)
43 Les catégories usuelles telles que génitif, datif, ablatif, duel, changent de valeur de strate chronologique en strate chronologique ; et comme le montre le cas du tchèque zlat, l’exportation à une langue donnée d’une catégorie construite à partir d’une autre langue interdit de caractériser la « position morphologique » spécifique de la forme casuelle étudiée :
(17) Or en fait il est certain, si l’on persiste à établir des catégories hors du temps, que même comme ‘génitif pluriel’ la position morphologique de zlat est considérablement différente en tchèque de ce qu’elle était en slave primitif ou en indo-européen : [...] L’étiquette de génitif nous vient de l’état accidentel des signes latins. (Essence double, ÉLG : 69-70)
45 5. À l’issue d’un tel parcours, on peut comprendre le « drame de la pensée » qui affecta le Saussure de la maturité, et dont il fit part à A. Meillet dans une célèbre lettre du 4 janvier 1994 (Benveniste, 1963 : 18-19). En tirant, sans concession, les conséquences épistémologiques ultimes de ses premières expériences de comparatiste, F. de Saussure laissait la linguistique de son temps dans un champ de ruines, ou alors devant une tâche démesurée :
(18) Faut-il dire notre pensée intime ? Il est à craindre que la vue exacte de ce qu’est la langue ne conduise à douter de l’avenir de la linguistique. Il y a disproportion, pour cette science, entre la somme d’opérations nécessaires pour saisir rationnellement l’objet, et l’importance de l’objet : [...] (Essence double, ÉLG : 87)
47 5.1. Pour des raisons qui ne peuvent être approfondies ici, la voix du Genevois n’a toutefois guère été entendue (cf. § 2.2). Ainsi, A. Meillet lui-même, qui aimait à se présenter comme le disciple de F. de Saussure [21], publiait en 1912 un article de vulgarisation intitulée « De l’évolution des formes grammaticales » (1982 = 1912 : 133), où se rencontre pour la première fois le terme de grammaticalisation, promis à un brillant avenir (Béguelin 2010). Or, d’un point de vue saussurien, le titre même de cette étude s’apparente à une contradiction interne, comme en témoignent les notes d’A. Riedlinger, auditeur du Cours II :
(19) Il n’y a pas <pour nous> de grammaire historique : <les termes jurent ensemble> ; il n’y a pas de système qui puisse être à cheval sur une suite d’époques. Ce qui est synchroniquement dans une langue est un équilibre qui se réalise de moment en moment. Par grammaire historique, on veut dire : linguistique diachronique, ce qui est autre chose et est condamné à n’être jamais grammatical. (CLG/E1, 2129, II R 107, mes caractères gras)
49 En dépit des réserves de fond émises par F. de Saussure quant à la commensurabilité des catégories (15-17), et quant à la possibilité même de faire une histoire des formes grammaticales (19-20), catégories et signes pris « hors du temps » n’ont cessé depuis un siècle d’alimenter le fonds de commerce de la linguistique : les objections de F. de Saussure restent, et resteront sans doute longtemps, un pavé jeté dans la mare des sémanticiens, des typologistes, des historiens des langues. Comment, cependant, prendre au sérieux l’obstacle lié au principe de différentialité ? Comment éviter l’erreur de méthode qui consiste, pour l’historien, à soustraire les signes dont il suit l’évolution aux systèmes successifs qui seuls leur confèrent à la fois valeur et existence ? F. de Saussure propose infra un programme toujours actuel à la linguistique diachronique, récusant d’avance toute vision téléologique de l’évolution :
(20) Quand il s’agit de l’altération à travers le temps, mieux vaut ne parler immédiatement que du déplacement du rapport global des termes et des valeurs, en renonçant à scruter le <degré de> nécessité a priori puisqu’on renonce à distinguer les causes une à une. (ÉLG : 330 ; cf. Cours III C : 247)
51 5.2. Au terme de cette étude, j’espère avoir montré combien la sémiologie de F. de Saussure est redevable à la posture méthodologique qu’il adopta au tout début de sa carrière en vue de reconstruire le système morpho-phonologique de l’indo-européen. L’image qui ressort de son parcours est celle d’un savant qui, loin de procéder « à la Chomsky » par démentis successifs de ses propres théories, témoigne d’un attachement viscéral à quelques intuitions précoces, approfondies sans relâche de façon à en confirmer le bien-fondé. Dans l’Essence double notamment, F. de Saussure revient encore et encore, avec une remarquable cohérence, sur les principes qu’il a très tôt pressentis : il les porte au rang de postulats théoriques à portée générale. Ces postulats – notamment celui de la co-détermination par les formes ambiantes, qui s’enracine on l’a vu dans sa pratique de la méthode comparative et reconstructive – sont poursuivis jusqu’à leurs conséquences épistémologiques ultimes, fût-ce au prix d’un sentiment d’isolement intellectuel, voire de déréliction. La pensée linguistique de F. de Saussure se développe ainsi sans concession à l’air du temps, la vision « rationnelle » de la langue exigeant de repenser de fond en comble aussi bien les catégories linguistiques établies que les manières convenues de décrire les évolutions. Dans le corpus multiforme qui témoigne de cette exploration progressive, partant de l’expérience de la nasalis sonans pour parvenir, par un chemin moins sinueux qu’il n’y paraît, à l’affirmation du caractère intrinsèquement social de tout fait sémiologique (ÉLG : 290, Nouveaux documents), il serait vain me semble-t-il de vouloir repérer une apogée. En revanche, il importe de garder l’œil ouvert et de faire les bons choix éditoriaux, sans jamais céder à la tentation de marginaliser les documents relatifs à la grammaire comparée et aux langues classiques.
Références
- Corpus saussurien
- [ACCENTUATION] SAUSSURE F. de (2003), « Notes sur l’accentuation lituanienne », Cahiers de l’Herne – Saussure 76, 323-349.
- [ANAGRAMMES] STAROBINSKI J. (1971), Les mots sous les mots. Les anagrammes de Ferdinand de Saussure, Paris : Gallimard.
- [CLG/E] SAUSSURE F. de, Cours de linguistique générale, édition critique par R. Engler, Tome I (1968), Tome II (1974), Wiesbaden : Harrassowitz.
- [CLG] SAUSSURE F. de (1916), Cours de linguistique générale, 1re éd. par C. Bally & A. Sechehaye ; 2e éd. 1922 ; 3e éd. 1931 ; éd. critique de T. De Mauro, Paris : Payot, 1972.
- [COURS III C] CONSTANTIN É. (2005), « Linguistique générale. Cours de M. le professeur F. de Saussure, 1910-1911 », Cahiers Ferdinand de Saussure 58, 83-289.
- [ÉLG] BOUQUET S. & ENGLER R. (2002), Écrits de linguistique générale, Paris : Gallimard.
- [ESSAI] SAUSSURE F. de (1978), « Essai pour réduire les mots du Grec, du Latin et de l’Allemand à un petit nombre de racines », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 73-101.
- [ESSENCE DOUBLE] ENGLER R. (éd.) (2004), Ferdinand de Saussure. De l’essence double du langage, Texto ! [en ligne : www.revue-texto.net/index.php ?id=1749]
- [LÉGENDES] SAUSSURE F. de (2003), « La légende de Sigfrid et l’histoire burgonde », « Le cycle de Dietrich », « Tristan », « Précisions théoriques », présentation et édition B. Turpin, in S. Bouquet (éd.) (2003), Saussure, Paris : Éditions de L’Herne, 351-429.
- [LLG] BOUQUET S. & KYHENG R. (éds), Leçons de linguistique générale, en préparation.
- [MÉMOIRE] SAUSSURE F. de ([1878] 1879), Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes, Leipzig : B.G. Teubner. [cité d’après REC, 1-268]
- [PHONÉTIQUE] SAUSSURE F. de (1995), Phonétique. Il manoscritto di Harvard, Hougthon Library bMS Fr 266 (8), edizione a cura di M.P. Marchese, Padova : Unipress.
- [REC] BALLY C. & GAUTIER L. (éds) (1922), Recueil des publications scientifiques de Ferdinand de Saussure, Genève : Sonor. [réimp. Slatkine, 1984]
- [SM] GODEL R. ([1957] 1969), Les Sources manuscrites du Cours de linguistique générale de F. de Saussure, Genève : Droz.
- [SOUVENIRS] GODEL R. (1960), « Souvenirs de F. de Saussure concernant sa jeunesse et ses études », Cahiers Ferdinand de Saussure 17, 12-25.
- [THÉORIE DES SONANTES] SAUSSURE F. de (2002), Théorie des sonantes. Il manoscritto di Ginevra, Bibliothèque publique et universitaire Mnscr. fr. 3955/1, edizione a cura di M.P. Marchese, Padova : Unipress.
- Autres références
- ARRIVÉ M. (2007), À la recherche de Ferdinand de Saussure, Paris : Presses Universitaires de France.
- BÉGUELIN M.-J. (2003), « La méthode comparative et l’enseignement du Mémoire », in S. Bouquet (éd.), Saussure, Paris : Éditions de L’Herne, 150-164.
- BÉGUELIN M.-J. (2010a), « Le statut des <identités diachroniques> dans la théorie saussurienne : une critique anticipée du concept de grammaticalisation », in J.–P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (éds), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz, 239-269.
- BÉGUELIN M.-J. (2010b). Langue reconstruite et langue tout court. Cahiers Ferdinand de Saussure 62, 9-32.
- BENVENISTE É. (1963), « Saussure après un demi-siècle », Cahiers Ferdinand de Saussure 20, 7-21. (Repris dans Problèmes de linguistique générale I, 1966, Paris : Gallimard, 32-45.)
- BERGOUNIOUX G. (2010), « La phonologie comme morphologie », in J.-P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (éds), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz, 105-124.
- BOUQUET S. (1997), Introduction à la lecture de Saussure, Paris : Payot.
- BOUQUET S. (2010), « Du Pseudo-Saussure aux textes saussuriens originaux », in J.-P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (éds), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz, 31-48.
- BRONCKART J.-P., BULEA E. & BOTA C. (éds) (2010), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz.
- BRUGMANN K. (1876), « Nasalis sonans in der indogermanischen Grundsprache », Studien zur griechischen und lateinischen Grammatik 9, 287-338.
- BULEA E. (2006), « La nature dynamique des faits langagiers, ou de la ‘vie’ chez Ferdinand de Saussure », Cahiers Ferdinand de Saussure 59, 5-20.
- BULEA E. (2010), Le défi épistémologique de la dynamique temporalisée, in J.-P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (éds), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz, 215-238.
- BUSS M. & JÄGER L. (2003), « Le saussurisme en Allemagne au XX? siècle », Cahiers Ferdinand de Saussure 56, 133-154.
- DEPECKER L. (2009), Comprendre Saussure d’après les manuscrits, Paris : Armand Colin.
- ENGLER R. (1966), « Remarques sur Saussure, son système et sa terminologie », Cahiers Ferdinand de Saussure 23, 35-40.
- ENGLER R. (2006), Résumé de la communication prévue au colloque « Nouveaux regards sur Saussure », in L. de Saussure (éd.), Nouveaux regards sur Saussure. Mélanges offerts à René Amacker, Genève : Droz, 11-12.
- FADDA E. (2004), « Les abductions de Saussure », Cahiers Ferdinand de Saussure 57, 115-128.
- FEHR J. (2000), Saussure entre linguistique et sémiologie, Paris : Presses Universitaires de France.
- GADET F. (1987), Saussure. Une science de la langue, Paris : Presses Universitaires de France.
- GMÜR R. (1986), Das Schicksal von F. de Saussures « Mémoire », Université de Berne, Arbeits-papier 21.
- GODEL R. (1960), « Inventaire des manuscrits de F. de Saussure remis à la Bibliothèque publique et universitaire de Genève », Cahiers Ferdinand de Saussure 17, 5-11.
- JOSEPH J. (2007), « Two Mysteries of Saussure’s Early Years Resolved », Historiographia Linguistica 34, 155-166.
- KURY?OWICZ J. (1927), « *? indo-européen et h hittite », Symbolae grammaticae in honorem Ioannis Rozwadowski, Cracovie, 95-104.
- KURY?OWICZ J. (1978), « Lecture du Mémoire en 1978 : un commentaire », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 7-26.
- KYHENG R. (2007), « Principes méthodologiques de constitution et d’exploitation du corpus saussurien », Texto ! [en ligne : www.revue-texto.net/Saussure/Sur_Saussure/Kyheng/ Kyheng_Corpus-saussurien.html]
- LA FAUCI N. (2006a), « Ascoli, Saussure, Meillet. Vene d’ironia (et di verità) nella storia delle linguistica moderna », in R. Bombi et al. (a cura di), Studi linguistici in onore di Roberto Gusmani, Alessandria : Edizioni dell’Orto, 957-966.
- LA FAUCI N. (2006b), « Dinamiche sistematiche. Perifrasi perfettive e futuro sintetico : dal latino al romanzo », in R. Oniga & & L. Zennaro (a cura di), Atti della ‘Giornata di Linguistica latina’. Venezia, 7 maggio 2004, Venezia : Libreria Editrice Cafoscarina, 101-131.
- LAKS B. (2012), « La phonotactique saussurienne : Système et loi de la valeur », Langages 185, Paris : Larousse/Armand Colin (ce volume).
- MARCHESE M.P. (2007), « Tra biografia e teoria : due inediti di Saussure del 1893 (AdeS 377/8 e 377/13) », Cahiers Ferdinand de Saussure 60, 217-235.
- MAYRHOFER M. (1981), Nach hundert Jahren : F. de Saussures Frühwerk und seine Rezeption durch die heutige Indogermanistik, Heidelberg : Carl Winter.
- MEILLET A. ([1912] 1982), « L’évolution des formes grammaticales », Scientia (Rivista di scienza), XXVI (6). Repris dans Linguistique historique et linguistique générale, Paris : Champion-Slatkine, 131-148.
- MEJÍA C. (1998), La linguistique diachronique : le projet saussurien, Genève : Droz.
- NORMAND C. (2000), Ferdinand de Saussure – Critique et interprétation, Paris : Les Belles Lettres.
- PETIT D. (2011), « Accent et intonation : le modèle lituanien chez Ferdinand de Saussure », Cahiers Ferdinand de Saussure 62, 63-89.
- RASTIER F. (2006), « Saussure au futur. Écrits retrouvés et nouvelles réceptions. Introduction à une relecture de Saussure », La Linguistique 42 (1), 3-18.
- RASTIER F. (2010), « Saussure et la science des textes », in J.-P. Bronckart, E. Bulea & C. Bota (éds), Le projet de Ferdinand de Saussure, Genève : Droz, 315-333.
- REDARD G. (1974-1975), « Bibliographia saussuriana », Cahiers Ferdinand de Saussure 29, 91-95.
- REDARD G. (1978a), « Deux Saussure ? », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 27-41.
- REDARD G. (1978b), « Louis Havet et le Mémoire », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 103-122.
- [REICHLER-]BÉGUELIN M.-J. (1980), « Le consonantisme grec et latin selon F. de Saussure : le cours de phonétique professé en 1909-1910 », Cahiers Ferdinand de Saussure 34, 17-97.
- [REICHLER-]BÉGUELIN M.-J. (1990), « Des formes observées aux formes sous-jacentes », in R. Amacker & R. Engler (éds), Présence de Saussure, Genève : Droz, 21-37.
- [REICHLER-]BÉGUELIN M.-J. (2000), « Des coefficients sonantiques à la théorie des laryngales », in S. Auroux (éd.), Histoire des idées linguistiques, t. III, Bruxelles : Mardaga, 173-182.
- ROUSSEAU A. (2006), « Ferdinand de Saussure descripteur des langues – À la lumière d’un cours inédit sur le gotique (1890-1891) », in L. de Saussure (éd.), Nouveaux regards sur Saussure. Mélanges offerts à René Amacker, Genève : Droz, 71-94.
- SIMONE R. (2006), « Saussure après un siècle », in L. de Saussure (éd.), Nouveaux regards sur Saussure. Mélanges offerts à René Amacker, Genève : Droz, 35-54.
- TRABANT J. (2005), « Faut-il défendre Saussure contre ses amateurs ? Notes item sur l’étymologie saussurienne », Langages 159, 111-124.
- UTAKER A. (2002), La philosophie du langage. Une archéologie saussurienne, Paris : Presses Universitaires de France.
- VALLINI C. (1969), « Problemi di metodo in Ferdinand de Saussure indoeuropeista », Studi e saggi linguistici 9, 1-85.
- VALLINI C. (1978), « Le point de vue du grammairien ou la place de l’étymologie dans l’œuvre de Ferdinand de Saussure indo-européaniste », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 43-77.
- VALLINI C. (1990), « Continuità del metodo di Saussure », in R. Amacker & R. Engler (éds), Présence de Saussure, Genève : Droz, 5-19.
- WATKINS C. (1978), « Remarques sur la méthode de Ferdinand de Saussure comparatiste », Cahiers Ferdinand de Saussure 32, 59-69.
- WUNDERLI P. (1981), Saussure-Studien, Tübingen : Gunter Narr Verlag.
Mots-clés éditeurs : corpus saussurien, Écrits de linguistique générale, grammaire comparée, philologie, Saussure
Date de mise en ligne : 20/06/2012
https://doi.org/10.3917/lang.185.0075