L’identité sera convulsive ou ne sera pas…
Pages 65 à 74
Citer cet article
- ROTH, Dominique Jacques,
- Roth, Dominique Jacques.
- Roth, D.-J.
https://doi.org/10.3917/lrl.202.0065
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- Roth, D.-J.
- Roth, Dominique Jacques.
- ROTH, Dominique Jacques,
https://doi.org/10.3917/lrl.202.0065
Notes
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[1]
E. Laclau, La guerre des identités, grammaire de l’émancipation, Paris, La Découverte, 2000.
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[2]
A. Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque », 2009, p. 80. L’auteur qualifie de prédatrices ces identités dont la construction et la mobilisation sociales exigent l’extinction d’autres catégories sociales proches, considérées comme des menaces pour l’existence d’un certain groupe définis comme un « nous ».
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[3]
B. Lepetit, « Histoire des pratiques, pratique de l’histoire », dans Les formes de l’expérience. Une autre histoire sociale, Paris, Albin Michel, 1995.
-
[4]
J.‑F. Bayard, L’Illusion identitaire, Paris, Fayard, 1996.
-
[5]
D. Folscheid, Made in labo. De la procréation artificielle au transhumanisme, Paris, Éditions du Cerf, 2019, p. 175.
-
[6]
D.J. Roth, Critique du discours stm (scientifique, technique et marchand. Essai sur la servitude formelle, Toulouse, érès, 2013.
-
[7]
P.‑H. Castel, Le mal qui vient. Essai hâtif sur la fin des temps, Paris, Éditions du Cerf, 2018.
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[8]
K. Polanyi, La grande transformation, Paris, Tel/Gallimard,1983, p. 338.
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[9]
Ibid.
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[10]
J.‑F. Simonin. Clés d’accès au xxiie siècle, Tome 2 : De nouveaux matériaux pour de nouveaux futurs, Paris, L’Harmattan, 2017, p. 77.
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[11]
Cf. Les affinités électives.
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[12]
A. Supiot, La gouvernance par les nombres, cours au Collège de France (2010-2014), Paris, Fayard, 2015.
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[13]
« Le cerveau humain avec ses 100 milliards de neurones serait dépassé face aux ordinateurs déjà capables de réaliser un million de milliards d’opérations par seconde, et l’on attend du super calculateur “Excale” qu’il soit un million de fois plus performant », dans M. Dugain et C. Labbé, L’homme nu. La dictature invisible du numérique, Paris, Robert Laffont, 2016, p. 107, 112, 114.
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[14]
J. Lacan, Le Séminaire, Livre XVII (1969-1970), L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil.
-
[15]
« Dans quel monde Vuitton ? », écrit Roland Chemama, dans La psychanalyse refoule-t-elle le politique ?, Toulouse, érès, 2019.
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[16]
D.J. Roth, op. cit.
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[17]
E. Doumit, Le réel en psychanalyse. Entre épreuve et preuve, Louvain-la-Neuve, Éditions eme, 2019, p. 65.
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[18]
« Le signifiant est bête » disait Lacan et le sujet n’est pas celui qui pense, il n’est que l’effet d’un « dire » éminemment variable résultant de sa division constitutive.
-
[19]
C. Herfray. Penser vient de l’inconscient, Toulouse, érès, 2012, p. 96.
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[20]
Cf. J.‑F. Revel, La connaissance inutile, Paris, Grasset, 1988.
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[21]
L’évacuation de l’étude de Freud et de Marx en classe terminale en est le symptôme le plus récent. Le ministre Blanquer voue un véritable culte à « l’Être Dehaene », qui réduit l’esprit non seulement à un super ordinateur, mais au cerveau conscient. Le discours du capitaliste coupant le lien entre le sujet et l’inconscient, quant à lui, rêve de guérir toute pensée qui ne se cantonnerait pas à valider les options néolibérales. Réduire la pensée à ce qui se passe dans le cerveau d’un sujet à partir d’un scan qui ne dit rien du contenu d’une pensée, est une absurdité.
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[22]
E. Doumit, op. cit,, p. 11.
1« Identité » est un signifiant polysémique. En l’interrogeant, nous découvrons ses acceptions multiples. Il n’est donc pas étonnant que nombre de conflits surviennent entre les individus, entre les groupes, entre les peuples, sans compter qu’ils affectent le sujet de la parole sur le mode intrapsychique. Quelqu’un qui dit : « j’ai fait cela, mais ce n’est pas moi » laisse apparaître la naïveté ou la duplicité de celui qui croit être « soi ».
2La notion d’identité recouvre de multiples champs d’application : psychologie, anthropologie, sciences politiques, etc. On entend parler d’identité subjective, d’identité sociale ou collective, d’identité professionnelle, d’identité remarquable, d’identité culturelle, d’identité sexuelle, d’identité territoriale, d’identité sentimentale, d’identité nationale, ces quelques occurrences n’épuisant pas la liste. Leur variabilité soulève la question du rapport entre les mots et les choses. Saussure a montré que la langue ne se supporte que d’un jeu de pures différences prenant leur valeur de la place qu’elles tiennent pour chacun. Chez Freud, entre représentations de mots et représentations de choses, dès que l’on parle, on fabrique du conflit psychique. Pour Lacan, l’ordre du langage introduit à une topologie qui appréhende l’espace sur un mode qualitatif en étudiant les relations de continuité ou de connexité, en appréhendant les frontières ou les séparations selon des rapports de voisinage. Avatar du fantasme de complétude dont la rançon est la non-consistance, l’apparition de contradictions produit un reste faisant advenir un nouveau rapport à la raison. Ce rapport inédit rétablit à chaque fois une consistance nouvelle au prix de l’incomplétude. La non-équivalence n’empêche pas le rapport, pas plus que le ratage n’empêche le fantasme d’une identité partagée.
3Le Petit Robert pose que l’identité est « le caractère de ce qui demeure identique à soi-même ». L’identité culturelle désigne « le fait, pour une réalité, d’être égale ou similaire à une autre dans le partage d’une même essence ». Selon la logique classique, en effet, l’axiome d’identité est : A est A. L’axiome de non-contradiction est : A n’est pas non A et l’axiome du tiers exclu professe qu’il n’existe pas de troisième terme qui soit à la fois A et non A. Mais la logique quantique a bouleversé cette économie moyennant le concept de tiers inclus : si onde et corpuscule paraissent désunis, ils sont en fait unis. Les « quantons » montrent du discontinu quant à leur quantité (on peut les compter) et du continu quant à leur spatialité (on ne peut pas les localiser en un point). Ce « principe d’indétermination », ce flou, tient davantage à la nature même des particules qu’à l’imperfection des méthodes de mesure. Il ne saurait être question de faire consister la pensée dans la contemplation de la forme vide d’une pure identité, car l’être ainsi pensé ne se distinguerait pas du néant (Parménide). L’entendement est supposé pouvoir assimiler ou distinguer. La notion d’indiscernable (Leibniz) qui défend le principe selon lequel il ne peut exister deux choses individuelles exactement semblables, est l’une des prémisses de la logique lacanienne du signifiant connotant la différence.
4Subjective, la notion d’identité englobe des notions telles que la conscience et la représentation de soi. Produit-elle pour autant l’harmonie ? Si elle peut se produire de manière illusoire pour un sujet, pour Freud, l’identité est une construction caractérisée par des discontinuités et des conflits entre différentes instances : Moi, Ça, Surmoi.
5La sociologie, dont les approches diffèrent selon les courants, étudie traditionnellement les représentations subjectives que se font les individus de leurs positions sociales, de leurs sentiments d’appartenance (sexe, genre, âge, métier…), explore le rôle du conflit. La notion d’identité sociale renferme la problématique du rapport entre le collectif et l’individuel, le déterminisme social et la singularité individuelle, débouchant sur la formation d’identités moyennant une identification à des traits repérés chez d’autres. L’identité sexuelle fait partie de la « guerre des identités [1] » pour la reconnaissance de particularismes et de différences. L’identité sociale, qui recouvre souvent une identité « prescrite » ou assignée, comprend les attributs statutaires se référant à des catégories sociales où se rangent les individus selon des groupes ou des sous-groupes : « jeune », « étudiant », « femme », « cadre », « père », etc. La notion d’habitus, chez Bourdieu, est une disposition pratique et symbolique organisant les représentations sans objectif conscient. La situation de travail, les relations de groupe et les rapports à la hiérarchie, la perception d’un avenir probable en lien avec les catégorisations sociales sont les dimensions privilégiées par Renaud Sainsaulieu. La relation entre les individus et leurs groupes d’appartenance se trouve à l’origine de stratégies identitaires qui peuvent s’affirment jusqu’à cristalliser des « identités prédatrices [2] ». L’étude de ces stratégies permet entre autres de vérifier la permanence ou la variabilité des identités au sein de groupes. Les identités sociales « n’ont pas de nature, seulement des usages [3] » et dans la mesure où les identités ne sont ni naturelles ni données une fois pour toutes, les stratégies n’existent que dans leur actualisation [4].
6Les théories de la production d’identités individuelles et collectives telles que l’identité territoriale, décrivent les processus d’intériorisation de normes extérieures à l’individu, principalement à travers le langage et l’influence des pouvoirs politiques. Ainsi, le concept d’« identité nationale » est censé désigner des caractéristiques communes entre les personnes éprouvant le sentiment de faire partie d’une même nation. L’intériorisation de repères identitaires résultant de la visibilité permanente de « points communs de la nation » est généralement organisée par l’État pour en imprégner les individus dès leur plus jeune âge. Comme le rappelait Le Bon, il n’y a pas de groupe humain qui ne se distingue des autres en ne se référant à une instance spécifique investie du pouvoir de lui conférer son identité. Sujet de débat politique, le rapprochement au sein d’un même ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale a suscité une importante polémique dans la mesure où cela laissait supposer que les risques pesant sur l’identité nationale étaient directement liés à l’immigration. La controverse a été réactivée en octobre 2019 par le lancement d’un « grand débat » à l’initiative du gouvernement. D’une manière plus générale, la ségrégation est convoquée dès qu’est affirmée l’identité d’une ethnie, d’une nation, d’un clan, d’une religion. C’est sous l’effet d’une identification imaginaire que naissent les mouvements identitaires et les partis.
7Devenu dominant, le capitalisme a démontré sa capacité à digérer les critiques qui lui sont adressées au point de persuader des pans entiers de population que la reproduction du cycle néolibéral est inéluctable. « L’idéal du moi » progressiste est en quelque sorte devenu « le bouche-trou de nos ignorances et de nos impuissance [5] ». Le Réel se charge d’en corriger la croyance, révélant les effets pervers du « moi idéal » de la science, de la technique et du marché [6]. La technique, qui se contente de déployer ses possibilités indépendamment de toute éthique, en multiplie les avatars. Concernant le développement de la science, Lacan évoquait « l’horreur » qui tend à réduire l’humain à sa composante biologique et à sa manipulation. La frénésie technicienne a contaminé tous les champs libérant un désir d’infini ouvrant sur le mal qui vient [7]. L’obsolescence de l’homme est ainsi devenue l’un des mots d’ordre du transhumanisme. Si les techniciens du vivant parviennent à produire des gamètes mâles et femelles à partir de cellules adultes reprogrammées de quelque sexe qu’elles proviennent, il sera possible de se passer de don de gamètes. S’ils parviennent à mettre au point un utérus artificiel, il n’y aura plus besoin de femmes pour procréer. Quant au marché, « il est devenu la conséquence d’une intention souvent violente des États, imposant son organisation à des fins non pas économiques, mais idéologiques [8] ». Ceux qui ne s’identifient pas à ces mouvements sont qualifiés de « technophobes » ou disqualifiés par le discours dominant, si bien que les notions de développement ou de croissance condamnent à la déraison quiconque prétend mettre leur pertinence en cause. Ceux qui ont l’audace d’en freiner la course sont vilipendés et traités de « populations arriérées » aveugles aux bienfaits supposés de la modernisation, ostracisés par leur refus de s’adapter à ce nouveau monde profondément dysfonctionnant.
8Culture du déchet, saccage des ressources, croissance des inégalités, crises financières à répétition, réchauffement climatique, sont les invariants d’un progrès sans conscience nous exposant aux injonctions « refoulant la perception, pourtant évidente, de l’anthropocène [9] » pour « sauver » une identité collective acquise au « progrès », qui se fissure. Plus la minorité est faible, plus profonde est la fureur que les caudataires néolibéraux déploient lorsque la « pureté » identitaire se trouve menacée. Une identité pourrait-elle être pure quand l’atome d’hydrogène lui-même, ne l’est pas ? Le fantasme de pureté révèle l’illusion d’un monde homogène qui aurait mis fin à l’altérité. Illusion d’un monde qui réduirait la différence de l’autre au silence, requérant sa mort. Le fait est que les administrateurs de la violence ont besoin des minorités. La violence qu’ils exercent résulte d’abstractions numériques dans le décompte et la classification des populations sur fond de circulation croissante d’images, de technologies, de capitaux et de révoltes. Les petits nombres alimentent le spectre de la cellule, du dissident, du traître ou du révolutionnaire menaçant l’ordre établi par les multinationales, exténuant la notion de différence a priori normale dans une démocratie. Les minorités, rétives, religieuses ou ethniques sont le symptôme, quand le grief sous-jacent est l’identité contrariée ou le désaccord. La difficulté tient au fait que le discours normatif néolibéral ne souffre aucune différence, aucune contradiction. Le national-socialisme détruisait systématiquement ce qu’il ne pouvait contrôler. De ce point de vue, Auschwitz a été l’apogée d’une modernité rationnelle [10]10, déconnectée de l’intelligence goethéenne du cœur [11]. À défaut d’identité partagée, l’unité imaginaire se trouve établie et verrouillée par les pouvoirs étatiques dans des conditions d’efficacité maximale (renseignements généraux, police, armée, etc.) Face à ses conséquences dans le Réel et ne pouvant maîtriser la modernité engagée dans une accélération extrêmement problématique, le démenti, la récusation ou le déni sont de rigueur. Ne pouvant contrôler le réchauffement climatique, les porte-flambeaux néolibéraux refusent le concept d’anthropocène, allant jusqu’à récuser l’origine anthropique de la « pyroscène » australienne, fustigeant les « prophètes de malheur. »
9Face aux menaces d’effondrement (collapsologie), d’aucuns proposent d’indiquer les directions diverses voire opposées vers lesquelles nous souhaiterions aller collectivement. Dix-sept millions de personnes ont été déplacées à la suite de catastrophes naturelles en 2018 et sept millions de personnes ont été poussées à l’exode en 2019 dans le monde, pour les mêmes raisons. L’alternative que propose l’écologie politique est fondamentalement cosmopolitique, considérant que l’autre est une partie de nous-mêmes, que nous faisons partie du même corps social qui se confond avec un corps naturel, celui de la Terre. La définition d’une identité collective dont la protection se concrétise par la construction de murs, de barrières, de clôtures marquant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, entre « nous » et les « autres », est la face triviale de l’alternative. Croyant préserver une identité commune, les États ségrégationnistes signifient à leurs citoyens qu’ils sont du bon côté de la frontière à l’abri d’importuns.
10La psychologie sociale nous dit que les représentations se construisent à partir des idées que s’en font les autres, moyennant un ensemble de spécularités croisées, jusqu’à ce qu’un nombre suffisant de personnes aient une attitude identique ou soient prêtes à agir de la même manière. La gouvernance par les nombres s’occupe de traiter ces projections différenciées [12]. En mathématiques, on appelle « identités remarquables » certaines égalités qui s’appliquent à des nombres. « Quantifier, mesurer, étalonner, pour mieux standardiser le monde, telle est la logique des big data […] Le chiffre élude le débat. Il écarte la question du sens. Il fait loi. Il nous impose sa norme [13]. » Le néolibéralisme a ainsi transmué le Discours du maître en Discours du capitaliste. « On n’a pas attendu pour le voir que le discours du maître se soit pleinement développé, pour donner dans le discours du capitaliste, avec sa curieuse copulation avec la science [14]. » Dans ce nouveau discours, le signifiant maître (S1) (et la chaîne signifiante qu’il draine dans son sillage) se trouvent placés en position de vérité. L’impératif catégorique capitaliste se réduit dès lors au respect de la forme dont il est issu, autorisant les S1 à se déchaîner dans le Réel. Le monde tel qu’il est promeut un imaginaire de millionnaires et de sacs Vuitton [15] et de manière plus sensible encore dans les pays peu développés, tel « Eko Atlantic », ambitieux projet du gouvernement nigérian qui doit sortir de terre à la place du bidonville flottant de Makoko, les autorités rêvant de transformer Lagos en « Dubaï de l’Afrique » avec des tours vertigineuses, des magasins et des quartiers d’affaires, invitant chacun à s’y identifier.
11Freud a décrit l’identification comme « l’assimilation d’un moi à un moi étranger ». En conséquence, le premier moi se comporte à certains égards comme l’autre, l’imite, l’accueillant pour ainsi dire en lui. Pour les « gagnants » de plus en plus rares, le marché sera effectivement le lieu où il fera bon « s’éclater » mais pour les perdants ce sera une machine à angoisse qui se traduira par la peur de l’échec, l’apparition de symptômes, la folie ou le suicide dans les cas les plus graves. L’identification constitue l’une des modalités majeures de la subordination du sujet au discours stm [16]. La contrainte est l’autre versant. Il s’agit de mobiliser les individus par tous les moyens autour d’une culture universelle fondée sur l’excellence, sous-tendue par la conviction que le progrès passe par l’universalité des valeurs marchandes. Ce qui frappe également quand on écoute les managers, c’est le caractère monolithique et répétitif de leur discours, litanie où la possibilité de débat le cède à l’incantation. L’inquiétude serait-elle donc si grande qu’il soit nécessaire de la juguler par quelque discours sans faille, où le doute et le débat sont exclus, où l’analyse n’est tolérée qu’à la seule condition qu’elle soit simple et opératoire, qu’elle soit porteuse de promesses et de « réussite » ? Dans le discours stm il n’y a jamais disputatio au sens scolastique du terme, ni discussion ni débat sur les valeurs. Seuls importent les choix techniques concernant les buts immédiats, les méthodes et les moyens. Le discours devient alors un art du trompe-l’œil dans lequel les mots sont mis en scène pour convaincre. Sauf que l’affaiblissement du lien social qui en résulte fragilise le ressort dont chacun a besoin pour résoudre les conflits intrapsychiques et affronter les changements sociaux. Les réponses sont formulées par un « nuage » de signifiants-maître : universalisme (dévoyé), qualité, concurrence, compétitivité, excellence, souplesse, flexibilité, etc., dans le seul but d’appauvrir les masses en accroissant encore et toujours, le profit des multinationales.
12Nombreux cependant, sont ceux qui tendent vers plus de justice. Cette finalité figure au Préambule de la Déclaration universelle des droits de l’homme depuis 1948. Les commis néolibéraux intiment au contraire à chacun de s’identifier à l’obligation implicite d’agir de manière « réaliste » dans un monde caractérisé par la démesure. La logique du discours stm est vouée à se soumettre aux découvertes encore ignorées quelles qu’en soient les conséquences. « Dans la science, le Réel est mis à l’épreuve du signifiant et de la lettre, c’est-à‑dire une écriture qui comporte que le Réel ne veut rien dire, sauf quand on cherche à faire accoucher les lettres d‘un sens, c’est-à‑dire à les faire signifier, ce qui ne peut que donner une sorte de délire : le délire scientifique [17]. » La vérité réprimée dans le savoir scientifique revient du Réel qui ne comporte ni attente ni promesse, perturbant ce savoir. On voit ainsi apparaître comment le monde supposé du « Bien » scientifique, technique et marchand est en passe d’engendrer un monde de cauchemar. L’identification au mythe du « Progrès » peut-elle tenir quand à côté de l’opulence, des personnes mendient dans les rues et que l’on parque des réfugiés dans des camps de rétention indignes d’être occupés par des humains ? L’idée de progrès peut-elle tenir si nous pensons que ceux qui sont de l’autre côté de la frontière ne sont plus nos semblables mais des parasites qu’on peut laisser mourir sans que cela nous affecte ? Les exactions djihadistes sont rarement interprétées comme le symptôme en miroir des incuries occidentales. L’anthropologue Arjun Appadurai estime que la multiplication des nettoyages ethniques et la montée de la terreur sont étroitement liées à la globalisation. Les groupes ethniques se comptent par centaines. Leurs styles culturels, leurs mélanges, leurs représentations médiatiques suscitent des doutes profonds sur la question de savoir qui exactement appartient aux « nous » et qui appartient aux « eux ».
13Penser guérir l’égarement et la bêtise [18] tendus vers une forme de développement mortifère appendu à quelques signifiants-maitre, est plus que douteux dans le périmètre théorico-pratique d’un néolibéralisme désinhibé. Ce que nous ne sommes pas capables de maîtriser appelle en principe la prudence. « Malheur à ceux qui ne se situent pas à l’intérieur d’une exigence de rigueur épistémologique, éthique et technique capable de garantir la cohérence et la légitimité de leurs actes [19]. » La haine de la pensée et la passion de l’ignorance qui rendent toute connaissance inutile, triomphent en dépit des connaissances disponibles relatives aux dangers encourus depuis les années 1970 [20]. S’identifier à l’esprit de démesure sans savoir ou pouvoir y renoncer, caractérise l’esprit vide d’un « dieu obscur » qui s’est désacralisé lui-même. Un holocauste évidé de sa caractéristique d’offrande même, pourrait bien emporter jusqu’à ses sacrificateurs dans l’insu radical d’une forme originelle non identifiée, opératrice princeps de son inéluctable dissolution. Quitte à douter de la parole de Hölderlin, « quand croît le péril » ne « croît » pas nécessairement « ce qui sauve ». Du moins tant que l’identité ancrée qui fait flamber la jouissance de quelques-uns n’aura pas identifié la faiblesse corrélative d’une novlangue ordonnée par un savoir dégradé, c’est-à‑dire l’incapacité humaine à assimiler dans sa complexion psychique, ce qui lui échappe dans ce champ épistémologique que Freud appelait « l’inconscient [21] ».
14La non-identité du signifiant à lui-même spécifie le Réel d’une identité impossible de soi à soi, sauf à exhorter chacun à jouir de cet « impossible » en faisant flamber l’oxymore de cette improbable possibilité. Il n’y a d’affirmation identitaire que d’une position de jouissance [22].« L’identité, disait Max Ernst, sera convulsive ou ne sera pas. »