Article de revue

Lettre à un psychanalyste : identité et désir d’analyste

Pages 187 à 200

Citer cet article


  • Croisé Uhl, É.
(2020). Lettre à un psychanalyste : identité et désir d’analyste. La revue lacanienne, 21(1), 187-200. https://doi.org/10.3917/lrl.202.0187.

  • Croisé Uhl, Érika.
« Lettre à un psychanalyste : identité et désir d’analyste ». La revue lacanienne, 2020/1 N° 21, 2020. p.187-200. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-revue-lacanienne-2020-1-page-187?lang=fr.

  • CROISÉ UHL, Érika,
2020. Lettre à un psychanalyste : identité et désir d’analyste. La revue lacanienne, 2020/1 N° 21, p.187-200. DOI : 10.3917/lrl.202.0187. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-revue-lacanienne-2020-1-page-187?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lrl.202.0187


1Tout avait commencé par un lapsus : l’invitation diffusée par un collègue, organisateur de la soirée, à venir rencontrer un analyste et auteur de nombreux ouvrages psychanalytiques à la librairie « Ritz » (sic) à l’occasion de la parution de son dernier opus invitant à une tentative de décryptage du mouvement dit des Ronds-points. Notre modeste librairie provinciale, portant l’enseigne de Ryst, se trouvait tout à coup, par un tour de malice de l’inconscient de notre organisateur, déplacée dans les salons d’un palace parisien. Drôle de lieu, a priori, pour une rencontre entre la psychanalyse et les Gilets jaunes. Quoique, me ravisai-je, la place Vendôme peut éventuellement tenir lieu de rond-point. Après tout, pourquoi pas ?

2La soirée s’ouvrait donc sur ce premier « ratage ». Mais n’était-ce pas de bon augure au bout du compte ? Cela venait d’emblée présentifier une manifestation de l’inconscient ce qui, pour une rencontre sur un rond-point, n’était peut-être pas si bête. Pour une soirée en présence d’un psychanalyste, convoquer la bévue n’est jamais une aberration mais plutôt une bonne nouvelle. Ainsi on pouvait y entendre d’emblée que Lacan s’invitait lui aussi sur le rond-point. Une substitution de lettres et l’inconscient de notre collègue se manifestait, par un lapsus, et lui proposait d’y entendre quelque possible signification. Le savoir étant du côté du sujet, libre à lui de partager son déchiffrage avec l’auditoire ou de le taire.

3Après cette singulière rencontre entre Freud, Marx et la place Vendôme, le rond-point nous offrit les noces heureuses du rap et du violoncelle. La soirée s’annonçait donc d’emblée propice aux croisements des styles et ouverte à l’altérité. Ça tombait plutôt pas mal, puisqu’il était question de carrefour.

4Tout semblait se présenter sous la forme d’une affaire topologique dont le rond-point serait précisément le lieu que vous nous invitiez à occuper avec vous dans un nouage à trois, puisque vous y étiez pour l’occasion accompagné de Marx et Freud.

5Le rond a cela d’intéressant que son bord est dépourvu d’angles et de recoins, il est parfaitement symétrique et n’a en soi aucun sens (seule la circulation en sa périphérie en a un, ordonnée par le Code de la route) et il est parfaitement réversible. Un carrefour dit-on aussi, lieu de croisements et de métissages, mais aussi lieu d’attente d’une décision quant à une direction à prendre pour poursuivre son chemin, une pause dans une trajectoire, un rond-point… de suspension en somme.

6Le rond-point est giratoire, on tourne autour. Il est une inter-section, il est le lieu où la rencontre peut donc « avoir lieu », mais aussi le lieu où les trajectoires peuvent bifurquer. Il a aussi pour fonction de ralentir le flux de la circulation, entravant son cours direct en contraignant à quelque déviation, quelque itinéraire secondarisé pourrait-on dire.

7C’est en effet un lieu qui possède des qualités tout à fait intéressantes. A priori il figure un lieu de rassemblement et d’opportunités de rencontres, de conflits, de trouvailles, de convergences ou de divergences, d’arrêt temporaire du mouvement en attendant de choisir une direction et de poursuivre sa route. Le rond-point est un lieu qui possèderait les caractéristiques d’un « tiers-lieu » selon le vocable à la mode (il faut rester prudent avec les modes) à cela près qu’il y manque peut-être quelque chose pour précisément y introduire un tiers. Peut-être faut-il commencer par y introduire la dimension du langage.

8Le rond-point est un lieu où l’on cause, une agora propice au lien social. Il devient alors un entrelacs de paroles que l’on adresse éventuellement à quelqu’un ou simplement à soi-même, par l’exercice de la pensée. Dans la réalité psychique de chacun il est éventuellement une librairie provinciale, un rond-point, ou encore les salons feutrés d’un palace de la place Vendôme. Peu importe.

9Mais dès lors qu’on y cause, le rond-point peut aussi s’entendre, avec Lacan, comme un point nodal dans le réseau des signifiants. Pour le sujet, le rond-point représenterait le lieu d’un « choix » d’aiguillage parmi la pluralité des équivoques possibles qu’offre une langue (comme le choix entre ryst et ritz en est un exemple.)

10Encore faudrait-il peut-être pour cela que le rond-point soit évidé de toute évidence, qu’il soit troué, dirais-je, à l’instar d’un tore. Or il nous faut noter cette observation que sur les ronds-points sont souvent érigées des statues en souvenir de quelque héros de la patrie ou bien ils sont ornés de fleurs dans une recherche plus banalement esthétique. L’érection phallique ou bien les ornements narcissiques en occupent donc souvent le centre, ce qui est assez différent d’un trou et doit probablement produire d’autres effets. Passons.

11Le rond-point est le lieu de toutes les révolutions possibles à commencer peut-être par celle qui consiste, avec Freud, à faire advenir le sujet (selon la formule canonique « Wo Es war soll Ich werden ») à force de tours et de détours dits. Si le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant, avec Lacan, alors le rond-point pourrait bien être le lieu de toutes les opérations possibles (déplacements, condensations, etc.) Le rond-point dès lors pourrait s’appréhender comme une utopie, lieu de tous les espoirs, de toutes les créations et inventions possibles pour le sujet quant à sa position subjective (relativement à sa structure tout de même). Prolétaires du signifiant, unissez-vous !, pourrait-on presque dire après Marx, Freud et Lacan.

12Le rond-point, on pourrait aussi se le représenter comme le carrefour giratoire des tours qu’effectue la pulsion autour de son objet, le ratant systématiquement, et ce faisant l’obligeant à réitérer les tentatives, en vain et ad libitum. Éros et Thanatos assurant l’entretien des pulsations. Si le Wunsch consiste à un « se faire entendre », le rond-point pourrait être le lieu où jamais l’on peut se faire entendre de façon pleinement satisfaisante, mais où néanmoins l’on continuerait de causer, espérant peut-être qu’à chaque tour s’opère néanmoins un déplacement vers une position nouvelle, un signifiant nouveau, enjeu de ces rêvolutions.

13Seulement, en fait d’occuper ce rond-point de façon conviviale avec vous et vos camarades Marx et Freud, le temps d’une palabre suspensive afin que nous puissions ensemble prendre le temps d’écouter vos hypothèses, vos hésitations, vos divisions, vos bifurcations, nous nous sommes vus tout à coup précipités dans une sorte de place-forte ne présageant rien de très pacifique en termes de rencontre. Cela a produit un effet de surprise et mon écoute n’en fut que plus attentive pour tenter de suivre le fil de votre logique qui, de fait, était pour moi fort déroutante en tant que je vous supposais nous parler d’une tout autre place, selon le fil des associations précédemment dépliées.

14Le carrefour est devenu un lieu d’occupation quasi militaire et de revendication identitaire.

15Toute identité subjective ébauche sa constitution par l’instauration d’un « non » inaugural (la Verneinung), qui trace une ligne frontière, une limite au-delà de laquelle est rejeté ce à quoi l’on dit « non », ce qui n’est pas soi, ce qui sera autre, étranger. Le rond-point étant un carrefour, un point nodal ouvert sur l’extérieur, il favorise les opportunités des rapports de proximité sinon de rencontre avec cette altérité. On peut éventuellement passer son chemin, faire collision, se croiser, se rencontrer… au moyen de ce tiers qu’est finalement le langage.

16Votre ouvrage nous invite à l’occuper, à y être. Mais à quelle place et de quelle façon ? Est-ce de l’identité de la psychanalyse qu’il est question pour vous ? Est-ce de celle du psychanalyste ? Est-ce de la vôtre ?

17Il y a dans le corps social des divisions, déplorez-vous, des fractures, des clivages, qui auraient pour effets regrettables que certains de nos concitoyens estimeraient être aujourd’hui privés de leur parole, frustrés dans leur dessein de se faire entendre et d’être pris en compte, exclus du lien social. Ainsi le rond-point est-il devenu le lieu où un certain malaise dans la civilisation aurait eu à venir se révéler. Ce qui était déjà là, mais invisible et inaudible, est venu se montrer et se crier (le gilet jaune ayant cette double fonction de rendre visible et d’alerter d’un possible danger). Vous nous avez proposé, je crois, d’interpréter cela comme un symptôme de ce nouveau malaise dans la civilisation, une forme de retour du refoulé dont vous expliquez à juste titre qu’il est le moment d’un cycle qui historiquement se répète. L’histoire, comme le rap, est pulsatile et faite de scansions.

18En analyste, vous avez eu, pensai-je, ce désir d’aller à la rencontre de ces « sans voix » afin de leur proposer une adresse pour leur restituer le goût de l’échange et les inclure dans un certain type de lien social. Et peut-être, leur offrir une opportunité de transformer ce qui fut au départ une « monstration », un « cri », en dires adressés au sujet supposé savoir. Ou bien vous avez voulu, peut-être, analyser ce symptôme social dans ses soubassements, tenter d’en proposer un déchiffrage en votre qualité d’analyste, en vous aidant de vos lectures de Marx et de Freud.

19Comme vous avez lu Freud, vous en savez un bout sur la Massen-psychologie, les mouvements identificatoires qui font colle, la quête d’un Idéal, l’avenir d’une illusion, les amours contrariées avec celui qui pourrait ou non en venir occuper la position de chef, etc. Je venais vous écouter avec cette idée que vous alliez probablement déplier votre argument de ce côté-ci pour nous faire part de la façon dont vous avez pu à votre tour occuper le rond-point de la place d’un psychanalyste, avec Marx et Freud, dans un nouage à trois, et ce que vous y avez appris.

20Ce n’est pourtant pas de cette place-ci qu’il m’a semblé que vous vous êtes adressé à votre auditoire lors de cette soirée, d’où un fâcheux sentiment de confusion, un malentendu, qui a fini par me dérouter tout à fait et par me faire définitivement quitter le rond-point.

21La difficulté à vous suivre me semble être intervenue si tôt que vous êtes passé du singulier à l’indifférencié. Il ne s’agissait plus d’entendre, un à un, les récits, les motivations particulières et les espoirs singuliers de ces sujets, mais d’en faire une masse : « le peuple », « les femmes », « les jeunes », etc. Puis vous franchissez un pas de plus en les confirmant, sans le discuter, dans un statut de victimes : tous indifféremment opprimés et bâillonnés. Puis encore vous vous excusez auprès de nous de ne pas avoir apporté avec vous votre propre gilet jaune. Vous ne proposez pas d’entendre le désir de chaque un, un par un, mais vous les rassemblez en un tout, une masse, à laquelle vous finissez vous-même par vous assimilez tout à fait jusqu’à vous y confondre complètement au point d’en endosser le « gilet ».

22Cela a contribué à renforcer l’effet de surprise et mon interrogation : de quelle place est-ce que nous parle ce soir cet analyste ?

23Ce passage du singulier au général n’est-il pas le revers de la trajectoire proposée par la psychanalyse ? Un analyste se doit-il de faire corps avec la position, éventuellement persécutée, de celui à qui il offre une adresse ? N’y a-t-il pas là une mise en péril de la possibilité même de l’analyse ? Est-ce cela que notre éthique ? Telles étaient grossièrement les interrogations qui me traversaient à mesure que je vous écoutais. Je ne parvenais plus très bien à démêler si vous nous parliez en tant qu’analyste ou bien s’il était question de votre propre vérité subjective, de vos sentiments, de vos opinions, de votre indignation…

24À chaque ligne tracée, vous distribuez les rôles de la même façon en renvoyant dos à dos, d’un côté les victimes, aux côtés desquelles vous êtes tout à fait identifié, et de l’autre leurs persécuteurs. Ces divisions provoqueraient, dites-vous, un violent désir de se faire entendre de la part de ceux que vous désignez comme les « bâillonnés ». Et vous vous y incluez en votre qualité de psychanalyste, puisque les psychanalystes seraient aussi persécutés, nous dites-vous, comme vous en faites vous-même la pénible expérience, comprenons-nous à travers vos allusions.

25Et, muni de votre porte-voix, vous occupez le rond-point à leurs côtés avec ce vœu de les « aider », dites-vous, à accomplir leur dessein de se faire entendre, tout à fait identifié vous-même à cette position que vous leur prêtez de victimes bâillonnées et opprimées dont vous adoptez les signes et les codes, du gilet jaune à la rhétorique. À cette petite différence près que c’est vous qui disposez du porte-voix.

26Votre présence aux côtés des Gilets jaunes avait pour dessein d’aider, ai-je cru comprendre. À plusieurs reprises vous avez prononcé ce mot : « aider ». Un mot bien périlleux pour nous autres, analystes. Il y a tant de façons d’envisager l’aide que l’on peut apporter à autrui. La psychanalyse peut en être une, mais elle est tout à fait particulière puisqu’elle suppose le renoncement à une part de jouissance pour le sujet (et pour l’analyste évidemment). C’est peut-être là en effet son caractère subversif. Nous ne promettons pas au sujet de pouvoir jouir sans limite, mais de savoir y faire avec une forme de frustration inhérente à notre condition de parlêtre. Là où d’autres discours et d’autres dispositifs thérapeutiques ont tendance à s’entendre comme la promesse d’un « droit au bonheur pour tous » en conformité avec l’idéal démocratique contemporain, l’éthique du psychanalyste l’engage à ce pari doublement audacieux de ne pas céder sur son désir et de renoncer à une part de jouissance. Là est, me semble-t-il, la subversion du discours de l’analyste et de l’aide éventuellement apportée au sujet.

27Dès lors, est-ce parler d’une place d’analyste que prétendre aider autrui en s’en faisant le porte-voix ? Un analyste n’a-t-il pas plutôt vocation à se taire s’il veut s’efforcer d’aider le sujet à advenir ? Est-ce vraiment aider que de faire corps, si j’ose dire, avec la jouissance du sujet qui s’adresse à nous ? Est-ce que cela n’a pas plutôt tendance à nous boucher les oreilles pour ne plus entendre que notre propre voix en écho ?

28C’est un métier impossible que celui de psychanalyste, nous disait Freud. Il n’est pas aisé sans doute de s’exprimer en tant qu’analyste en public et de maintenir cette posture qui contraint à refouler, à renoncer aux pulsions et à la haine, à toujours s’efforcer de faire ce pas de côté. Le discours analytique n’est certes pas confortable, il contraint, il est exigeant. La critique est aisée, l’art est difficile. Je vous le concède bien volontiers.

29Seulement c’est là notre champ, notre espace, notre identité d’analystes, non pas pour repousser les autres discours, non pas pour leur faire la guerre, bien au contraire. Il me semble qu’il s’agirait plutôt de dé-battre là où éventuellement on pourrait avoir quelque élan spontané à se battre et à se replier sur soi. Il s’agit de décaler pour ouvrir l’espace des rencontres possibles, de construire des ponts entre les îles fortifiées, rétablir du dialogue et réhabiliter la dialectisation, la conflictualisation, la circulation de la parole plutôt que la place-forte aux frontières hermétiquement closes au-delà desquelles il s’agirait, de part et d’autre, de repousser les autres discours reproduisant ainsi les mêmes impasses que lors de la Guerre froide (dont on peut noter au passage qu’elle fut contemporaine de l’enseignement de Lacan.)

30La tâche est bien difficile, a fortiori quand on a quelques motifs fondés à se vivre subjectivement comme persécuté, je l’entends fort bien. Mais n’est-ce pas en ce type de circonstances difficiles, qu’il s’agirait de redoubler de prudence et de travail pour distinguer ce qui relèverait de notre vérité subjective de ce que notre position d’analyste nous inviterait précisément à nous efforcer de décaler ? N’est-ce pas la voie que Freud lui-même, puis Lacan, persécutés à leur heure, ont empruntée et nous ont indiquée ?

31Or rapidement, à suivre le fil de votre discours, le carrefour initial s’est vu transformé en place-forte. Dès lors, le terme « occuper » a pris une autre connotation et je me suis mise à y entendre tout à fait autre chose. La référence, plus tard, au nazisme accentuant encore fâcheusement le trait. Et, nouvelle bifurcation intéressante à mon propre carrefour, le « Ritz » initial se mit à sonner « Fritz » à mon oreille qui ne restait pas tout à fait sourde à votre logique.

32Est-ce aider la psychanalyse elle-même que de véhiculer ce type de discours où, très vite, vous êtes venu convoquer le terme « nazis » pour nommer ceux que vous avez désignés comme vos/nos/les persécuteurs ? Pensez-vous qu’il soit raisonnable, si difficile et précaire soit parfois la position des psychanalystes aujourd’hui, de la comparer à celles des victimes du nazisme ? N’y entendez-vous pas quelque obscène rapprochement ?

33Cette tendance actuelle qui consiste à enfermer le sujet dans sa position victimaire se fait particulièrement pressante dans le jeu social, amplifiée allègrement par la médiatisation et les réseaux dits sociaux. Nous en constatons quotidiennement les effets délétères quant à la responsabilisation des sujets que nous recevons vis-à‑vis de leur désir. Elle mériterait peut-être d’être travaillée dans ses soubassements, avec quelques autres, à la manière dont Freud lui-même a travaillé son Malaise dans la civilisation. La psychanalyse ne nous offre-t-elle pas une autre voie que celle qui viserait précisément à confirmer le sujet dans sa position de telle sorte qu’il y resterait épinglé, englué, occupant à tout jamais le rond-point, tournant indéfiniment en rond en repassant toujours sur les mêmes traces sans plus pouvoir en sortir comme dans cet irrésistible sketch de Raymond Devos, « Plaisir des sens » ? En fait de rond-point n’est-ce pas plutôt une impasse subjective ?

34Vous dites être allé avec votre « porte-voix » sur ces ronds-points pour aider les inaudibles/invisibles à se faire entendre/voir. En vous faisant l’écho de leur plainte ? Je ne comprends pas. En fait de les aider, vous parlez à leur place en leur prêtant votre voix et probablement aussi, me semble-t-il, votre propre désir, légitime, de vous faire entendre.

35Je ne crois pas que la trajectoire d’une analyse consiste à emprunter le porte-voix d’un analyste, quel qu’il soit. Je ne crois pas que la promesse d’une analyse soit celle de pouvoir, enfin, jouir sans plus d’entrave des retrouvailles avec l’objet (la voix semblant ici investie d’un statut tout à fait particulier). Aussi je suis particulièrement mal à l’aise avec la confusion qui, dès le début de votre intervention, s’est installée dans votre propos, présenté comme le propos d’un analyste, mais me semblant s’énoncer d’une position qui ne peut pas être précisément celle du psychanalyste.

36Vous caricaturez : femmes/féministes, neurosciences /nazisme… de façon symétrique à la manière dont certains de vos/nos contradicteurs caricaturent de leur côté : psychanalystes/sectaires. Et vous nous dites que vous êtes l’un des rares parmi vos confrères analystes à dire tout haut ce que vous supposez qu’ils penseraient tout bas. Je ne peux pourtant pas me résoudre à croire que la levée universelle du refoulement soit votre projet pour la psychanalyse !

37Il existe aussi des divisions à l’intérieur même de la psychanalyse, nous dites-vous, mais vous œuvrez vous-même à les entretenir en nous expliquant qu’il y a ceux, peu nombreux, qui comme vous « parlent » et amènent la psychanalyse sur la scène politique et ceux qui – et dans votre discours ça semble être paradoxalement péjoratif – se taisent. Est-ce ainsi que vous nous invitez à entendre que la psychanalyse est subversive ?

38Lors d’une conférence il y a déjà quelques années, Moustapha Safouan disait : « chez les psychanalystes, il y a ceux qui font le choix de l’objet et ceux qui font le choix du narcissisme ». Lui aussi opérait une ségrégation au sein de la communauté des psychanalystes, légèrement différente de celle que vous décrivez. Je crois qu’avec ce propos provocateur il nous invitait à maintenir, tant bien que mal, le cap sur l’éthique qui nous engage, celle qui anime notre désir d’analyste, celle qu’il est parfois si difficile de ne pas perdre de vue, celle qui fait qu’on peut éventuellement dire qu’il y a « de l’analyste » en soi, celle qui consiste à examiner quel réel cause notre désir. Et c’est loin d’être une tâche facile, je vous le concède, elle est laborieuse, coûteuse et constamment à remettre sur l’ouvrage. Lacan, je crois, parle de courage. C’est aussi en cela que notre discours diffère des autres discours.

39On entend que l’autre, est chez vous un frère ennemi. L’autre ce sont notamment les neurosciences quand plus précisément certaines personnes en tirent profit pour établir que nous serions génétiquement déterminés. Ce sont elles, dites-vous, qui sont responsables d’une ségrégation, qui catégorisent et enferment, qui creusent des fossés et opèrent des clivages, qui collent une étiquette, écrasant toute singularité, oblitérant toute possible responsabilisation subjective y compris chez les enfants dès leur plus jeune âge (qu’ils soient « dys », agités, TSA, etc.), qui bâillonnent leur parole singulière en les étouffant derrière des « diagnostics » supposés être scientifiquement établis et sûrement aussi financièrement rentables. Soit.

40Sur le fond, évidemment je ne vous donne pas tort. Le discours de la science ne laisse guère de place pour le sujet et sa parole. Et c’est en effet, vous avez raison, une sérieuse entrave à la révolution à laquelle les analystes s’efforcent de contribuer en donnant la parole à leurs analysants pour que, au-delà (ou en dépit) des étiquetages particulièrement collants des autres discours, un « je » puisse éventuellement advenir et, avec lui, une assomption de leur désir dont ils pourraient éventuellement tirer quelque bénéfice.

41Mais votre propos ne me semble pas offrir un encouragement à changer d’adresse pour les patients qui seraient tentés de s’adresser à ceux que vous qualifiez de « nazis ». Vous diabolisez dans un discours caricatural ceux qui sont, c’est un constat, les élus actuels des institutions, du discours social, d’une grande part de la population des demandeurs de soins psychiques aujourd’hui et avec lesquels, nous autres, nous devons nous débrouiller quotidiennement dans nos institutions, en psychiatrie notamment. Ils sont nos collègues, nos voisins de bureaux… Qu’avons-nous à gagner à les qualifier ainsi de « nazis » ? Notre perspective n’est-elle pas civilisatrice ?

42Aussi, lorsque vous validez la position de victimes des Gilets jaunes, en la partageant volontiers avec eux, n’êtes-vous pas vous-même en train de procéder à un étiquetage peu propice à l’émergence de toute forme de responsabilisation subjective ?

43Vous basculez dans une partition binaire de part et d’autre d’une ligne de front où d’un côté se trouveraient les « nazis » et de l’autre, vous-même et quelques autres qui auraient fait le choix de vous imiter. Vous renvoyez dos à dos deux caricatures.

44Vous n’êtes plus sur un rond-point, vous êtes sur un champ de bataille au fond d’une tranchée ! Et pourtant, vous tentez un instant de décaler votre propos en faisant appel à Freud et à sa lecture de la Vatersehnsucht. Vous savez ce qu’il en est de ces rivalités fraternelles, vous connaissez probablement les dangers qu’il y a à s’identifier à la position d’un Caïn.

45Que certains ne veuillent rien savoir se solutionne-t-il pour vous avec un simple porte-voix ? Pourtant, vous savez bien que ça n’est cliniquement pas très efficace. Vous savez bien vous-même qu’il n’y a pas plus sourd que qui ne veut pas entendre et qu’aucun porte-voix n’a jamais apporté aucun remède à cette sorte-là de surdité.

46Vous vous/nous identifiez à ces inaudibles, à ces invisibles, et vous vous proposez d’être leur/notre porte-voix sinon peut-être leur/notre guide, mais un guide qui avancerait masqué sous les traits d’un leader et non plus d’un psychanalyste.

47Pourquoi pas ? Je n’y vois personnellement aucune objection, vous êtes en tant que sujet autorisé à cette position que je crois pouvoir qualifier de politique. Le problème pour moi réside dans le fait que lorsque vous prenez la parole, vous le faites en tant que psychanalyste. C’est ainsi que vous a présenté votre hôte, c’est ainsi que vous présente votre éditeur et vous ne l’avez pas démenti, m’a-t-il semblé.

48Et un analyste ne me semble pas être celui qui peut prétendre être pour autrui un porte-voix. Vous vous positionnez en leader et empruntez au populisme tous les codes rhétoriques.

49Peut-être n’ai-je pas suffisamment attendu pour vous entendre enfin vous livrer à une analyse plus précisément psychanalytique de quelques-uns des faits cliniques contemporains que le programme de la soirée nous invitait à examiner avec vous. Votre niveau d’analyse, avant mon départ, en est malheureusement resté à l’énonciation de votre seule vérité subjective.

50« La chute du patriarcat n’a rien changé, tout va très bien. » « Les femmes se débrouillent toutes seules. » « C’est désormais vérifié. » « Les neuroscientifiques sont des nazis ». Telles sont vos affirmations. Vous vous proclamez allié des femmes, des jeunes, des pauvres, des enfants, des sans grade, etc. et vous leur prêtez votre voix laissant penser que c’est cela la promesse de la psychanalyse puisque c’est de cette place que vous vous présentez.

51La psychanalyse ne peut pas, me semble-t-il, être prescriptrice en matière de politique. Peut-être parce qu’elle est par essence une science du singulier ? Quand un psychanalyste parle d’une place de psychanalyste pour dire « je suis persécuté », « les neuroscientifiques sont des nazis », réunit-il les conditions de l’énonciation d’un discours proprement analytique ? Que l’homme ait, comme tout un chacun, quelque conviction politique, quelque ressentiment légitime est un fait et produit un certain type de discours. Que l’analyste parle de la même place est éminemment problématique.

52Votre venue aura toutefois eu ce mérite de m’inviter à transformer mon propre malaise en paroles. L’effet produit n’est peut-être pas à regretter. Vous avez suscité un désir de me faire entendre à moi-même ce qui suscitait cette sorte d’affliction que la vôtre avait provoqué chez moi. Je ne crois pas ni ne veux croire que l’issue à l’occupation du rond-point soit cette sorte de tranchée entre bons et mauvais, victimes et persécuteurs, et/ou que l’occupation puisse se résumer à un « qui va à la chasse perd sa place ». La psychanalyse devrait pouvoir nous offrir d’autres manières de nous débrouiller de l’altérité que la guerre fratricide, fût-elle, et c’est heureux, une guerre des discours.

53Je suis une (encore) jeune analyste et je ne suis pas encore suffisamment résignée pour croire qu’il y a de l’impossible dans mon espoir qu’il y ait d’autres options à inventer pour se débrouiller de l’altérité que la lutte à mort. Supprimer l’autre, même symboliquement, n’est qu’une manière possible, radicale vous en conviendrez, de traiter la question (et, du même coup, de réinstaurer de la différence : les morts d’un côté, les survivants de l’autre)… On ne liquide pas comme ça l’altérité.

54Nous autres, jeunes analystes, en plus d’être également confrontés, et sans doute pour encore de longues années, aux difficultés inhérentes au poids – institutionnel et institutionnalisé – du discours de la science et du discours du capitaliste, nous préférerions que nos aînés aient autre chose à nous transmettre en héritage que l’amertume et le triomphe du narcissisme.

55Le lien social analytique, me semble-t-il, devrait pouvoir nous inviter à autre chose qu’à n’avoir plus en partage que nos yeux pour pleurer et le ressentiment comme ultime sursaut vital.

56Cette pente est dangereusement glissante et il est difficile, toujours, d’y résister. Il nous faut pouvoir se référer à quelques solides boussoles pour ne pas risquer de déraper. Je m’y efforce moi-même avec plus ou moins de succès et surtout beaucoup d’échecs et de déconvenues, je vous le confie bien volontiers.

57Alors, si toutefois nous avions un souhait à formuler auprès de nos aînés c’est bien plutôt qu’ils puissent nous aider, autant que possible, à freiner cette pente (et à maintenir le cap sur l’éthique qui nous engage) plutôt qu’à nous y précipiter tout de go avec eux. Telle est la façon dont peut-être nous pouvons nous efforcer de nous « aider » les uns les autres et conséquemment d’aider aussi la psychanalyse elle-même à rester vivante.

58Je vous remercie de m’avoir offert l’occasion de cette réflexion. J’aurais été bien incapable de vous en formuler quoi que ce soit oralement lors de cette soirée tant je me trouvais moi-même empêtrée dans mon malaise. Je me suis dit que vous aviez fait l’effort de venir nous parler et que je vous devais peut-être de vous expliquer, autant que possible, après un temps pour comprendre, le motif de mon départ prématuré. C’est de cette façon qu’il m’a semblé pouvoir entendre votre invitation à occuper le rond-point que j’ai envie de me représenter comme le lieu d’un dialogue encore possible entre psychanalystes, ici comme ailleurs.


Date de mise en ligne : 25/09/2020

https://doi.org/10.3917/lrl.202.0187