Je ne suis pas de votre temps…
- Par Fawzia Zouari
Pages 26 à 30
Citer cet article
- ZOUARI, Fawzia,
- Zouari, Fawzia.
- Zouari, F.
https://doi.org/10.3917/lpm.031.0026
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- Zouari, Fawzia.
- ZOUARI, Fawzia,
https://doi.org/10.3917/lpm.031.0026
Notes
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Ecrivaine et journaliste tunisienne, elle a publié plusieurs romans et essais, dont Pour en finir avec Shahrazade (Tunis, Cérès Editions, 1996), Ce voile qui déchire la France (Ramsay, 2004), La Deuxième Epouse (Ramsay, 2006). A paraître : J’ai épousé un Français (Plon, octobre 2010).
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Voile traditionnel porté par les Tunisiennes.
1Où l’on découvre que, dans l’exil, les attentes détraquent les horloges, et que dès lors, seuls les calendriers intimes maintiennent la fiction d’un temps continu, réduit en miettes par la distance et l’éloignement.
2C’était l’année dernière, dans mon village, un jour de printemps où j’avais rendez-vous avec un ami d’enfance. Je proposai : “Retrouvonsnous au niveau du kiosque à essence, près de l’horloge.” L’indication n’avait pas de quoi surprendre, mon ami sait que le kiosque en question est le seul repère précis où se retrouver dans ce bourg perdu de l’Ouest tunisien, perché sur la frontière algérienne comme sur l’épaule d’une sœur jumelle, et où les rues n’ont pas de noms – “C’est déjà bien que les humains en aient, s’énerve Monsieur le maire, on ne va pas se casser la tête à en inventer pour les rues !”
3Nous étions convenus de nous retrouver à 17 heures. Hélas ! J’arrivai en retard d’une heure. Et trouvai mon ami debout sous l’horloge publique érigée devant le kiosque, les yeux aussi rieurs que la vallée derrière son dos. Je me confondais en excuses à la manière française, quand il me fit signe de me taire et me désigna du doigt les aiguilles de l’horloge. Elles marquaient 16 heures. “Ma chérie, tu es en avance d’une heure, alors, quel est ton problème ? !” Et il éclata de rire.
4Il en est ainsi du temps chez moi, celui que décident les horloges détraquées, le temps engrangé par nos attentes et dilapidé par nos impatiences, le temps synonyme de tempo, celui que calculent en maîtres nos désirs, qui sonne en concordance avec nos cœurs et rompt à l’instant du plaisir, tout comme nos corps. Depuis toujours, pas un seul habitant de mon village ne possède un cadran qui marche, aucune montre n’affiche l’heure exacte et tout le monde s’en fiche. D’où l’idée de vous raconter cette séquence pour dire que je peux accommoder tous les 20 janvier au jour et à l’heure que je veux, à l’heure et au jour qui sont les miens. Et, à l’origine, ceux de mon village.
5Il est vrai que ce temps déréglé ressemble à celui où l’écriture prend le dessus, où un 20 janvier n’est plus que le temps du récit, le temps du personnage, le jour qu’exige la fiction, où, du reste, aucun jour n’existe vraiment, parce qu’il n’est plus qu’un temps : celui de l’écriture. Mais celle-là, tous les écrivains peuvent vous la faire.
6Et puis les fois où ce 20 janvier est désespérément semblable aux autres, sans un sourire, sans une idée, sans un signe de l’ange, ni une prière pour les amants. Mais ça, c’est le lot de la plupart des vivants et le sacre du quotidien… Rien que du banal.
7Et ce 20 janvier qui semble différent des autres, parce que la veille, vous avez fait un rêve et que vous voilà déjà deux jours plus tard, et que vous étiez si heureux dans votre rêve que vous vouliez que cette nuit du 20 dure longtemps pour que n’arrive jamais le 21 et que votre rêve continue encore. Mais ça, ce n’est que pur songe.
8Alors, quel repère pour le temps ? Un seul, pour moi : ce 20 janvier est le six cent cinquante-cinquième jour après la mort de ma mère. Et ça, rien ne peut le changer, un jour comme un autre peut-être, mais qui a marqué d’une croix le règne définitif de l’Absence. Voici le temps. Celui qui sonne le commencement de l’irrémédiable. J’ai toujours pensé que la Méditerranée est une mémoire de l’Absence dans toute sa splendeur. Ce n’est que par reflet, ou par méprise, ou par malice, qu’elle laisse se montrer la Présence.
9En commençant à écrire autour de ce 20 janvier, j’ai compris que c’est de l’horloge de mon village que sonnera le départ décalé de ce texte, d’autant plus décalé que ce temps du village est aussi le temps de ma mère, morte il y a six cent cinquante-cinq jours, et que toute écriture est désormais réglée sur le rythme de ses pas lorsque, jadis, elle me portait sur son dos.
10J’ai compris que pour moi, ce jour-là est comme tous les autres en terre étrangère, un jour où je m’active à occuper un espace en m’absentant d’un temps. Où je m’illusionne de vivre alors que, là-bas, meurent les anciens. Où je constate avec le même étonnement que l’enfant en moi n’a pas pris une ride, alors que s’accumulent les années. Non, ce n’est pas là une affaire de nostalgie. Ni de ressentiment. Mais de décalage. Sur tous les plans. Espace et temps.
11On peut mourir des décalages. Mais on peut leur survivre aussi. En construisant des jours fictifs. Des 20 janvier intérieurs. Longs ou courts, selon le culot de l’imagination. A la force du rêve. Des phrases d’attente de quelque chose qui ne viendra pas. La mère est morte déjà et le monde s’est amputé d’un avenir. En boucle, le 20 janvier.
12C’est là où j’ai compris que l’exil n’est pas une affaire d’espace mais de temps. Plus précisément d’absence du temps des origines. Celui qui s’écoule et chante seul à l’oreille du ciel natal pendant que je marche sous les cieux de France. Celui qui fait les miens, leurs longues journées assis devant leurs échoppes, les yeux sur l’horizon, à s’ennuyer sans jamais se plaindre, car ils “s’ennuieraient s’ils ne s’ennuyaient pas”, disait Monsieur le maire, leurs joies, leur silence, leur décrépitude. Celui qui a mis fin à la vie de ma mère, sans que je fusse là pour lui tenir la main comme tout descendant qui ne s’écarte pas du “bon temps”. Pendant que mon temps à moi, celui qui est supposé être mien, celui que je suis censée posséder, habiter, dispenser, n’en est pas un. Ce temps du Nord, à l’origine celui de l’Autre, dans lequel je me suis immiscée, où j’ai cherché ma place, en vain, il me semble, à la lueur de ce texte sur un jour de l’année…
13Oui. Il y a longtemps, j’ai compris que l’exil est une fausse affaire d’espace. Celui que j’habite de ce côté-ci de la Méditerranée, que j’occupe, anime, décore et qui fait semblant d’être le même que là-bas. Kilims, sofas et murs aux arabesques dans ma maison parisienne. Sauf que, une fois à l’extérieur, aucun coin de rue de Paris ne me renvoie l’écho de mon passé. Ni ne me rappelle mon ombre d’enfant apeurée ce jour où je suis tombée de l’abricotier, un 20 janvier si cela se trouve, celui où mon père m’a mise sous son burnous pour me réchauffer tout près du brasero, celui où maman a escaladé la colline, moi sur son dos, elle le pas entravé par son safsari [1]. Et puis mon père, à nouveau, qui me raconta une fois cette histoire extraordinaire en me montrant le ciel étoilé : “Il était une petite fille comme toi, elle aimait s’asseoir devant le brasero et regarder les étincelles de feu qui crépitaient dans l’air. Mais elle était tellement triste de les voir s’éteindre si vite ! Alors, elle pria Dieu pour qu’Il conservât les étincelles de feu. Et Allah entendit sa prière. C’est ainsi que naquirent les étoiles.”
14J’ai beau chercher quelqu’un qui me serre contre lui et qui me raconte une histoire de brasero et d’étoiles, mais je ne l’ai pas trouvé de ce côté-ci de la Méditerranée. C’est alors que j’ai compris que la terre première est celle qui nous nourrit de nos premiers contes. J’ai beau chercher dans la Seine le murmure des ruisseaux de mon village et j’ai désespéré de la voir se mettre en colère comme quand montent les crues de mon village. J’ai laissé là-bas la réalité des paysages, des champs et des ruisseaux, parce que, ici, je n’ai pas pu les nommer. Et qu’est-ce que la réalité d’une terre dont on ne peut nommer les fleurs et les ruisseaux dans sa propre langue ?
C’est sans doute pour cette raison que je me suis mise un jour à écrire. Pour devenir ma propre conteuse. Pour intervertir les cieux. Et faire profiler un 20 janvier derrière l’autre. Sans savoir, désormais, lequel tient lieu de songe, et lequel de vérité.
Je peux toutefois vous dire une certitude. La nuit du 20 janvier dernier, comme les nuits précédentes, en me mettant au lit, j’ai fait ce qu’un ami parisien m’avait conseillé de faire pour lutter contre l’insomnie : “Ferme les yeux et imagine de grandes plages de couleur. Tu verras, c’est efficace pour trouver le sommeil !” J’ai fermé les yeux, j’ai invoqué les champs de blé et les tapis de fleurs de mon village, j’ai déserté en catimini le Nord pour le Sud en enjambant la Méditerranée, je suis passée devant le kiosque à essence et l’horloge, j’ai foncé vers la vallée, mon regard a aspiré le jaune des épis soyeux et le pourpre des coquelicots, je me suis endormie.
C’est peut-être le seul voyage réel qu’il nous est donné de faire dans le temps de l’exil.
Histoiriettes…
15Prière d’appeler
16Le grand mufti du Caire, principale autorité religieuse d’Egypte, a interdit l’utilisation des versets chantés du Coran comme sonnerie des téléphones portables. « Cette pratique, a-t-il expliqué, banalise la sainteté des versets qui ont pour objet la prière, l’invocation et la récitation […]. En répondant à un appel, on interrompt les mots sacrés de Dieu. » (Reuters)
17Ski casse-cou dans le Caucase
18Le président tchétchène, Ramzam Kadirov, a promis de créer une station de ski comparable à celles de Suisse dans sa petite République. « Pour que les lieux soient sûrs, a précisé son porte-parole, il importe d’éliminer les bandits toujours présents. » (Reuters) La Tchétchénie a connu deux guerres où 150 000 personnes auraient péri, sur une population de 1 million d’habitants.
19Les avanies d’« Avatar »
20Les autorités chinoises ont ordonné de retirer des écrans la version 2D d’Avatar. Sachant que les salles capables de projeter la version en 3D sont rares, cela condamne la carrière du blockbuster américain en Chine. Serait-ce une mesure de censure ? Des blogueurs chinois font en effet observer que le film est perçu dans leur pays comme une allégorie de l’exploitation des sans-grade, spoliés de leurs terres par des promoteurs véreux soutenus par des cadres locaux corrompus. Mais d’autres suggèrent que la mesure viserait à protéger la carrière de la superproduction chinoise Confucius, dont les préceptes de respect de l’autorité serviraient utilement le maintien de l’ordre social. (Le Figaro)
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