Carmen ou Colomba ?
Pages 53 à 58
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/lpm.hs01.0053
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Notes
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Extrait de “Petites et grandes mythologies méditerranéennes”, La pensée de midi, n° 22, novembre 2007, p. 55-59. (N.d.R.)
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Cf. F. Collin, E. Pisier, E. Varikas, Les Femmes, de Platon à Derrida, anthologie cri tique, Plon, 2000.
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[3]
Il est aussi l’auteur d’un Don Juan qui n’est pas sans saveur ! Ames du purgatoire, 1834.
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Dans un registre plus léger mais tout aussi universel, César dit à Fanny : “L’honneur, c’est comme les allumettes, cela ne sert qu’une fois !”
1Ces deux noms de femmes, inventés par Mérimée, deviennent des figures mythiques, là où la fatalité croise l’amour et le sang.
2Mythe, récit fondateur, épopée, légende, conte, fable mais aussi modèle, figure, héros, “idéal-type”, paradigme, “pattern”, archétype… L’histoire, l’ethnologie, la sociologie et l’anthropologie culturelle ont proposé de nombreux concepts pour expliquer comment, sinon pourquoi, les hommes se racontent aux autres et à eux-mêmes dans des métarécits ou dans des histoires plus fausses que la vraie.
3En Méditerranée, la “figure “de la femme a fait l’objet de récits et de textes aussi nombreux que variés [2] depuis les Amazones et Antigone ou Eurydice jusqu’aux Vierges-mères en passant par la Kahina, Phèdre ou Esther, sans oublier la Ruth de Booz endormie, ni la Laure de Pétrarque, la Myrto d’André Chénier… ni Madame Bovary…
4Plus près de nous, l’orientalisme onirique de Pierre Loti ou celui plus empirique de Delacroix nous ont donné une image de la femme “orientale” juive/arabe/mauresque renvoyant à un imaginaire à la fois feutré, voyeur et apeuré.
5J’aurais donc pu choisir l’Aziadé de Loti ou la Salammbô de Flaubert, car le voile de Tanit est – à mon sens – un archétype méditerranéen. Il se trouve cependant qu’un même auteur nous a proposé deux figures apparemment contradictoires mais spécifiques de femmes méditerranéennes [3] : Prosper Mérimée (1803-1870).
6J’ai donc choisi Carmen et Colomba y compris parce que je connais bien l’Espagne et la culture gitane et andalouse, ainsi que la Corse et même le village de Pietranera où se déroule l’action de Colomba, bien que les héroïnes de cette Espagne et de cette Corse que nous présente l’auteur soient aussi “mythiques” que Mme Butterfly l’est pour le Japon. Mais il se trouve que cette représentation-là de la Corse et de l’Espagne a imprégné l’imaginaire de nos contemporains bien plus que les études sérieuses sur ces deux pays méditerranéens. Colomba a fait l’objet d’au moins quatre versions cinématographiques et Carmen d’un opéra de Bizet joué encore chaque année ici ou là. Il faut également signaler la version “flamenca” d’Antonio Gades, très proche de l’aspect “gitano” qui est bien présent dans l’œuvre de Mérimée.
7La liaison avec le mythe au sens originel grec me paraît forte, puisque nous savons que la représentation ritualisée du mythe – selon des codes tour à tour ou simultanément chantés, mimés, contés, rythmés, figurés – avait pour objet (et fonction de légitimation) la référence suprême aux lois “religieuses” de la tribu, du clan ou de la cité, et donc essentiellement du tragique… Dans le cas de nos deux héroïnes, il s’agit de la gestion de la mort. Or, “tant qu’il y aura de la mort il y aura du mythe” disait Roland Barthes en écho à Michel Serres, “toute représentation dérive toujours vers l’exhibition de la mort…” Mais le mythe ne cache rien, il n’affiche rien, il déforme. Il n’est ni un mensonge, ni un aveu. Il n’est qu’une inflexion… de quelque chose qui est immuable, qui ressortit de l’archétype, ici de l’honneur et de la mort, ces deux mamelles de la culture méditerranéenne [4].
8Je rappelle à cette occasion que feu mon frère, ami et collègue Claude Olivesi – qui nous a donné son dernier article pour la précédente livraison de notre revue – avait fait sa thèse sous ma direction sur la comparaison de la Corse et de la Kabylie à travers la logique de l’honneur et de la permanence du tragique, thème qui est central chez les deux héroïnes de Mérimée…
9Pourtant celui-ci n’est pas un homme du clan ni de la culture méditerranéenne : il est né à Paris en 1803, mais dans une famille très cultivée, et c’est un érudit qui voyage beaucoup en Italie, en Grèce, en Espagne et même en Orient, comme nombre d’intellectuels de son époque. Il s’intéresse à l’archéologie et aux mœurs des peuples que l’Europe découvre peu à peu avant de les coloniser…
10Colomba paraît en 1840 (Mérimée a fait un long voyage en Corse) et Carmen en 1845. Je prendrais donc l’“histoire” de ces deux femmes dans l’ordre chronologique des ouvrages.
11Lieutenant en demi-solde, Orso della Rebbia rentre en Corse quelques années après Waterloo. Don José Lizarabengoa lui aussi est un militaire, mais déserteur. En fait tous les deux sont des hommes objets, contre-héros et faire-valoir de la force des femmes qui les manipulent. Mérimée lors de son voyage en Espagne avait rencontré un bandit de grand chemin nommé José Navarro qui lui raconta sa vie, dont l’histoire de Don José est tirée ; mais on retrouve aussi un bandit de ce type dans Colomba : Brandolaccio conforte le mythe et la réalité des bandits d’honneur réfugiés dans le maquis… jusqu’à Ivan Colonna…
12Ors’ Anton’, comme on le prononce en Corse, est “policé” par son séjour en Europe et sa rencontre amoureuse avec Lydia Nevil, la fille d’un colonel irlandais. Aussi découvre-t-il avec stupéfaction l’atmosphère dramatique qu’entretiennent sa sœur Colomba et les bergers dans leur village de Pietranera, par suite de l’assassinat de leur père, le colonel della Rebbia. Celui-ci n’a pas été tué par un bandit, comme le soutiennent les autorités, mais par le chef de la famille rivale, l’avocat Barricini. Colomba va donc entreprendre et harceler son frère pour qu’il exerce la “vendetta” dans la logique de l’honneur, allant jusqu’à mutiler le cheval d’Orso comme provocation émanant de l’autre clan. Les femmes méditerranéennes sont bien les gardiennes de la tradition, en Corse comme en Kabylie, puisque les hommes émigrent vers les métropoles et qu’elles restent au village. Colomba est liée par les lois non écrites du clan, elle est vierge, et toute son énergie est consacrée à la mort, comme Chimène, qui, elle, choisit l’honneur mais contre son amour… Colomba n’aime pas, elle est la vestale toute tendue vers la vengeance.
13Le bandit d’honneur, Brandolaccio, vient faire des révélations à Orso, et celui-ci, bien que considérant la vengeance comme barbare et archaïque, provoque en duel un des fils Barricini, qui refuse un combat loyal. Bien plus, les deux frères tendent une embuscade à Orso, qui est blessé mais qui – grâce au fusil moderne offert par le père de Lydia – tue Orlanduccio et Vincentello, ce qui fait l’admiration du bandit de grand chemin qui vient ramasser les morts et bien entendu du clan della Rebbia, dominé par la force de Colomba…
14“J’aime à voir, mon frère, dit Colomba, que vous devenez prudent, comme on doit l’être dans votre position. – Tu me formes, répondit Orso. […]” Elle est bien la gardienne de la tradition que l’émigré a tendance à oublier.
15Elle ne cédera point, pas plus que Carmen, qui sait quel est son destin, lu dans les cartes : “Tu veux me tuer, je le vois bien, dit-elle ; c’est écrit, mais tu ne me feras pas céder. […]” Don José va la frapper à mort : “[…] c’était le couteau du Borgne […]”, le contrebandier tué par Don José… Contrairement à Colomba, Carmen aime, elle aime de tout son corps et de toute son âme. Mais je crois qu’elle ne sont que les deux faces de la même déesse.
16Carmen est à la fois une vision “orientaliste” de la vie et des mœurs des Gitans d’Espagne et l’histoire universelle de la fin dramatique d’un homme victime et proie d’une passion fatale. Si Colomba manipule son frère pour une noble cause, la loi du clan qui – comme pour Antigone – est une loi au-dessus des lois, Carmen, elle, a “emmasqué”, ensorcelé, Don José.
17Voilà bien un archétype que j’ai largement retrouvé au Maghreb : la femme méditerranéenne est une “Ghoula”, une “sorcière”, qui, comme Aïcha Qandicha, mange le sexe des petits garçons, une femme dominatrice qui laisse peu de choix aux hommes en ce qui concerne la gestion de l’honneur de la famille… Effectivement, les hommes ne sortent pas grandis de cette aventure gérée par les femmes…
18Don José est un déserteur acoquiné avec des contrebandiers, ce qui est assez loin du drame romantique allemand à la mode dans l’opéra-comique au moment de la sortie de la Carmen de Bizet. On est en pleine propagande pro-alsacienne après la défaite de 1870, et il fallait oser faire de ce “héros négatif” le personnage principal… Quant à Carmen, c’est une sorcière, une bohémienne, cali des Cales, qui aguiche tous les hommes qui lui plaisent, une femme qui ne se rend pas et une magicienne qui va jusqu’au bout de son destin, qu’elle lit dans une terrine d’eau où elle avait fait fondre du plomb… Bizet s’est donc ingénié à montrer tout ce que la bonne société de M. Thiers voulait occulter : les marginaux, les voleurs, les gitans, l’Autre quoi et la Carmen de Bizet en fout un coup à la morale, à la religion et à l’armée. Désormais on retrouvera ce type d’héroïne par exemple avec Mimi de La Bohème…
19Carmen est une véritable hors-la-loi, une sauvageonne éprise de liberté, excessive en tout, d’un caractère sanguinaire : elle est donc une figure inquiétante et sans doute une âme damnée… Elle vit avec un bandit borgne que Don José tue par amour pour elle. Nous voilà donc au centre d’un paradigme méditerranéen : la fatalité à l’état pur à travers l’amour et le sang, comme dans la corrida – puisque Bizet inclut une partie “tauromachique” qui n’est pourtant pas encore à la mode en France… L’union de Carmen et Don José est scellée dans le sang, et l’amour qui le possède l’entraîne sur les voies du crime.
En fait, c’est bien là l’autre face, apparemment plus noble, de la stratégie vengeresse de Colomba… Le récit est plus dénudé et il y a très peu de personnages secondaires : Colomba est seule, alors que Carmen est entourée de dizaine de personnages, y compris son double opposée faire-valoir, Michaëla (il semblerait que les librettistes de l’opéra lui ont donné plus d’importance que ce qu’avait prévu Mérimée…). Rien de tout cela dans le cas de Colomba : toute de noir vêtue, elle est seule, droite et drapée dans son désir unique, la vengeance. Elle est tout entière liée à la tradition, alors que Carmen est une femme pleinement consciente de sa condition féminine. Carmen est maîtresse de ses décisions, alors que Colomba est tenue par loi non écrite du clan, qu’elle assume totalement. Mais ni l’une ni l’autre ne sont des femmes inconscientes, légères, superficielles ou capricieuses : elles appartiennent à des cultures (la corse et la gitane) qui les font rejoindre les grandes figures classiques de l’Antiquité méditerranéenne.
Certes Colomba est une “nantie” grâce à “ses gens” (sa servante et les bergers), alors que Carmen gagne sa vie dans une fabrique de cigares, même si – poursuivie par les autorités – elle passera du côté des contrebandiers. Toutes les deux se donnent entièrement à leur destin et en retour exigent de leur homme le même don. Et l’on voit à quel point Orso et Don José ne sont pas à la hauteur de leurs exigences… Ils sont sans personnalité, ou plus exactement complexés par l’ordre social. Carmen dit à Don José : “Tu as un cœur de poulet”…
Voilà donc deux femmes submergées par le destin que leur imposent les forces irrésistibles de puissances supérieures. Mais comme on dirait vulgairement aujourd’hui : elles assurent !
Il me semble – au vu de mes quarante années d’expérience comme anthropologue de la Méditerranée – que ce n’est pas le cas des hommes de notre culture et que nos femmes sont le plus souvent nos maîtresses, nos garde-fous, tout en nous laissant croire que c’est nous qui commandons… Il nous reste toujours l’Agora pour pérorer sur nos grandes idées avant de rentrer penauds au foyer conjugal ou maternel. Car, comme le chante désespérément Don José à Michaëla, réalisant “Qui sait de quel démon [il allait] être la proie ! […]” : “Parle-moi de ma mère ! […]” Puis : “Ma mère, je la vois… Oui, je revois mon village.”