Introduction
Désirs de guerre... Espoirs de paix
- Par Thierry Fabre
Pages 11 à 13
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.026.0011
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- Fabre, T.
- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.026.0011
1C’est à Tanger, ville frontière s’il en est, que ce numéro de La pensée de midi a été imaginé. Une longue soirée de discussions, d’accords et de désaccords, avec Michel Peraldi et Driss Ksikes, au moment du salon du livre de Tanger. C’est à Rome également, ville capitale, que l’élaboration de ce numéro s’est précisée, grâce à l’équipe du site Babelmed.net, Nathalie Galesne et Catherine Cornet, et de la rédaction de Lettera Internazionale, avec Biancamaria Bruno. Nous avons alors retourné l’hypothèse consensuelle du dialogue interculturel, dont l’Europe en 2008 célèbre l’année, vers l’horizon plus sombre du “désir de guerre”.
2Vérité obscène, sentiment obscur d’une violence qui monte, de part et d’autre de la Méditerranée, et qui n’est pas seulement symbolique. Elle pourrait tout emporter sur son passage… La force des choses nous conduit-elle là où l’on ne veut pas aller ? Le désir de guerre est-il inéluctable ? Que peut-on y opposer ? La “marge humaine” peut-elle encore retourner la courbe du temps et inspirer quelque espoir de paix ?
3C’est autour de ces questions que ce numéro de La pensée de midi a été construit. Pour tenter d’explorer notre relation à la guerre, en particulier dans une Europe qui depuis plus de soixante ans n’en connaît plus l’expérience intime, brutale, saccageuse, il nous a semblé important de prendre un peu de recul et d’interroger un historien tel que Stéphane Audoin-Rouzeau qui travaille depuis bien longtemps sur la Grande Guerre et ses conséquences. Il inaugure, dans son dernier livre, une anthropologie du Combattre et éclaire notre lanterne sur le désir de guerre qui pointe à nouveau son nez à l’horizon…
4Mohamed Tozy explore quant à lui l’univers mental et social des djihadistes, notamment marocains, qui sont passés à l’acte un jour de mai 2003 avec une série d’attentats terroristes. Comment en sont-ils arrivés là ?
5Jean-Pierre Filiu apporte un éclairage singulier sur les discours apocalyptiques qui prolifèrent, dans l’islam contemporain, mais aussi très largement dans les milieux fondamentalistes chrétiens aux Etats-Unis. Quel avenir cela nous promet-il ?
6Gérard D. Khoury est allé de son côté interroger le psychanalyste d’origine égyptienne, Moustapha Safouan, à l’occasion de la parution de son dernier livre, Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ? Ils nous livrent, dans leur entretien, quelques clefs indispensables pour mieux comprendre la situation.
7Daniel Lindenberg nous ramène sur le continent européen et dans le monde intellectuel français qui avait été secoué par la parution, en 2002, de son petit livre percutant, Le Rappel à l’ordre. Il nous montre, six ans après sa parution, combien ce glissement s’est aggravé et comment le débat se cristallise autour de l’islamophobie, cet “anti-totalitarisme des imbéciles”.
8Nathalie Galesne, depuis l’Italie, nous fait entendre les discours de haine qui se multiplient dans les médias, depuis le bréviaire écrit par Oriana Fallaci après le 11 Septembre jusqu’aux “bons mots” du ministre Calderoli. Le néofascisme est-il de retour ? Le désir de guerre, en tout cas, a trouvé son langage…
9Mais que se passe-t-il aux frontières de l’Europe ? Les discours de la haine et de la peur légitiment la mise en place de dispositifs sécuritaires de plus en plus sophistiqués qui tendent à criminaliser les phénomènes migratoires. Michel Peraldi analyse cette “condition migrante”, notamment à partir du parcours de Balthazar qui tente de passer en Europe depuis le Maroc.
10La mort de la politique enfante-t-elle une violence sourde ? Comment retrouver quelques espoirs de paix là où les désirs de guerre enflent et se propagent dans les médias, pris en tenailles entre ce que Driss Ksikes appelle l’orwellisation des discours sécuritaires et la fatwisation de la bigoterie rampante. Un nouveau rapport à la ville, une réinvention de la Cité, terrestre comme numérique, semblent des pistes à explorer pour sortir de ce désir de guerre et imaginer l’avenir.
11Le rapport à la Polis, à la Cité et donc au politique, reste malgré tout central. Le problème, comme le souligne ici Dominique Eddé, c’est que “plus ça va, plus le discours politique gagne en contenance ce qu’il perd en contenu”. Or “l’emballage du vide” ne pourra pas masquer très longtemps l’absence de prise sur le réel des discours publics.
12Comment réinventer un langage, trouver les formes possibles d’une Communauté à imaginer qui relierait autrement l’Europe à la Méditerranée ? La question de la guerre et de la paix se joue là désormais, comme le montre Thierry Fabre, compte tenu de la colère qui monte et qui ne trouve pas de forme politique à son dépassement. Ce ne sont ni les illusions institutionnelles du partenariat euro-méditerranéen ni les approximations de l’Union pour la Méditerranée qui sont à la hauteur des enjeux et des défis de l’heure. Reste à dessiner une véritable alternative méditerranéenne et un “grand rendez-vous des civilisations”, pour éteindre la colère et allumer l’espoir, loin du cri de ralliement de tous les fascismes : “A mort l’intelligence et viva la muerte”.
13Que vive l’intelligence et vive la vie ! Si ce numéro de La pensée de midi y a un tant soi peu contribué, il aura au moins permis de faire refluer les désirs de guerre et de nourrir des espoirs de paix.
14T. F.