Article de revue

La naïda casablancaise : un devenir artistique bien incertain

Pages 211 à 213

Citer cet article


  • Suzanne, G.
(2008). La naïda casablancaise : un devenir artistique bien incertain. La pensée de midi, 24-25(2), 211-213. https://doi.org/10.3917/lpm.024.0211.

  • Suzanne, Gilles.
« La naïda casablancaise : un devenir artistique bien incertain ». La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, 2008. p.211-213. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-211?lang=fr.

  • SUZANNE, Gilles,
2008. La naïda casablancaise : un devenir artistique bien incertain. La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, p.211-213. DOI : 10.3917/lpm.024.0211. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-211?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0211


Notes

  • [1]
    Terme arabe signifiant en français : la renaissance. (N.D.L.R.)

1Ces dernières années, Casablanca a été promue par la presse spécialisée au rang de capitale culturelle du Maroc, haut lieu de la scène musicale marocaine et plus largement place forte de la création artistique et de l’effervescence intellectuelle et créative. Mais à quoi tient cette vitalité si ce n’est à sa surreprésentation médiatique ? Voilà la question qui planera dans l’esprit de n’importe quel observateur de passage à Casablanca. Pour dépasser ce trouble, il lui faudra arpenter cette ville démesurée, l’écumer de nuit comme de jour, en fréquenter les moindres recoins et à partir de là en suivre les méandres relationnels qui le feront petit à petit passer entre les mains du nombre incalculable d’aficionados qui peuplent la naïda casablancaise et s’y affairent.

2Une fois emporté par le tourbillon de la bohème locale, il suffit de prêter l’oreille ! On entend alors la voix des chebs se perdrent dans la cohue nocturne des rues de l’Horloge. Plus loin, juste à côté du parc de la Ligue-Arabe, c’est la rythmique incisive d’un groupe de hardcore qui donne le tempo aux tournées de “Spéciale” qui filent sur le comptoir du bar. Un autre soir, ce sera peut-être un groupe de punk qui électrisera la salle du Théâtre Mohammed-VI, ou encore au son d’un groupe de fusion que l’on dansera une grande partie de la soirée.

3L’auditeur attentif n’entendra pas simplement dans ces formes musicales des versions locales de genres musicaux mondialisés, comme le reggae, le raï, le rap ou le hardcore. Il percevra toute l’originalité de formules authentiques qui ont leurs propres qualités prosodiques et musicales, leurs propres contenus thématiques et qui, surtout, cultivent une manière commune de puiser dans le fond culturel de la ville. Elles reprennent le langage local – le darija – jusqu’à sa manière de se mettre en scène – avec l’accent de Casablanca –, collectent des effets sonores qui portent la marque des lieux et se font les dépositaires d’histoires locales comme autant de légendes urbaines du Casablanca d’aujourd’hui.

4Si à première vue on a du mal à percevoir le scintillement de cette naïda qui brille pourtant de mille feux créatifs, c’est avant tout, et a contrario d’autres métropoles méditerranéennes qui comptent artistiquement, parce qu’elle peine à trouver sa traduction spatiale. Il n’y a en effet aucun lieu régulier de programmation dans le centre-ville. L’organisation d’événements artistiques n’est pour l’heure qu’une série de “coups” et autres tours de force. Ce qui dit au passage toute l’astuce dont leurs promoteurs doivent faire preuve pour les monter. En revanche, cet élan créatif ne manque pas d’ancrages urbains et territoriaux. Pour conférer à ces musiques une certaine visibilité publique, leurs auteurs et leurs acteurs mobilisent le moindre bout de ville comme une ressource nécessaire à cet effet. Ils smurfent du coin de l’avenue Lalla-Yacout jusque dans des fêtes privées, ils occupent le devant de la scène du festival L’Boulevard comme les arrière-salles de la Fédération des œuvres laïques et, depuis plus récemment, ils s’immiscent dans les studios des premières radios privées pour en faire les laboratoires de leur création et un moyen de diffusion en prise sur la ville et ses publics.

5En réponse à cette activité des milieux artistiques, et principalement musicaux, la ville commence à faire corps. Autour de cet essor musical, un véritable monde social s’invente au jour le jour : les critiques musicaux de L’Kounache escortent la carrière des groupes locaux pendant que les chroniqueurs d’Exit se font les annonceurs de la vie culturelle et artistique des grandes villes marocaines ; certains se lancent comme producteurs, alors que d’autres se taillent une réputation de programmateurs ou de directeurs d’antenne radio. Le tout met sous tension un secteur professionnel, certes en germe, mais déjà très dynamique et dont les activités se répandent sur l’ensemble du centre-ville, vont se connecter avec les plus grands festivals du Maroc et poussent parfois plus loin leurs ramifications pour finir sur les planches des scènes espagnoles. C’est aussi un milieu d’activistes dont les convictions mordent amplement sur le débat public et s’articulent entre revendications libertaires et causes sociales.

6Contrairement à ce que d’aucuns décrivent comme une “branchitude”, deux indices laissent présager que cet essor artistique encore discret correspond à un phénomène plus profond qui débordera peut-être dans les temps qui viennent les contours frivoles d’une mode passagère.

7Le premier est d’ordre esthétique. Pour les jeunes Casablancais, faire du rap, de la fusion ou du hardcore ne se limite pas à chanter en arabe sur des musiques importées d’outre-Atlantique. C’est, d’une part, produire une manière contemporaine de donner à entendre des musiques anciennes, comme celles liées au patrimoine culturel amazigh, et donc une façon de faire en sorte qu’elles perdurent. C’est là tout le sens du travail musical qu’ils entreprennent. Lorsqu’ils tirent des sons rap à partir de productions musicales du cru (chaâbi ou chant du Moyen Atlas), ils ne font rien d’autre que régénérer des traditions musicales ancestrales et maintenir la diversité culturelle dans un Maroc qui à bien des égards n’hésite pas à se conformer aux standards internationaux. D’autre part, ces groupes, en ne choisissant pas vraiment entre le français, l’arabe, l’anglais et le darija, dégagent un espace linguistique à partir duquel s’exprime une marocanité qui n’est enracinée ni dans le nationalisme panarabique, ni dans une sorte d’internationalisme creux et irénique.

8Le second indice est quant à lui urbain. En déployant leurs activités dans Casablanca, ces milieux artistiques et leurs publics contribuent à l’avènement d’une fonction urbaine supplémentaire dans la ville. A côté des fonctions historiques (centralités mémorielles et monumentales) et classiques (centralités directionnelles et administratives, productives et communicationnelles), s’imposent peu à peu des formes de centralités liées à leur intensité créative. Grâce à eux, la ville acquiert de fait une valeur d’usage (liée à la créativité, au festif et au récréatif) et ne vaut plus seulement par sa valeur d’échange, autrement dit foncière. De manière plus prosaïque, ils ont également compris la portée d’un tel processus : le fait qu’ils fassent du centre-ville le lieu par excellence de leurs activités et de l’expression de leur identité rend ce dernier central pour ce genre d’activités, pour les publics qui leur sont liés et pour leur existence citadine. Disons alors que la meilleure garantie du devenir artistique de Casablanca est à présent intrinsèquement attenante au devenir créatif de cette bohème. L’une, la ville, ne réussira pas à se nimber d’une aura esthétique sans que l’autre, la bohème, ne tienne le haut de l’affiche.

9Dans un tel moment, nombreux sont ceux qui pensent que le cercle vertueux entre dynamique urbaine et processus artistique sera dur à boucler. Bien sûr, personne n’est dupe de la manière dont l’industrie du divertissement rattrape sans cesse cette créativité pour la transformer en un média spécialisé à destination des jeunes qui sont devenus la principale cible des firmes de téléphonie, des marques de prêt-à-porter, des banques et des partis politiques en mal de nouveaux adhérents. Et tout le monde a bien compris, et depuis longue date, qu’avec Schengen, le pourtour nord-méditerranéen n’est plus qu’un voisin chez lequel on n’ose guère s’inviter.

10Il ne nous reste plus alors qu’à souhaiter que cette énergie créative débouche sur l’émergence d’une démocratie culturelle plutôt qu’elle ne se convertisse à un libéralisme artistique à tous crins et à espérer que cette vitalité casablancaise trouvera prochainement dans l’espace euroméditerranéen le lieu de son accomplissement cosmopolite plutôt qu’un point de butée de la diversité culturelle à laquelle elle participe.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0211