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Tradition, création et divertissement. A l'heure du village global. Une problématique qui m'a longtemps passionnée...

Pages 202 à 210

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  • Peillon, C.
(2008). Tradition, création et divertissement. A l'heure du village global. Une problématique qui m'a longtemps passionnée... La pensée de midi, 24-25(2), 202-210. https://doi.org/10.3917/lpm.024.0202.

  • Peillon, Catherine.
« Tradition, création et divertissement. A l'heure du village global. Une problématique qui m'a longtemps passionnée... ». La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, 2008. p.202-210. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-202?lang=fr.

  • PEILLON, Catherine,
2008. Tradition, création et divertissement. A l'heure du village global. Une problématique qui m'a longtemps passionnée... La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, p.202-210. DOI : 10.3917/lpm.024.0202. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-202?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0202


Notes

  • [1]
    Theodor Adorno, Minima Moralia : Réflexions sur la vie mutilée, Payot, 2003. (Toutes les notes sont de l’auteur.)
  • [2]
    La construction d’un monde globalisé où tout est proche de tout “impression d’une immersion totale et instantanée et jubilatoire dans la multiplicité des idiomes sonores… par la grâce des musiques world, la collusion de l’intime (moi et mon casque d’auditeur) et de l’universel (les échos de partout me parvenant à discrétion) ne ressuscite que dans le fantasme les anciens prestiges du voyage”, Christian Corre, “World music : un objet virtuel ?”, Filigrane n° 5, Musique et mondialisation, Delatour, 2007.
  • [3]
    “Nous acceptons, c’est là notre coup de maître, les particularismes mais non les singularités, les types mais non les individus, nous créons, ruse géniale, des chœurs de particuliers dotés d’une voix revendicatrice, criarde et inoffensive. Mais l’isolé absolu, celui qui n’est ni breton, ni corse, ni femme, ni homosexuel, ni arabe, ni etc. Celui qui n’appartient même pas à une minorité, la littérature est sa voix, qui, par un renversement paradisiaque, reprend superbement toutes les voix du monde et les mêle dans une sorte de chant qui ne peut être entendu que si l’on se porte pour l’écouter…”, Roland Barthes, Sollers écrivain, Le Seuil, 1979.
  • [4]
    “Enamorada Madalena”, l’empreinte digitale, ED13081/Nocturne.
  • [5]
    Damase Arbaud (Manosque, 1814-1876), Chants populaires de Provence, Ed. Librairie Lacour, 1993, actuellement difficile à trouver.
  • [6]
    Gilles Deleuze, Mille plateaux, Minuit, 1980.
  • [7]
    “Esprit du Sud, Anthologie méditerranéenne”, l’empreinte digitale ED13149/Nocturne.
  • [8]
    “Trouvères à la cour de Marie de Champagne”, l’empreinte digitale, ED13045/Nocturne.
  • [9]
    “Troubadours et minnesänger”, l’empreinte digitale, ED13079/Nocturne.
  • [10]
    En Italie du Sud, ne se pratiquent pas comme en France les grands rassemblements techno, mais de grandes fêtes en montagne avec tambourins, guitares et guitares battente. S’y retrouvent des centaines de jeunes gens. Tout le monde chante et danse le répertoire traditionnel…
  • [11]
    “La Tarentella”, Alpha, collection “Chants de la terre”/Harmonia Mundi.
  • [12]
    “Pellegrino, voyage en Orient de Pietro della Valle au XVIIe siècle”, ensemble XIII 21, Arion/Nocturne.
  • [13]
    Turath.org, interview exclusive, http :// www. turath. org/ Interviews/ NidaaAbouMrad. htm.
  • [14]
    Georges Didi-Huberman, Le Danseur des solitudes, Minuit, 2006.
  • [15]
    Libération, mercredi 4 juillet 2007.
  • [16]
    “[…] le grand tintamarre de foire par lequel l’« homme instruit » des grandes villes se laisse imposer des jouissances spirituelles, par l’art, le livre et la musique… !” Nietzsche, Le Gai Savoir, Editions 10/18.
  • [17]
    Cf. l’éditorial de Thierry Fabre, La pensée de midi, n° 23.
  • [18]
    “Car le beau n’est que le commencement du terrible, tel que nous réussissons à le supporter.”
  • [19]
    Theodor Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, Gallimard, 1979.

1La musique nous permet de “séjourner dans le particulier sans cependant s’y fixer [1]”.

2A travers la ligne éditoriale du label indépendant l’empreinte digitale dont j’étais la fondatrice et la directrice artistique, j’ai interrogé pendant une quinzaine d’années le rapport entre le simple et le multiple, le particulier et le général, le singulier et l’universel… Cela recoupait bien sûr d’autres préoccupations, bien au-delà du seul fait musical.

3Je penchais tantôt d’un côté, avec un son angle de vue, tantôt d’un autre côté.

4Je défendais pied à pied, en toute sincérité, les musiques de création : la musique ancienne et ses relectures récentes – le postulat étant ici qu’il n’y avait de musique que vivante –, la musique contemporaine (“de tradition occidentale savante”), les musiques traditionnelles (savantes ou populaires) “de création” (c’est-à-dire vivantes même si c’était redondant).

5Je me sentais engagée. Au combat. Avec toujours l’impression d’appartenir à plusieurs mondes à la fois, d’y échapper, d’être toujours d’ici et en même temps d’un ailleurs.

6Le label s’était fait une spécialité, non exclusive, des “premiers disques”, décidé à suivre des artistes (encore) inconnus (premiers enregistrements de Philippe Leroux, de Bertrand Dubedout, de Jean-Michel Bossini, de Juan Carmona, de Toros Can, de Cristina Branco, de Katia Guerrero…).

7De loin en loin, en questionnant la musique en train de se faire, apparaissaient de nouveaux contours, les traces, les signes avant-coureurs des musiques en devenir, et en l’occurrence à venir (sur le marché).

8Tantôt on rejoignait les grandes tendances déjà en travail dans le monde souterrain et qui n’allaient pas tarder à connaître l’heure du jaillissement (et donc l’heur de plaire au public), tantôt on traversait les déserts, car les créateurs concernés étaient décidément bien trop en avance sur leur temps.

9Si les premières années avaient été consacrées essentiellement à la ligne “classique”, aux musiques médiévales, Renaissance, baroques, et à la musique contemporaine, certaines rencontres fortes me mirent sur le chemin ambigu des “musiques du monde”. Le terme était utilisé par défaut (à défaut d’en trouver un autre plus juste) et surtout pour éviter l’écueil de la “world” music, représentée par exemple par les excursions de Peter Gabriel et de son label Real World. Ce n’était pas tant les choix musicaux en eux-mêmes (Nusrat Fateh Ali Khan, les Musiciens du Nil, Papa Wemba ou Justin Vali…) qui me dérangeaient, mais plutôt le parfum idéologique qui émanait du discours et du “packaging” de la compagnie [2], où à la façon des rayons “monde” des supermarchés se trouvaient réunis des produits à “saveur locale”. J’exécrais le tourisme et les pages de papier glacé des magazines offrant les mondes “perdus” et leurs populations sous une lumière nimbée et esthétisante. Comme s’il ne s’agissait pas d’êtres vivants, contemporains, aux prises avec les mêmes contradictions, les mêmes sentiments, les mêmes vicissitudes que les autres hommes…

10Refusant de collaborer à cette entreprise intellectuellement suspecte, je me détournais également d’une démarche purement ethnographique et érudite. Cette dernière était utile, voire primordiale, parce qu’elle permettait de témoigner, de conserver et d’archiver des pratiques musicales menacées de disparition, mais j’avais pour conviction que la tradition, pour rester vivante, devait marcher sur la brèche, risquer à chaque instant de se perdre, être questionnée à chaque instant…

11Je cherchais où pouvaient être les failles entre ces deux attitudes, la “sacralisante”, muséifiante des collecteurs de sources, et la consumériste, idolâtre et nivelante. Je guettais les brèches et les fissures d’où on pourrait entendre, en y collant l’oreille, la création en œuvre.

12L’exploration n’était pas systématique, je recherchais plutôt les correspondances secrètes ou tout au moins inattendues, les accidents de l’histoire et des histoires, de ma propre histoire aussi, laissant se dessiner une géographie musicale affective, subjective.

13Je n’aimais pas les notions de “voyage”, ni d’itinéraire, et encore moins celles de métissage ou d’hybridation.

14Car on manquait de mots, on manquait de recul. Peut-être fallait-il recourir au champ lexical biologique, car la diversité “variétale” semblait en danger, mais ce qu’on découvrait, c’était surtout un champ sémantique vide et encore impensé.

15Personnellement, je privilégiais une approche artistique exigeante, je cherchais “l’isolé absolu” de Roland Barthes [3]. J’avais emprunté au même penseur la phrase inscrite au fronton de l’empreinte digitale : “J’ai décidé de prendre pour guide la conscience de mon émoi.”

16Le choix de l’aire méditerranéenne, dominant sans être exclusif, était une question de familiarité.

17En même temps se jouait aussi mon propre cheminement. En 1996, je pris conscience que si j’explorais le monde méditerranéen, où je misais sur des questions de ressemblances, de correspondances, ces chants qui passaient presque silencieusement d’une rive à l’autre, “d’un rêve à l’autre” pourrait-on dire, s’arrêtaient à la porte de la Provence et même de l’Occitanie.

18Il m’avait semblé que toutes les affinités, les cousinages, les intimes correspondances, irriguaient et vivifiaient toutes les régions du “pourtour”, en sautant par-dessus ce drôle de pays “à part” qu’était la France. Comme si la France n’existait pas, ou plutôt n’existait plus, laissant une béance à sa place.

19Si ma grand-mère avait été bâillonnée dès le primaire et qu’on lui avait tapé sur les doigts quand elle parlait patois à l’école, elle avait si bien intégré la honte, cet outil coercitif du mépris, que celle-ci était devenue quasiment génétique.

20Finalement j’avais hérité d’un blanc avec quelques traces de noir, un vague parfum de malaise.

Découverte des mouvances locales

21Ainsi quand je rencontrai Patrick Vaillant, Manu Théron, Samuel Karpiena, Jan-Mari Carlotti… (tous à peu près à la même période), quel bonheur ce fut de sentir vivant ce que je croyais mort ! Pousser la porte de ce jardin que j’avais (délibérément ?) ignoré et goûter les fruits délicieux d’arbres bien portants et centenaires, comme ceux de leurs rejetons ou de plantes plus étonnantes encore.

22La musique provençale fit son entrée. Et avec elle des énoncés :

23“Conçu comme un lieu emblématique d’une expérience musicale, sonore, poétique, du dire, du chanté, revendiquer la provençalité…”

24“Révéler l’âme populaire provençale, une âme collective, enracinée dans l’imaginaire par la transmission orale, dans les superstitions, dans les chants. Ce qui relie au fond les cultures entre elles.”

25“Un art acide et contrasté, rude, traversé par le souffle poétique de l’esprit naïf et coloré des ex-voto des chapelles…”

26Pourtant dès la première production “provençale”, le trio Madalena [4], explorant le corpus des mélodies consignées par Damase Arbaud [5], les trois musiciens venaient d’horizons différents (René Sette, provençal d’origine calabraise, ancien maçon, virtuose de la chaux vive et des pierres sèches, Patrick Vaillant, niçois et iconoclaste de la musique traditionnelle, mandoliniste, compositeur et arrangeur, et Bijan Chemirani, à ses tout débuts, issu d’une lignée de percussionnistes iraniens).

27La justification dut être immédiate :

28“Née du parcours des nomades modernes […], ils « colportent » de lieu en lieu […] leurs semelles incrustées de la poussière légère du chemin… La culture provençale fait le lien, par la langue chantée, par les réflexes mélodiques, la récurrence troublante des thèmes. Elle apporte une couleur, un prétexte à des pérégrinations rythmiques, des jeux de timbres, voire à des ornementations instrumentales qui viendraient de très loin, d’époques très anciennes, d’un ailleurs méditerranéen aux temps incertains, en tout cas intérieurs.”

29La poussière légère du chemin étant “la terre” que la Ritournelle de Gilles Deleuze “emporte toujours avec soi [6]

30Où on découvrait in vivo que la chahuteuse scène du Sud relevait presque toujours du “mélange”. Pour ne pas parler des audaces de Jan Mari Carlotti, composant des chansons d’auteur en occitan, ni des Massilia Sound System, mêlant des vestiges de chansons festives occitanes au dub jamaïcain, ou de Dupain, dont l’âme Karpiena était d’origine polonaise.

31Rien de “pur” donc chez les représentants de la mouvance occitane locale.

32Ce qui n’avait rien d’étonnant, car on savait que l’authentique était une vue de l’esprit.

33La montée du Front national qui colorait le lieu et l’époque nous faisait honnir toute forme de crispation identitaire, tout soupçon de repli communautariste.

34Pendant ce temps, mes investigations continuaient sur d’autres rives : portugaises, grecques, turques, espagnoles, maghrébines, libanaises…

35Ici et là, mêmes constatations. En Andalousie, en Epire, en Calabre, le point d’ancrage était toujours mouvant. Se dégageaient quelques notions essentielles : la modalité, les échelles non tempérées, la monodie, l’hétérophonie, la poly-instrumentalité, le rapport à la poésie. La relativité de l’ancienneté des traditions, leur continuité toujours discontinue.

36Il fallait forcément aborder ce continent par l’esprit.

37Ainsi naquit l’idée d’“Esprit du Sud [7]”, une “anthologie”, non scientifique, non commerciale, juste un manifeste qui commençait ainsi :

38“Anatolie, Anatolia, c’est l’endroit où le soleil se lève. C’est l’Orient, l’origine.

39L’Esprit, pneuma en grec, est le souffle. Le souffle est ce qui unit et disperse pour réunir à nouveau ; c’est le fil transparent qui nous relie à travers les âges, à travers les reliefs. Il nous inspire, nous parle et chante à l’oreille d’une voix intérieure.”

40Un taksim ouvrait ainsi ce recueil.

41Quelques images : déchirure, tragique, orgueil, nostalgie… Le nostos (le retour), un trait lumineux qui transperce l’âme méditerranéenne. Lié à l’exil, exil géographique, exil symbolique du paradis. Lumière, jardin, imaginaire…

42Nous étions reliés à une époque, et ces rêveries se retrouvaient chez nombre d’artistes ou d’“acteurs culturels”.

43Au-delà des mots, et bien au-delà des aventures du label, se dessinait une réalité contradictoire. Ceux qui étaient censés “perpétuer” la tradition (les héritiers) semblaient la “trahir”, en prenant toutes sortes de libertés : instrumentales (Serge Pesce avec ses guitares) ; ou de genre (Manu Théron introduisant la polyphonie dans un répertoire d’essence monodique) ; ou de style (Anouar Brahem utilisant la syntaxe jazz dans un environnement culturel arabe) ; ou d’incorporation d’éléments étrangers ou hétérogènes… Et cette forme d’“infidélité” s’inscrivait dans la tradition elle-même, “intacte” et renouvelée.

44En revanche certaines expériences de “transplantation”, d’emprunt pur et simple, se révélaient décevantes. Et surtout la montée en charge de la “world” music et la pratique des fusions tous azimuts, désastreuses en termes artistiques, devenaient souvent de purs produits d’entertainment. L’ère du cross-over naquit, et avec lui les idées les plus extravagantes, sorties des laboratoires de recherche mercatique ou des fantasmes de succès.

45Mais n’était-ce pas la marche du monde ? De la globalisation, de la culture de masse ? Avec ses propres marges de manœuvre et ses idéaux de subversion ?

Passeurs…

46Et puis, il y eut la Vésubie. Thierry Cornillon, CRS des neiges, sauveteur de haute montagne, enfant de la vallée, compagnon et successeur de Zéphirin Castellon. Il avait recueilli toute la tradition vivante des villages. Après un premier disque de chansons populaires “fonctionnelles” (chants de naissance, de fiançailles, de mobilisation, chants de noces, de travail, chants funèbres…), il rêvait de se lancer dans le répertoire des troubadours. Lequel était protégé si l’on peut dire et estampillé d’“origine contrôlée” par les médiévistes. Les tentatives chez ces derniers étaient nombreuses depuis de longues années ; j’y avais moi-même contribué avec un enregistrement de Venance Fortunat [8] et de l’ensemble italo-suisse Lucidarium [9].

47Il fallait imaginer comment le natif de l’arrière-pays niçois, sans formation musicale spécifique – ni musicologique –, allait s’y prendre. Il se disait légitime à cause de la langue occitane qui lui était maternelle et de l’accent, dont il disait aussi qu’ils avaient peu évolué depuis le XIIe siècle, la Vésubie étant une vallée “encastrée” et propre à une évolution très lente de la langue. Une sorte d’héritage naturel et spirituel. Ce projet fut abandonné pour des raisons étrangères à cette réflexion, mais la question était posée : celle de l’héritage, des approches multiples, du franchissement des interdits.

48Est-ce le même élan qui anima la théorbiste Cristina Pluhar, issue du milieu baroque, quand elle entreprit (avec un immense succès public) d’interpréter des tarentelles italiennes à travers l’étude des manuscrits anciens et l’utilisation d’un instrumentarium “approprié” ? Or cette tradition est encore parfaitement vivante en Italie du Sud, que ce soit à travers la mémoire et le plaisir des “vieux”, les recréations par les tenants du revivalisme ou leur réappropriation par les plus jeunes [10]. Une approche savante pour appréhender une réalité très (sur)vivante…

49Je connaissais d’autres expériences de frottement entre les traditions écrites et orales. J’avais travaillé avec Katarina Livjlanic, musicologue d’origine croate, qui ressuscitait les liturgies très anciennes en langue glagolitique, par exemple, et se penchait très sérieusement sur le fonds oral ancien. Francis Biggi, lui aussi musicologue et musicien, cherchait le lien entre l’expression des émotions sacrées et leurs détournements profanes (et inversement). Solidement arrimés à des études approfondies – musicologiques, historiques, philologiques, phonétiques –, leurs travaux avaient un sens, une cohérence et s’entouraient de précautions intellectuelles.

50Mais la mode survint, une mode de masse, à la limite du phénomène de société. On débrida l’imagination.

51Où placer alors l’ensemble Aromates de Michèle Claude, avec ses “Mélodies andalouses du Moyen-Orient”, son “Jardin de myrtes [11]”, ou Jean-Christophe Frich, promoteur de ce qu’il appelle la musicologie-fiction avec “Pellegrino [12]”. De tels exemples de “transgressions” aujourd’hui pullulent. Où se trouve la limite entre la rêverie et le fantasme ? S’agit-il de “liberté” ou de manipulation (consciente ou inconsciente) ?

Éclairage

52Marguerite Taos Amrouche, héritière d’une lignée d’aèdes berbères et féminins, véhicule d’une culture de la nuit des temps, s’était donné la mission d’une transmission “à l’identique”. Or, le prix du transport de cette culture hors du village de ses ancêtres, du clan, de la famille, était son exil à Tunis, où ses parents s’étaient installés pendant son enfance, fuyant la misère et les difficultés des montagnes de haute Kabylie…

53Taos a œuvré de tout son cœur jusqu’à son dernier souffle, en 1976. Elle le fit avec les moyens et la culture de son époque, avec son éducation, ses goûts, ses sentiments. Elle ajouta sans le vouloir une dimension lyrique à la rusticité de ces chants. Pour les puristes, la démarche n’était pas assez “trad.”. Les tenants de la modernité n’étaient pas convaincus non plus. Elle eut ses fanatiques, amoureux transis, mais si elle fut reconnue comme une “immense artiste”, elle n’accéda pas au prestige du créateur.

54La rigueur de Nidaa Abou Mrad, violoniste, compositeur et musicologue libanais, n’est pas toujours comprise en Occident. Après avoir vécu en Europe et parcouru le monde comme violoniste baroque, Nidaa Abou Mrad est revenu au pays. Il est aujourd’hui directeur de l’Institut supérieur de musique de l’Université antonine au Liban et se consacre à l’étude du patrimoine de la Nahda, ou renaissance culturelle arabe du XIXe siècle. Avec la détermination de revivifier les traditions et notamment la tradition musicale herméneutique, acculturées au cours du XXe.

55Comme s’il revenait de loin, de très loin, fuyant un monde futile et plongé dans l’illusion. “Il faut respecter un système, une tradition et s’y astreindre”, dit-il. Pour lui : “Un vrai compositeur se situe tout à l’opposé de la démarche du collage ou patchwork. […] Il s’abstient de mélanger, sauf si la fusion de deux systèmes donne un nouveau système cohérent et complètement opérationnel (comme le jazz, qui est une synthèse réussie).”

56Il dénonce la médiocrité des tentatives de syncrétisme et de fusion, de simplification par réduction, on aurait envie de dire “ontologiques”.

57“[…] l’acte de composer […] ne se résume pas à l’invention d’une belle mélodie. La beauté d’une fugue de Bach n’a rien à voir avec la beauté du sujet à partir duquel se construit la fugue. La beauté musicale d’une qasîda chantée dans le style de shaykh Abû al-‘Ulâ Muhammad n’a rien à voir avec une trouvaille thématique. Dans les deux cas, l’essentiel est dans le développement qui se crée à partir du matériau de base. On ne s’arrête pas à un élément qui est fétichisé : le thème ou la mélodie que l’on peut retenir. Tout est dans la manière de faire passer cet élément au feu de l’athanor alchimique du compositeur. Les éléments saillants du discours musical subissent alors des transformations qui les rendent méconnaissables afin que seule la transformation, en tant qu’acte de création, perdure sous forme d’illumination sonore. [13]

58Israel Galván, jeune danseur sévillan, fit en 1998 avec Les Souliers rouges, une entrée sensationnelle sur la scène internationale. La reconnaissance fut immense et immédiate. La critique s’enroua à force d’éloges. Bientôt le philosophe français Georges Didi-Huberman lui consacre un ouvrage aux accents nietzschéens : Le Danseur des solitudes[14]. Sa danse est d’une puissance stupéfiante, hypnotique. D’où l’Andalou, Gitan par sa mère, tire-t-il cette puissance créatrice ? De sa terre natale, de ses études et de ses influences, du flamenco des années trente, de son érudition chorégraphique, de son histoire, de ses déchirures personnelles ? Il confie à Marie-Christine Vernay [15] : “Mes parents sont venus voir mes spectacles. Ils en sont ressortis attristés. Et les voisins leur présentaient leurs condoléances.” Les parents, eux-mêmes danseurs réputés, l’avaient élevé dans la plus pure tradition. Mais leur enfant rêvait plutôt d’autres espaces et de football. Pourtant n’était-ce pas son père, directeur d’école de danse à Séville, qu’il avait entendu seriner : “Le flamenco, la force !”

59Contraint à évoluer dans ce milieu, il prit le parti d’inventer. Provocateur, il investit la tradition et en extrait l’esprit, l’énergie. “Il faut donner à l’énergie flamenca toute sa liberté ; il ne faut pas rester enfermé dans la forme. Je n’ai jamais eu l’intention de fusionner les styles, comme le flamenco et la danse contemporaine, insiste-t-il. Mais je veux une liberté de mouvements, même si elle repose assurément sur l’énergie flamenca.”

60Et le bailaoro surdoué nous donne une des clefs : “Je me sens bien en dansant quand je suis au-delà du risque. Si je m’aventure dans quelque chose de nouveau ou d’innovant, c’est toujours en partant des racines. Un artiste flamenco, aujourd’hui, n’a plus l’occasion de se former dans les fiestas, les tablaos, les réunions privées. Je suis allé au lycée, j’ai Internet, je suis fou de cinéma, nous n’avons plus les mêmes références.”

Le grand tintamarre de foire

61Aujourd’hui où tout est possible, où les tabous sont dissous, où toute certitude repose sur un désemparement infantile, où l’amnésie est une condition de survie, la liberté condamne l’art à la saturation des simulacres de la mémoire.

62Pendant ce temps, les polémiques sémantiques vont bon train. Avec leurs enjeux politiques, culturels et le “rapport au monde” qui les sous-tend. Certains, promoteurs de nouveauté à tout prix, sont devenus allergiques au vocable de “tradition”. Ils n’y voient qu’un nid poussiéreux, une ornière lexicale et réactionnaire. Pourtant la tradition, prise au sens dynamique du terme est une richesse. Et une monnaie d’échange. Faire dialoguer les cultures entre elles devient un sésame, un mot de passe pour une exploration fructueuse et porteuse d’avenir. Voici effectivement un chemin à suivre. Vital sans doute. Qui passe par la connaissance approfondie de l’autre, qui passe par des artistes, leur imaginaire, leurs techniques, leur instrumentarium, mais aussi par leurs réflexes, leurs stéréotypes. On parle alors de “transculturalité”… Et la transculturalité s’expérimente, bien sûr. Or, la plupart des rencontres “arrangées” auxquelles on assiste aujourd’hui, favorisées par l’esprit du temps, les tentations, les rêves et les critères des politiques culturelles institutionnelles, comme les mariages arrangés d’antan, donnent des fruits médiocres. L’échange entre musiciens se fait souvent superficiellement, sans réelle nécessité artistique. Une belle opération de communication, en revanche, rentable en discours et propre à appâter “l’homme instruit [16]”.

63C’est oublier que la création est un mystère…

64Mais l’art résiste à toute forme de destruction [17], résiste irréductiblement à toute forme de réduction typologique. Son énergie est celle de la beauté. Celle de Rilke [18]. Cette beauté-là est indestructible, essentielle, au-delà de toute forme et de tout “air du temps”.

65Dans ce contexte d’hyperglobalisation, gageons que les particularismes continueront à alimenter la grande machine à consommer images mentales et sonores. La période n’est même plus au syncrétisme, ni à “l’éclectisme brisé [19]”.

66On est dans l’ère de la consommation, la déréalisation, la déterritorialisation…

67Mais tout est voué au basculement…


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0202