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Sociabilité masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance

Pages 109 à 124

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  • Le Breton, D.
(2008). Sociabilité masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance. La pensée de midi, 24-25(2), 109-124. https://doi.org/10.3917/lpm.024.0109.

  • Le Breton, David.
« Sociabilité masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance ». La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, 2008. p.109-124. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-109?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2008. Sociabilité masculine des quartiers de grands ensembles : mépris et lutte pour la reconnaissance. La pensée de midi, 2008/2 N° 24-25, p.109-124. DOI : 10.3917/lpm.024.0109. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-2-page-109?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0109


Notes

  • [*]
    Professeur de sociologie à l’université Marc-Bloch de Strasbourg, membre de l’Institut universitaire de France, membre du laboratoire URA-CNRS Cultures et sociétés en Europe. Il est notamment l’auteur de En souffrance : adolescence et entrée dans la vie (Métailié, 2007), La Saveur du monde : une anthropologie des sens (Métailié, 2006), La Peau et la Trace : sur les blessures de soi (Métailié, 2003), Anthropologie du corps et modernité (PUF, Quadrige, 1990 1re édition).
  • [1]
    Michel Kokoreff, La Force des quartiers. De la délinquance à l’engagement politique, Paris, Payot, 2003.
  • [2]
    Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf, 2002.
  • [3]
    Les quartiers sensibles ont bénéficié d’une énorme attention politique en matière d’équipements culturels, de transports collectifs, de services publics, d’encouragement économique, etc., à la différence des zones rurales ou de la province éloignée des grands centres désavantagées sous tous ces rapports et sans réels moyens de pression sur les puissances publiques (Dominique Lorrain, “La dérive des instruments : les indicateurs de la politique de la ville et l’action publique”, Revue française de science politique, vol. 56, n° 3, 2006). (Toutes les notes sont de l’auteur.)
  • [4]
    Farhad Khosrokhavar, L’Islam des jeunes, Flammarion, 1997, p. 49.
  • [5]
    Pascal Duret, Les Jeunes et l’Identité masculine, PUF, 1999, 20 sq.
  • [6]
    Abdelmalek Sayad, L’Immigration ou les Paradoxes de l’altérité. 2. Les Enfants illégitimes, Raisons d’agir, 2006.
  • [7]
    Farid Rahmani, A travers l’argent des jeunes hommes se rencontrent : ethnographie d’un quartier populaire de grands ensembles situé à la périphérie du centre urbain strasbourgeois, thèse de sociologie, université de Strasbourg, 2005, p. 108.
  • [8]
    Isabelle Coutant, Délit de jeunesse : la justice face aux quartiers, La Découverte, 2004, p. 197.
  • [9]
    Ulrich Beck, La Société du risque : sur la voie d’une autre modernité, Aubier, 2001, p. 188 et 332.
  • [10]
    Rahmani, op. cit., p. 164.
  • [11]
    Zigmunt Bauman, Le Coût humain de la mondialisation, Hachette, 1999, p. 33.
  • [12]
    Abd al Malik, Qu’Allah bénisse la France, Albin Michel, 2007, p. 81.
  • [13]
    Abd al Malik, op. cit., p. 38.
  • [14]
    Duret, op. cit., p. 23.
  • [15]
    Rahmani, op. cit., p. 165.
  • [16]
    Abd al Malik, op. cit., p. 35.
  • [17]
    Abd al Malik, op. cit., p. 22.
  • [18]
    Ulrich Beck, op. cit., p. 325.
  • [19]
    Abd al Malik, op. cit., p. 95.
  • [20]
    David Le Breton, En souffrance : adolescence et entrée dans la vie, Métailié, 2007.
  • [21]
    Hugues Lagrange, “Autopsie d’une vague d’émeutes”, in Hugues Lagrange, Marco Oberti, Emeutes urbaines et protestations : une singularité française, Presses de la Fondation des sciences politiques, 2006, p. 55.
  • [22]
    Robert Castel, La Discrimination négative : citoyens ou indigènes ?, Le Seuil, 2007, p. 42.
  • [23]
    Op. cit., p. 118.

1Pour nombre de jeunes qui se sentent méprisés, le déni de reconnaissance “retourne” le mépris – la lutte des classes s’effaçant devant la lutte pour la reconnaissance.

Quartiers d’exil

2La désorientation du lien social de certains quartiers pauvres urbains va de pair avec la précarisation des emplois, une aggravation de la misère, des tensions entre les habitants eux-mêmes, avec la société globale du fait des discriminations ressenties. Ces quartiers diffèrent les uns des autres selon les populations qui coexistent et les politiques locales mises en place, les équipements culturels, la présence ou non de transports en commun, de services publics, l’influence des associations, des structures religieuses, et surtout les ressources de sens mises en œuvre par leurs habitants. Les jeunes de ces quartiers répondent eux aussi à une formidable hétérogénéité. Ce sont des lieux qui non seulement regroupent les populations les plus pauvres, mais également une forte proportion d’immigrés qui ajoute au sentiment de relégation. Dans ce contexte, l’effacement du mouvement ouvrier laisse derrière lui un sentiment de déréliction qui alimente la radicalité des comportements de certains jeunes, l’indifférence à une loi perçue comme arbitraire, qui, loin de protéger leur semble à l’inverse vouée à la protection des nantis. L’imaginaire des lendemains meilleurs ayant disparu, il reste seulement la misère nue de conditions d’existence sans alternative. Si les anciennes valeurs de la culture ouvrière ont déserté ces quartiers, ils ne sont pourtant pas sans ressources malgré leur pauvreté, bien au contraire, une créativité sociale ne cesse de s’y déployer [1].

3Les mouvements associatifs présents luttent contre les discriminations, soutiennent la scolarité des enfants, l’alphabétisation et la langue d’origine, suscitent des rencontres entre habitants, des fêtes, des solidarités, etc. De nombreux jeunes inscrits sur les listes électorales s’engagent dans les partis politiques traditionnels. D’autres investissent plutôt la culture à travers le rap, le slam, la danse ou le théâtre par exemple. Cependant, ici plus qu’ailleurs les valeurs démocratiques échouent logiquement à concilier leurs intentions avec les individus concrets auxquels elles s’appliquent. La revendication de principe de l’égalité se heurte en permanence aux différences sociales et individuelles sans parvenir à les éliminer.

4Le déni de reconnaissance, ou ce qui est vécu comme tel, se traduit pour bien des jeunes dans le sentiment qu’ils sont méprisés, c’est-à-dire finalement reconnus sous l’angle du seul stigmate, et ils retournent le mépris. Le sentiment de soi est mis à mal dans ce mélange de faits réels et de fantasmes, de situations ambivalentes. Une identité meurtrie, dévalorisée, sans issue, alimente une sorte de révolte anthropologique, une quête douloureuse de reconnaissance, de dignité, mais sans se donner réellement les moyens d’aboutir parce que les actions entreprises suscitent une réprobation unanime, à commencer par celle des habitants de ces quartiers eux-mêmes, premières victimes de l’ambiance et de la sociabilité des quartiers de grands ensembles.

5La lutte de classes s’efface devant celle plus radicale et plus désespérée touchant la question de l’intégration et de l’exclusion à travers une lutte diffuse pour la reconnaissance [2]. Les structures économiques et sociales fonctionnent aujourd’hui comme une machine à produire du mal de vivre et de la violence. Les inégalités sociales, l’insécurité économique, le chômage, la désorientation sociale, la stigmatisation des lieux (à laquelle les conduites des jeunes contribuent largement) sont les causes premières de la délinquance et de la violence. Les incivilités se banalisent. Même si les représentations terrifiées de l’extérieur ne coïncident guère avec celles de leurs habitants, qui s’accommodent plus ou moins de devoir vivre dans ces lieux avec le sentiment douloureux d’être atteints injustement par leur fâcheuse réputation.

6Les “quartiers d’exil” n’ont pas le monopole du mal de vivre de la jeunesse contemporaine, le monde rural est plus durement touché [3], mais ils concentrent l’exclusion, le chômage, la délinquance, le désespoir, et connaissent en ce sens un effet de grossissement et de radicalité des problèmes et notamment de la violence. Les familles les plus démunies, les chômeurs, les RMIstes, les familles dissociées se retrouvent dans les mêmes lieux, avec une forte proportion de familles immigrées. Les plus chanceux ont quitté les lieux, réduisant peu à peu les possibilités d’une mixité sociale. Insensiblement, au fil du temps, ces quartiers sont devenus des espaces de relégation qui rassemblent une mosaïque d’exclus du monde contemporain. Répondant à l’origine à l’aspiration populaire d’une vie meilleure, construites à la hâte sans politique d’intégration ni de vitalisation de leur tissu culturel, ces cités cristallisent des haines multiples, des jalousies, des positionnements individuels en termes “raciaux” ou “communautaires”, même si une majorité aime son quartier, s’en sort et parfois s’y épanouit.

7Nombre de jeunes de milieux populaires vivent la même galère, l’intégration sociale est remise en cause par la difficulté de leur intégration économique, et donc l’impossibilité de s’enraciner comme citoyens en participant pleinement au processus de consommation. Mais le sentiment d’injustice est ressenti plus cruellement dans les quartiers de grands ensembles quand s’y ajoute le sentiment d’une discrimination à l’embauche. Ce sont des jeunes qui bénéficient en principe des droits qui sont ceux de la société française. Face à ces jeunes nés et ayant grandi en France, parler d’intégration interroge une société où il ne suffit plus de naître, de grandir et de disposer d’un état civil en règle pour être considéré comme citoyen à part entière. Le sentiment d’être rejeté a priori, sans autre examen que l’apparence (le “délit de faciès”) attise la haine. Pour être reconnu, le chemin est plus long et laborieux, plus semé d’embûches que pour n’importe quel autre jeune. “C’est pourquoi nombre d’entre eux ne se préoccupent plus de donner une image positive d’eux-mêmes par leur conduite au quotidien, découvrant même un malin plaisir à se noircir encore davantage face à une société qui les a déjà condamnés sans appel et vis-à-vis de laquelle il ne sert à rien de faire preuve de retenue [4].”

Questions d’identité

8Nombre de jeunes aux origines étrangères ne se sentent pas français, sans être pour autant du pays de leurs parents, qu’ils ne connaissent pas ou n’aiment guère, même s’ils le revendiquent parfois par bravade. De retour au “bled”, ils se sentent bien davantage exclus. Ils sont prisonniers du passage, privés d’“origine”. Les pères ont souvent perdu leur autorité, disqualifiés socialement par l’humilité de leur travail, leur effacement, leur décalage culturel avec la société française [5]. S’ils perdent leur emploi, ils sont dépouillés de leur identité, n’ayant d’autre statut que celui conféré par leur travail, les derniers restes de leur prestige à l’intérieur de leur famille disparaissent alors. Inscrits dans une autre époque de l’immigration, ils ont sacrifié leur existence au bonheur de leurs enfants, qui ne se reconnaissent pas en eux [6]. Ils ne sont en aucun cas des modèles d’identification. Parlant des parents de ces quartiers populaires, le slamer Abd al Malik dit combien ils sont souvent mal à l’aise devant des enfants si différents d’eux. “Placés dans une situation d’évidente infériorité sociale, ils sont perçus comme faibles et leur autorité perd sa légitimité naturelle au profit du groupe qui fournit, lui, les moyens d’une réussite, pour fragile, illusoire et délictueuse qu’elle soit [7].” Pour ces jeunes, la famille n’est plus une instance de socialisation, mais un refuge affectif et fonctionnel qui n’exerce plus une fonction d’intégration au sein du lien social. Le jeune n’y acquiert plus les apprentissages élémentaires de son insertion harmonieuse. Il est souvent livré à lui-même, sans surveillance, sans orientation, sans rappel des règles élémentaires de la vie sociale ou soumis à des interventions sans cohérence.

9Brahim (seize ans) présente à son père son carnet scolaire avec de mauvaises notes : “Il m’a emmené au travail avec lui et m’a fait travailler dans son entreprise, et il m’a dit : « Si tu travailles pas à l’école, c’est ce que tu vas faire toute ta vie. » Sur le coup, c’est vrai, j’ai réfléchi, mais il y a toujours l’influence des autres. Tes parents peuvent te dire tout ce que tu veux mais un jour ou l’autre, ils vont te laisser et dès qu’ils vont se retourner qui tu trouves ? Tes copains, automatiquement.” Nombre de garçons ou de filles fonctionnent sur un double registre, celui des pairs et celui de leur famille, en tenant l’un et l’autre étanches. Mais dehors, la culture de rue reprend son ascendant. L’attraction du groupe de pairs n’a plus le correctif d’une “culture d’atelier” qui représentait pour le jeune une valeur importante de son accession à l’âge d’homme [8]. L’effacement de l’ancienne culture ouvrière susceptible de donner une dignité aux “fortes têtes”, enferme désormais le jeune dans une culture de rue dont il lui est difficile de s’extraire. La culture de virilité y devient plus encore brutalité. La meilleure réussite des filles et l’amélioration du statut des femmes le désorientent également et alimentent l’ambiance “machiste” et “viriliste” des quartiers. L’indocilité, l’agressivité, l’instabilité, avaient autrefois leur place dans la culture ouvrière et favorisaient une réputation de force de caractère. Aujourd’hui, les jeunes hommes se trouvent en porte à faux avec les codes de civilité quand ils sortent de leur territoire. Non qu’ils ne soient pas capables de s’ajuster, mais, à fleur de peau et sensibles aux moindres anicroches, ils se sentent mal à l’aise au sein d’un milieu auquel ils n’ont pas été préparés. Là où les filles, à l’inverse, ayant davantage investi la scolarité, s’adaptent mieux aux exigences sociales.

10Les jeunes générations, comme leurs aînés, mais avec un impact sans doute plus redoutable, sont écartelées entre les deux pôles du libéralisme. Les uns baignent dans une culture du mérite et de la mobilité qui leur est familière et qui correspond à leur style de vie. Ils possèdent les moyens matériels, et surtout symboliques, pour bien figurer dans la compétition sociale, tirer leur épingle du jeu sans craindre de se battre. Ils n’ont pas d’attaches et sont prêts à partir ailleurs pour ne pas manquer une opportunité d’avancement ou un travail intéressant. Ils ont le goût et les moyens de prendre des risques, et s’épanouissent dans cet état d’esprit. Ce sont des individus enclins à l’expérimentation, passionnés par la nouveauté, baignant dans la mondialisation comme dans un milieu d’évidence.

11D’autres, issus de milieux souvent populaires, ayant grandi dans les quartiers d’exil, dans le mépris de l’école et de la culture, ne disposent pas des atouts pour participer pleinement à la compétition et rebondir d’une situation à une autre. Ils n’ont pas appris lors de leur socialisation à se renouveler en permanence. La mobilité est pour eux une entrave. Ils peinent à entrer dans le monde du travail, et n’y occupent que des emplois subalternes, ils sont souvent chômeurs. En outre, sans diplôme qualifiant, leurs chances de s’intégrer au marché du travail sont dérisoires. Certes, en avoir n’est nullement une garantie, mais donne le droit de participer à un certain niveau de la lutte pour l’emploi. Comme le note Ulrich Beck : “Il ne suffit plus d’avoir achevé ses études ; il faut aussi avoir de l’« allure », des « relations », des « capacités linguistiques », de la « loyauté » – autant de critères extrafonctionnels d’appartenance à des « sphères sociales » que l’expansion de la formation aurait au contraire dû contribuer à faire disparaître […] on réintroduit des critères qui se situent au-delà des diplômes, et se soustraient à toute justification [9].”

12En même temps que l’emploi se fait rare et moins rémunéré, les aspirations des jeunes se modifient du fait de l’ambiance consumériste de nos sociétés. Les compétences acquises à l’école ne sont guère opératoires sur le plan de l’insertion professionnelle. Nombre de filières de l’institution scolaire relèvent plutôt de la relégation que de la formation. Une multitude de jeunes se trouvent en porte à faux sur le marché du travail après l’emprunt de filières courtes de l’enseignement secondaire, l’obtention de baccalauréats technologiques ou le suivi de formations universitaires. “C’est l’emploi lui-même, compte tenu des modalités sous lesquelles il se présente pour ces jeunes-là, qui se trouve récusé. Le travail, valeur cardinale de notre représentation de l’intégration sociale, puisqu’il fait tant défaut devient l’objet du plus grand mépris. D’autant que sa rémunération paraîtra le plus souvent des plus dérisoires [10].”

13Malgré leurs efforts, nombre de jeunes échouent à trouver du travail, sinon de manière provisoire et mal payée, et se morfondent dans une situation qui leur paraît sans issue. De nombreux trafics ou embrouilles leur permettent malgré tout de subsister. Une majorité vit l’exclusion dans la souffrance et dans un sentiment d’irrémédiable en dépit des efforts dispensés pour s’en sortir. Leur estime de soi en est profondément altérée. En fait le monde des cités est formidablement contrasté. Certains profitent en effet du système d’inégalités et visent à l’entretenir, car ils y trouvent un avantage personnel à travers les trafics qu’ils organisent. D’autres ont intériorisé le sentiment que la société n’est pas pour eux, qu’ils n’y trouveront jamais leur place.

14Les groupes masculins potentialisent la mise en œuvre des réflexes de la culture de rue. Des enseignants, des travailleurs sociaux, des médecins de banlieue ou des équipes hospitalières le répètent à satiété : en groupe leur comportement devient incontrôlable, allant du chahut aux conduites provocatrices ou à la violence de manière imprévisible. N’ignorant pas la crainte qu’ils suscitent, ils en jouent pour manipuler les adultes. “On est tous pareils dans la bande, dit Brahim. C’est quand on est en bande qu’on se la joue. Mais quand on est seul on commence à se calmer. En fait on a envie de frimer, de se montrer.” Refuge dans le contexte d’une insuffisance familiale, le groupe contribue à l’étayage d’un sentiment d’identité en manque d’assises plus solides, et il autorise le passage à l’acte dans un sentiment d’évidence en dissolvant les interdits. La bande justifie également le déversement des tensions intérieures sur des cibles extérieures identifiées comme ennemies du fait de leur appartenance à un autre quartier ou à un sous-groupe méprisé. En outre, la délinquance avec sa dimension de défi, de revanche et d’argent facile est une source de valorisation et une manière de sauvegarder une image de soi au regard des autres. Elle traduit une quête de reconnaissance par les pairs.

15Fruits des circonstances, éphémères, ces groupes procurent à leurs membres un sentiment de force, un antidote à l’ennui, un réconfort affectif. “Personne ne traîne seul dans la ZUP, on fait tout en groupe. Si t’es seul, t’as aucune chance de survivre, j’te jure, c’est la jungle.” (Mohamed, dix-sept ans.) Ils participent à une défense du territoire à l’encontre de toute personne inconnue. Toute intrusion est une violation. L’indécision du statut au regard du monde extérieur entraîne le resserrement sur les limites du territoire et procure une assurance et une sécurité. En une fraction de seconde, toute alerte se solde par la mobilisation immédiate de tous les garçons des environs. Dans ce contexte de relégation sociale, de concentration spatiale de familles pauvres et migrantes, ces jeunes vivent leur quartier comme le seul refuge propice, le lieu où ils ne sont pas exposés au jugement des autres, là où ils jouissent d’une reconnaissance et d’une valeur personnelle que personne ne leur conteste.

16Ressource essentielle de l’identité du jeune, il s’organise autour de règles tacites que tous sont censés connaître. Les garçons y font la loi, ayant investi l’espace public. Sa défense marque combien ces jeunes tournent le dos à l’histoire dans le rétrécissement à un monde clos et figé. Dans un monde d’extrême mobilité, l’enracinement à l’espace est un élément de stigmatisation ou d’absence de prise sur son existence. La mobilité est signe d’intégration et de contrôle de son existence. “Certains peuvent quitter à volonté la localité, n’importe quelle localité. Les autres regardent désespérément la seule localité à laquelle ils sont attachés leur glisser des mains à grande vitesse [11].” Alors ils s’enferment dans l’entre soi et s’instaurent les maîtres d’une territorialité à laquelle ils sont confinés par manque de moyens et de perspectives. Les privilégiés vivent dans le temps, là où les exclus sont condamnés à l’espace et à un temps marqué par la répétition du même.

Les rites de virilité

17Le cynisme ambiant a gagné les quartiers de grands ensembles. Le lien social y est perçu par les jeunes comme une lutte sans pitié où tous les coups sont permis, où la quête de l’argent domine et supplante souvent les relations d’estime ou d’amitié. “Le drame de la cité, c’est le déterminisme, la conscience d’un destin indépassable, de là découle son malheur. La quête effrénée de l’argent, dans laquelle tous les coups sont permis, vient de là : il ne fait certainement pas le bonheur, mais il donne le choix”, constate Abd al Malik, qui a grandi dans les quartiers populaires du Neuhof à Strasbourg [12]. Au début des années quatre-vingt-dix, le code de l’honneur décline, fait alors d’une éthique nourrie “de rigueur, de loyauté, de courage et surtout de respect. Il s’agissait de se comporter en « bonhomme », d’être efficace et discret dans la vie comme au travail. Ceux qui s’en tenaient à cette discipline n’étaient jamais inquiétés, et leurs plans ne se terminaient pas en embrouille ou en règlements de compte sanglants. Quand un différend les opposait, ils réglaient l’affaire d’homme à homme, dans un combat à mains nues [13]”. La ruse est alors condamnée au nom de la duplicité et de l’hypocrisie qu’elle suppose. La virilité implique de savoir perdre avec élégance plutôt que d’employer des procédés déloyaux. Aujourd’hui, comme ailleurs la ruse est un principe banal de sociabilité des quartiers populaires. L’art de l’embrouille est une composante de la réputation.

18Les modèles du masculin à l’écran valorisent des comédiens “habitués aux rôles de « méchants ». La position de transgresseurs de la loi présente aujourd’hui aux yeux des jeunes des symboles de virilité [14]” : Jean-Claude Van Damme, Arnold Schwarzenegger, Bruce Willis, etc. La violence à l’écran incarnée par ces acteurs renforce ce modèle brutal, homosocial, où les femmes sont réduites à peu de choses. Ces personnages sont souvent en lutte contre les institutions. Même s’ils en font partie au départ, ils se heurtent à l’inertie, à l’indifférence ou à la corruption de leurs supérieurs, et ils poursuivent une justice brutale, violente, voire parfois cataclysmique pour aller au bout de leurs convictions. La confusion est totale entre justice et pure vengeance. Le héros est un homme de règlements de comptes, non de justice. La gloire attachée dans ces quartiers à des personnages aussi différents que Ben Laden ou Tony Montana, le héros de Scarface, donne une autre illustration de l’admiration pour les figures de la dissidence sociale pour lesquelles tous les moyens sont bons pour assurer son personnage et tirer son épingle du jeu. Boubakar (dix-neuf ans), par exemple, a regardé Scarface plus d’une trentaine de fois. Pour lui, Tony Montana est un modèle d’identification : “C’est trop une grosse tête Tony. Il a trop raison, dans ce monde de merde tu veux faire quoi ! Prends de l’argent, vis, nique sa mère le reste ! C’est tous des fils de pute, ils en ont rien à battre de nous… Moi, j’fais mon argent dans la marge avec Ali Booba [rappeur français également fasciné par le personnage], l’flingue et son chargeur [15].” Mise en scène exacerbée d’un “masculin” qui s’affirme sous une forme homosociale sous le contrôle vigilant des pairs du même sexe à travers vengeances, affrontements, bagarres, défis, etc.

19Une autre figure domine les garçons des quartiers de grands ensembles, celle du gangster-héros, véhiculée par certains clips et certains films. Il vit dans le luxe, arbore de superbes voitures et une poignée de filles aguichantes. Machiste, violent, arrogant, il incarne la réussite de celui qui a su retourner le système social en sa faveur. Il adhère aux valeurs de la consommation, mais se procure des biens par la force ou la ruse. Les caïds des cités en sont l’incarnation, érigés en modèles à travers l’ostentation de leurs voitures, de leurs copines, leur esbroufe, leur oisiveté, leur mépris des lois. “Flamber : tel était bien l’unique objectif. Il fallait montrer à tous que l’argent n’était plus un problème pour soi. La générosité était un signe de richesse, on offrait des tournées générales aux potes dans les restaurants, et on envoyait de nombreux mandats à ceux d’entre nous qui étaient alors en prison [16].”

20Les repères des jeunes varient selon les circonstances et les interlocuteurs en présence. Pour beaucoup, la loi n’est pas une nécessité de protection personnelle et collective, mais un obstacle à une volonté personnelle toute-puissante. Arbitraire à leurs yeux, elle est alors vécue dans l’incompréhension. Sa transgression soulève moins la culpabilité que la bonne conscience d’avoir été plus malin. L’essentiel étant de ne pas se faire prendre. Certes, leur sociabilité relève aussi de ritualités, de manières communes d’être ensemble et de réagir au monde, elle est cohérente et elle a ses raisons d’être, mais outre qu’elle les oppose au reste de la société, elle les divise également à travers les innombrables embrouilles qui la caractérisent, sans créer une communauté de destin propre à les rassembler. La loi du plus fort domine souvent la sociabilité juvénile.

21Les incivilités, les démonstrations de présence gênent une majorité d’habitants, qui s’inscrivent dans une autre forme de civilité et les contraignent à partir dès qu’ils en ont les moyens. Une sociabilité “virile” se traduit notamment par la banalité des insultes, des crachats, les menaces, le vandalisme dans les immeubles ou l’environnement, la présence du bruit (écoute de CD en bas des immeubles, autoradio à plein régime, rodéos), l’omniprésence des chiens (pit-bulls, etc.), les attitudes provocatrices, etc. En se souvenant de ses années d’adolescence dans le quartier du Neuhof à Strasbourg, Abd al Malik évoque la banalité de la fauche, du racket, des cambriolages dans les appartements, le vol de linge sur les balcons ou des vélos ou des deux-roues à moteur, les vols à l’arraché, etc. “Toutes ces activités étaient si courantes chez les gamins de la cité qu’on n’y voyait absolument aucun mal [17].”

22D’autres violences sont plus directes : dépouillements, vols, voitures brûlées ou “visitées”, actions “commandos” contre des magasins, “vengeance” pour des embrouilles, rackets envers les commerçants installés sur les lieux ou d’autres jeunes, courses avec des voitures volées, etc. Violences sporadiques envers les policiers, les pompiers, les médecins, les livreurs, les employés des postes ; pressions envers les inspecteurs du permis de conduire ; violence réelle (viols collectifs, etc.) ou symbolique (surveillance opiniâtre des déplacements ou des comportements) envers les filles victimes du machisme ambiant des cités. Si vous n’en imposez pas, vous êtes écrasé. La défiance est de mise dans les relations entre jeunes, partant du principe qu’il vaut mieux anticiper les traîtrises des uns et des autres en leur coupant l’herbe sous les pieds. L’élaboration du sentiment d’identité privilégie l’engagement physique, la capacité de se battre pour faire respecter son honneur ou celui de son groupe ou du quartier. “C’est normal que les jeunes, ils vont acquérir une arme. Quand on a une arme on est respecté. On est un peu le boss du quartier. C’est une preuve de puissance, de respect. Style les chiens, les rottweilers, les pit-bulls et tout ça. Ça c’est une arme. Bon les embrouilles. C’est clair que c’est fini les embrouilles au poing. J’veux dire, y a au minimum un couteau, une batte, une barre de fer, ou n’importe. En ce moment, ça va plutôt vers les armes à feu.” (Julien, dix-sept ans.)

23Certains jeunes issus de l’immigration transportent avec eux au fil de leurs déplacements le sentiment de leur exclusion, et ils se positionnent dans la trame sociale en réaction à cette hostilité présumée à leur égard, parfois dans des conduites d’induction difficiles à démêler. Ce sentiment de ne pas être à sa place débouche sur une sorte de paranoïa ordinaire, une méfiance a priori qui les amène à se sentir “reluqués”, “regardés”. Traduction de cette sensibilité à fleur de peau et de cette difficulté à se positionner face à l’autre sans éprouver un sentiment d’empiétement personnel, de menace identitaire. Convaincus de susciter partout le mépris, ils le provoquent par leurs comportements dans une attitude de conjuration. Dans certaines circonstances, un regard, une remarque, peuvent être interprétés comme une “agression”, voire une remarque “raciste”, dans le déni de la situation qui les ont provoqués, ils engendrent des conséquences sans commune mesure avec l’objet du litige, sollicitant une logique de l’honneur exigeant de sauver la face sur un mode “viril”.

24Cette attitude amène à vivre dans un défi permanent, à sans cesse vouloir prouver aux autres qu’on est à la hauteur. Si le lien social s’établit dans la méfiance ou le rejet, il reste la brutalité du monde, et pour affirmer son existence, le recours à une brutalité qui n’est pas forcément vécue comme telle par les jeunes. L’agressivité, la force, se déploient avec le sentiment de puissance conféré par la présence des autres. La démonstration de force prime sur les ressources du langage, qui ne sont souvent même pas envisagées : la parole est d’emblée disqualifiée ou source de mépris. L’individu ne tolère aucune limite, aucune loi, mais il vit cependant dans un monde d’insécurité intérieure, sans cesse sur le qui-vive, prêt à flamber pour le moindre propos, il devient tributaire des attitudes du monde extérieur à son égard. Nombre de conflits sont liés à la menace d’un manque de reconnaissance personnelle, à la nécessité de sauvegarder sa réputation et donc, au-delà, de protéger l’estime de soi. Mais ce sentiment de ne pas avoir sa place dans le monde multiplie les conduites d’intimidation ou les passages à l’acte violents. L’absence de limites se traduit par le fait que des litiges entre jeunes se soldent parfois par de terribles rossées à plusieurs contre un seul adversaire ou se terminent à coups de couteaux, même parfois sur de simples présomptions. Le “respect” est une invocation permanente qui traduit la difficulté de se sentir reconnu en toute évidence, mais aussi la disparition des distances donnant à chacun sa place dans l’interaction. Celui qui réclame en sa faveur le “respect” est souvent dans un déni radical de l’existence d’autrui, il ne le perçoit pas comme une réciprocité.

25La socialisation scolaire est toujours en décalage avec la culture juvénile de ces quartiers. Manquant de moyen, elle peine à canaliser les élèves. De surcroît, la conviction que l’école ne remplit pas ses promesses d’être un relais nécessaire avec le monde du travail ajoute à son discrédit aux yeux des jeunes de milieux populaires, même si elle n’en est pas responsable. Le passage flou, long, de l’institution scolaire ou des instances de formation à l’exercice professionnel contribue à ce sentiment que l’école est illégitime, lieu de discipline et de fixation des élèves n’ayant guère de sens à leurs yeux. “L’organisation et la signification de la formation se sont détachées et autonomisées l’une par rapport à l’autre. La formation, dit Ulrich Beck, a perdu son rapport immanent à ce qui lui succède, elle a perdu le fil du sens professionnel qui lui donnait sa perspective [18].” L’élève qui privilégie l’école s’expose au ressentiment des autres qui, non seulement ne l’investissent pas, mais s’acharnent parfois à la combattre de mille manières par leurs attitudes. Le refus de la culture scolaire devient une manière ultime d’affirmer une dignité qui leur semble bafouée. Ceux qui réussissent peuvent payer cher le prix de leur acceptation de la règle du jeu. Les jeunes de milieu populaire sont dans une relation ambivalente envers la culture scolaire, ils ne s’y sentent pas à leur place, et n’ont d’autres ressources que de la dénigrer dans l’affirmation périlleuse d’une identité de groupe qui les disqualifie socialement par manque de diplômes. Leur échec devient ainsi une forme de royauté personnelle. Le malentendu est radical entre la culture de virilité propre à ces jeunes en rupture et la civilité scolaire.

Luttes pour la reconnaissance

26Le sentiment d’être laissé pour compte ou en butte au mépris alimente les tensions régulières qui agitent les banlieues ou les quartiers populaires. Une sorte d’identité par défaut surgit dans une opposition à l’autre. Même si elles n’y épuisent pas leurs significations, les émeutes urbaines sont parfois associées à une protestation contre le sort fait à un habitant des lieux : arrestation, condamnation, mort accidentelle, bavure policière, etc. Les relations avec la police s’enveniment au moindre fait, grossi au fil de la rumeur. Les jeunes se sentent méprisés et victimes du délit de “faciès”. Dans son énumération du sentiment de rejet qu’éprouvent les jeunes du Neuhof, Abd al Malik évoque surtout les exactions de policiers les poussant à bout [19]. Ces interventions, souvent maladroites, vexatoires, notamment à travers les contrôles d’identité qui se répètent de manière arbitraire et parfois humiliante, font monter régulièrement la pression sans effet sur la délinquance locale. Elles attisent la violence, même s’il convient de relativiser le discours des jeunes à ce propos, car les comportements policiers sont instrumentalisés comme justification de leurs actes.

27Une révolte souvent ambiguë se traduit lors d’affrontements où brûlent non seulement des voitures, mais aussi des bibliothèques, des écoles, des crèches, des foyers d’animation culturelle. De même sont visés les transports collectifs (bus incendiés ou vandalisés, etc.). La présomption du mépris aboutit à une surenchère de destruction de symboles de la République. Paradoxalement, les émeutiers détruisent les biens collectifs dont ils sont les usagers, les seuls instruments susceptibles d’offrir une échappatoire à leur condition sociale, comme s’ils ne se reconnaissaient pas dans leur environnement. Ils brûlent les ponts parce qu’ils les considèrent comme un leurre. Mouvement en cercle vicieux, peu propice à susciter la sympathie, et qui renforce durablement le stigmate attaché au quartier. Rappelons par exemple que si les émeutes d’octobre et de novembre 2005 sont nées de la mort de deux jeunes électrocutés dans un transformateur où ils s’étaient réfugiés pour fuir la police, les jours précédents un homme de quarante-six ans venu avec sa famille photographier des équipements collectifs avait été agressé et frappé à mort dans une cité d’Epinay-sur-Seine. Au cœur des émeutes, un retraité de soixante et un ans est mort après avoir été agressé par un jeune au pied de son immeuble à Stains, une femme handicapée a été sérieusement brûlée dans un bus incendié.

28La consumation prend le dessus sous une forme festive et autodestructrice. Des compétitions se nouent entre villes ou quartiers autour de voitures brûlées ou de l’écho des médias. Mais au-delà des affrontements, se poursuit une douloureuse quête de reconnaissance. Certes, une revanche se prend contre l’adversité et attise le sentiment d’exister enfin. Une émulation alimente la saga locale et promeut les héros du jour. Le sentiment d’insignifiance personnelle se sublime. Au regard du code de virilité, le jeune devient “quelqu’un”. Il dépasse son individualité pour s’intégrer enfin dans un “nous” provisoire que les circonstances rendent grandiose. Le cri de haine devient un cri de rassemblement, il constitue enfin une unité de ce qui est vécu habituellement dans le morcellement.

29Le risque de l’incarcération est de peu de poids devant la jubilation de vivre de tels moments, et devant le sentiment d’être laissé pour compte. L’émeute induit une narcissisation de soi et du groupe grâce aux médias, qui se transforment en haut-parleurs de la rage. Peu de revendications politiques ou sociales sont lancées, sinon, vaguement la démission du ministre de l’Intérieur (Nicolas Sarkozy). La révolte se perd en querelles de personnes ou en compétition entre cités, la communauté de destin en négatif ne se traduit pas en une forme politique positive. La violence se perd dans le spectacle de la violence, c’est-à-dire dans la visibilité recherchée. Son objet est moins l’obtention d’avantages matériels que la quête symbolique d’une reconnaissance et l’affirmation de soi, la revendication de l’honneur. Paradoxe d’une violence érigée en mode de communication, mais qui reste un atout pour qui ne dispose d’aucun autre relais pour faire entendre sa voix. D’autres décrochent à l’inverse dans des comportements de dissolution de soi dans la drogue ou l’alcool, dans des formes radicales de délinquance, des “pétages de câble”, le suicide, les accidents de la route, etc. [20].

30Même si elles ont indirectement des effets politiques, les émeutes qui émergent régulièrement dans ces quartiers sont des réactions à fleur de peau à un événement local ou national, elles sont sans lendemain et sans adversaire réel. La violence n’est pas conflictualisée en une opposition qui amènerait un changement des conditions d’existence sinon en exerçant une pression contre les pouvoirs publics. Elle est une ressource pour être soi, un code viril chez des jeunes qui n’ont rien d’autre à valoriser. Certes, par contrecoup, elle donne l’impression d’être politiquement payante en forçant les pouvoirs publics à prendre en compte la menace d’une relance de l’action si la même indifférence se referme sur les quartiers sitôt disparue la dernière vague de l’agitation. “Bien qu’ils ne soient pas isolés socialement, les jeunes émeutiers sont seuls politiquement”, écrit Hugues Lagrange [21]. La violence urbaine est à la fois un aveu d’impuissance et un recours pour faire entendre ses revendications ou rappeler son existence face à la surdité des pouvoirs publics. Robert Castel y voit une “révolte civique face au déficit de citoyenneté dont ils pâtissent [22]”. Même centrée sur des zones limitées, elle a un impact national, s’attaquant à des symboles de la société de consommation (brûler des voitures, piller des magasins, casser des vitrines, etc.), de la vie collective (briser l’image de la ville ou d’un quartier, rendre la vie difficile à cause de la multiplication des incivilités). Ces manières radicales d’exister sans souci de l’autre alimentent simultanément la peur et le rejet dans une spirale sans fin. Une dialectique confuse s’entretient entre le rejet dont ces jeunes sont l’objet et la réplique d’une violence diffuse pour s’opposer à ce rejet perçu comme injuste qui envenime encore les tensions.

31Ces quartiers de grands ensembles sont les chantiers du contemporain qui préparent la qualité du lien social des générations à venir. La première mesure contre le mépris social ressenti par les acteurs est de pallier les inégalités sociales et le déficit de citoyenneté qui les touchent afin de leur restituer de manière unanime l’estime de soi. “Il faut affronter de nouvelles formes de précarité et de désaffiliation […], écrit Robert Castel. Il va falloir élaborer les conditions de viabilité d’une république pluriculturelle et véritablement pluriethnique [23].” La mise en place d’une égale dignité et d’une reconnaissance mutuelle des acteurs implique une politique radicale de la jeunesse propre à enrayer l’échec scolaire ou la haine de l’école afin de restaurer une réelle transmission des valeurs et du savoir dans l’ensemble des établissements du territoire, quel que soit leur emplacement. En outre, il importe de combattre la dévalorisation des filières courtes et techniques afin de restituer aux emplois une dignité qu’ils ont parfois perdue. Le décloisonnement social et culturel est essentiel et va de pair avec la nécessité d’un meilleur accès aux logements pour éviter la relégation, le surpeuplement et le sentiment de ghetto. Une autre tâche prioritaire vise à restaurer une police républicaine et de proximité, connaissant les jeunes et respectueuse de leurs droits. La police ne doit plus être associée à l’humiliation des contrôles répétitifs et arbitraires. Aucune infraction à la loi ne peut rester sans réaction, cependant l’action efficace de la police implique le rétablissement de sa légitimité morale, or, dans le contexte des quartiers de grands ensembles, elle est aujourd’hui discréditée dans le discours des jeunes et posée comme l’une des causes premières de la haine. En d’autres termes, la République doit inscrire dans les faits les principes d’égalité des droits et des devoirs entre tous les citoyens et réduire peu à peu la situation actuelle de stigmatisation, de ségrégation, de discrimination, de précarité. Le rétablissement d’une citoyenneté entière est le seul antidote au sentiment de mépris que ressentent les jeunes de ces quartiers de grands ensembles populaires.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.024.0109