Article de revue

Un mur, deux mers

A l'horizon... une frontière

Pages 90 à 94

Citer cet article


  • Ksikes, D.
(2008). Un mur, deux mers A l'horizon... une frontière. La pensée de midi, 23(1), 90-94. https://doi.org/10.3917/lpm.023.0090.

  • Ksikes, Driss.
« Un mur, deux mers : A l'horizon... une frontière ». La pensée de midi, 2008/1 N° 23, 2008. p.90-94. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-1-page-90?lang=fr.

  • KSIKES, Driss,
2008. Un mur, deux mers A l'horizon... une frontière. La pensée de midi, 2008/1 N° 23, p.90-94. DOI : 10.3917/lpm.023.0090. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2008-1-page-90?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.023.0090


1Attablé dans son coin habituel, une cigarette sans filtre suspendue à sa lèvre inférieure, Ba Allal a les yeux rivés sur son livre jauni par l’abandon, le même livre qui lui tient compagnie depuis une dizaine d’années. Il le feuillette délicatement et scrute, par-dessus les pages, l’identité de chaque client qui débarque. A l’écart des joueurs de cartes vociférateurs, il arbore le sourire condescendant d’un vieux qui en a vu d’autres... crier de détresse. En plus de la couleur du temps, son livre porte les marques des cendres attendries par la loi de la gravité. Ba Allal lit et s’évertue à remplir de mémoire les trous, de plus en plus gros, occasionnés par sa nonchalance de fumeur. Personne n’ose lui demander comment il parvient à raccommoder les phrases. Personne ne connaît l’identité de ce livre unique dont il reconstitue secrètement le contenu. Au fil du temps, Ba Allal a acquis la réputation d’un devin incollable. Et son livre, celle d’une île aux trésors enfouis dans sa conscience de vieux matelot.

2Ce livre, il l’a hérité de ses années au large. Il sent encore l’iode. Son titre ? Personne n’a jamais su le déchiffrer tant la première page est moisie par la mémoire des vagues. Ba Salah, l’autre patriarche du café, qui cache toujours un moushaf portable dans son immense sarouel, passe son temps à faire des blagues sur le livre anonyme de son concurrent. “C’est le livre du diable. C’est pour cela qu’il s’isole pour le lire.” Quand il ne dénigre pas, Ba Salah supervise aussi nonchalamment ses affaires juteuses. Trônant tel un vizir sur l’autre table du fond, il reçoit, à tour de rôle et sans ordre préétabli, les dealers du coin, les rabatteurs de lycéennes, les passeurs en mal de clients et les agents mal engraissés. De temps en temps, il enfouit sa main gigantesque dans son sarouel, tripote ses organes puis brandit à la face des sceptiques son mini-Coran, qu’il parcourt, embrasse et remet au chaud.

3Le Café Commercy n’a rien d’un coin pour fixer rendez-vous au premier venu. Ceux qui y viennent y hibernent. Les joueurs de cartes n’acceptent pas d’intrus. Les fumeurs de shit s’y regroupent, telle une tribu primitive amassée autour du feu, et entament leurs rituels. Les enfants du quartier s’en approchent et repartent de peur d’être happés par la fumée qui embue le lieu. Quant à Ba Allal, il est sans compagnie. Il n’a plus la cote. Je suis le seul à trouver encore du plaisir à entendre ses digressions sur le monde qui ne tourne pas rond, sur l’épine dorsale de l’univers dont il faut savoir calculer l’emplacement au millimètre près. Depuis des années que je m’emploie à l’écouter studieusement, il m’a souvent ressassé cette phrase : “Tu peux aller au bout du monde, mais si tu ne romps pas les digues de la peur qui nouent tes entrailles, tu resteras prisonnier de ta condition d’esclave.” Ba Allal débite ses phrases tel un illuminé, les yeux rivés sur son livre troué. Il y lit le destin des autres.

4Il y a en effet les autres et moi. Ils s’entêtent à partir et je m’efforce à rester. Chacun est prisonnier d’un mentor, d’un rêve ou d’une frustration qu’il traîne au fond de lui. Les autres sont matériellement poussés par Ba Salah à vider les lieux, à remplir ses poches. Et moi, je suis gardé en laisse par Ba Allal, pour lui tenir compagnie, donner encore un sens à sa vie ou en trouver un pour la mienne. Le comble est que, fatalement, chaque jour, l’histoire bégaie. Avec le crépuscule, les partants finissent par rebrousser chemin et je finis par me sentir soulagé de ne pas être le dernier des dupes. Cela fait dix ans que ce mouvement ondulatoire se perpétue. Je sirote mon café au lait cendré par l’attente. Je les vois excités le matin, quémandant un dirham pour casser la croûte aux abords du port, où ils iront guetter la première embarcation de fortune. Ba Allal me lit, de son livre à peine raccommodé, un passage au hasard, sur le voyage intérieur qu’entreprennent les marins emplis de spiritualité pour retrouver la divine force qui sommeille en eux.

5Nous reprenons immanquablement la même discussion que la veille sur le voyage sisyphien des autres, sur Ba Salah qui va se terrer le temps que leur colère retombe, sur cette immobilité qui nous contente, lui et moi, faute de mieux, sur Hamid qui est passé de l’autre côté du monde et nous a envoyé une lettre pour dire combien il se sentait étranger à lui-même là-bas comme ici, sur Aziz qui a laissé pousser sa barbe, troquant le rêve du départ contre l’espoir du paradis. A force d’égrener les souvenirs, nous sommes devenus, Ba Allal et moi, les cyniques de la bande. Nous apprécions le spectacle, faisons des pronostics, parions qu’un tel va se suicider, que tel autre va faire la peau à Ba Salah ou encore que tel autre va rejoindre la tribu des fumeurs de shit. Notre plaisir réside dans cette suprématie, ce sentiment de tenir des destins en laisse comme des dieux.

6Ce pouvoir extraordinaire que nous détenons secrètement sur la population du Café Commercy nous comble. Il est vrai, nous nous contentons, Ba Allal et moi, de cette bulle pour ne pas mettre nos corps en péril. Peu importe, nous y trouvons notre compte. Un jour, l’un des intermittents du café s’avance vers nous, bravant les barrières d’éloquence qui nous permettent de rester à l’écart : “Comment faites-vous pour savoir ? Comment osez-vous nous laisser dans l’ignorance et rire de notre déchéance ?” Nous l’avons ignoré. Nous ne savions pas que nous savions. Ce n’est qu’un jeu qui à la longue nous a donné raison. Un flair insoupçonné qui nous a valu des regards inquisiteurs. D’ailleurs, après l’intrusion de ce mutant qui cherche à comprendre, d’autres ont tenté de briser, à leur tour, le mur de silence. Mais Ba Allal a un regard torve qui les refroidit de loin. Ils ravalent leurs questions désobligeantes. Sans le faire exprès, nous devenons aussi inaccessibles que l’autre rive dont ils rêvent nuit et jour. Nous reproduisons, inconsciemment, l’image d’une élite suffisante qui se prévaut de son savoir exceptionnel et inaccessible pour tenir la plèbe à distance.

7Puis vient ce mardi 30 août 20… Ils ont le regard vide, le visage défait, les larmes à peine contenues. Un sentiment d’impuissance. “Il n’y a plus de mer. Comment ? Plus de mer, plus de mer, plus de mer.” Tous répètent la même phrase. Tous ont soif de savoir. Même les enfants, qui n’osent jamais franchir le seuil de ce sombre café, s’approchent un peu plus de ce qui leur semble être la grotte du savoir. Tous veulent percer le mystère. “Que s’est-il passé ? Ouvrez votre livre. Retrouvez l’origine du drame. Comment cela se fait-il ? Des mers asséchées, du béton partout, plus de voie d’accès à l’autre monde ?” Nous ne comprenons rien. D’ailleurs, il n’y a rien à comprendre. Les mers sont éternelles. Ils ont dû faire un cauchemar collectif, c’est une hallucination. Ba Allal reste interdit. Il perçoit à l’origine de ce malaise une hystérie aveuglante.

8Le lendemain, rebelote. Ils ont un journal entre les mains. Et ce titre : “La mer est morte”. Je lis frénétiquement, croyant à l’effet trompeur de la métaphore, traquant les cadavres habituellement engloutis par la mer, croyant à une hécatombe qui nous aurait valu ce titre dramatique. Eh non, la mer est bel et bien morte. Les deux mers d’ailleurs. Un mur de béton est érigé à la place. Plus de fluidité horizontale à traverser. Mais une masse imposante à escalader. Plus de corps à dissimuler sous les vagues. Mais des lambeaux de chair à exposer. Plus de sable pour amortir le choc des cadavres qui échouent au large. Mais des barbelés pour les arrêter net, à la naissance du rêve.

9Chacun y va de son explication. Ba Salah, privé d’une manne renouvelable, brandit son Coran. “C’est le jugement dernier qui se profile.” Les yeux rouges, la voix tremblotante, il s’est transmué en diseur de mauvaise fortune. Autour de lui, les chômeurs expliquent ce cul-de-sac en puisant chacun dans le peu de savoir qui lui reste d’années d’études infructueuses. L’Europe avait fermé le robinet. Hercule était revenu pour prendre sa revanche. La civilisation méditerranéenne est emmurée, l’Afrique est sommée de se mordre la queue. Chacun y va de son commentaire, farfelu, entre une taf de hasch et une partie mouvementée de cartes.

10Tous lorgnent du coin de l’œil la réaction de Ba Allal. Oubliées les années d’indifférence. Ce sage à la barbe blanche, qu’ils prennent pour un illuminé hors du temps, leur semble soudain un homme de la Providence. Ils s’agglutinent autour de lui, provoquent sa réaction en balançant des idées approximatives, ignorent son pourfendeur, Ba Salah, particulièrement aux abois, et s’accrochent à ses lèvres, attendant qu’il pioche dans son livre mystérieux, repêché des fonds marins, la formule gagnante, l’écho d’une vague à retrouver. Ils sont tous hébétés par des années de téléréalité, de jeux gagnants et autres gadgets de la société du spectacle. Maintenant que la porte du spectacle s’est refermée, il leur faut la clé de voûte, le sésame. Comme si l’enfermement dont ils sont victimes n’était qu’un mauvais cauchemar, une parenthèse à refermer, comme si la mort qui se profile n’était qu’une mauvaise prémonition.

11Ba Allal toussote. Il a trop bu. Un peu plus que d’habitude. De loin, personne ne s’en doute. Il ne titube jamais. Pénétrant des yeux son livre secret, il ne déchiffre pas de voie à emprunter. Il a envie de leur renvoyer la balle, leur signifiant que la mer est morte en eux, qu’ils ont du vague à l’âme, trop peur de périr et de moins en moins d’espoir de survivre. Du coup, ils n’y croient plus. Et puisque la croyance rend aveugle, la mer a disparu à leurs yeux. Il a envie de leur dire que le lieu de la mort ne meurt jamais, que la mer a toujours servi de cimetière de fortune et qu’elle le restera. Il va leur rappeler l’histoire de ses ancêtres qui craignaient la mer des ténèbres, qui ne s’en approchaient jamais de peur d’être engloutis, mais il s’est abstenu. Il s’est contenté de me susurrer ses divagations à l’oreille gauche et s’est tu.

12Le livre glisse de ses mains refroidies. Chacun veut y trouver une voie, une fissure d’où rejaillirait l’eau de la mer qui lui manque. A force de traquer la faille, ils ont réduit le livre en morceaux. Une mare de feuilles tapisse le Café Commercy. Les enfants qui rôdent habituellement aux abords de ce lieu mythique osent, enfin, s’y introduire, pour repêcher une feuille et repartir en courant. Ils sont tous amassés derrière les sentinelles du port mitoyen, d’où leurs aînés tentaient autrefois de s’enfuir. Ils s’ingénient à fabriquer des bateaux en papier et à les faire voguer sur les murs tagués par la colère. En attendant que la mer renaisse, un jour.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.023.0090