Article de revue

Mes premières fois

Pages 70 à 77

Citer cet article


  • Girard, X.
(2006). Mes premières fois. La pensée de midi, 17(1), 70-77. https://doi.org/10.3917/lpm.017.0070.

  • Girard, Xavier.
« Mes premières fois ». La pensée de midi, 2006/1 N° 17, 2006. p.70-77. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2006-1-page-70?lang=fr.

  • GIRARD, Xavier,
2006. Mes premières fois. La pensée de midi, 2006/1 N° 17, p.70-77. DOI : 10.3917/lpm.017.0070. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2006-1-page-70?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.017.0070


1C’est l’événement idéal, le récit des récits amoureux, et pourtant il existe une infinité de premières fois, irréductibles entre elles et toujours à venir, comme les lieux, comme les états du désir et nos sexualités changeantes.

2Il n’y a pas de première fois, jamais. La première fois est une idée de midinette, un truc de magazine. Il n’y a pas de premier pas, de premier coup qui compte. La vérité c’est qu’il y en a plusieurs. Je n’ai aucun souvenir de première fois, ou plutôt, j’ai trop de souvenirs de premières fois pour être sûr de ne pas en inventer. Et puis de quelle fois parle-t-on ? Qu’est-ce que c’est que cette fois prétendument si mémorable qu’on dit la première ? La première de quelle suite de fois évidemment moins fatidiques ? “Non mais des fois”, entendais-je dans le parler de mon enfance ; la formule était menaçante, pourtant elle ne disait ni une, ni deux, mais une diversité indescriptible de fois, un surcroît de fois pas du tout définitives, une merveilleuse variété de fois assez légères et impossible à dénombrer. Je ne suis pas comptable de cette unique fois-là, ni des autres, ni d’aucune autre fois ; sexe, vie et œuvre et y comprise. Il n’y a pas lieu de revenir là-dessus.

3Si elle existe, je l’ai vite recouverte d’une bonne pelletée de rêves, elle gît maintenant dans ma tête, bien enfouie, à quelques milles de là. C’est une formule dépareillée, une encoche dont le chiffre est perdu. Est-ce ce jour-là, dans la cave de la maison des voisins, avec ce garçon ? Dans ce bois de lilas ou bien du côté des cerisiers et du petit mur de brique où l’on rangeait le tub ? Avec une fiancée dans un blockhaus accroché à la falaise, ou bien dans une cabane perdue derrière le bois avec dieu sait qui ? Pourquoi tous ces lieux, tous ces lieux premiers, immenses et nets comme au premier jour, au lieu des ridicules soi-disant premières fois ?

4J’ignore pourquoi mes premiers souvenirs se mélangent avec ceux d’un chien, un magnifique chien fauve qui courait avec nous au bord des falaises et dont j’aimais tant le poil, toujours à bondir entre un garçon blond qui s’appelait Philippe et Anne qui était mon amoureuse. Mais le chien était là, comme le Horwat du Chevalier à la mort et au diable de Dürer entre les pattes du cheval, courant de l’un à l’autre.

5Leurs maisons mitoyennes, en haut du village, s’appelaient Le Cri et La Hurle, à cause du vent. Ils étaient cousins. Leur nom – les Ricaille – était comme un envol de setters en plein ciel, une poignée de cailles au milieu des blés. Avec qui de ces trois-là ? Mon souvenir ne le dit pas. Je sais seulement qu’il s’appelait Gilles. Depuis, d’ailleurs, tous les Gilles me rappellent à ce premier Gilles, à sa blondeur explosive, au parfum de paille coupée de ses cheveux et de ses aisselles, au goût sucré de son cou. J’ai vécu longtemps avec Caroline que ma mémoire appelle Gilles, à cause de sa blondeur et du désir que j’avais d’elle, un désir où passait le corps d’un garçon blond qui avait pris l’apparence d’un brun gentilhomme barbu, mélancolique, sérieux comme un pape et joueur de violoncelle, Philippe I, un chien endormi toujours à ses pieds. Même ce dernier Gilles, brun vendeur de pierres, ce Gilles au crâne rasé, grande carcasse aux yeux de châtaignier, est un peu mon premier Gilles, il porte la marque. Il fait partie des Gilles. Avec le Gilles de Watteau, il a rejoint Gilles Premier et tous les premiers Gilles à venir.

6Pour lui aussi ce devait être la première fois, la toute dernière première fois. Je le vois bien. Il ressemble au forgeron de L’Iris de Suse, le Muratore, invité par la baronne de Quelte à danser la valse devant la foule, sidéré par ce qui lui arrive, stupéfait comme lui et qui a “l’air d’un bœuf juste après le coup de merlin”. La première fois, si elle existe, ressemble à ce coup-là. Gilles est éberlué, il ne réalise pas ce qui lui arrive ou le réalise trop bien. Dans cet instant improbable, dans ce flash, où il ne sait pas encore qui il est, ni ce qu’il fait, il est tout entier. Il sait seulement que quelque chose est arrivé qui l’a laissé en plan. Son visage interdit, cette immobilité de condamné, ses mains ballantes, toute la soie de ses habits en sont éclairés ; ce qui vient de se passer l’a médusé, il est là, gauche image ébaubie, sans voix, comme l’idiot des peintures de foire. Il n’a pas encore envie de fuir, mais on sent bien que derrière cette brume de chaleur qui enfarine ses traits et s’attarde dans les plis de son pyjama de carnaval, il est déjà ailleurs.

7Je devais lui ressembler quand une de ces premières fois m’arriva. C’était au bord de la mer. L’homme marchait sur la terrasse d’une maison que j’apercevais depuis le petit voilier où je naviguais, à proximité du rivage. Il était nu. J’en fus si positivement heureux que je me précipitais vers mes parents pour le leur dire. Dans mon maillot de bain, la peau noire, tremblant de joie, je devais ressembler à Gilles. Qu’avais-je vu de si extraordinaire ? Rien ou presque, mais l’événement lui l’était : pour la première fois, un être humain – il s’agissait d’un homme et non d’une femme, mais je ne prêtais à ce détail, sur le moment, aucune signification – m’était apparu dans sa nudité et c’était comme si j’avais été en présence d’Aphrodite ou de Vénus à la coquille. Il fallait me dépêcher d’annoncer la bonne nouvelle.

8Je devais avoir dix ans, cette autre première fois, quand cette même chose éblouissante se produisit. Je dis éblouissante parce que je n’ai pas d’autre mot, parce que éblouissant dit aussi bien la beauté brillante et l’aveuglement. C’était sur les bancs de l’école primaire, le mois de mai 1962, les pieds-noirs débarquaient dans notre enfance, des histoires de chair humaine et de têtes coupées à la bouche. Prit place à côté de moi un “grand” en jeans dont le visage, le crin bouclé, les cuisses, le sexe, les bras nus et bronzés, les mains énormes avaient du mal à tenir en place. Il ne cessait de déborder de ses vêtements, de sa chaise, de la table minuscule, de l’école, et peut-être bien aussi du pays où l’on prétendait l’arrimer. Un jour en pleine classe, je m’en souviens à présent, il s’empara de ma main et la mit sur son sexe bandé (le “zobi”, comme on disait), sous la toile des jeans. Avec leurs caparaçons, leur réseau d’ourlets, leurs boutons énormes, leurs rivets, leur carrosserie de passepoil et de poches déchirées, toute cette géographie de stries blanchies sur le bossellement du sexe, les jeans était une véritable machine de guerre, une machine à faire trembler de désir qui s’en approchait de trop près. Celui qui arborait ce trophée au parfum de sexe était un fils de pêcheurs, ce qui signifiait pour le minable terrien que j’étais et suis resté : un Dieu pêcheur, Ulysse en personne débarqué avec ses compagnons dans la grande école. Il avait fait la traversée avec le bateau paternel avant de jeter ses filets dans une mer vide, sans le moindre poisson qui le ferait fuir à nouveau. Il ne faisait plus partie des minots. J’ai oublié ce qui arriva d’autre. Retirais-je ma main ? Fourrais-je ma tête entre ses cuisses ? Extirpais-je sa queue pour une première fellation, comme il m’en priait ? Je ne crois pas, je ne sais plus, mais le coup m’avait atteint au cœur. Il avait visé le centre du système avec une précision, une dextérité qui m’avait médusé.

9Un autre jour, seul souvenir de sortie familiale dont j’ai gardé la mémoire, mes parents nous avaient emmenés, pourquoi diable, à un concours hippique. Assis au balcon du Palais des expositions, je regardais les cavaliers évoluer quand dans mon dos je sentis une sorte de frottement, une pression répétée qui s’interrompait et reprenait, lancinante. Je me retournais : un monsieur au long visage me fit signe de ne rien dire, un doigt sur ses lèvres. Cette fois-là je ne dis rien ; il n’y avait aucune allégresse, aucune bonne nouvelle, rien d’éblouissant à proclamer, mais une sensation désagréable. Je compris vite que quelque chose d’anormal se produisait dans mon dos et décidais de changer de place. Je ne parlerai à personne de l’impression inquiétante que j’emportais de ce contact, de ce frottement grotesque (on aurait dit le museau d’un animal nocturne œuvrant dans l’obscurité), peut-être parce qu’un sentiment de honte, une espèce de salissure étouffée, ou de sombre complicité, le recouvrait d’un voile noir. Voilà, dans mon dos, on accomplissait en catimini un acte dont j’ignorais qu’il fut sexuel mais dont la dissimulation m’effrayait. Ou bien avais-je aussitôt réalisé ce qu’il faisait et parfaitement identifié l’attouchement ? Une chose est certaine, ce n’était pas une bête mais, m’avisais-je bien après, le sexe bandé d’un homme qui avait l’âge de mon père, une sorte de père noir qui m’avait imposé le silence et que j’eus vite fait d’oublier.

Description de l'image par IA : Dessin en noir et blanc d'un arbre avec des branches et des feuilles détaillées, et une forme sombre en bas à droite.

10Je réalise aujourd’hui à quel point toutes ces premières fois avaient échappé à ma décision. Elles n’avaient pas fait de moi un protagoniste bien déterminé mais l’utilité consentante ou éberluée d’une scène qu’un autre avait écrit à ma place, dans une langue inconnue de moi et que j’avais parfois, seulement, colportée en courant, comme le Messager du film.

11La première fois où j’agis vraiment de mon propre chef (mais cette fois-là n’est pas plus “première” que les autres, car je ne suis pas sûr de ne pas en avoir détruit l’original) ne m’a pas laissé un souvenir beaucoup plus net. Comme à chaque fois, l’endroit, la circonstance s’avéraient plus décisifs, plus marquants que les actes eux-mêmes, comme si ce que l’on fait, exactement, à cet instant précis, n’était rien au regard de l’intensité du moment, de ce qui l’a précédé et de la vibration du lieu. Comme si le sexe était moins un acte qu’un état auquel le monde – la cave de la maison de Gilles, le jardin derrière La Hurle, la petite baie de l’homme nu, la salle de classe, les gradins du concours hippique – accordait sa puissance. Les détails dont on se souvient alors ne valent qu’ensevelis sous l’énormité du moment, dans l’éclat terriblement localisé des souvenirs.

12Je devais avoir seize ans, peut-être un peu plus. Depuis la mer, j’avais dû apercevoir sur les rochers du cap la silhouette de baigneurs entièrement nus ; ce point avait sans doute frappé mon imagination, être nu au soleil était probablement à mes yeux l’essence même de la sexualité. Que cet éden n’ait compté que des garçons ne dut pas non plus m’échapper. Un jour (après combien d’hésitations, de retours en arrière, de remords, de ruses de toutes sortes pour me convaincre de l’innocence de mes intentions ?), je pris donc le sentier du bord de mer, moins décidé à passer à l’acte (quel acte ? je n’en n’avais aucune idée) qu’impressionné par la décision bien réelle qui m’avait jeté dans cette direction. Le seul fait de me diriger vers cet endroit où, de loin, j’avais repéré ce groupe de garçons me bouleversait. J’étais comme écrasé par l’évidence de ma résolution, les rochers blancs, la mer dans les criques, l’éclaboussement du soleil, les aloès et les cyprès, tout confirmait le caractère irrépressible et évidemment coupable de mon entreprise, comme la nuit explique le criminel. Il faut dire qu’en empruntant cet étroit chemin de pierre je tournais le dos à la ville et à tout ce qui faisait ma vie de jeune homme normal. Cet endroit était mon désert, mon Biskra à moi, que la lecture de Si le grain ne meurt avait bouleversé. Il était, bien qu’à la limite de la ville, à des océans du lycée, dans une contrée dont personne ne m’avait jamais parlé, plus loin de la maison que Pernambouc ou Valparaíso. C’était la première fois que mes pas me dirigeaient vers ce qui serait donc ma vie, mon autre vie, une vie résolument tournée dans l’autre direction (comme l’adolescent que décrit Thomas Bernhard dans La Cave, je décidais moi aussi d’aller dans le sens opposé ; je n’irais pas m’enterrer dans la cave du marchand d’un quartier pauvre de Salzbourg, mais prendrais résolument le chemin des criques ; par rapport aux grandes orientations qui décident d’une vie, cela revenait au même). Mon “orientation sexuelle” n’était donc pas une formule en l’air mais un choix indiscutable, le début d’une randonnée inscrite sur la carte du monde, pas une quelconque “tendance” à laquelle je serais seulement enclin, pas un simple côté, un simple bas-côté, mais une route taillée dans le rocher, une voie romaine, un chef-d’œuvre d’ingénierie, qui faisait fi des obstacles et me conduisait tout droit vers Rome, Trieste, Thessalonique et Istanbul. Au-dessus des adolescents qui se dirigent aujourd’hui pour la première fois (?) dans cette autre direction, je vois le même petit nuage de lignes échevelées, le même labyrinthe de parcours biscornus et vibrants, les mêmes incroyables détours et tout à coup, taillé à même la paroi, traçant à travers les montagnes, le chemin qui conduit dans le sens opposé.

13Après un temps qui me sembla durer une éternité, la démarche un peu titubante, j’arrivais en vue des sentinelles d’argile qui guettaient je ne sais quoi au-dessous d’une immense villa à l’abandon, franchis un portail dont les barreaux rouillés achevaient de se tordre, sautais pardessus un ancien pont détruit et grimpais au milieu des cistes et des cinéraires sur des rochers rougis par les pieds nus. Un garçon était là, nu, debout, dans un recoin de buissons, le regard fixé sur la mer. Je n’ai plus souvenir de ce que je fis exactement avec lui, sinon de la soudaineté avec laquelle je jouis. La première fois, c’est aussi, j’imagine, pour beaucoup, jouir le premier, jouir trop vite, c’est aussi ce dépit de ne pas avoir su se retenir, cette frustration, ce quelque chose de bâclé et d’inaccompli, une précipitation, une maladresse, un engouffrement dans l’inconnu de l’excitation. Il était resté impassible, lointain. Je me souviens de son air “eurasien” (le mot avait sur moi un effet immédiat), le poil autour de son sexe était lisse et non en tortillons et le bleu du ciel s’y reflétait. Pas un mot, nous n’avions pas dit un mot. Ce silence, cet air détaché, cet aspect de colonne dans la lumière avaient donné à la scène un air de rêve filmé machiné par Cocteau. La beauté du garçon mêlée au paysage antique imposait un certain ordre. Voilà, c’était arrivé. Je n’avais plus rien à faire là au milieu des cytises. Les statues d’argile avaient commencé à bouger, imperceptiblement. Je ne voulais plus les voir. Je me sauvais. Je m’en retournais vers l’autre côté à toute force comme si j’avais été en grand danger. Ce que j’avais fait devait être rejeté loin derrière moi. Je devais m’en défaire au plus vite comme d’un produit radioactif ; dévaler les rochers, me griffer au passage des buissons, me tordre les pieds, passer le pont, me courber sous le portail, revenir sur mes pas sans me retourner. Le garçon avait disparu sitôt après que j’aie joui, il s’était littéralement dissipé dans la splendeur de la crique, disséminé dans les pierres, dissout à la surface de l’eau. Je lui savais gré de son parfait mutisme, de son indifférence, de sa disparition. Ce qui s’était accompli là, entre nous (mais de quel “nous” cette cérémonie muette pouvait-elle se revendiquer ? qui étions-nous dans cet instant ?), passait toute espèce de mots. C’était quelque chose d’en deçà des questions idiotes, des noms échangés, quelque chose qui avait la chaleur sèche des buissons et des pierres et qui brûlait longtemps après avoir piqué.

14Puis il y eut cette autre première fois. Pour certains, celle-là est la seule qui vaille, sous prétexte de consommation effective de l’acte sexuel, comme ils disent. Mais ils se trompent. Cette fois-là qui était effectivement la première ( ? ) n’était pas non plus la première. Je me souviens. Elle s’appelait, je l’ai dit, Caroline. Ses cheveux longs d’une blondeur éblouissante étaient ceux de Mélisande, une Mélisande mi- Snoopy mi-Lolita, toujours en jeans ou en salopette, la chemise nouée au-dessus du nombril, avec des hanches de garçon et qui roulait ses cigarettes d’herbe comme une paysanne Chibchas, dans de la poudre d’or. Nous avions été engagés pour les vendanges dans un village du Var. Nous nous étions rencontrés peu de temps auparavant dans l’appartement d’Aix que je partageais avec son amour d’enfance, Philippe, un garçon dont j’étais amoureux et qui s’était très bien accommodé de l’adoration que je lui vouais.

15Pour quelle raison il me céda la place, je l’ignore. Le fait est que nous partîmes ensemble avec un autre garçon appelé Pierrot, lui-même amoureux de Caroline, qu’elle éconduit dès le lendemain de notre arrivée et qui se suicida quelque temps plus tard, non pour cette raison, nous rassura-t-on, mais pour quelque obscur dérangement héréditaire qui remontait à Jules Verne dont le pauvre Pierrot était parent. Nos employeurs nous avaient attribué une petite grangue en pleine campagne, sous un micocoulier rond comme une meule où nichaient des nuées d’oiseaux. La 2CV qui nous y conduisait à travers le vignoble était bleu lavande. La grangue comptait deux pièces. Une table, deux chaises, un lavabo et une cheminée occupaient la première, un lit à étage la seconde. Ses fenêtres donnaient sur un paysage à la Van Gogh : étendues de vignes bornées de cyprès et de chênes verts contre l’horizon tout proche. Pierrot parti nous y passâmes notre première nuit.

16Qui de nous décida de rejoindre l’autre, je ne sais pas. Toute la journée avait pivoté autour de cet axe. Les vendanges, le départ de Pierrot, Philippe au loin à se morfondre, la grangue, le vin emmailloté dans son cordage, les poivrons, les patates et les courgettes de la marmite en fonte qui nous servait de cuisine en avaient décidé ainsi. Mais cette nuit-là fut un fiasco. Ce n’était pas un drame. Caroline trouva les mots. Si bien que le soir suivant fut le soir de la première première fois. Je me souviens de la fraîcheur de sa peau, de cette blondeur sans ombre, de ses yeux verts pailletés d’or. Dans notre lit à étage, courbaturés, nous avions basculé dans une rivière d’enfance. Les vendanges battaient leur plein. Je conduisais le tracteur. Le soleil passait par-dessus le micocoulier. Nous faisions mijoter la marmite. Buvions sec. Tranchions le pain. Faisions l’amour. La cire des bougies dégoulinait sur notre ratatouille. Pas de douche. Les toilettes étaient à l’extérieur, deux planches au-dessus du grésil. J’étais ivre. Dix années durant, cette première fois me tiendra sous son micocoulier.

17Quant à la première fois, la banale policière statistique vraie première fois de l’autre direction, je suis incapable de m’en souvenir. Peut-être s’appelait-il Pascal ou François ? Le discours amoureux l’emportait-il sur la pantomime sexuelle ? Etait-ce avec Pierre que les mollahs avaient chassé de Téhéran, avec Raphael entre deux fugues, ou avec Louis ? Je ne sais pas. Mais cet oubli est étrange. Etait-ce parce qu’elle n’était pas vraiment tout à fait la première fois ? Ou parce qu’elle n’aurait jamais la force des lieux de ces autres fois ? Un lit, une chambre ne sont pas faits pour le souvenir ; une cave, la grangue sous son micocoulier, les rochers du cap et, quelques années plus tard, les endroits les plus sordides, oui.

18Les lieux sont plus forts que nos actes. Mes premières fois y sont logées comme les bombes de la dernière guerre qu’un jour, en jouant, un enfant découvre, ensevelies sous les décombres, et s’en va à toute allure en révéler la présence aux adultes pour qu’ils la détruisent.


Date de mise en ligne : 01/12/2008

https://doi.org/10.3917/lpm.017.0070