Le Caire traque ses amants
- Par Dina Heshmat
Pages 16 à 22
Citer cet article
- HESHMAT, Dina,
- Heshmat, Dina.
- Heshmat, D.
https://doi.org/10.3917/lpm.017.0016
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Notes
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Dina Heshmat est journaliste et traductrice littéraire à Al Ahram Hebdo au Caire. Elle est notamment l’auteur d’une thèse sur L’Evolution des représentations de la ville du Caire dans la littérature égyptienne moderne et contemporaine (Paris III, 2004). Elle collabore à la revue littéraire indépendante Amkenah ("Lieux"), publiée à Alexandrie. Engagée dans les mouvements contre la mondialisation libérale en Egypte, elle a revu la traduction vers l’arabe du Monde nous appartient de Christophe Aguiton (Plon, Paris, 2001 ; Ed. Merit, Le Caire, 2005).
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[2]
Les noms des personnes interviewées, hormis les sociologues Ahmed Abdallah et Malak Roushdy, ont été modifiés. (NDA.)
1Chasse aux amoureux "qui n’ont pas où aller", aux internautes "hot line", aux gays qu’on enferme ; boîtes sous surveillance, mariages coutumiers : la géographie amoureuse du Caire est un parcours du combattant.
2Ils sont assis face au Nil, dos à la rue, sur une Vespa garée dans le sens du fleuve. Elle porte un voile rose bonbon, lui une veste en jean bleu délavé. Il l’entoure de ses bras en tentant de camoufler le mieux possible le long baiser qu’ils sont en train d’échanger. A cet endroit-là, les trois lampadaires sont éteints, comme par bonheur, et le feuillage des arbres du bord de l’eau bruisse sous une petite brise d’automne. Il est près de 21 heures, rue Montaza, à Zamalek. Malgré le ramadan, les couples sont nombreux à s’être donné rendez-vous sur ce tronçon de corniche, réputé dans tout Le Caire pour son libéralisme. Et pour cause. Les parapets en pierre n’y ont pas encore été dotés de grillages dissuasifs. Après des heures d’errements à pied à la recherche d’une cachette accueillante, ou alors grâce au bouche-à-oreille qui leur permet de bien viser directement, les jeunes atterrissent dans ce lieu tellement paradisiaque qu’il en est incongru dans la folie de la capitale. Ce soir-là, une trentaine de couples sont installés face au fleuve. Dans un taxi garé, l’un d’eux a entamé une discussion enjouée, entrecoupée de sourires évocateurs. Les chauffeurs de taxi connaissent bien les cachettes des amoureux. Les travailleurs du petit matin aussi, qui surprennent parfois des scènes inattendues. "Une fois, très tôt, vers 8 heures, j’ai vu deux jeunes s’allonger l’un sur l’autre sur le parapet", raconte Fathiyya [2], épileuse, qui a une cliente dans l’un des appartements bourgeois de la rue Montaza. Parfois, sur la berge en contrebas, les pêcheurs laissent leur barque aux couples en échange de quelques livres. Là, ils peuvent faire l’amour, rythmés par le clapotis doux des vaguelettes du Nil, rassurés par le cri des mouettes qui survolent encore le fleuve à cet endroit-là. Les immeubles cossus de Zamalek ferment les yeux sur les incartades qui ont lieu sous leurs fenêtres. "Les nounous et les femmes de ménage lancent parfois de l’eau sur les amoureux, par contre les proprios ne protestent pas. Ils ne passent pas leur temps sur leurs balcons", continue Fathiyya. Vieil aristocrate dans ses mœurs, nonchalant dans son élégance, ce bout de Nil fait partie des derniers au Caire où les amants de vingt ans peuvent encore espérer voler de vrais baisers et s’enlacer longuement sans être inquiétés.
3Plus au sud, à Manial, les parapets du bord de l’eau ont été recouverts d’huile de graissage. "Les habitants trouvaient que les scènes d’amour sous leurs fenêtres portaient atteinte aux bonnes mœurs. Ils se sont plaints auprès des concierges, qui, eux, ont été voir les mécaniciens du quartier pour récupérer toute l’huile usagée", raconte Mahmoud, trente ans, journaliste et habitant du quartier. "Les jeunes revenaient quand même ; ils mettaient du papier journal sur l’huile. Mais tous les matins, il y avait de l’huile toute fraîche. J’ai été faire un PV au poste de police pour protester. Les flics m’ont envoyé balader."
4Tout près, sur la pointe sud de l’île de Roda, se dresse le palais Manasterli, transformé en musée Oum Kalsoum et en salle de concerts. Sur la berge, on peut encore voir le nilomètre qui date de l’époque des pharaons, rénové depuis. A la fin de l’été, les manguiers y sont lourds de leurs fruits presque mûrs. "Il y a dix ans encore, les jeunes venaient s’y aimer la nuit", se souvient Mahmoud. Aujourd’hui, il faut payer un ticket pour entrer dans l’endroit, qui n’a plus rien de sauvage. C’est devenu un lieu d’excursion soigneusement balisé.
5Comme le parc al Azhar, immense espace récemment inauguré, pompeusement agencé à coup de sentiers bordés de bornes en marbre et de plantes rares, dont le billet d’entrée coûte 5 livres égyptiennes (presque 1 euro). Le lieu est tellement bien éclairé et bien surveillé qu’il est impossible de l’exploiter à des fins autres que strictement bucoliques. Toutes les précautions ont été prises pour éviter les atteintes aux bonnes mœurs. Layla, vingt-neuf ans, chômeuse, raconte : "Un soir, j’ai été me balader là-bas avec un ami. Dès qu’on a voulu s’installer dans un endroit un peu isolé, on avait un gars de la sécu dans les pattes. Il ne disait rien, mais il restait planté près de nous." Fini les années 1970 : "A l’époque, on faisait l’amour dans le parc d’al Orman", confie Farida, cinquante ans, médecin. Juste à côté de la faculté du Caire, à l’ombre des arbres centenaires, il y avait toujours des cachettes où s’abriter des regards – ceux des voyeurs ou ceux de la flicaille.
6Aujourd’hui, l’avancée affolante du libéralisme, doublée de la vague de conservatisme petit-bourgeois et de l’explosion urbaine, ont dévoré beaucoup des menus refuges lovés dans les interstices du Caire.
7Mais les amoureux – "ceux qui n’ont pas où aller" – ne baissent jamais les bras : ils sauront forcer la ville à leur céder des bouts d’espace, tronçonnés, isolés, glauques ou sinistres, coincés dans l’ultra-urbain – qu’importe. Il y a les ponts, tous les ponts du Caire, le vieux pont d’Imbaba avec ses deux étages – un pour les voitures et un pour les trains –, où des petits cafés se sont improvisés sur les trottoirs ; le pont Abbas, intéressant parce que pas trop éclairé ; l’ancien "pont aux Lions", trop bondé en été ; le gigantesque pont du Six-Octobre. Il y a les escaliers qui mènent aux ponts, où, la nuit, il est possible de voler des baisers plus prolongés. On peut aussi – même si c’est devenu assez cher – louer une felouque en espérant tomber sur un felouquier prêt à fermer les yeux contre un généreux pourboire. Sans parler des petits jardins abandonnés ou des ascenseurs désertés.
8Et puis il y a les "villes nouvelles", ces excroissances urbaines à la lisière du Caire. Là-bas, là où beaucoup d’immeubles sont encore en construction, il est possible de s’entendre avec un concierge – moyennant finances – pour qu’il indique les appartements inhabités, espaces nus et inquiétants, ouverts à tous les vents. Ceux qui arrivent jusqu’ici sont les plus motivés, prêts à contourner tous les mauvais plans que la ville leur jette à la gueule.
9Car Le Caire traque ses amoureux, les déloge où qu’ils se réfugient, envoie pour les débusquer ses flics en civil, ses policiers en uniforme (à la voix mi-agent de l’ordre, mi-graveleuse, et avec leur fameux "Vos papiers, monsieur" que connaissent bien les couples de l’ombre), ses bandes de jeunes à la recherche d’une bagarre, ses habitants à la morale frigide, ses barbus aux regards hypocrites.
10Ceux qui en ont les moyens fréquentent les cafés nouvelle génération – même s’il n’est pas question d’y oser un baiser en public. Ce sont plutôt des espaces de repérage et de drague, où les jeunes des deux sexes se retrouvent autour d’un narguilé. Malgré les campagnes de dénigrement lancées par les oulémas de pacotille, les jeunes femmes se sont elles aussi mises à fumer le narguilé (ou plus rarement la cigarette), s’essayant aux arômes pomme, abricot, cerise, melon ou pastèque. Narguilé au bec et voile sexy (en dentelle ou transparent) sur la tête, elles gardent le regard rivé sur l’inévitable écran de télévision. Elles regardent passer les derniers clips à la mode sur les chaînes satellites. Il y a celui de Nancy Agram, en gentille salariée dans un salon de coiffure qui, d’un coup d’œil, s’éprend d’un bel ouvrier du bâtiment ; celui de Hayfaa Wahbi avec ses formes pulpeuses et ses gestes évocateurs, en robe rouge façon Marilyn Monroe. Souvent, ces clips sont carrément érotiques sans montrer du vrai nu. Comme celui de Maria, plongée dans un bain de lait et de corn flakes, qui suce sans discontinuer des sucettes de toutes les formes et de toutes les couleurs. "Les filles veulent ressembler à Hayfaa Wahbi, avoir le même corps qu’elle, le même humour qu’elle. Tout est centré autour de l’image. Cela enlève du centre ce qui devrait y être, à savoir la relation", analyse Ahmed Abdallah, psychiatre et consultant pour le site Islamonline.
11Autour de ces images s’est construit un nouvel espace d’interaction, à travers les chaînes satellites et leurs "lovomètres" (May-Ahmed : 50 % ; Yasmine-Omar : 93 %), leurs bandes "chat", les téléphones portables et surtout le Net. "Un nouveau langage, un nouveau médium avec un code différent", explique Malak Roushdy, sociologue à l’Université américaine du Caire.
12Internet est le nouvel espace de l’amour, le nouveau médium par excellence. Si la massification de l’enseignement a créé de nouveaux espaces mixtes dans les années 1960 et 1970 (les universités), Internet est l’espace mixte de ce début du xxie siècle. C’est un médium qui permet aux inconnus de se rencontrer hors des circuits traditionnels, à travers les forums et le "chat". "Il y a des mariages qui ont lieu à travers le Net", confirme Ahmed Abdallah. "Mais le plus souvent, ce sont des relations, qui durent plus ou moins longtemps." Internet est aussi le nouvel espace de liberté. Pour les filles dont les familles restreignent les sorties, le Net permet de faire des rencontres, d’entretenir des relations.
13C’est aussi l’un des médiums privilégiés des homosexuels. Ce sont sur les sites gays que les jeunes préfèrent faire connaissance. Depuis l’affaire du Queen Boat, où la police avait fait une descente en 2001, arrêtant 52 hommes, les accusant de "débauche" et d’"atteinte à la religion", les bars et les discothèques où se retrouvaient les homos sont beaucoup moins fréquentés. "C’est vrai qu’on a peur", raconte Achraf, trente-deux ans, informaticien. "Mais il y a quand même des rencontres, dans des lieux mixtes, à travers des regards… Ils ne pourront jamais empêcher les gens de voir." Du coup, Internet semble être un espace plus sûr. Mais pas toujours. Le 25 février 2004, un petit entrefilet dans le quotidien gouvernemental Al Akhbar indiquait ainsi qu’un "étudiant de dix-sept ans [avait] été condamné à dix-sept ans de prison, dont deux ans de travaux forcés, pour avoir posté un profil personnel sur un site gay, accusé d’atteinte aux principes moraux et aux traditions sociales". De nombreux gays ont demandé l’asile politique ailleurs, d’autres ont décidé de rester. "Je ne quitterai pas le pays à cause de mon homosexualité, continue Achraf. Bien sûr, ici il y a la répression, et surtout le scandale. Les flics menacent systématiquement de prévenir les parents, la famille, le boulot. Mais là-bas, il y aura le racisme."
14Espace refuge pour les femmes et les gays, Internet est aussi devenu un outil de référence à un moment où les jeunes sont coincés entre les images de Hayfaa Wahbi et les interdits d’une société très normative dans le domaine de la sexualité. Déboussolés, ils cherchent des réponses sur la toile. "Site d’information islamique", Islamonline occupe ce créneau. "L’avantage d’Internet, c’est que personne ne peut plus monopoliser les textes, ni cacher que la religion permet beaucoup plus de choses qu’on ne le croit", explique Ahmed Abdallah. Le site propose des pages sur l’amour, un accueil psychologique, des conseils sur la sexualité pour les couples mariés (sans oublier la rubrique "Comment venir à bout de la masturbation") et s’exprime aussi sur la question du mariage ourfi (coutumier). Non enregistré auprès des institutions, il s’agit d’un simple bout de papier qui fait office de contrat, signé par les mariés et deux témoins. Le plus souvent aussi, les mariés vivent ce mariage en secret et n’en informent pas leur famille. Islamonline n’excommunie pas ce type d’union, ce qui pourrait sembler surprenant pour un site à l’affiche islamiste. Surtout lorsqu’on sait la polémique qu’avait provoquée l’affaire Hind Hennawi et Ahmed al Fishawi :
15Hennawi (vingt-sept ans) avait fait scandale en demandant à Ahmed al Fishawi (vingt-quatre ans, fils de Farouk al Fishawi, acteur phare du petit écran égyptien et lui-même acteur et présentateur de programmes à connotation religieuse) de reconnaître leur fille, née d’un mariage ourfi, jusque-là tenu secret. Très médiatisée à cause de l’identité du père et de l’attitude combative de la mère, cette affaire a rappelé que 12 000 cas de paternité dans le cadre de mariages ourfi sont actuellement examinés par les tribunaux. Il n’y a aucune statistique fiable sur ce phénomène, même si la nouvelle loi du statut personnel de 2000, qui reconnaît les mariages ourfi comme base pour la reconnaissance des enfants, laisse supposer qu’elle répond à une demande et à une crise latente. Les témoignages sur ce type de mariages ont pris de plus en plus de place dans les médias, et l’on peut ainsi, malgré l’absence de statistiques fiables, affirmer qu’il a augmenté en visibilité ces dernières années.
16Dans une société où l’âge moyen du mariage recule de plus en plus, pas seulement à cause des difficultés économiques, mais aussi en raison d’une nouvelle vision du rapport affectif, le mariage ourfi est devenu une porte de sortie pour de nombreux jeunes. "Nous vivons dans une société très normative. Les jeunes n’ont pas d’espace pour vivre leur sexualité. Qu’est-ce qu’ils sont censés en faire en attendant le mariage ?" se demande ainsi Malak Roushdy. Menna, vingt ans, étudiante à la faculté de communication, université du Caire, raconte : "Quand j’étais au lycée, en terminale, j’avais une copine dans la classe qui était mariée ourfi avec un type de notre âge. Les familles n’étaient au courant de rien." Elle affirme que "les trois quarts des jeunes en faculté de commerce sont mariés ourfi". Mais pour elle, le mariage ne fait pas partie de ses "projets immédiats" : "J’ai besoin de savoir d’abord qui je suis, ce que je veux, avant de choisir la personne avec qui je continuerai le reste du chemin."
17Pas facile en effet de trouver un partenaire dans une société où les espaces de rencontres mixtes, même s’ils existent, sont segmentés selon les appartenances sociales, politiques et religieuses. Seuls les nouveaux cadres de politisation apparus ces derniers mois tentent d’abattre ces barrières. Shabab min agl al taghiir ("Jeunes pour le changement"), les jeunes du mouvement Kefaya !, qui dit "Ça suffit !" à Moubarak après plus de vingt-quatre ans de règne, rassemblent des jeunes hommes et des femmes de toutes les tendances politiques, de l’extrême gauche aux islamistes, musulmans ou chrétiens. La lutte commune, les moments de violente répression vécus ensemble ont créé de nouveaux mécanismes de solidarité, au-delà de ces appartenances premières. "Et bien sûr, il y a eu des rencontres, des histoires d’amour dans Shabab. Ça a été un déblocage pour pas mal de jeunes d’une vingtaine d’années", pense Layla, militante du mouvement. Mais ces cadres restent tragiquement minoritaires, ce qui affaiblit leur capacité à impulser un réel mouvement d’émancipation sexuelle et amoureuse. Les seules organisations politiques ou associatives de masse, en plus de celles liées à l’Eglise dans les milieux coptes, sont celles qui sont proches de l’islam politique, présentes en milieu populaire mais recrutant surtout dans la petite bourgeoisie. "C’est la classe sociale la plus frustrée. Elle vit une crise terrible. Ça se reflète dans le discours qu’elle produit, par exemple sur ces sites d’un islam qui se veut modernisant, estime Malak Roushdy. Sinon, la société égyptienne n’est pas conservatrice. Plus on baisse dans l’échelle sociale, plus la sexualité est banalisée et totalement vécue."
18Aux marges de la ville, là où vivent les parias de la représentation dominante de l’amour, qu’on ne voit pas sur les chaînes satellites ni dans les discours du prêt-à-penser islamiste, le voile est porté avec plus de nonchalance (s’il glisse, ce n’est pas très grave) et les codes sexuels sont moins puritains. Exclus de la ville, ces parias-là le sont aussi de ses espaces amoureux, de ses parcs trop chers et de son Nil privatisé.