Palerme, entre le renouveau et la chute
- Par Thierry Fabre
Pages 120 à 123
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.008.0120
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- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.008.0120
Notes
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Thierry Fabre, essayiste et écrivain, est rédacteur en chef de la revue La pensée de midi. Il a notamment publié Le Noir et le bleu, Librio, 1998, Traversées, Actes Sud, 2001 (Grand Prix littéraire de Provence), Entre deux mondes, journal d’un paysage méditerranéen (sur des photographies d’Alain Ceccaroli), Actes Sud, 2001.
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Leonardo Sciascia, La Sicile comme métaphore, entretien avec Marcelle Padovani, Stock, 1979, p 97.
La Cubula, ancien pavillon de détente dans un jardin d’orangers
La Cubula, ancien pavillon de détente dans un jardin d’orangers
1Des enthousiasmes, des doutes, de l’espoir ou de la résignation, et sans cesse cette interrogation : comment retrouver Palerme ?
2De la route, il ne se voit pas. Un jardin touffu le protège. Nul ne peut imaginer sa grâce, deviner que juste là, derrière ces grands arbres, s’offre l’infini, à portée de main, caresse de pierre au travers des orangers. Seuls les bulbes rouges qui toisent la chapelle arrêtent l’œil en contrebas. Coupoles énigmatiques plantées dans le ciel qui donnent à Palerme, de la Martorana jusqu’ici, aux Eremiti, la note rouge et ronde de son histoire singulière.
3Il n’est pas d’autre lieu au monde où se trouve l’expression d’un tel art, que l’on dit arabo-normand. Alliage improbable, trait d’union impossible, et pourtant si juste dans cette tension surmontée entre l’arabesque et la voûte, les muqarnas et la croix. Art chrétien ou musulman ? Nul ne peut séparer, distinguer, opposer, ce que l’histoire a réuni. Le syncrétisme est là, dans l’évidence de son architecture qui défie le temps et apprivoise le ciel.
4Derrière les orangers, dans un jardin suspendu qui se protège des regards indiscrets, le cloître des Eremiti donne au paradis un corps, à l’insaisissable un geste, à l’illimité un cercle. Là, sur la margelle du monde, se retrouve en un seul point le fini et l’infini, le sensible et le divin, la chair et le souffle, l’oranger et sa lumière. Comment ne pas goûter son suc et défier sa voûte ? Les colonnes qui entourent le jardin invitent à aller au-delà, à traverser l’immobilité pour gagner le mouvement, torsades ouvertes à l’équilibre rompu, à l’harmonie disjointe, aux déhanchements célestes. Tout un art se manifeste soudain dans cet abandon, dans cet alliage arabo-normand qui apparaît ici, au-delà de la pierre. Ne pas chercher à le prendre, à l’enfermer, juste l’effleurer, laisser se dessiner dans la paume de la main l’empreinte singulière de Palerme et retrouver ce qui en fait un lieu unique au monde, avec l’Andalousie peut-être…
5Là, au couvent des Eremiti, ou à la Zisa, se laisser emporter par l’Immense, se laisser gagner par cet art qui dit le monde autrement, loin des fractures et des séparations, entre l’Europe et l’Islam.
6Ici, le Sud a été victorieux. En a-t-il complètement perdu la trace ? Sa mémoire est-elle définitivement enfouie ? Pourquoi laisser filer une telle promesse ?
7Palerme, une fois encore, a-t-elle renoncé à inventer son avenir ? Rien ne change, l’immobilisme semble être son destin. Leonardo Sciascia a fini par souscrire aux paroles de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, lorsqu’il écrivait dans Le Guépard : “Vous croyez vraiment, Chevalley, [dit Don Fabrizio], que vous êtes le premier à essayer de faire entrer la Sicile dans le flux de l’histoire universelle ? Qui sait combien d’imams, venus des terres musulmanes, combien de cavaliers du roi Ruggero, combien de scribes des Souabes, combien de barons du roi d’Anjou, combien d’hommes de loi du Roi Très Catholique ont conçu la même noble folie ; et combien de vice-rois espagnols, de fonctionnaires réformateurs de Charles III ? Et qui sait désormais ce qu’ils ont été ? La Sicile a voulu dormir malgré leurs innovations.” “Les réformes, c’est vrai qu’ici elles n’aboutissent généralement pas. Je ne crois pas, dans ces conditions, que la Sicile ait un très grand avenir”, ajoutait Sciascia [2].
8Le renouveau de Palerme, que Sciascia n’a pas connu, ne serait-il au fond qu’une ultime illusion, le dernier leurre que la ville ait su s’inventer ? Le Sud est-il invariablement amené à être vaincu ? Le cinéaste Maresco prolonge le sentiment de Sciascia : “C’est une ville complètement finie, qui a effacé sa propre mémoire, a fait table rase, et tout cela une fois encore sans réaction. Palerme ne sait pas conserver son passé, ne le connaît pas et l’élimine. […] Palerme ne nous offre plus rien…”
9Pourtant, les grands lieux de Palerme sont toujours là, son architecture majestueuse ne tombe plus tout à fait en ruine et sa mémoire vive ne peut plus être aussi simplement effacée.
10Palerme n’est pas un cadavre. Elle ne ressemble pas (pas encore ?) à ce grand ours qui s’affale sur le sol, “gros cafard qui agonisait au soleil, et qui refusait obstinément de se lever”, dont Evelina Santangelo nous raconte l’histoire.
11Entre le renouveau et la chute, Palerme hésite encore. Elle vacille, se courbe, se vrille, suit les volutes de l’incertain que dessine son art baroque. Mais – peut-être plus pour très longtemps – elle tient, ne s’effondre pas.
12L’alliage historique de Palerme, entre l’Antiquité, l’Orient et l’Eglise, n’a pas été vraiment défait. Roger II, le Normand, et Frédéric II, de Hohenstaufen, restent des figures mythiques qui nourrissent l’imaginaire. Une source vive demeure, parfois souterraine, parfois jaillissante, qui donne à cette ville, par-delà toutes ses soumissions, la force d’associer le Nord et le Sud, de faire se rencontrer la Normandie et la Souabe avec le monde méditerranéen. Rencontre révolue ou promesse d’un monde nouveau ?
13Le temps n’est pas venu d’oublier Palerme, mais bien au contraire de la retrouver.
Passages vers Palerme…
14Quelques livres :
15Oublier Palerme, Edmonde Charles-Roux, Grasset et Le Livre de poche.
16Le Voyage de Goethe en Sicile (in Poésies 1, Des origines jusqu’au voyage en Italie), Aubier (coll. Bilingue).
17Prince de Palagonia, Giovanni Macchia, Quai Voltaire. Voyage en Sicile, Vivant Denon, coll. Le Promeneur, Gallimard.
18Le Bâtard de Palerme, et le feuilleton des Beati Paoli, de Luigi Natoli, Anne-Marie Métaillié.
19Nouvelles complètes de Pirandello, Gallimard, coll. Quarto.
20Le Professeur et la Sirène, Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Points Seuil.
21Conversations en Sicile, Elio Vittorini, Gallimard et L’Imaginaire.
22suggestions proposées par éric biagi.
23Don Juan en Sicile, Vitaliano Brancati, Le Livre de Poche.
24La Sicile comme métaphore, Leonardo Sciascia (dont il faudrait bien sûr citer tous les livres), Stock.
25Le Semeur de Peste, Gesualdo Bufalino, l’Âge d’Homme.
26Le Palmier de Palerme, Vincenzo Consolo, Le Seuil.
27La Disparition de Judas, Andrea Camilleri, Métailié.
28Les Dernières Années de la Mafia, Marcelle Padovani, coll. Folio actuels.
29Cosa Nostra, Giovanni Falcone et Marcelle Padovani, Edition 1.
30Vie quotidienne de la Mafia de 1950 à nos jours, Fabrizio Calvi, préface de Sciascia, Hachette littératures.
Leonardo Sciascia
Leonardo Sciascia
31Et en italien :
32Palermo è… Viaggio intrigante tra luoghi e miti, tavola e personaggi, Gaetano Basile, Dario Flaccovio Editore.
33Romanzo civile, Giuliana Saladino, Sellerio
34Terra di rapina, Giuliana Saladino, Sellerio
35Quelques films :
36La Terra trema (La Terre tremble) (1948) de Luchino Visconti.
37Stromboli (1949) de Roberto Rossellini.
38L’Avventura (1960) de Michelangelo Antonioni.
39Divorce à l’italienne (1961) de Pietro Germi.
40Il Gattopardo (Le Guépard) (1963) de Luchino Visconti.
41I due Mafiosi (1963) de Giorgio Simonelli avec Franco Franchi et Ciccio Ingrassia (pour la première scène).
42Main basse sur la ville (1965) de Francesco Rosi.
43Le Parrain (1972) et Le Parrain II (1974) de Francis Ford Coppola.
44Lucky Luciano (1975) de Francesco Rosi.
45Cadavres exquis (1976) de Francesco Rosi.
46Cent Jours à Palerme (1983) Giuseppe Ferrara, sur la mort de Dalla Chiesa.
47Kaos (1984) de Paolo et Vittorio Taviani.
48L’Honneur des Prizzi (1985) de John Huston.
49Le Sicilien (1987) de Michael Cimino.
50Journal intime (1993) de Nanni Moretti.
51L’Oncle de Brooklyn (1995) de Daniele Ciprì et Franco Maresco.
52Mais qui a tué Tano ? (1997) de Roberta Torre.
53Toto qui vécut deux fois (1998) de Daniele Ciprì et Franco Maresco.