Littératures
“... une mère étrangère”
- Par Renaud Ego
Pages 7 à 9
Citer cet article
- EGO, Renaud,
- Ego, Renaud.
- Ego, R.
https://doi.org/10.3917/lpm.005.0007
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- Ego, R.
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- EGO, Renaud,
https://doi.org/10.3917/lpm.005.0007
La Grèce me reproche une mère étrangère
1Quelle peut être la mesure de ce qui n’en a pas ? Pour parler de la littérature, peut-être faut-il partir du plaisir, ce principe de vie et de connaissance : plaisir de l’éveil par une autre pensée et une autre langue articulées en un poème ou un récit ; plaisir de la surprise que suscite l’idée, inouïe de n’être jamais advenue en de tels mots ; plaisir de mots qui prennent corps, deviennent situations, drame, flux – la vie même. Pour le reste, comment penser ensemble les œuvres si diverses qui composent la littérature, disons, pêle-mêle, Bouvard et Pécuchet et l’Odyssée, Au cœur des ténèbres et les Illuminations, Le Procès et Le Gai Savoir, Molloy et Don Quichotte ? Comment les réunir sinon par leur commune différence, une différence qui n’est pas poursuivie comme un but mais assumée comme la condition de leur existence ? Barthes rêvait en ce sens d’un individu “qui abolirait en lui les barrières, les classes, les exclusions, non par syncrétisme, mais par simple débarras de ce vieux spectre : la contradiction logique ; qui mélangerait tous les langages, fussent-ils réputés incompatibles”. “Cet homme”, ajoutait-il, “serait l’abjection de notre société : les tribunaux, l’école, l’asile, la conversation en feraient un étranger : qui supporte sans honte la contradiction ? Or ce contre-héros existe : c’est le lecteur de texte, dans le moment où il prend son plaisir.” Le lecteur sera ici chez lui.
2Les pages qui suivent entendent former, en effet, ce que Barthes appelle encore une “Babel heureuse” : vingt-trois textes, composés par autant de poètes et de romanciers ; tous (sauf un) inédits ; quelques-uns sont des fragments de livres en construction, mais la plupart ont été écrits à l’invitation de La pensée de midi. La cohabitation des langages règne. Leur entente mutuelle y est le fruit d’un accord non médité, mais suscité. Chaque écrivain prend la parole à son tour sans participer d’aucune théorie préétablie mais en bâtissant un ensemble inédit. La littérature y est l’horizon primitif au-dessus duquel se sont déployés ces textes si divers et si volontairement réunis pour leur singularité qu’il nous a paru opportun d’appeler cette livraison de La pensée de midi “Littératures”, au pluriel. Notre vœu fut simple : à rebours des numéros sur la littérature, souvent savants et parfois savoureux, nous avons souhaité que celui-ci fût un numéro de et donc des littérature(s), persuadés que des textes de création en éclaireraient mieux l’enjeu que toute forme d’analyse. Nous avons donc suscité des textes originaux qui, par la diversité des langues où ils puisent leur source – le français, l’arabe, le néérlandais, le bosniaque, l’allemand, l’italien, l’espagnol, etc. –, par la diversité également de leurs “genres”, attestent la vitalité d’un mode de connaissance irréductible à tout autre savoir.
3Ainsi avons-nous adressé à des poètes et à des romanciers l’invitation de faire ce chemin avec nous, les choisissant librement pour la résonance qu’un vers de Racine nous semblait pouvoir trouver en eux. Il s’agit d’une phrase qu’Hyppolyte lance au second acte de Phèdre. Fils de Thésée, roi d’Athènes, et d’Antiope, reine des Amazones, Hyppolyte s’apprête à prendre congé d’Aricie dont il est secrètement épris et lui dit : “Je sais sans vouloir me flatter / Qu’une superbe loi semble me rejeter / La Grèce me reproche une mère étrangère…” A nos yeux, c’était là plus qu’un simple thème : un espace mouvant, vivant d’être mal circonscris, et que des écrivains sauraient éclairer, puisque, pour s’y avancer, il fallait préférer l’aventure intuitive et l’invention en chemin aux savoirs déjà établis. Pour La pensée de midi, c’était aussi l’occasion de réfléchir autrement la Méditerranée, elle qui n’est pas une simple géographie, mais un espace de sens traversé par l’échange permanent et souvent conflictuel des cultures qui la composent. L’étranger y est partout et toujours proche, partout chez lui sans y être jamais à demeure, toujours un peu intrus sans quoi il serait sans étrangeté, cessant de l’être, d’ailleurs, quand sa présence désarme les résistances qui s’opposaient à sa venue. Il y a là un faisceau de questions dont le devenir universel, à l’heure d’une circulation, des hommes, des marchandises, des idées, sans équivalent dans l’histoire, déborde de beaucoup l’espace méditerranéen. A Marseille, cette ville “qui appartient à qui vient du large”, comme Cendrars la qualifiait, nous y sommes d’autant plus attentifs que nous habitons l’un des bords de cette Europe qui inventa, il y a peu encore, des formes monstrueuses d’exclusion, et qui peine aujourd’hui à ne pas être le théâtre d’aliénations nouvelles, par le travail, l’argent ou la technologie.
4Sans doute les écrivains que nous avons sollicités se sont-ils saisis de ces questions avec d’autant plus d’urgence que nombre d’entre eux ont été, par leur propre histoire, confrontés à l’étrangeté de l’exil ; ainsi Adonis, Linda Lê, Seyhmus Dagtekin, ou encore Dževad Karahasan. D’autres y ont trouvé une connivence immédiate née d’un goût vif en eux pour le voyage qui n’est pas, est-il besoin de le préciser, le trot touristique aux ardeurs vidéastes, mais un usage multiple du monde dans sa concrétude, une façon de se décentrer et de chercher sans craindre l’égarement comme le font si souvent Paul Nizon, Alain Jouffroy ou Cees Nooteboom. En définitive, cet espace de questions a été bouleversé, retourné sens dessus dessous, en vertu d’un geste collectif où se disent l’audace, le risque, mais aussi une certaine érotique de la découverte inattendue. La littérature ne s’anticipe pas. A l’instar du croupier pour qui “rien ne va plus, les jeux sont faits”, elle lance un perpétuel “les jeux se font” car ses règles ne vivent que d’êtres réinventées. Et si, obscurément, l’écrivain sait où il va, il ignore autant ce qu’il découvrira que la façon, nécessairement singulière, qui lui permettra de le faire. Aventure essentielle, qui d’un matériau si ancien et en apparence si connu – les mots – fait un nouvel inconnu. A chacun de s’y avancer désormais. Dans le plaisir, “l’affection et le bruit neufs” que Rimbaud convoquait à chacun de ses départs.