Editorial
Cultura
- Par Thierry Fabre
Pages 2 à 3
Citer cet article
- FABRE, Thierry,
- Fabre, Thierry.
- Fabre, T.
https://doi.org/10.3917/lpm.005.0002
Citer cet article
- Fabre, T.
- Fabre, Thierry.
- FABRE, Thierry,
https://doi.org/10.3917/lpm.005.0002
Notes
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[1]
Titre d’une émission de télévision du groupe Médiaset qui appartient à Silvio Berlusconi.
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[2]
Claudio Magris, Utopie et désenchantement, L’Arpenteur, 2001, p. 13.
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[3]
“Quand Antonin Artaud « regarde » Loft Story”, Le Monde, 29 mai 2001, texte entièrement constitué de citations d’Antonin Artaud. Le choix des citations revient à Cécile Guilbert, écrivain.
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[4]
Belle expression d’Annie Lebrun, Du trop de réalité, Stock, 2000.
1Un séjour en Italie, aux lendemains des élections et de l’arrivée au pouvoir de Silvio Berlusconi, d’Umberto Bossi et de Gianfranco Fini, est particulièrement éclairant sur notre temps et sur le monde tel qu’il va. De grandes affiches, avec au centre un portrait bronzé et décontracté de Silvio Berlusconi en chemise et en polo, tapissent les principales avenues des grands villes avec ce simple slogan : “Grazie all’Italia !”
2A regarder ces images, cette forme de publicité politico-commerciale qui envahit la ville et laisse comme une impression de douceur et de sécurité, on est pris de vertige.
3Claudio Magris, l’homme de Trieste, auteur des Microcosmes, historien de la frontière et des variations sur le Danube, sage clairvoyant au regard de juste pour qui l’exigence de pensée s’inscrit dans les débats de la Cité, écrivait dans un texte publié en 1996, et paru récemment en français : “Le totalitarisme ne repose plus sur les idéologies fortes, qui ont sombré, mais sur les idéologies molles, promues par le pouvoir des moyens de communication.” Justement, nous y sommes. Comment y résister ? Comment ne pas s’accommoder de ce qui semble désormais aller de soi ?
4Pour Claudio Magris, “une façon de résister à ce totalitarisme, c’est de défendre la mémoire historique, qui risque d’être effacée et sans laquelle on ne peut plus sentir la plénitude et la complexité de la vie. Une autre façon, c’est de refuser le faux réalisme, qui prend la surface de la réalité pour la réalité tout entière et qui, dénué de tout sens religieux de l’éternité, absolutise le présent et ne le croit susceptible d’aucune mutation, considérant comme des utopistes naïfs ceux qui estiment possible de changer le monde [2]”. Et il ajoute fort justement : “L’Utopie, c’est ne pas se soumettre aux choses telles qu’elles sont et lutter pour ce qu’elles devraient être.”
5Cette invitation à ne pas se soumettre “aux choses telles qu’elles sont” est vivifiante, mais il devient difficile aujourd’hui d’échapper à l’empire des médias, aux balivernes de Loft Story et à la fièvre loanaphteuse qui s’est emparée de nos concitoyens, comme tétanisés par la célébration du vide et le discours sur rien.
6“Qui d’entre nous n’a jamais recherché un certain petit état du vide de sa pensée d’aveugle ? Qui d’entre nous n’a cherché une nouvelle manière d’être pourceau quand il était seul ? Il n’est rien que j’abomine et que j’exècre tant que cette idée de spectacle, de représentation, donc de virtualité, de non-réalité, attachée à tout ce qui se produit et que l’on montre [3]”, écrivait Artaud visionnaire.
7L’arrivée de Silvio Berlusconi au pouvoir en Italie apparaît comme un symptôme, le signe évocateur d’un affaissement intérieur, d’une confusion mentale qui s’installe en Europe et qui ne cesse de confondre culture et divertissement.
8Cultura, tel est le titre d’une émission phare de Médiaset, le groupe de télévision qui appartient à Silvio Berlusconi. De quoi s’agit-il ? De cul et de paillettes, de jeux de mots grossiers et d’amabilités factices que deux animateurs “au regard inspiré”, livrent au télespectateur complaisant.
9Cultura, la décomposition du mot en dit long sur la façon dont cette télévision malaxe nos esprits et aplatit notre imaginaire.
10“La culture est le centre de signification d’une société sans signification” écrivaient jadis les situationnistes. L’entreprise de déréalisation et de désignification que cette télévision nous inculque est en train de nous vider de l’intérieur, de nous faire perdre tous nos repères. Plus besoin de brûler les livres, comme l’imaginait George Orwell dans 1984, il suffit juste de les ignorer, de les laisser fondre comme une motte de beurre au soleil.
11Plus besoin de sens, de mise en question, d’exigence ou d’intimité, il suffit juste de se laisser aller, les pantoufles au pied, l’œil rivé sur l’écran.
12Face à cette entreprise de normalisation, qui lentement et mollement nous lobotomise, face au “totalitarisme de l’inconsistance [4]” qui cherche à nous annihiler, seules demeurent, tout au moins à mes yeux, deux sources vives : la persistance d’un style de vie, que je qualifierais volontiers de méditerranéen, fragilisé par cet empire mais qui n’est pas du tout prêt à renoncer, à se dissoudre dans la banalité globalisée et médiatisée, et l’irréductible saveur de la langue, qui porte toujours bien haut son nom de littérature.
13Ce numéro de La pensée de midi couvre deux livraisons compte tenu de son ampleur. Il est composé de textes inédits commandés à des écrivains qui nous font entrer dans l’univers singulier des littératures de notre temps où le monde cherche encore le murmure de l’essentiel.
14Une façon de ne pas s’accommoder de l’empire du non-sens dont Silvio Berlusconi est effectivement… il Cavaliere !