Article de revue

José Manuel Fajardo

Une beauté convulsée (Una belleza convulsa)

Pages 223 à 229

Citer cet article


  • Bleton, C.
  • et Fabre, T.
(2001). José Manuel Fajardo Une beauté convulsée (Una belleza convulsa) La pensée de midi, 5-6(2), 223-229. https://doi.org/10.3917/lpm.005.0223.

  • Bleton, Claude.
  • et al.
« José Manuel Fajardo : Une beauté convulsée (Una belleza convulsa) ». La pensée de midi, 2001/2 N° 5-6, 2001. p.223-229. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-2-page-223?lang=fr.

  • BLETON, Claude
  • et FABRE, Thierry,
2001. José Manuel Fajardo Une beauté convulsée (Una belleza convulsa) La pensée de midi, 2001/2 N° 5-6, p.223-229. DOI : 10.3917/lpm.005.0223. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-2-page-223?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.005.0223


La beauté sera convulsée ou ne sera pas
André Breton
Description de l'image par IA : Mur murale avec de nombreux affiches collées dessus, certaines partiellement déchirées.
Christian Milovanoff, Bilbao, 1996
José Manuel Fajardo est né en Espagne, à Grenade, en 1957. Il entre en 1973 au parti communiste clandestin où il milite jusqu’en 1986. Les convulsions politiques, après la mort de Franco, le poussent à abandonner ses études de droit et à se consacrer au journalisme. A la suite de l’assassinat en mai 2000 du journaliste basque J. L. López de Lacalle, il reprend la rubrique d’articles d’opinion de celui-ci dans l’hebdomadaire El Mundo del País Vasco. Ses deux premiers romans, Lettre du bout du monde et Les Imposteurs, tous deux traduits par Claude Bleton, ont paru respectivement en 1997 chez Flammarion et en 2000 chez Métailié. Il participe à des recueils collectifs – aux côtés d’Antonio Muñoz Molina, Bernardo Atxaga, Santiago Gamboa, Antonio Sarabia et Luis Sepúlveda – et au livre collectif Hotel Puerto (Images En Manœuvres Editions, 2001). Son recueil de nouvelles Cuentos apátridas (1999) a déjà été traduit en italien et en portugais. En janvier 2001, José Manuel Fajardo quitte le Pays basque. Il réside actuellement à Paris. Une beauté convulsée, roman en cours d’écriture, se penche sur le problème du terrorisme. Ce problème crucial au Pays basque est vécu ici de l’intérieur, par un homme “ordinaire”, probablement devenu monnaie d’échange.

I – En enfer (Le neuvième cercle)

1Je veux graver dans la mémoire les jours qui n’ont pas été, dans le souvenir le temps volé et le tourbillon d’émotions qui agitèrent ces journées sans soleil et sans nuit. Je ne veux pas parler de la douleur ; pas plus qu’il ne faut. Elle est toujours présente, tapie comme un animal à l’affût. Parfois elle se réveille, mais la souffrance frôle l’impudeur quand on la rend publique. Personne ne veut être confronté à l’horreur, personne n’a envie de la revivre. C’est l’éternel avantage du bourreau : ses œuvres sont tellement atroces qu’elles tombent bien vite dans l’oubli.

2Et pourtant, je revis cette période avec une telle intensité que les mots risquent de se cabrer. Je leur tiens la bride pour les empêcher de caracoler à leur guise et de répandre les cris de la douleur. Je les martèle de points qui ne sont pas des points de ponctuation mais des moments de paix, un répit.

3Je me suis promis de nommer les choses, les faits, les sentiments. Simplement de les nommer. Les mots nécessaires. Rien de plus. Aux autres d’expliquer. Aux autres de chercher des raisons. Tout cela fait partie du décor, fables qui aident à dormir la nuit et à travailler le jour, histoires qui aident à aimer ou à haïr. Moi je m’intéresse au reste. A l’impertinence de la vie à nu. Ainsi pourrai-je peut-être comprendre la tempête qui s’est déchaînée dans mon cœur pendant ce temps hors du temps.

4J’ai été enlevé au moment où je sortais de chez moi, un jour comme un autre. Ce fut si rapide que je n’eus même pas le réflexe d’avoir peur. Deux individus m’encadrèrent, une piqûre dans le cou et tout devint trouble et confus. Un claquement de portière, le ronflement d’un moteur, beaucoup d’agitation. Et l’obscurité.

5Quand je me réveillai, j’étais en enfer. Je ne crois pas qu’il existe un seul et même enfer pour tout le monde. Chacun a son propre enfer et l’art du bourreau est de deviner quel est le vôtre. Le mien mesurait trois mètres de long sur deux de large, mais le pire était que la hauteur permettait à peine de se tenir debout : quelques centimètres séparaient mon crâne du plafond. La première chose que je sentis, avant même d’être complètement réveillé, ce fut l’humidité. L’air était épais et sentait la cave. J’avais le visage brûlant, les mains moites et les vêtements humides. Je ne sais pourquoi, je me dis que ma chemise était trempée de larmes. Mais je n’avais pas souvenir d’avoir pleuré. J’étais abruti et ma mémoire avait du mal à se remettre en marche. Je me redressai péniblement et regardai autour de moi. En découvrant l’exiguïté de la pièce où je me trouvais, une sueur glacée commença de m’inonder. Je sentis la pression de pinces invisibles qui semblaient vouloir m’écraser les tempes. L’air s’épaissit dans mes poumons, comme s’il devenait un bouillon, et je me mis à suffoquer d’angoisse. Je m’asphyxiais. J’avais besoin d’air frais. Je reconnaissais les symptômes. Je n’ai jamais supporté les espaces clos. J’ai toujours considéré les ascenseurs comme des pièges et pour prendre l’avion j’ai besoin de me rassurer avec l’idée d’une mort brutale dans un accident, car celle d’être enterré vivant, d’agoniser dans un trou où je ne pourrais même pas remuer, m’est insupportable. Or, j’étais maintenant enfermé dans un réduit où je pouvais à peine faire cinq pas et étendre les bras sans me heurter aux parois en planches. C’était à peine plus qu’un cercueil ; et moi j’étais à peine plus qu’un mort vivant.

6Mes bras ruisselaient de sueur et un fourmillement dans les jambes m’avertit que j’allais m’évanouir. Je sentais un vide vertigineux dans mon estomac et j’avais du mal à garder mon équilibre. Je me rassis sur le grabat où je venais de me réveiller et je plongeai le visage dans le creux accueillant de mes mains. Les yeux fermés, le monde semblait plus vaste et je me sentais à l’abri de l’éclat jaunâtre de l’ampoule qui éclairait la pièce dans un angle. Une lumière sans vie, froide et cruelle, qui, je ne tarderai pas à m’en apercevoir, ne s’éteignait jamais. Je sais maintenant qu’en enfer la lumière ambiante n’est pas l’éclat rouge des brasiers peints par les classiques, mais un éclat blafard d’ampoules électriques. Cependant, l’obscurité dans laquelle je m’étais réfugié s’avéra être encore pire.

7Peu après avoir fermé les yeux, l’horrible silence de ma tombe m’apparut insupportable. Je fus la proie de peurs irrationnelles, d’élucubrations délirantes. Et si, en les rouvrant, l’obscurité persistait ? Et si la lumière de l’ampoule s’était éteinte définitivement ? Et s’il ne s’agissait pas d’un enlèvement mais de l’œuvre d’un fou qui me condamnait à mourir oublié au fond de ce trou ? Je m’imaginai habitant un silence vide de ténèbres et je rouvris les yeux, épouvanté, me raccrochant à la certitude des rares choses qui me tenaient compagnie dans ma solitude, à savoir le lit pliant où j’étais assis, une chaise de camping, une caisse en bois qui me servait de table de nuit, une affiche touristique du Pays basque fixée au mur par des punaises, l’ampoule électrique et, devant celle-ci, une ficelle à laquelle était suspendu un drap noir qui pour le moment était tiré à une extrémité. Je l’examinai avec attention, me demandant quelle pouvait être sa fonction, et je conclus qu’il était simplement destiné à plonger la pièce dans une semi-pénombre quand le drap était déployé devant la lumière. Cela allait être ma nuit. Une nuit finlandaise de soleil éternel dont l’horizon, au lieu d’être relégué dans les immensités nordiques, serait simplement à trois mètres de moi. Je réexaminai mes modestes accessoires. Il était terrifiant de dresser un inventaire du monde sur les doigts d’une seule main.

8Le temps ralentit tellement que son écoulement devint imperceptible. Impossible de dissiper l’angoisse, mais j’avais au moins réussi à éviter la syncope et mon estomac ne tarda pas à me rappeler que je n’avais rien avalé depuis des heures. Je constatai avec étonnement que mon appétit semblait indifférent aux aléas de l’existence. Je me demandai quand on m’apporterait à manger et allai même frapper au volet d’une trappe qui était près de la porte d’accès de mon réduit. Pas de réponse. De nouveau l’inquiétude prit possession de moi.

9Au bout de je ne sais combien d’heures, alors que le fantôme de la famine avait rejoint les autres peurs, l’étroite porte s’ouvrit et je vis apparaître deux des acteurs de mon enlèvement.

10Je fus paralysé d’effroi. Jusqu’alors, ils étaient pour moi des créatures plus proches de l’imagination que de la réalité. Je n’avais pas conservé un souvenir précis de leurs visages, car je les avais à peine entrevus plus d’une seconde au moment de l’attaque. Mais ils étaient maintenant devant moi, accessibles, redoutables. Robustes tous les deux, corpulents, avec de grosses mains d’hommes habitués au travail, le visage dissimulé sous une cagoule. J’étais assis sur la chaise pliante et je n’essayai même pas de me lever. J’avais l’impression qu’au lieu de trois petits mètres c’était un océan qui nous séparait.

11Ils me remirent une cuvette en plastique et me décrivirent ce que serait ma vie dorénavant. La cadence des repas : deux par jour. Radio : pas question. Des journaux : de temps en temps et dûment censurés. Sortir de mon réduit : pas question. Enfin, il n’y aurait ni promenades, ni couchers de soleil, ni parfum de l’hiver. Uniquement ces quatre murs. Ils m’avaient pris ma ceinture et les lacets de mes chaussures, “pour t’empêcher de faire une bêtise”, avaient-ils dit avec une telle froideur que j’eus le sentiment d’être devant des taxidermistes déterminés à me conserver dans le formol. Ils avaient aussi confisqué ma montre. Désormais, le rythme de mes repas serait mon seul moyen de mesurer le temps.

12J’acceptai tout avec l’obéissance passive qui remontait à mes lointaines journées de collège et à mon service militaire. Alors seulement, ils me dirent pourquoi ils m’avaient enlevé : j’étais la monnaie d’échange choisie pour négocier leurs projets. Je faillis demander pourquoi ce choix, pourquoi moi précisément, mais la peur m’empêchait de parler.

13Ils me dirent aussi qui ils étaient, quelles étaient leurs idées, les objectifs qu’ils s’étaient tracés pour ma captivité. Ils étaient membres de… Mais non, je ne vais pas les nommer. En fin de compte, peu importe leurs idées ; quant à leur nom, on s’en moque. Ils appartiennent à une seule et même famille. Celle des hommes qui cachent leur visage derrière une capuche, et leur absence de pitié et de scrupules derrière un nom, un sigle. Donc, à bas tous les masques : ils étaient mes bourreaux, les démons de mon enfer, et c’est ainsi que je dois les appeler.

14Quand ils ressortirent en refermant la porte, toute l’horreur de la situation retomba sur moi comme une chape de plomb. Pour eux, je n’étais ni un otage ni un enterré vivant. J’étais moins que rien, moins qu’un chien ou qu’une plante, à peine une chose, une pièce mineure sur un échiquier. J’étais exclusivement obsédé par le noir tunnel de mon destin, et la seule réaction dont je me sentais capable, par-delà l’angoisse, c’était de m’attendrir sur mon sort. Il n’y avait ni souvenirs, ni nostalgies, ni absences. Uniquement la dure présence de la peur. D’un trait de plume, mes bourreaux m’avaient rayé du royaume des hommes et tout mon être s’affolait, inquiet et aveugle, telle une bestiole aux abois qui s’approchait de l’assiette de nourriture qu’ils avaient déposée par terre, près de la porte. C’était une sorte de ragoût, sûrement de la conserve, précuit, industriel. Mais c’était chaud et cette saveur familière et franche me calma l’esprit, comme une tape amicale sur l’épaule.

15Les jours suivants furent pour moi comme une longue cuite au réveil. J’étais dans un no man’s land. Je ne mourais pas, mais n’étais pas davantage vivant. Je passais des heures vautré sur le grabat, attendant que la trappe de la lucarne se soulève et qu’un des capuchonnés m’y glisse le repas. Le bruit de la targette était le seul ressort qui me rendait à la vie, au mouvement. Pendant ce temps, ma tête prenait le large, comme un navire sans patron au milieu de la tempête. J’essayais de ne penser ni à ma famille ni à mes amis, car leur souvenir exacerbait mon désespoir, mais j’étais incapable de mettre de l’ordre dans mes idées, incapable de raisonner. Les rares fois où j’essayais, leur inconsistance les entraînait dans le tourbillon de mes craintes, au centre desquelles flottait toujours la même question : quelle faute étais-je en train de payer par un châtiment aussi horrible ? Je me creusais la cervelle, essayant d’imaginer pour quelles raisons les ravisseurs avaient arrêté leur choix sur moi, mais je n’arrivais à aucune conclusion. Je n’étais ni riche, ni célèbre, ni puissant. J’étais un journaliste parmi d’autres, banal, qui de temps en temps traduisait un livre de l’anglais. Habituellement, je n’écrivais pas d’articles politiques. Mes amis étaient des gens de tous les bords, depuis les conservateurs jusqu’aux ex-militants de l’eta. J’étais un citoyen comme il y en avait tant au Pays basque. Pas plus coupable ni plus innocent que les autres.

16Mais cette recherche obsessionnelle de motifs ne tarda pas à inverser toutes ces considérations. Mes amitiés contradictoires et ma vie sans soubresauts m’apparaissaient alors comme les véritables causes de mon malheur. Je m’accusais de lâcheté, d’égoïsme, d’indifférence… Et je voyais dans chacun de ces reproches un péché terrible. Les descriptions atroces de l’enfer qui avaient terrorisé mon enfance me revenaient à l’esprit, comme un écho délirant de mes lectures scolaires, renforçant ma culpabilité diffuse. Je me sentais rejeté au neuvième cercle, le plus profond et le plus redoutable recoin des enfers, où les traîtres étaient brûlés et mis en pièces, et mon seul désir était de découvrir quelle avait été ma trahison, espérant ainsi implorer le pardon ou, du moins, pouvoir désespérer de l’obtenir.

17Pendant ces jours ou ces semaines – j’ignore combien de temps s’écoula car je n’avais pas encore pensé à confectionner un calendrier –, ma santé physique et ma santé mentale se détériorèrent rapidement. Au début, je mangeais avec une voracité compulsive. Mais la compagnie permanente de la bassine qui contenait mes déjections, ramassées une seule fois par jour, m’obligea à modifier mon régime. J’essayais de manger davantage de légumes et d’espacer la viande. Une résolution que mes bourreaux accueillirent avec aussi peu de compréhension que pour les autres besoins.

18— La nourriture est bonne, décréta le plus gros des capuchonnés, quand je lui eus demandé d’éliminer le ragoût en boîte et la viande. Si tu ne veux pas en manger, c’est ton problème.

19De cette façon, mes repas, qui restaient l’axe et le pivot de mon univers, devinrent un examen minutieux visant à éliminer les aliments qui altéraient le plus gravement ma digestion. Résultat : j’obtenais un menu, constitué de restes et d’assortiments, qui me réduisait à la famine. Mais ma faim elle-même fut bientôt à bout de forces, comme moi-même, de plus en plus épuisé et inerte.

20Un régime aussi spartiate produisait en outre l’effet paradoxal de rendre mes chairs maigres et molles à la fois. Toutefois, je n’y faisais que rarement une infraction, uniquement lorsque l’avidité l’emportait sur ma répugnance à supporter cette puanteur infecte, compagne inséparable de ma solitude. Dans ces moments-là, je me jetais sur les haricots, les pot-au-feu ou les fritures avec une voracité animale. Et s’il n’y avait pas eu cette cagoule qui empêchait de voir son visage, j’aurais juré qu’alors mon bourreau souriait avec satisfaction derrière la lucarne. Comme si le spectacle de mon abjection lui confirmait que ma captivité n’était que justice. Mais ce sourire n’était peut-être qu’un jeu de mon imagination, car dans ces circonstances je me méprisais aussi avec une telle force que je finissais par verser quelques larmes. Et cette vision pathétique d’un être dépenaillé, sale et effrayant, qui pleurnichait tout en dévorant à belles dents, me plongeait peu à peu dans l’humiliation et le désespoir.

21Le silence qui régnait dans mon univers rendait la chute dans l’abîme de la folie encore plus vertigineuse. Parfois, je laissais mes égarements se manifester à haute voix et mes mots résonnaient de façon étrange, amortis et lointains. En outre, les autres me parlaient à peine. Leurs deux visites quotidiennes étaient aussi brèves que muettes. Au début je m’adressais à mon bourreau, essayant de lui expliquer que c’était une erreur, qu’ils s’étaient trompés de personne, qu’ils n’avaient aucune raison de me retenir. Mais je n’obtenais aucune réponse. Je ne savais pas comment le convaincre et dans mon désespoir je le suppliais, l’implorais de me sortir de là, pour qu’au moins il me parle. Les rares mots que je parvins à lui arracher, secs et distants, furent pour m’imposer silence.

22J’étais dans un tel état de prostration que j’eus soudain un accès de fièvre qui me fit délirer. Ils comprirent enfin que je ne jouais pas la comédie, et ils me donnèrent des médicaments qui me ramenèrent à la raison. J’avais à peine la force de me redresser sur mon grabat, mais je compris que je ne pouvais pas continuer dans cette voie, un pied dans la folie et l’autre dans la destruction. Je devais absolument réagir. Reprendre possession de ce temps mort. Peu importait combien il avait duré : une succession de jours fébriles dont ma maladie n’avait été que la touche finale. Le temps de ma captivité allait commencer.

23Traduit de l’espagnol par Claude Bleton


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.005.0223