Article de revue

La bibliothèque de midi

Pages 206 à 222

Citer cet article


  • Ego, R.,
  • Fabre, T.
  • et Guérin, M.
(2001). La bibliothèque de midi. La pensée de midi, 5-6(2), 206-222. https://doi.org/10.3917/lpm.005.0206.

  • Ego, Renaud.,
  • et al.
« La bibliothèque de midi ». La pensée de midi, 2001/2 N° 5-6, 2001. p.206-222. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-2-page-206?lang=fr.

  • EGO, Renaud,
  • FABRE, Thierry
  • et GUÉRIN, Michel,
2001. La bibliothèque de midi. La pensée de midi, 2001/2 N° 5-6, p.206-222. DOI : 10.3917/lpm.005.0206. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-2-page-206?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.005.0206


Notes

  • [1]
    “Autrement dit, si, de fait, les médias sont aujourd’hui globalement interconnectés, nous ne vivons pas dans un village planétaire, mais dans des pavillons construits sur plans, produits à l’échelle mondiale et distribués localement.” (tome i, p. 387). Castells précise un peu plus loin : “dans le nouveau système, en raison de la diversité virtuelle des contenus, le message est le message” (tome i, p. 416). C’est l’auteur qui souligne.
  • [2]
    Castells réfute l’idée qu’il y aurait globalement moins de travail et montre au contraire, notamment sur des exemples asiatiques, l’élargissement de sa base. Il attribue aux politiques économiques européennes l’apparition d’un chômage massif au début des années quatre-vingt.
  • [3]
    Ceci est d’ailleurs sans doute moins vrai depuis la crise qui a frappé l’Asie en 1997-1998 et dont la signification, du point de vue des investisseurs mondiaux, est une exigence d’alignement sur la norme générale, dont le fmi, la Banque mondiale et le g 7 sont les servants orthodoxes.
  • [4]
    Nous indiquons entre parenthèses la date de mort dans les deux calendriers, celui de l’hégire et le grégorien.

D’un langage perpétuel

Christophe Tarkos, Pan, pol, 2000

Description de l'image par IA : Homme aux cheveux courts et ébouriffés, regard sérieux, veste sombre, silhouette floue en arrière-plan.
Christophe Tarkos
© John Foley / Opale
Un baiser. Ils s’embrassent. Il prend sa bouche dans sa bouche, elle prend sa bouche dans sa bouche, ils s’embrassent. Il ouvre ses lèvres à sa bouche, à sa langue, elle ouvre ses lèvres à ses lèvres, à sa bouche, à sa langue, elle tourne sa langue dans sa bouche, il tourne sa langue dans sa bouche, il découvre son baiser, elle découvre la sensation de son baiser, sa langue douce dans sa bouche, sa langue douce contre sa langue, il enveloppe sa langue dans sa langue, il la mélange, elle tourne sa langue contre sa langue, ils s’embrassent, elle la mélange, ils se mélangent, elle donne sa bouche à sa bouche, ils se donnent un baiser, elle lui donne un baiser et sa langue, il caresse sa langue dans sa bouche, elle caresse sa langue dans sa bouche, elle le laisse entrer, il la laisse entrer, ils s’aiment, sa langue est dans sa bouche, elle met sa langue dans sa bouche, ses lèvres sont collées contre ses lèvres, elle caresse sa langue contre sa langue qui tourne dans sa bouche contre sa langue, caresse sa langue contre sa langue, chaude et donnée, il met sa langue dans sa bouche, ils s’aiment, ils s’embrassent.
Extrait de : Christophe Tarkos, Pan, pol, 2000

1Depuis quelques années, Christophe Tarkos publie des poèmes sans fond, parfois même sans décor ni personne et peut-être sans autre sujet que leur propre écoulement. La figuration du monde n’est pas son propos, même si le monde se prend à ce propos. Ses phrases naissent, se développent, hoquettent, bifurquent, s’interrompent, et ce flux, sans lourdeur ni mystère, est ductile et hypnotique. Allez comprendre pourquoi !

2Par Renaud Ego

3Renaud Ego, écrivain et critique littéraire, est notamment l’auteur du Désastre d’Eden (1995), du Tombeau de J H (1996) et de San, Adam Biro, 2000.

4Un mot est posé sur la page. Par exemple le mot “son”. Il se choisit un verbe, une épithète, et aussitôt un peu de sens naît : par exemple “Le son est beau.” Quelque chose débute ; mais le son demande à être exploré, développé, alors le poème l’investit (“le son d’un instrument sonore est beau, est beau ce qui soudain vient dire voilà je suis soudain un son, je sonne, je mets le paquet, j’explose…”), le poème prend de la vitesse, atteint son rythme de croisière, on ne l’arrêtera pas de sitôt, il est doué d’une mobilité comme on en connaît peu dans la poésie aujourd’hui. Christophe Tarkos l’appelle “une danse ou une structure ou alors une structure dansante”.

5Quand une langue est inouïe pour le lecteur qui l’ébruite, elle se découvre à lui sous forme d’images, de toutes sortes d’images. Que l’ouïe appelle la vue est l’un des prestiges magnifiques de la parole, mais en la circonstance une image n’est pas un ornement rhétorique, c’est un espace mental où la pensée peut prendre corps, un espace qui sollicite le regard intérieur pour se prolonger et ainsi entamer cet en-avant qui est son véritable mouvement. Je ne saurais sans mentir évoquer les images exactes que suscitèrent en moi les mots de Christophe Tarkos quand je les lus pour la première fois. Ils semblaient trembler sur leurs bases, ou plutôt le sens tremblait en eux d’être porté par des mots comme mécaniquement produits et débités. Des mots-machine, venus seuls et parlant seuls, impersonnels et pourtant justes, voyants, étrangement voyants, mais comment ? Personne ne se dévoilait en eux, ni locuteur (sinon par convention grammaticale), ni destinataire (sinon de simple circonstance). Des mots semblaient bien souvent ne rien vouloir dire, mais disaient pourtant de naître ainsi de leur seule poussée mécanique, ou parfois, d’un très grand affolement.

6Christophe Tarkos demeurerait presque invisible si on le cherchait dans ses poèmes ou dans la biographie qu’il donne de lui-même :

7“Je suis né en 1964. Je n’existe pas. Je fabrique des poèmes.

81. Je suis lent, d’une grande lenteur.

92. Invalide, en invalidité.

103. Séjours réguliers en hôpitaux psychiatriques depuis 10 ans.”

11Nombre de revues, comme Quaderno, Java, Action poétique, Doc(k)s, ou Poezi prolétèr, ont publié ses poèmes ces dernières années, et une petite dizaine de ses livres ont paru, notamment aux éditions Al Dante et POL. Ils dessinent une trajectoire très nette qui commence à être saluée comme l’une des plus originales et des plus rigoureusement menées, que ce soit par les livres ou les lectures publiques. Car Christophe Tarkos est aussi un improvisateur éminent. Pour lui, “aller est aller à l’aventure”, une aventure sérieuse et risquée, qui parfois se perd, explore toujours et découvre souvent, ne serait-ce qu’un phrasé à nul autre pareil.

12Rappeler le rôle de l’improvisation dans cette poésie permet de mieux comprendre comment une parole livrée à son propre surgissement, qui côtoie en permanence le vide au bord duquel elle se tient et où elle prend le risque de s’élancer, réussit à taire les énoncés trop bien articulés dans la langue écrite, la langue savante qui, réfléchissant à sa venue, laisse à son insu remonter en elle ce qui la censure. En toute improvisation il y a le vœu d’atteindre le plus vif de la pensée, sa pulpe native, et ainsi de parler contre ce qui fait de la plupart des mots de petits arpents morts ! Dire, c’est alors taire, taire ou prendre de vitesse tout ce qui interdit de dire ; car telle est l’essence dialectique de l’écriture que son pouvoir d’élocution se mesure à sa capacité simultanée à vider la langue des énoncés usés qui l’encombrent et lui viennent tout naturellement à la voix. C’est plus vrai encore aujourd’hui, alors que le travestissement de la parole est permanent, et que la “sensure” médiatique, publicitaire et bien souvent littéraire est telle que chacun reproduit des pensées qui ne sont pas les siennes.

13Tarkos, lui, a ainsi trouvé un moyen de contourner cette “pollution” de la pensée par le jugement ou les idées préconçues, en faisant retour aux choses. Chacun de ses poèmes y est une tentative d’affouillement d’une chose, jusqu’à épuisement de la parole. Ainsi, un ballet, un ballon, le zinc (Oui), le train, les nuages, le tuba, le bruit (Pan), ou plus encore celles qui composent le quotidien d’une journée – le lait, la passoire, une couverture, le coussin, le soleil, la fumée, le carton, la théière, etc. (Caisses). Non un nuage particulier, mais toute possibilité de nuage en tout nuage ; non l’essence de la théière, mais de la théière, comme il y a aussi du lait, de la fumée, etc., soit de la matière dans son insignifiance, dans son idiotie : des choses quelconques, singulières par essence et indéterminées. De même les quelques situations sur lesquelles certains de ses poèmes se construisent aussi sont des actions banales comme dormir, parler, embrasser. De cette accumulation de gestes isolés et de choses idiotes, naît une réalité, et, pour s’y enfoncer, Christophe Tarkos entraîne sa pensée : “La pensée est engoncée, dure et pâteuse, le poète la masse, l’amollit, la réchauffe. Il entraîne l’intelligence à sortir de son engourdissement […], il décortique la bouche et rogne le bras droit de son maître. Il s’entraîne à bouger la tête à l’intérieur de la pensée.” “Le poète est intelligent, dit-il. Il prépare la pensée difficile.” Pour cela, il se sert de mots simples, qu’il agence en séquences qui se suivent et se métamorphosent. Elles s’engendrent selon un jeu de variations élémentaires, d’accumulations ou de permutations de leurs termes et finissent par acquérir leur propre vitesse de surgissement. La langue y retourne à l’état d’une soupe primitive, d’une “pâte-mot”, qui est selon lui “la substance de mots assez englués pour vouloir dire”. Le paradoxe de cette pâte, souvent si fluide et si agile à doter toute chose d’une plasticité et d’une profondeur que nous ne soupçonnions pas en elle, tient à sa sobriété supérieure. Un vocabulaire restreint au strict nécessaire, une syntaxe élémentaire, pas de variation de ton, ou peu, une absence totale de grandiloquence ; au contraire, une monotonie entêtante et entraînante, par son rythme et ses écholalies qui évoquent certaines pages de Gertrude Stein. Il y a là une ivresse de la parole et de la pensée qu’on associerait plus volontiers à la transe ou à la psalmodie, en raison de la force d’entraînement qu’on découvre à ces phrases. La parole retrouve une énergie primitive qui est celle d’un “text building”, selon l’expression de Christian Prigent. Et c’est vrai que ces phrases musclent et assouplissent la pensée. La volonté de sens ne détermine plus a priori la création de phrases, mais celles-ci, mues par le double désir de décrire et de se poursuivre, retrouvent la liberté de se composer au gré des combinaisons possibles des mots. La grammaire y est une combinatoire créatrice de liaisons entre des termes formant de petits amas de sens qui à leur tour se développent, en vertu de l’expansion presque biologique de ces textes. “Le sens est une matière”, rappelle fort à propos Jérôme Game, et pour lui les poèmes de Christophe Tarkos révèlent “l’immanence du sens au langage, c’est-à-dire au corps parlant, au corps bougeant (fût-ce imperceptiblement), au corps inscrit politiquement”. Absolument politique en effet, y compris par son parti pris matérialiste et son apparent dégagement, cette poésie est pour qui l’écoute un surcroît de liberté à portée d’oreille, de bouche et de pensée. Par le langage rendu à ses seuls (ou presque) mécanismes d’expansion, notre relation à la moindre chose réelle s’agrandit infiniment. “Cela ne veut pas s’arrêter. Cela continue. C’est incroyable. Ça va durer. Ça peut durer encore comme ça”…

Bibliographie sélective :

• Oui, Al Dante, 1999
• Caisses, pol, 1998
• L’Argent, Al Dante, 1999
• Le Signe =, pol, 1999
• Ma Langue, Al Dante, 2000
• Pan, pol, 2000
• Anachronisme, pol, 2001
A propos de Christophe Tarkos :
• Christian Prigent, Salut les anciens, salut les modernes, pol, 2000
• Jérôme Game, Christophe Tarkos ou la poésie en ligne, www. metafort. org/ inventaire/ Archives/ Pan. htm

Georges Duby : L’art et l’image, une anthologie

Charles M. de La Roncière, Marie-Françoise Attard-Maraminchi, Georges Duby : L’art et l’image, une anthologie, Parenthèses, Marseille, 2000

14Par Maryline Crivello

15Maryline Crivello est maître de conférences à l’université de Provence et responsable du pôle Images/Son de la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (Aix-en-Provence).

16C’est un vitrail de Pierre Soulages, conçu pour l’Abbaye de Conques du xiie siècle, qui fait la couverture du livre Georges Duby : l’art et l’image, une anthologie. Ces éclats de verre contemporains scellés dans le bâti médiéval évoquent d’emblée les inclinations artistiques de l’historien. Car pour ce livre d’hommages, les auteurs, Marie-Françoise Attard-Maraminchi et Charles M. de La Roncière, ont fait le choix d’un prisme original. Ils ont recueilli les “traces” du passage de l’homme, comme il l’avait fait lui-même pour “ceux qui ont traversé la vie il y a très longtemps, des siècles”. A partir d’extraits de textes de différentes natures (ouvrages, articles de revues ou de presse…) ou d’entretiens radiodiffusés, se recompose ainsi un portrait intime et novateur de Georges Duby. Le portrait d’un homme fasciné par l’art, curieux des médias et investi dans la tâche d’un dépassement de son propre savoir et de celui de son cercle d’appartenance.

17Par leurs commentaires, les auteurs présentent et lient, en toute discrétion, les morceaux choisis, l’iconographie faisant écho aux témoignages. Ici, une photographie de l’enseignant entouré de ses étudiants en 1955 ; là, des détails architecturaux, sculptures ou vitraux qui ont accompagné le chercheur sur l’art au Moyen Age ; ailleurs, les encres de Chine d’André Masson ou de Pierre Alechinsky, peintres et amis de Georges Duby. Plus encore, ces fragments de textes nous permettent de parvenir à une meilleure connaissance des émotions et des plaisirs qui nourrissaient l’homme. “Je suis de ceux qui recherchent et qui trouvent une émotion indispensable en face d’une sculpture, d’une peinture.”

18Ecrire l’Histoire, c’est pétrir tous les matériaux de la production humaine, même les plus modestes en apparence, les moins explicites a priori. “J’aime la peinture. C’est pour moi une source de joie considérable mais je la prends et je la sens comme une source d’information, comme un document […] Les œuvres médiocres […] traduisent beaucoup mieux que les autres le commun d’une culture.” Pour l’historien, les images, les objets, les sculptures ou les monuments viennent comme des délices dans la sécheresse de certaines traces écrites. “Dès que la peinture apparaît, […] il y a une sorte de vie qui vient remplir les informations que nous tirons des textes, quelque chose qui n’est pas dit par les mots, qui s’ajoute, qui vient gonfler, et qui nous fait rêver.” Inlassablement, le médiéviste tente de conjurer les menaces de l’ombre et de laisser poindre la lumière. Il lutte contre ces couches opaques qui interfèrent entre son imaginaire et celui des sociétés d’autrefois, pour deviner les individus. “Je n’ai entrevu que des ombres, flottantes, insaisissables.” Des liens se tissent entre l’historien et le personnage auquel il prête vie. Il s’attache à son être. Il pénètre sa pensée, accède à l’intimité de ses secrets. “Frère de Jésus, François [d’Assise] se sent aussi frère des oiseaux, du ciel, du soleil, du vent et de la mort. Il va par les campagnes ombriennes, et toutes les beautés l’accompagnent en cortège d’allégresse.” Ecrire l’Histoire, c’est faire œuvre d’art. Peut-être en regard de ce père, artisan, teinturier des plumes de Mistinguett et de Joséphine Baker, Georges Duby aime modeler sa pensée et polir ses écrits. C’est désormais aux mots de s’emparer des corps disparus et d’en préciser les contours. “Je sens toujours le besoin de donner des rythmes, des musiques différentes aux textes que j’écris, et d’y laisser de ces fissures par quoi l’imagination de celui qui me lit prend la relève de la mienne.” De ses recherches sur l’art cistercien, Georges Duby a gardé le goût de la sobriété et du dépouillement. Ses références de médiéviste lui permettent d’établir des comparaisons sinon des correspondances entre les siècles. Ainsi, maître de l’effacement de soi et du dépassement de soi, Pierre Soulages vient éclairer, par son œuvre, l’approche esthétique de saint Bernard de Clairvaux. “Soulages se plaît à manier le matériau noble sans apprêt. […] Un tel combat, sans cesse à reprendre, exige concentration. Il doit être mené à mains nues. Il commande un refus de l’emphase, de toute gratuité. C’est un acte grave, comme le fut l’acte des cisterciens.”

19L’ouvrage se clôt sur un tout autre domaine. Il s’agit du rôle qu’a tenu l’historien dans les médias. On prend conscience de sa volonté de diffuser largement la connaissance à la radio puis à la télévision. Ses interventions dès les années soixante-dix aux Lundis de l’histoire ou à Apostrophes puis sa participation comme auteur à la série Le temps des cathédrales, réalisée par Roger Stéphane, font de Georges Duby un intellectuel précurseur dans ce domaine. Car son expérience donne, pour le moins, à réfléchir sur les liens passionnels entre culture et médias lorsque, sans complexe, sans mépris, sans élitisme, on l’entend dire : “Je tiens la télévision pour le moyen le plus extraordinaire que nous ayons pour diffuser les connaissances […] A chaque étape d’une société, il y a des lieux où il faut se trouver si l’on veut avoir quelque influence sur l’évolution d’une civilisation.”

20Sans nul doute, sa fine connaissance du passé a permis à Duby d’exister pleinement en cette fin de siècle et ce florilège de sa pensée s’offre à la lecture comme une gourmandise pour les amateurs d’histoire, d’art ou d’écriture. A chacun d’en goûter la poésie.

Notre monde

Manuel Castells, L’ère de l’information, Fayard, 1998-1999 tome i, La Société en réseaux, tome ii, Le Pouvoir de l’identité, tome iii, Fin de millénaire

21Par Michel Guérin

22Michel Guérin est professeur et enseigne l’esthétique à l’université de Provence. Philosophe, il a publié plusieurs ouvrages dans la collection “Le génie du philosophe” qu’il dirige chez Actes Sud.

23Si la notion de “citoyen du monde” s’applique sans exagération à quelqu’un, c’est à l’auteur de cette trilogie traduite de l’anglais, dont les quelque mille cinq cents pages fourmillent d’informations, d’analyses et d’exemples en nous promenant d’un point de la planète à un autre.

24Manuel Castells, né en Espagne en 1942, se retrouve à Belleville parmi d’autres réfugiés ; en 1968, il est assistant de sociologie à Nanterre ; il enseignera dix ans à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, avant d’occuper (depuis 1979) une chaire de sociologie et de planification urbaine et régionale à l’université de Californie à Berkeley. Professeur invité dans une quinzaine d’universités, Castells a mené des recherches en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique latine et en Asie, en étroite collaboration avec des équipes sur place. C’est dire si ce livre, traduit en de nombreuses langues, est le fruit d’une expérience peu commune. Une intelligence agile alliée à de fortes convictions, une collecte impressionnante de données, un souci de clarté dans les exposés les plus complexes, le sens des différences culturelles et de la solidarité humaine, une alacrité jubilatoire dès qu’il s’agit de comprendre – ainsi résumerais-je l’impression que peuvent produire sur le lecteur l’auteur et le livre. De cette somme, qui nous aide à trouver notre orient dans un univers chamboulé en commençant par expliquer patiemment comment désormais il fonctionne (tous jugements de valeur d’abord mis à part), je dirais, quant à moi, que c’est ce que j’ai lu de plus impressionnant depuis bien longtemps. Le recul de la réflexion, qui est, pour une revue, à la fois privilège et obligation, me servira, je pense, d’autorisation pour parler d’un livre de longue haleine deux ans après sa parution.

25Ici, donc, aucune frime. Un travail probe. Les questions décisives. Des problèmes élaborés. Le tableau complet, fortement contrasté, de ce qu’il faut bien appeler, qu’il nous enthousiasme ou nous désespère, voire un peu des deux, notre monde. A tous ceux qui, sur la “globalisation”, que le génie de notre temps a consacrée poncif, ne veulent pas en rester à des stéréotypes, la lecture de Manuel Castells apportera des outils (pour l’intelligence) et des motifs (pour la volonté). Car si le monde a profondément changé depuis vingt ans, souvent en dépit que nous en ayons, nous contribuerons peut-être à changer ce changement à la condition que notre désir n’ignore pas d’abord l’ordre du monde pour se réfugier en de faux paradis.

26La révolution technologique qui explique l’émergence puis la diffusion générale de la “société en réseaux” s’est produite, au début des années soixante-dix, dans la Silicon Valley ; elle est celle de l’information et de la communication électronique. Elle modifie radicalement la notion que les individus et les organisations se font de l’espace ainsi que la manière de l’investir. Avant que ne s’ouvre “l’ère de l’information”, la contiguïté dictait notre sentiment de l’espace, le rendait tangible à travers des séries d’opposés : le proche et le lointain, l’identité et l’altérité, l’ici et l’ailleurs ; tandis que l’influence ou le pouvoir se mesuraient à la capacité, toujours relative, d’étendre au-delà de la frontière stricte une zone de contrôle. A temps lent, espace lourdement matériel et lieux enracinés. A partir du moment où une communication instantanée rogne la longueur de temps, c’est comme si elle s’attaquait à la réalité de l’espace, c’est-à-dire à son inertie. Bref, l’espace des flux s’est substitué à l’espace des lieux. La nouvelle configuration n’induit pas les puissants à conquérir des “places” pour les conserver à grands frais ; elle les invite à s’informer pour informer, autrement dit à faire acte de présence moins en étant , “à demeure”, qu’en intensifiant les liens avec le réseau ouvert pour s’y imposer comme nœud de passages obligé. Le nœud, virtuellement ubiquiste, détrône le lieu, fermé sur ses propres limites. Lié plus que jamais au savoir, le pouvoir est fonction de la densité du nœud qui, dans l’ensemble indéfini du réseau, segmente les passages d’information et les flux de capitaux et de marchandises. En d’autres mots : les choses se passent là où ça passe.

27Le vrai pouvoir est un péage. Les gagnants sont ceux qui se taillent des parts de symbole ; les perdants ceux qui ne prélèvent aucune dîme, parce qu’ils ne sont pas connectés, ou mieux : branchés. Deux observations découlent immédiatement de ce rapide portrait de la “société informationnelle”.

28Premièrement : la logique des flux, destructrice de frontières, veut que ça passe partout – bien entendu, plus ou (beaucoup) moins, et les zones les plus délaissées (essentiellement le continent africain) elles-mêmes disposent de points qui les relient au réseau. Jusqu’ici, le monde était, pour chaque habitant de la planète, une notion virtuelle, c’est-à-dire une perspective extrapolée depuis un site d’existence ; aujourd’hui, le monde, globalisé, a pour principe de réalité la virtualité même. Deuxièmement : l’aspect évident de la puissance est l’économie, en ce sens d’abord que c’est elle qui aura réussi la totalisation du monde. Le rêve d’unir par l’idée et par l’action s’est brisé sur le fait commercial (ce mot s’entendant dans son acception la plus large). Contrairement à la vulgate, l’“impérialisme américain” est le premier à devoir composer avec le “multilatéralisme” imposé par l’“économie informationnelle” ; symétriquement, Castells fait, en des pages saisissantes, la démonstration que la désintégration du dernier empire, l’urss, était programmée, dès lors que sa rigidité congénitale et sa fascination pour le “macro” (masses dirigées par le parti, industrie lourde, plans quinquennaux, conquête spatiale, etc.) le condamnaient à manquer le train des micro-ordinateurs. Economie rime avec capitalisme. La Chine le sait, qui déploie des trésors de malice, surtout dans les provinces où Pékin oublie de regarder de trop près, pour rendre l’économie de marché soluble dans l’Etat communiste : la mésaventure de Gorbatchev déclenchant un processus incontrôlable, le naufrage en quelques mois de la seule puissance habilitée (censément) à rivaliser avec les Etats-Unis, le désastre de la société russe dans l’abomination d’un protocapitalisme mafieux – telles sont les images qui hantent, à coup sûr, les dirigeants chinois. La cause est donc entendue : le capitalisme n’est pas un choix (supposant une alternative), c’est l’économie elle-même, c’est-à-dire le système fluide de tous les mouvements de valeurs ; il a trouvé, à la faveur de la révolution technologique, cette parade de génie pour échapper à tout jugement de valeur : son anonymat et sa dissémination. En effet, la globalisation n’offre pas le spectacle d’une concentration ; de façon autrement subtile, “le capital tend à s’échapper dans son hyperespace de pure circulation” (tome i, p. 532). Dans le monde industriel, la haine de classe s’accrochait à des icônes. A l’heure des flux de capitaux, l’ennemi se fond dans un paysage, dont on peut même douter s’il se prolonge dans un hors-champ où végéteraient, latentes, les réserves du renversement… Technologie et capitalisme jouent l’inépuisable partition de la réalité multiple. Un titre lui conviendrait : Protée. On est loin de McLuhan et de la “grossièreté” impressionnante des mass media, le message fusionnant avec le médium ; car la morale de notre histoire est celle de la fameuse Lettre volée d’Edgar Poe, qu’on résumerait : la meilleure cache, c’est le découvert. Désormais, donc, le message est le message[1]. Ce qui vaut avis de tempête pour les idéologues. Que les potentats attardés, arbres tordus, ne nous cachent pas la forêt : le pouvoir est devenu subtil. Rouler des mécaniques permet de camper quelque part le roi, mais gérer la communication électronique est le discret sésame pour le royaume.

29La contradiction capital/travail aurait-elle, comme par enchantement, disparu ? Sûrement non ! La bipolarisation entre les élus et les réprouvés, à l’échelle des individus, des Etats, des continents, ne cesse de s’accentuer. Trois cent cinquante-huit milliardaires (en dollars) de la planète disposent d’un revenu équivalent à celui de 45 % de la population mondiale. Il y a plus de lignes téléphoniques à Manhattan que dans toute l’Afrique subsaharienne (tome iii, p. 113). Aux Etats-Unis, le niveau moyen des ménages, qui stagnait dans les années soixante-dix/quatre-vingt, a diminué sensiblement dans les années quatre-vingt-dix et, en 1994, trente-huit millions d’Américains (deux tiers de Blancs) vivaient avec un revenu considéré comme inférieur au seuil de pauvreté. Les “trous noirs du capitalisme informationnel” (tome iii, p. 189) sont béants, certes, en Afrique, qui cumule tous les maux : climat, faim, corruption de dirigeants prédateurs “expatriant” leur richesse, sida, etc., mais ils déchirent également le tissu des pays les mieux lotis où l’exclusion est devenue, pour les responsables, le problème numéro un. Or, à la différence du chômage [2], ce malheur risque pendant longtemps de stagner dans le casse-tête politique, tant la vague de fond de la restructuration mondiale porte à augmenter simultanément le développement et le sous-développement. Alors que les profits grimpent comme jamais, la misère côtoie l’abîme.

30A cette bipolarisation s’ajoute un autre phénomène : autant les élites sont cosmopolites et communiquent, autant les masses restent locales. Les premières profitent des flux, les secondes pâtissent de leur adhérence aux lieux et subissent donc, là où elles sont, les conditions, non pas des capitalistes du cru, mais du capitalisme ; et il est pur et dur, parce qu’il est lui-même (même si les exemples chinois, coréen et japonais font apparaître le rôle instigateur, voire protecteur, de l’Etat et la fonction pondératrice de certains habitus culturels spécifiques [3]). L’appel de Marx “Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !” retentit aujourd’hui avec une cruelle ironie.

31Ce n’est pas que la mondialisation ne rencontre pas de résistances. Mais celles-ci sont souvent équivoques et elles conspirent, parfois sans le vouloir ni le savoir, à fragiliser ces entités-tampons que tentent encore d’être l’Etat-nation et la famille patriarcale, piliers de l’âge industriel aux xixe et xxe siècles. L’Etat-nation se trouve pris en tenailles entre les réseaux mondiaux qui le dépossèdent de nombre de ses prérogatives et des mouvements sociétaux menaçant son intégrité. Il subit les assauts de trois mondialisations : celle de l’économie, celle de la communication électronique et celle du crime (tome ii, p. 296 et sq.). Dans le fait, les communautés qui se construisent en réaction contre la mondialisation abandonnent, voire contestent la référence légitimante de la société civile forgée au creuset de l’Etat-nation. Mais, alors que les unes cherchent le salut dans le fondamentalisme religieux, le nationalisme, l’appartenance à une secte ou à une bande, d’autres (comme les zapatistes mexicains) permettront peut-être la transformation féconde de l’identité-résistance en identité-projet. Au plan de la famille et de la vie sociale, chacun peut constater, par ailleurs, l’affaiblissement du patriarcat, la montée du divorce et des familles monoparentales, l’affirmation des mouvements lesbianiste et gay ; la perte d’audience des partis et des organisations syndicales (dépassées par des “bases” spontanées à l’occasion de tel ou tel mouvement), alors que les Verts, plus en phase avec les récentes évolutions, s’efforcent de passer du bouillonnement groupusculaire à la cogestion des affaires en affrontant le dilemme : comment n’y pas perdre son âme, comment faire subir victorieusement l’épreuve de réalité à cette manière nouvelle, pour l’homme, d’envisager ses relations à l’espace-temps et à “l’espèce humaine en tant que composante de la nature” (tome ii, p. 159) ?

32En somme, trois processus interagissent dans notre monde, dont je crois qu’ils sont moins indépendants que ne l’affirme Castells : une révolution technologique de portée incomparable, la restructuration du capitalisme sur fond de crise de l’Etat (voire, dans le cas-limite de l’urss, de son démantèlement), l’essor de mouvements culturels et sociaux, les uns prônant réactivement des utopies passées, les autres affichant des revendications libertaires. Il serait pourtant trop simple d’opposer la communauté à l’individu : les Patriotes américains, la Milice et une bonne part des Républicains ne se recommandent-ils pas, en dénonçant l’Etat fédéral comme excroissance parasitaire, de l’individualisme communautaire des premiers colons ? Reste que l’ultime étape de la laïcisation de la société, réalisée dans et par un monde dissolu, place chacun d’entre nous devant la nécessité de se prendre en charge. Comment ne pas voir que cet individualisme, qui est un fait, a d’autant plus de chance d’être érigé en valeur qu’il n’émane pas d’un damné de la terre ? Mais les autres ? L’individualisme devient cynisme s’il prend tranquillement son parti de la loi qui tranche : “Malheur aux vaincus !” La prédiction d’Orwell, qui nous promettait Big Brother, ne s’est pas vérifiée, et “nos sociétés ne sont pas des prisons disciplinées, mais des jungles chaotiques” (tome ii, p. 362). Est-ce préférable ? Ce n’est pas insulter la misère humaine que de répondre, dos au mur : oui – malgré tout. A condition que tout soit fait pour transformer l’absence de règles en liberté effective, pour métamorphoser le chaos en genèse. Sont-ce là des vœux pieux ? Alors que l’inégalité parmi les hommes n’a jamais été aussi criante, que le crime mondialisé (ses bénéfices ont été évalués, au milieu des années quatre-vingt-dix, entre sept cent cinquante et mille milliards de dollars), cette “filière perverse” (tome iii, p. 193 et sq.), blanchit l’argent sale, pénètre l’économie, corrompt et tue ; alors que les messages et les signes déferlent dans une sorte d’éclipse du sens, comme si nous traduisions des traductions de traductions sans certitude d’un texte original au départ, qu’une “culture de l’urgence” s’empare de démunis pour en faire des desesperados, que les intégrismes religieux, le fanatisme, la xénophobie se répandent, etc., peut-on encore trouver des motifs d’espérer que ce monde (si l’on pense, comme moi, qu’il n’y en a pas d’autre) puisse mériter qu’on le dise “nôtre” ?

33Oui, tout de même. Parce que ce triste bilan, d’abord, a une autre face. Dès lors, en effet, que le savoir et l’information président, pour le pire et le meilleur, à la recomposition/dissolution des sociétés, c’est toute une vieille culture anthropienne du secret, de la confiscation, du confinement qui est, aussi, en train de sombrer : et tant mieux. Jamais n’aura paru aussi pertinente la phrase de Walter Benjamin : “Il n’y a pas un document de la civilisation qui ne le soit également de la barbarie.” Le contexte, aujourd’hui, en autoriserait l’inversion. Nous sommes des barbares hyper-équipés – technologie oblige. Serons-nous aussi des civilisés ? Toute crise est bifide : elle mortifie en engendrant. Quant à nous, Européens, il nous reste à tourner la nécessité en libre consentement. Je rejoins Castells pour penser que l’idée européenne, toute seule, fût demeurée en jachère si la mondialisation n’avait pas contraint nos Etats diminués à rechercher par la voie de compromis permanents la structure inédite qui, à défaut de les sauver eux-mêmes, saura peut-être garantir à l’Europe un autre destin que le déclin. Il suffirait d’un rien – que la volonté s’en mêle et n’abdique pas devant le seul libre-échange – pour que, faisant de nécessité bon cœur, nous inventions un mode encore inconnu du vivre-ensemble, qui, alors, ferait école. Ce rien, évidemment, est tout. Le scénario de l’histoire, aime à dire Castells, n’est pas pré-écrit. Pessimistes, à vos larmes ! Optimistes, au travail ! Tout à l’image de notre monde, ce grand livre qui le reflète, éclairant ses ombres, laisse chaque sujet trouver la voie.

L’homme de Marseille, d’Edmonde Charles-Roux

Edmonde Charles-Roux, L’Homme de Marseille, Grasset, 2001

34Par Thierry Fabre

35Gaston Defferre est une figure, un homme qui, en France comme à Marseille, a marqué son temps, un homme qui a voulu laisser une empreinte dans l’histoire et qui a cherché à façonner sa ville près d’un demi-siècle durant, un homme qui nous concerne lorsqu’on s’interroge sur le passé d’une grande ville du Sud et que l’on cherche à comprendre ce que pourrait être son avenir.

36C’est pourquoi le livre témoignage et le récit en images d’Edmonde Charles-Roux sur “L’Homme de Marseille” est important.

37Qu’est ce qui fait une vie ? “Vous ne savez pas ce que c’est que le destin, la certitude que vous aurez été cela et pas autre chose”, écrivait Malraux dans La Voie royale.

38Etre cela et pas autre chose… Gaston Defferre n’aura pas cessé de vouloir, de décider, et sans doute parfois d’imposer, de prendre la barre, lui l’avocat combatif et le marin passionné, qui hésita à se déclarer candidat à l’élection présidentielle car cela le priverait de ses régates d’été en Méditerranée !

39Gaston Defferre est un véritable personnage romanesque et Edmonde Charles-Roux le saisit avec ses yeux, distance complice de la romancière qui cherche, mi-émerveillée, mi-interloquée, à comprendre l’intrigue de son personnage. Elle se laisse porter par le rythme des images et nous livre un beau portrait du siècle qui vient de s’achever. De la demeure familiale, au mas de Bony, dans le Gard, à la première échappée vers Dakar pour rejoindre l’étude de son père, avocat flambeur et fantasque. Des premiers engagements à la sfio en 1933, à la guerre en demi-teinte du 2e classe Defferre, vite rattrapée par son rôle majeur auprès de Varian Fry, le sauveur exemplaire de l’Emergency Rescue Comittee qui permit à tant de persécutés de quitter, “Marseille-Transit”. L’armée des ombres et la Libération, la prise du Provençal et les premiers postes ministériels sous la ive République, avec pour commencer le secrétariat d’Etat à l’Information où il succède à André Malraux. Viennent les grandes lois, sur la presse, la marine marchande, la loi-cadre de 1956 sur l’Afrique…

40Et puis Marseille, au cœur de cette vie politique. Conquise à la Libération, perdue, puis reprise en 1951, et qu’il ne quittera plus jusqu’à la fin de ses jours.

41Marseille en ses multiples facettes, Marseille outragée par l’occupation, étonnante photographie du generalfeldmarschall Hugo von Sperrle, le bourreau de Guernica, plastronnant au cap Canet ; Marseille libérée, toute en liesse débraillée, ce qui ne manqua pas d’offusquer le général de Gaulle ! Marseille et son rapport incessant à l’étranger, comme le livre ne manque pas de le souligner. Etonnante photographie, là encore, des Tabors marocains libérant la ville et défilant le 29 août 1944 avec à leur tête le colonel Boyer de la Tour. Marseille détruite et reconstruite, le métro, la Criée, la Vieille-Charité, mais aussi, malheureusement, le Centre Bourse, qui n’apparaît guère dans ces images, les plages du Prado ou l’école de danse de Marseille réalisée par l’architecte Roland Simounet…

42La ville change de visage et son maître, Gaston Defferre, s’identifie à elle, à ses grandeurs et à ses travers, à ses attentes et à ses refus. Il est bien tenté parfois de s’échapper vers Paris, pour l’histoire ratée de Monsieur x en 1964, ou pour être candidat à la présidentielle avec Pierre Mendès France en 1969, mais chaque fois sans succès.

43Au fil de ces pages et de ces images, Edmonde Charles-Roux, nous laisse apercevoir le rêve secret de “Gaston” et ce rêve n’est pas seulement politique, il est aussi artistique. Il tient à cette fidélité, jamais démentie, à la “révolution surréaliste”, Planète affolée qui n’a pas cessé d’habiter le personnage Gaston Defferre.

44Comment expliquer autrement l’amitié saugrenue entre le ministre de l’Intérieur de François Mitterrand et l’écrivain rebelle Jean Genet ?

45Bien des pages manquent ici, notamment des pages politiques, du Congrès d’Epinay en 1971 à l’accession au pouvoir en 1981 aux côtés de François Mitterrand. Mais il ne s’agit pas d’être exhaustif, plutôt suggestif, comme ce livre en images nous y invite volontiers.

46Edmonde Charles-Roux n’a pas choisi d’écrire un livre “d’épouse pieuse”. Elle se propose de nous faire partager un exercice d’admiration, aves ses passions et ses silences. Une histoire écrite sans “Je”, pudeur de méditerranéenne alliée à la retenue d’une fille de diplomate qui a du cran. Certes, elle n’est pas là pour nous révéler la part d’ombre de son personnage ni pour nous faire entrer dans la coulisse. Ce livre n’est pas un livre d’histoire, mais un témoignage de ce qui a fait la vie de Gaston Defferre sur la scène publique.

47Les sillages d’une vie…

Islam et voyage au Moyen Age, de Houari Touati

Houari Touati, Islam et voyage au Moyen Age, Le Seuil, Paris, 2000

48Par Abderrahmane Moussaoui

49Abderrahmane Moussaoui est anthropologue, professeur à l’université d’Oran en Algérie et chercheur à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (Aix-en-Provence).

50Ce livre sur la relation du voyage au savoir, dans le Moyen Age musulman, se présente lui-même comme une rihla, au double sens de récit et de voyage. L’auteur nous raconte l’histoire de la constitution du savoir en Islam en nous menant sur les lieux et en nous présentant les hommes qui ont été à l’origine de ce socle. Au-delà du cliché qui fait de la mobilité chez les Arabes une sorte d’atavisme, le lecteur s’aperçoit très vite que, pour ces voyageurs en quête de savoir, le voyage n’est pas un trait “génétique” mais une méthode, à la limite du sacerdoce.

51L’auteur tente d’instaurer un dialogue avec les historiens du monde occidental, en usant de leurs propres catégories, parfois anachroniques (Moyen Age par exemple). Une des idées fortes de ce dialogue se résume ainsi. Si pour l’Occident le voyage a été une “herméneutique de l’autre”, chez les Arabes, il serait plutôt une manière de construire “le même”. Les voyageurs arabes ont sillonné un espace, toujours le même, le dâr al-islâm, en vue de l’ériger en support d’un référent commun voulu par Dieu. Excepté les raisons politiques ou diplomatiques, les voyageurs de l’Islam ne l’ont fait qu’à l’intérieur de ces frontières.

52Il s’agit de donner à la communauté des croyants, la umma, “un fondement dogmatique qui accorde son idéal de vie à celui que représentent le Coran et la sunna (la tradition)” (p. 15). En allant à la recherche des dires du Prophète (les hadîth-s) et de ses gestes, en les recensant après authentification, les traditionnistes les colligeaient pour ensuite les ériger en modèle à suivre, en sunna.

53Pareil objectif nécessite de voyager dans toute l’Arabie pour s’assurer du sens véritable des mots en les recueillant de la bouche des Bédouins dont la langue est supposée pure et non altérée. Où vont-ils chercher ces mots qui par un travail philologique deviendront des dictionnaires et des lexiques ? Le plus loin possible des cités corruptrices dont les habitants, même d’origine bédouine, ont perdu l’usage et le sens d’une grande partie du vocabulaire originel. C’est donc vers les Bédouins et le désert que se dirigent nos savants voyageurs. ‘Amru b. ‘Alâ’, le fondateur de l’école de Basra, et ses élèves partiront de Basra, de Koufa, de La Mecque et de Médine, à la rencontre des célèbres tribus des régions centrales de la pénisule arabique. ‘Abd allah b. Sa‘îd al-Umawi, Abû Zayd al Ansârî (m. 214/829 [4]) et le grand connaisseur du désert, al Asma‘î (m. 213/828), vont séjourner parmi les Qas, les Tamin et les Asad, mais aussi les Hudhayl, les Kinâna, les Tâ’iyyîn, etc.

54Affaissé un moment, le goût du désert resurgit de nouveau au tournant du xe siècle chez les grands philologues. Ibn Durayd (m. 321/933), Azharî (m. 370/980), Ibn al-Jinnî (m. 372/982), Jawharî (m. 395/1004) vont partir à leur tour séjourner parmi ces tribus dont les parlers se rattachent à la langue des Mudar, celle du Coran.

55La flamme que ces épigones raniment n’embrase guère l’époque. Le xe siècle et les deux siècles qui suivent vont voir le mythe du désert comme conservatoire de la langue peu à peu s’effilocher, à cause notamment des brassages des Bédouins avec les paysans, les citadins et les non Arabes. Altérés, leurs parlers ne sont plus une garantie de l’authenticité ; et leur pays cesse, par voie de conséquence, d’attirer ces chercheurs de mots.

56Ce séjour scientifique n’était pas une villégiature. Il fallait affronter la faim, le froid et les aléas du voyage par mer et par terre. Le voyage coûte cher, très cher, et tous les quêteurs de science ne sont pas, comme Muhammad B. Kathîr (m. 310/922) ou le célèbre Tabarî (m. 310/922), des enfants de riches que les parents dotent en vue du voyage. Ils ressemblent plutôt à Abû Hâtim al-Râzî (m. 277/890), dont le récit éclairant de ses tribulations nous est longuement rapporté (p. 103). Mus par la flamme du savoir, il arrivait à nos impécunieux chercheurs d’affronter sans viatique les rudes chemins de l’instruction. Ils se déplaçaient à pied des mois et des années, de ville en ville, troquant au besoin leurs vêtements contre un repas frugal quand ils ne se contentaient pas d’un peu d’eau…

57Arrivés à destination, il faut travailler beaucoup. Malgré la faim qui les taraudait, ils suivaient assidûment les cours des maîtres jusqu’à l’épuisement. Boire la parole du maître le jour et faire copie de ses livres la nuit, à la lumière pâle d’une lampe à huile. C’était le prix d’une hypothétique ijâza (autorisation de lecture) sans laquelle le savoir serait illégitime. A ce rythme, il arrivait souvent à l’impétrant de perdre la vue. Ces quêteurs de science ont choisi de nourrir l’esprit au détriment du corps au point de l’ériger en idéal. Tous ceux, linguistes philologues, généalogistes ou traditionnistes, qui se sont mis à la rude école du désert ont connu les privations, la faim, la maladie et parfois la cécité.

58Ces voyageurs, tels des géographes, ont fabriqué le territoire de dâr al-islam par leur arpentage de l’espace. Ils n’étaient pas les seuls. A ces quêteurs de science obvie, il faut ajouter ceux qui recherchent la science cachée, la science du dedans (‘ilm al-bâtin) : les mystiques. Ceux-là ne vont pas vers les lieux et les maîtres connus. Leur vocation est d’atteindre l’inconnu. Ils se donnent à l’errance et à la contemplation de la nature, ce réservoir des “signes” (al-ayât). Tout dans le mysticisme invite au voyage, à commencer par son lexique. La tarîqa (la voie) est ponctuée de stations (maqamât) et l’aspirant à Dieu (le murîd) est un sâlik (cheminant), un sâ‘ir (marcheur) ou un wâçil (parvenu au but).

59Interrogeant “les codes anthropologiques et épistémologiques fondateurs de l’intellectualité islamique médiévale” (p. 16), l’auteur nous montre que le maître était incontestablement plus fiable que le livre qui ne sort de sa marginalité que vers le xie siècle. Tout savoir légitime se doit d’être d’abord un savoir autorisé.

60Le travail de Houari Touati est une épistémologie du voyage. Celui d’abord des traditionnistes, ensuite des juristes et plus tard des géographes et même des mystiques. Chacun a fait du voyage un principe de connaissance basé sur l’oculaire. Toutes les sphères du ‘ilm (le savoir) demeurent tributaires de cet appareil notionnel emprunté au droit. Le ‘iyân (le témoignage oculaire), le samâ’ (l’audition) et la silsila (la chaîne de garants) sont des notions qui vont se retrouver à la base de la constitution des savoirs qu’ils soient sacrés ou profanes.

61L’auteur nous raconte tout cela dans une langue agréable, émaillée d’anecdotes qui épicent le récit. Nous apprendrons tout sur ces lettrés passionnés du voyage. Asmâ’î (m. 213/828), ce grand chercheur d’hapax – ces gharîb al-lugha (mots rares et obscurs) –, étonne un de ses interlocuteurs bédouins en lui apprenant que la seule raison de sa venue dans ces rudes contrées est “le désir des belles manières (adâb) qui parent ceux qui les détiennent de leur beauté”. Pour ce “caprice”, il était prêt à affronter “l’héroïcité du chemin” à l’instar de Kisâ’ï (m. 183 ?/799 ?), ce grand arpenteur du désert, qui après un voyage et un séjour concluant dans le désert de Koufa nous dit : “La faim et la fatigue ont altéré si fortement le teint de mon visage et la couleur de ma peau que je ressemblais à l’un d’eux.” Des traces qui manifestement, loin de peiner le voyageur/pèlerin, le comblaient.

62A l’instar de ses voyageurs, l’auteur ne redoute pas les difficultés et préfère à son tour l’“héroïcité du chemin”. Il circule dans une vaste bibliographie embrassant quatre siècles d’histoire de la rihla (récit de voyage). Il mobilise une somme considérable de références. D’abord les récits de voyage, une vingtaine, balisant toute la période étudiée, de Mah’hûl (m. 112/730) à Ibn Battûta. Des sources manuscrites souvent inconnues et éparpillées au quatre coins du monde, à Damas, au Caire ou à Princeton… Des sources imprimées en arabe d’auteurs connus, inconnus et méconnus, venant aussi bien de l’Orient que de l’Occident musulman. Les ouvrages de référence (en français, en arabe ou en anglais) montrent également à la fois l’ampleur de l’entreprise et le souci de rigueur d’Houari Touati.


Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.005.0206