Article de revue

Les musicales - musiques actuelles

Pages 148 à 155

Citer cet article


  • Peillon, C.
(2001). Les musicales - musiques actuelles. La pensée de midi, 4(1), 148-155. https://doi.org/10.3917/lpm.004.0148.

  • Peillon, Catherine.
« Les musicales - musiques actuelles ». La pensée de midi, 2001/1 N° 4, 2001. p.148-155. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-148?lang=fr.

  • PEILLON, Catherine,
2001. Les musicales - musiques actuelles. La pensée de midi, 2001/1 N° 4, p.148-155. DOI : 10.3917/lpm.004.0148. URL : https://shs.cairn.info/revue-la-pensee-de-midi-2001-1-page-148?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/lpm.004.0148


Notes

  • [1]
    Voir l’article de Catherine Peillon, La pensée de midi n° 2, p. 146-148.
  • [2]
    Ethnomusicologue romain, spécialiste des cultures méditerranéennes, en l’occurrence auteur des notes du disque Astrakan café.

Anouar Brahem, tunisien et universel, d’aujourd’hui et de toujours

Anouar Brahem Trio, Astrakan café

Description de l'image par IA : Trois hommes dans un café, l'un jouant de la musique, les autres assis et discutant.

Anouar Brahem Trio, Astrakan café

Ⓟ et © 2000, ecm Records GmbH.

1Chacun est un peu "entre deux", mais les Tunisiens le sont particulièrement. Pays charnière entre Orient et Occident, entre Maghreb et Mashreq. A l’est de l’Ouest, aux confins occidentaux de l’Orient. Aspirée culturellement par l’Egypte, ensemencée d’Italie ; entre deux mythes, le bédouin et l’urbain ; entre deux mentalités : littoral et désert. La Tunisie.

2Anouar Brahem est né au cœur du Tunis populaire, et en dépit de ses voyages, de ses expériences à travers le monde, de sa carrière internationale, il vit toujours à Carthage, face à la mer. Se nourrissant des vivants vestiges, de l’entrelacs subtil des périodes successives : des larmes érotiques de Didon aux anxiétés métaphysiques de saint Augustin, des ruses des guerres puniques à la fulgurance de l’islamisation, à l’Empire ottoman, à la colonisation, à ses séquelles…

3Après de solides études de oud (luth oriental) au Conservatoire national de musique de Tunis, peaufinées auprès de son maître Ali Sriti, après une immersion profonde dans le monde des tekné traditionnelles, Anouar Brahem a pris du champ, naturellement, comme sans y prendre garde, en menant sa route ou tout aussi bien sa quête. Privilégiant délibérément l’esprit par rapport à la lettre, il semble synthétiser l’ancien et le nouveau dans un nouvel élan… de silence. Une musique de méditation, de louange à la musique elle-même qui poursuit son chemin de vie.

4Affleurant l’âge adulte, sortant de sa retraite au cœur de la musique arabe classique, après de longues réflexions sur ses "liens presque organiques" avec la musique turque ottomane, ce fut l’exploration des modes musicaux venus d’Inde ou d’Iran puis la découverte du jazz.

5Et partir. La scène musicale tunisienne n’était pas prête à accueillir les remarques d’un jeune homme de vingt ans. On était à la fin des années soixante-dix. Ainsi, en 1981, Anouar Brahem s’installe en France. C’est le début d’une série de rencontres prestigieuses et édifiantes : Maurice Béjart, Gabriel Yared ; des commandes, des concerts à travers l’Europe.

6En 1985, retour au pays pour la création de Liqua 85 à Carthage. L’œuvre réunit des musiciens turcs, tsiganes, tunisiens, des jazzmen français et lui vaut le Grand Prix tunisien de la musique. Reconnu chez lui, il accepte de diriger l’ensemble musical de la ville de Tunis. Travail en profondeur et en finesse sur le répertoire classique, la création et l’improvisation.

7Le oud, icône sonore de la Méditerranée comme aime le dire Paolo Scharnecchia [1] : lui redonner sa portée, le sortir du simple rôle d’instrument d’accompagnement où l’évolution de la musique arabe et sa confrontation à la musique occidentale l’avaient relégué. Anouar Brahem collabore notamment avec le poète Ali Louati, en ressuscitant les formes anciennes. La suite chantée "Ennaoura el achiqua" connaît un immense succès et dès lors commencent des collaborations vocales : Sonia M’Barek, Saber Rebaï, Nabiha Karaouli.

8Au début des années quatre-vingt-dix, on lui confie la direction artistique du Centre des musiques arabes et méditerranéennes (voir La pensée de midi n° 3). Parallèlement, sa carrière internationale continue et il rencontre Manfred Eicher, producteur mythique devant l’Eternel, fondateur et maître du beau vaisseau ECM. Plusieurs disques naîtront qui exploreront chacun les facettes de sa personnalité musicale si riche, si complexe. Barzakh (1991) avec les Tunisiens Bechir Selmi et Lassad Hosni ; Conte de l’incroyable amour (1992) avec Barbaros Erköse (clarinette) et Kudsi Erguner ; Madar (1994) avec Jan Garbarek (saxophone) et la participation de Shaukat Hussain (tablas) ; Khomas (1995) en sextette avec l’accordéoniste Richard Galliano ; Thimar avec le bassiste Dave Holland et le saxophoniste-clarinettiste John Surman.

9Sa discographie pointe le caractère immense, apparemment éclectique et profondément cohérent de son imaginaire.

10Astrakan café réunit à présent ses plus anciens complices, Lassad Hosni et Barbaros Erköse, un recentrage sur ses origines, presque un soliloque.

11On ne pouvait rêver d’une formule plus sobre, plus ascétique, plus nécessaire : le souffle, la pulsation et la parole articulée du oud, ce chant sans texte. La quête d’une vérité première et absolue (puisque musicale).

12Barbaros Erköse souffle, c’est l’Anatolie, les Balkans, un chant sans âge, nomade, dont l’intimité le partage avec la sensation de présence sacrée qui s’en dégage. Sensation que le bruissement, l’obstination jamais pesante de la percussion souligne et libère, affranchit de toute culpabilité.

13Anouar Brahem qui nomme les pièces après leur création a donné au premier thème le titre d’"Aube rouge à Groznï". Le souffle atemporel de la clarinette de Barbaros lui rappelant la souffrance et Groznï, seule ville à avoir été entièrement détruite dans le dernier demi-siècle. Pourtant il semble que le motif, le disque entier, parle de bien autre chose. Non que le souci de Groznï soit inutile ou déplacé, mais plutôt que l’enjeu musical et spirituel est bien plus radical encore. L’engagement est total.

Appellation d’origine Seine-Saint-Denis

Seba, ewa !

Description de l'image par IA : Illustration en noir et blanc d'une femme jouant de la flûte traversière devant un paysage urbain.

Seba, ewa !

? et © 1999, éditions Kwark Publishing

14Mohamed, Ahmed, Farid, Houari, Abdel-Wahab, Abdel-Illah. Tous des Seba, la famille, le clan.

15Les Seba font danser de père en fils depuis plusieurs générations. Jusqu’alors c’était entre Oran et Tizi Ouzou qu’ils portaient leurs chants et leur bonne humeur dans les mariages. Ayant acquis un sens aigu de la fête, rien n’empêcha les nouveaux, les frères Seba, de reprendre le flambeau hors contexte originel. A Mantes-la-Jolie par exemple.

16Livreur, gardien, éducateur, employé de la ratp de jour, ils répètent et jouent le soir, les fins de semaine. Originaires de Clichy-sous-Bois en Seine-Saint- Denis, "Découvertes d’Ile-de-France" à Bourges en 1991, ils mènent pendant des années cette double vie. En 1999, la sortie de leur disque ewa! (cri de joie) fait un tabac. Sous l’enseigne Alimentation générale, ils jouent avec une tendre ironie à l’épicier du coin. Arabe, bien sûr. Celui qui reste ouvert la nuit et le dimanche, qui soigne son petit commerce et ses clients. Et ils la jouent totale. Sur le marketing en particulier. La couverture du disque : la boutique de "l’Arabe du coin" ; le premier réseau de diffusion : soixante épiceries de Paris et de la région parisienne ; les disques : proposés avec leur "petit sac". Le premier titre commence : "C’est moi, Ben Ali, votre épicier, bien décidé à vous servir avec sourire, question boulot, pas de répit, surtout quand il s’agit d’être présent, pour mes clients…" Ainsi placé sous ce signe, l’album va égrener ses douze chansons, en français et en arabe, joyeuses, amoureuses, nostalgiques. De quoi rêver, de quoi rire et bouger. La musique aussi puise à plusieurs formes, du raï au blues, rock, flamenco, funk ou hip-hop. Une sorte de fusion quelquefois furieuse, pour faire monter l’ambiance.

17Les souvenirs des fêtes de famille : "Nous étions neuf, on nous trimballait partout… Notre culture et notre façon de faire la fête se sont occidentalisées ! Il faudrait essayer de sortir de l’individualisme et retrouver le goût du partage. Nous avons les moyens, surtout grâce aux concerts, de retrouver le plaisir du cri de joie et de la danse."

18Repris par Naïve – Patrick Zelnik ayant remarqué Seba par la page que leur avait consacrée Libération sous le titre "Epiceraï", en novembre 1999 –, le réseau de diffusion du disque et de l’esprit de fête est aujourd’hui élargi. Mais les épiciers du coin ne seront pas les laissés-pour-compte ; ils continuent de proposer, entre le sidi-brahim, les oranges et les vermicelles, le disque joyeux de Seba.

Algérie : le rap brise le silence

19rabah mezouane

20A Alger, où le chaâbi (lire encadré), genre noble et populaire de la Casbah, n’a pas dit sa dernière mélodie, c’est le rap qui exprime le mieux le désarroi de la jeunesse et tous les problèmes de société. Avec beaucoup de courage et de réalisme.

21Sur fond de basse furieuse, de roulements de derbouka et de nappes arabisantes, Sofiane et ses compagnons se relaient au micro. Ils ont tous des orages dans la voix et leurs mots martelés rageusement ou débités à la vitesse d’une balle perdue ne souffrent d’aucune ambiguïté : Ils disent : Voici la génération de la délinquance/Et moi je ne fais que dire ce que je pense/Car je crache devant ce silence/Ils nous ont accusés d’être des voleurs/Alors que nous ne sommes que des rappeurs/Et moi je dis aux gens : N’ayez pas peur/Le rap-ragga fera votre bonheur. C’était, il y a à peine trois ans, à Alger lors d’un festival, et le morceau, dont le leitmotiv est : "Boum boum, où allons-nous ?", est de Hamma Boys, aujourd’hui Hamma tout court, un groupe installé désormais à Marseille, qui, avec Intik (signifiant "Tout baigne") maintenant à Paris et MBS (le Micro Brise le Silence), constitue le trio de tête de la scène rap algéroise. Les membres de Hamma, la formation très audacieuse, se sont baptisés du nom du quartier populaire qui les a vus naître et d’où ils ont été chassés. A mi-chemin entre Belcourt – et son fameux souk Laâguiba où s’achètent et se vendent à des tarifs exorbitants les produits "tout-import", convoités par les jeunes (jeans, chaussures et blousons de marque) – et Hussein-Dey, proche banlieue d’Alger, le Hamma abrite aussi le célèbre Jardin d’Essai et son zoo. Il est nargué en hauteur par Riadh El-Feth, sorte de Halles algéroises, temple de la consommation inaccessible pour les plus démunis, édifié dans les années quatre-vingt, sous l’ère Chadli (troisième président de la République algérienne), par des Canadiens, avec, au centre, le sanctuaire du Martyr (maqam e-chahid), un peu la tombe du soldat inconnu local, et, tout autour, au-dessous, des boutiques de luxe et des boîtes de nuit.

22Depuis quelques années, le Hamma est en pleine rénovation. Un hôtel Sofitel y est déjà installé et de nouveaux logements, trop chers pour les petites bourses, sont en cours d’achèvement. Ces divers faits peuvent expliquer en partie le discours radical du groupe Hamma. Il aurait pu le tenir sur le mode raï ou kabyle mais le rap, c’est son univers, la manière la plus évidente de renouer avec le texte qui rend intelligent et décrasse les oreilles. A Alger, on aime encore la poésie, les strophes finement ciselées et surtout l’art de les déclamer. En ce cas, le rap, qui commence à prendre l’allure d’un phénomène national, peut constituer le chaînon manquant entre un raï pas trop audacieux dans la revendication et un chant kabyle (mais aussi chaâbi ou chaoui) qui reprend doucement son souffle. D’autant que les thèmes propres à alimenter un propos plutôt virulent ne manquent guère dans un pays – à deux heures d’avion de Paris – où les moins de 25 ans représentent 65 % de la population. Ces jeunes, avec un pied dans les stades et un autre dans les mosquées, quand ils ne meurent pas dans une explosion risquent surtout de mourir d’ennui. Histoire de tuer le temps, ils ouvrent, à l’ombre des murs, des débats autour des visas (et comment diable les obtenir) et rêvent d’une nuit d’été sur un bateau en partance pour l’Australie, selon le titre d’un des spectacles de l’humoriste Fellag, surnommé "le Coluche algérien". Certains se livrent à d’interminables parties de cartes ou de dominos dans les jardins publics, d’autres entament des promenades du côté de la station balnéaire de Sidi-Fredj, sentant bon le sable chaud dans un semblant de sécurité, là où se déroule l’élection de Miss Algérie. Quant à ceux qui ont un peu de monnaie en poche, ils peuvent toujours s’attabler à la terrasse d’un de ces nombreux snacks où l’on a la possibilité de déguster un MacKiki (hamburger du cru) en écoutant les derniers tubes occidentaux ou orientaux. Pour les amoureux qui n’arrivent pas à se marier (en Algérie, pour se marier il faut un logement et pour accéder à un logement il faut se marier), peu de lieux propices aux roucoulades si ce n’est quelques cafés comme L’Andalouse, niché au cœur de la rue Didouche-Mourad (ex-Michelet), l’artère la plus élégante d’Alger. Finalement, les meilleures occasions de s’amuser, c’est au cours des fêtes de mariage où les DJ’s prennent de plus en plus, pour des raisons économiques entre autres, la place des grosses vedettes censées indiquer le degré de fortune de l’organisateur de la soirée.

23Drôle de no future mais les jeunes vous diront que malgré tout ils continuent à se définir comme des pessimistes gais. Cela transparaît à travers les nouvelles musiques dans une Algérie où la chanson militante a perdu de sa vigueur depuis 1980 et où le concept rap, introduit par les antennes paraboliques (m6, mcm, mtv et autres chaînes musicales) et quelques cassettes pirates de mc Solar, iam ou Alliance Ethnik, est en train de redonner vie à une culture de la rébellion qui remonte à l’Antiquité. C’est à Alger donc, la ville la plus meurtrie qui voudrait récupérer son statut de cité créatrice perdu il y a près de vingt ans au profit d’Oran, berceau géographique du raï, que la "rapattitude" s’est le mieux implantée et donne le signal à un mouvement plus large.

24Aujourd’hui le rap est devenu une réalité incontournable dans tout le paysage musical algérien. Vrai mouvement, solidement implanté un peu partout dans le pays, il ne lui reste plus qu’à imposer sa loi sur le marché. Phénomène incroyable, le "bled rap" s’est développé de manière fulgurante et l’on compte à ce jour plus de mille deux cents groupes, dont une centaine dans le secteur H (comme houmti [ma rue] ou comme Hussein-Dey, la banlieue tristounette d’Alger) et un peu moins dans le secteur B (comme Bab-el- Oued et Bab Ezzouar). Les plus en vue sont Attack – qui hurle sa haine du pouvoir et des barbus sur des références musicales tirées à la fois de Dahmane El Harrachi (l’auteur de "Ya Rayah", titre repris, avec le succès planétaire qu’on lui connaît, par Rachid Taha) et de ntm – et Anonyme (avec, en verlan local, Izouf, Milsa, Kifout et Bijna), le "band le plus gangsta", créé il y a un an et dont les membres ne dépassent pas la vingtaine de printemps. Le plus virulent est Balle au canon qui se définit comme k’baha (délibérément vulgaire et grossier), rap 100 %, et le plus populaire, Tout passe, avec aux commandes DJ Amar (collaborateur de Double Canon, une formation d’Annaba très prisée par les jeunes). Très professionnelle, cette formation cultive parfaitement les fleurs de la rhétorique (lyrics soignés sur verbes tranchants et samples orientaux ou kabyles recherchés). On peut rajouter Les Messagères, mlg (formations féminines), K. Libre, k2c, ct16, de. mon (Détecteur de mensonges), White Men, big, Mohamed kg2, bam (Brigades Anti-Emeutes) et Rap Casbah.

Description de l'image par IA : Quatre hommes debout, regards sérieux, tenues décontractées.
Intik © Columbia

LE BLUES DE LA CASBAH, ENCORE ET TOUJOURS

En reprenant "Ya Rayah" de Dahmane El Harrachi, Rachid Taha a rendu un grand service à la cause du chaâbi, dénommé ainsi par opposition à l’andalou jugé trop savant. Ce style, qui enflamme de plus en plus les pistes de danse françaises, rythme toujours (malgré la percée du rap et l’hégémonie du raï) la vie dans les vieilles rues d’Alger ex-la Blanche. Aujourd’hui encore, cette musique, dont le héraut moderne fut Kamel Messaoudi, reste le seul médicament qui soulage les âmes en détresse des hittistes (teneurs de murs), des zawali (pauvres et solitaires) et des dockers, nostalgiques de l’époque où l’on écoutait El Anka, Dahmane El Harrachi ou Guerouabi dans les cafés, lieux de vie du genre, où circulaient bière, thé et haschisch.
A l’instar du tango argentin créé, dans les souffrances, par les "petites gens" des quartiers pauvres de Buenos Aires, du fado portugais porteur de la mélancolie (l‘indéfinissable saudade) de ceux qui prenaient la mer, du flamenco exprimé entre rage et grâce, du rebetiko grec parfumé au shit ou du blues noir américain et ses accents de révolte nés de la solitude dans les champs de coton, le chaâbi a jailli, au début du xxe siècle dans la basse Casbah d’Alger, en écho à une conjonction d’éléments socioculturels, économiques et politiques. Inspiré de l’andalou dont il a adopté certaines structures mélodiques, il s’en écarte cependant au niveau thématique et rythmique tout en s’en distinguant par un phrasé et un ton particuliers. Les textes, fondés sur des proverbes d’hier et des maximes d’aujourd’hui, évoquent des situations proches du réel et des préoccupations du peuple tandis que les instruments (mandole, banjo, piano…) indiquent des intentions modernistes. Littéralement, le terme chaâbi signifie "populaire" et, de fait, il renvoie, sans exclusive, à tous les arts populaires, y compris les genres musicaux régionaux. Ici, il désigne un mode d’expression populaire citadin spécifique à Alger.
R. M.

25Tous rêvent de mettre leurs pas sur ceux de mbs, Intik et Hamma et d’être signés comme les deux premiers chez des majors. Sauf que pour l’instant, les ventes en France ne suivent pas les courbes des concerts (quinze mille copies pour Intik et onze mille pour la compil Algerap ; par contre, pas d’informations sur les chiffres de mbs). Tous bavent également sur le succès de 113 Clan (le groupe de Vitry, auteur du fameux "Tontons du bled [2]"), qui a fait un tabac l’été dernier à Alger, Oran et Béjaïa.

26A Oran, la capitale du raï, les bons éléments ne manquent pas non plus. En témoigne un album de Dragon noir, distribué ici par un petit label. On y trouve des morceaux comme "Algérie Bledi", combine raï love à la Cheb Hasni etmots impitoyables pour l’univers sale dans lequel la jeunesse évolue. La démarche de Dragon est touchante et son propos est émouvant mais, question ambiance musicale, un chouïa de vivacité (à l’exemple de "Dur dur") lui donnera plus d’assise. Enfin, il existe et c’est l’essentiel. Toujours est-il que si demain, les rappeurs ne promettent pas de raser gratis, ils n’en espèrent pas moins un mouvement de balancier, à travers la parabole et les radios, qui leur octroiera une dimension internationale et une stature qui fera réfléchir ceux qui, au départ, en Algérie, leur avaient jeté la première pierre.

27Reconnu enfin par la presse algérienne et les radios nationales, mais un peu moins par la télévision qui n’a diffusé jusque-là qu’ "Ouled El Bahdja" (Les Enfants de la Radieuse), le titre à succès de mbs qui s’est vendu à cent mille exemplaires, le rap demeure malgré tout suspect. Le groupe mbs a eu du mal à faire accepter quelques-uns de ses morceaux sous prétexte de "réalisme trop cru", un animateur allant jusqu’à leur dire que s’il en diffusait un, il perdrait sa place. Mais les membres de la troupe n’ont guère de soucis à se faire : la major Mercury, dépendant de la multinationale Universal, a pris leur destin discographique en main. C’est le cas également d’Intik qui a été signé par Sony et de Hamma qui prépare son propre album, à l’abri de la censure, dans la cité phocéenne. Tous les trois se distinguent par une philosophie de la revendication à même de décrasser des oreilles engourdies par les discours et le jargon officiels.

Discographie :

  • Barzakh, ecm, 1991
  • Conte de l’incroyable amour, ecm, 1992
  • Madar, ecm, 1994
  • Khomas, ecm, 1995
  • Thimar, ecm, 1998
  • Astrakan café, ecm, 2000
  • Algerap, compilation de rap algérois, Virgin
  • mbs, Ouled El Bahdja, Blue Silver/Virgin
  • mbs, Kif Kif, Mercury/Universal
  • Intik, Va le dire à ta mère, Columbia/Sony
  • Wahrap, compilation de rap oranais, Culture Press
  • Dragon noir, rapt, Culture Press

Date de mise en ligne : 01/02/2009

https://doi.org/10.3917/lpm.004.0148